Karoli
Magni
Capitulare ‘De villis’
conservateur au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale
Né à Montbard (Côte-d’Or), le 15 mars 1797, Benjamin
Edme-Charles Guérard fut envoyé, en 1807, au lycée de Dijon, où il eut pour
condisciples le maréchal Vaillant, Jouffroy et le P. Lacordaire. Sorti de
cet établissement en 1814, il dut se résigner à accepter une place de maître
d’études et de professeur de mathématiques au collège de Noyers. Arrivé à Paris
en 1818, il voulut d’abord étudier l’histoire naturelle ; il abandonna
bientôt ce projet pour entrer dans une maison de banque.
L’amour du gain, qu’il ne connut jamais, aurait pu seul
lui rendre supportable un travail toujours uniforme, qui n’offrait aucun
aliment à son esprit avide de science. Il appelait donc de tous ses voeux la fin
de cette épreuve, qui, heureusement pour lui, devait être la dernière, lorsque
au mois d’avril 1821, il obtint, à sa grande joie, une place de surnuméraire au
département des manuscrits de la Bibliothèque royale, avec une indemnité
annuelle de quinze cents francs.
Comme tous les surnuméraires, il était plein d’ardeur.
Il offrit résolument d’entreprendre le triage d’une masse de vieux parchemins,
entassés depuis longtemps dans les combles de la Bibliothèque, et pesant plus
de quarante milliers. M. Dacier fut effrayé d’une telle entreprise ; il
craignait qu’un jeune homme d’une santé si chétive ne pût résister à tant de
fatigue. M. Guérard insista pour être autorisé au moins à tenter un essai. Au
bout de quelques jours, il avait déterminé, grâce à ses connaissances
mathématiques, le cube exact de ses parchemins, calculé, d’après un triage
partiel, le temps qui serait nécessaire pour achever l’opération, proposé un
plan et obtenu l’autorisation définitive de M. Dacier. Ce travail rebutant fut
poursuivi par lui avec tant de zèle et de ténacité qu’en respirant chaque jour
la poussière et les émanations de ces parchemins, il contracta le germe d’un
anthrax et dut se résigner à subir une opération douloureuse. Ce grave accident
ne l’empêcha pas de persévérer jusqu’à l’entier accomplissement de sa tâche. Le
résultat en fut doublement avantageux : les collections de la Bibliothèque
s’étaient enrichies d’un grand nombre de pièces curieuses, et M. Guérard avait
conquis l’estime et l’affection de ses chefs.
Dès son entrée dans l’établissement auquel il rendait
alors de si pénibles services, il avait compris que sa collaboration
deviendrait plus utile encore, s’il complétait par des études spéciales
l’éducation qu’il avait reçue. Son ami d’enfance, M. Trémisot, lui conseilla
d’entrer à l’École des chartes, qui venait d’être créée par une ordonnance
royale du 22 février 1821. Cette année même, M. Guérard fut admis, avec
Eugène Burnouf et quelques autres, au nombre des élèves qui devaient suivre,
aux Archives du royaume, sous M. Pavillet, les cours de la seconde section de
l’École. La première section, établie à la Bibliothèque royale, avait pour
professeur M. l’abbé Lespine. Malgré les espérances que donnaient alors et
qu’ont justifiées depuis les auditeurs de ces cours, la nouvelle institution
fut désorganisée, au bout de deux ans, par la suppression de son modeste
budget. Mais M. Guérard avait suivi exactement les leçons des deux
professeurs ; il les avait complétées par des études particulières,
s’exerçant au déchiffrement des vieilles écritures, et consacrant ses veilles à
la lecture attentive des ouvrages de diplomatique et de paléographie dont il
obtenait le prêt à la Bibliothèque royale. En un mot, il n’avait rien négligé
pour faire de rapides progrès dans une science qu’il devait enseigner plus tard
avec l’autorité d’un bénédictin.
Pendant qu’il remplissait avec autant de zèle que
d’assiduité ses devoirs d’élève de l’École des chartes et ceux de surnuméraire
à la Bibliothèque, la mort de M. Crosnier-Delatouche laissa vacante une place
d’auxiliaire qui lui fut accordée au mois d’octobre 1823. C’était un nouveau
pas de fait vers le titre d’employé, dont il était déjà digne, et que le
Conservatoire ne tarda pas à réclamer pour lui. Il pouvait dès lors considérer
son avenir comme assuré, et compter sur un avancement régulier ; mais il
lui restait encore à choisir sa carrière scientifique et à diriger vers un but
déterminé ses travaux personnels.
Comme la plupart des jeunes gens auxquels une bonne
éducation classique a inspiré l’admiration des chefs-d’œuvre littéraires, il se
hasarda de bonne heure à écrire en prose, et même en vers. Son début ne fut pas
malheureux : il obtint une première mention honorable à l’Académie
française pour son Discours sur la vie et les ouvrages du président
Jacques-Auguste de Thou. Encouragé par ce premier succès, il publia son
travail en 1824, et entreprit aussitôt de concourir pour le prix de poésie que
l’Académie devait décerner, en 1825, à l’auteur qui aurait le mieux célébré la
bienfaisance du baron de Montyon. Cette fois, il n’obtint ni couronne ni
mention ; néanmoins il fit imprimer son poème l’année suivante, sans y
mettre son nom, mais en y ajoutant ce court avertissement, qui était peut-être
une sorte de protestation : « N. B. Cette pièce de vers a concouru,
en 1825, pour le prix proposé par l’Académie française. Aucun des poèmes qui
ont été présentés cette année n’ayant été couronné, le même sujet, a été remis
au concours pour 1826. » L’appel du jeune poète ne fut pas entendu, et le
public ne songea pas à contredire le jugement de l’Académie. C’était donc une
cause doublement perdue : M. Guérard en prit son parti, et tout en se
persuadant sans doute que ses vers ne méritaient ni tant de sévérité ni tant
d’indifférence, il comprit que ses loisirs pourraient être plus utilement
consacrés à des travaux d’un autre genre.
Dès 1826, c’est-à-dire l’année même où il publia cette
pièce de vers, le seul de ses essais poétiques auquel il ait permis de voir le
jour, il rédigea et fit paraître à la librairie de Sautelet un prospectus des
Annales de Hainaut, par Jacques de Guyse. On sait que l’édition de cette
compilation volumineuse fut une des entreprises littéraires auxquelles le
marquis de Fortia consacra sa fortune avec une libéralité inépuisable.
Ce ne fut pas la seule à laquelle M. Guérard prêta son
concours. Il publia les tomes XXVI, XXVIII, XXXII et XXXIII de l’édition
in-octavo de l’Art de vérifier les dates. Il se chargea aussi de
préparer, à l’aide des manuscrits de la Bibliothèque royale, une édition
nouvelle de l’Itinéraire d’Antonin ; il en établit le texte dans un
meilleur ordre, vérifia les chiffres des distances et rédigea toutes les notes.
Plusieurs personnes ignorent peut-être qu’après avoir
suivi les cours de l’École des chartes, M. Guérard ne se décida pas
immédiatement à embrasser l’étude du moyen âge. Le premier plan de recherches
qu’il s’était tracé avait pour objet la philologie latine. Il entreprit et
acheva la lecture de tous les auteurs classiques, en s’imposant pour règle de noter
scrupuleusement tout passage qui frappait son attention. Il pouvait déjà songer
à mettre en oeuvre les nombreux matériaux qu’il avait recueillis et coordonnés,
lorsqu’un homme éminent qui avait toute autorité sur lui, M. Abel Rémusat, le
détourna de ce projet et le détermina à diriger désormais tous ses efforts vers
le moyen âge. M. Guérard obéit, quoiqu’il lui en coûtât beaucoup d’abandonner
des travaux qui l’avaient occupé longtemps, et vers lesquels il se sentait
porté par son admiration profonde pour l’antiquité classique. En consentant à
un sacrifice que M. Rémusat seul pouvait obtenir de lui, il ne comprenait
peut-être pas que son étude patiente et réfléchie de la littérature ancienne,
loin d’être perdue pour lui, serait en réalité une des causes principales de la
supériorité des travaux qu’il allait entreprendre.
Il était bien jeune encore, et déjà mûr pourtant,
lorsqu’il se fit connaître dans cette nouvelle carrière par l’Essai sur les
divisions territoriales de la Gaule sous les rois des Francs. Cet ouvrage,
couronné par l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1830, et publié
en 1832 aux frais du gouvernement, sur le rapport de M. Daunou, membre de la
commission des impressions gratuites, assura, l’année suivante, l’élection de
M. Guérard comme successeur de M. Abel Rémusat. L’affection toute particulière
dont l’avait honoré cet illustre académicien contribua beaucoup sans doute au
succès de sa candidature ; mais l’Académie n’eut qu’à se féliciter de
cette déférence pour l’homme éminent dont elle déplorait la perte, et le jeune
savant qu’elle accueillait dans ses rangs dépassa toutes les espérances
qu’avaient pu inspirer ses premiers travaux.
Longtemps arrêté par des obstacles étrangers ou par ses
propres incertitudes, M. Guérard avait fini par reconnaître sa véritable
vocation. L’épreuve avait été longue : il avait passé plus de huit ans à
la Bibliothèque royale sans franchir le grade de quatrième employé, auquel il
ne parvint que le 8 mars 1826 ; mais il avait attendu avec patience,
devinant sans doute que l’avenir le dédommagerait du passé. En effet, le temps
n’était pas éloigné où tout devait se réunir pour seconder ses efforts. Il fut
successivement nommé troisième employé le 13 mai 1829, deuxième employé le 14
mars 1831, premier employé le 14 novembre 1832, et conservateur-adjoint le 5
mai 1833, pendant que son ouvrage, couronné au mois de juillet 1830,
s’imprimait aux frais de l’Etat en 1832, et lui ouvrait les portes de
l’Institut le 25 janvier 1833. A tant d’encouragements, dont il avait été trop
longtemps sevré, et qu’on lui prodiguait alors comme.de justes récompenses, il
faut encore ajouter la chaire de diplomatique à l’École des chartes, où il fut
appelé le 29 août 1831, en remplacement de M. l’abbé Lespine.
Sa modeste ambition fut alors comblée. Loin de
regretter les succès qu’il avait pu rêver dans d’autres carrières, il ne songea
plus qu’à marcher avec une nouvelle ardeur dans la voie que lui avaient ouverte
les sages conseils d’Abel Rémusat. C’est un nom qu’il n’oublia jamais, et qui
était pour lui l’objet d’un culte véritable : il se glorifiait de reporter
à ce maître illustre le mérite de ses travaux. Il voulut même en donner un
témoignage public, et dédier à la mémoire d’Abel Rémusat l’ouvrage capital qui
lui avait coûté quinze années de veilles et de méditations. Il allait jusqu’à
déclarer que, s’il avait entrepris ce travail, c’était par déférence pour le
critique éminent qui lui en avait suggéré la première pensée. Il est donc
probable que le Polyptyque d’Irminon n’aurait pas été porté à ce degré
de perfection qui en fait un des chefs-d’oeuvre de l’érudition française, si
l’auteur n’avait eu d’autres mobiles que l’amour de la science et le soin de sa
propre réputation. Il y avait un ressort plus puissant et plus solide qui entretenait
cette force énergique et persévérante, c’était la pieuse résolution d’acquitter
noblement une dette imposée par la reconnaissance. On a souvent dit, et avec
raison, que M. Guérard avait emprunté aux Bénédictins leur méthode, leurs
habitudes et leur science : il faut reconnaître aussi qu’il eut dans une
certaine mesure leur abnégation, et qu’en employant quinze années de sa vie à
honorer une mémoire qui lui était chère, il apprenait, comme ces humbles
religieux, à s’oublier lui-même pour se dévouer tout entier à son devoir.
M. Guérard, après la mort de M. de Fortia, acheta, dans
le parc de Maisons, la petite propriété où l’on sait qu’il passa dans la suite
tous ses instants de loisir. Le défrichement et la plantation du terrain, les
réparations de la maison, à laquelle il ne cessa guère de faire travailler et
qu’il avait fini par renouveler entièrement, le bonheur qu’il éprouvait à voir
les premières apparences du printemps, à jouir de ses fleurs et de ses arbres
tant que l’hiver ne les avait pas complètement dépouillés, en un mot, les
soucis et les jouissances de la propriété, l’entraînaient à de fréquents
voyages, qu’il lui arriva même d’entreprendre au coeur de l’hiver. Ses amis
s’alarmaient en vain de cette imprudence : il prétendait que l’air de Maisons
lui était favorable, même au mois de décembre, et qu’il ne s’enrhumait jamais
qu’à Paris. Il est certain que ce nouveau genre de vie lui fut généralement
salutaire, qu’il y trouva, sinon la santé, du moins un adoucissement à ses
maux ; qu’amené ainsi à interrompre de temps en temps ses travaux, il put
entretenir, pendant quelques années encore, le peu de forces qui lui restaient,
et rendre à la science de nouveaux et de nombreux services.
M. Guérard avait été appelé, dès l’origine, à faire
partie du comité établi près le ministère de l’instruction publique pour
l’impression des Documents inédits relatifs à l’histoire de France, et le
gouvernement n’avait pas tardé à le charger de préparer la publication d’une
Série de cartulaires, qu’il devait entreprendre avec la collaboration de deux
élèves de l’École des chartes. Préparé mieux que personne à cette tâche
difficile, et secondé comme il l’était par d’excellents collaborateurs, il
avait pu faire paraître, dès 1840, trois volumes contenant le Cartulaire de
l’abbaye de Saint-Bertin et celui de Saint-Père de Chartres. Les prolégomènes
qui accompagnent ce dernier cartulaire furent immédiatement remarqués comme un
travail excellent, et firent vivement désirer que M. Guérard, en continuant à
publier des textes du même genre, trouvât encore l’occasion d’éclairer de sa
critique lumineuse les points obscurs de notre histoire nationale. Il ne cessa
pas, en effet, jusqu’à la fin de sa vie, de consacrer une partie de son temps à
ces publications, qui demeureront des modèles dans un genre d’érudition où
personne ne peut lui disputer le premier rang. Dix ans plus tard, en 1850,
parut l’édition du Cartulaire de Notre-Dame de Paris en quatre volumes
in-quarto ; elle contient également des dissertations étendues, qui furent
accueillies, en France ainsi qu’à l’étranger, comme dignes de la haute
réputation de l’auteur. Le Cartulaire de Saint-Victor de Marseille, dont il
commença ensuite l’impression, ne sera malheureusement qu’une oeuvre posthume
et inachevée. Il lui a été possible du moins, tout en poursuivant ce travail,
de terminér en 1853 le commentaire et l’édition du Polyptyque de Saint-Rémi de
Reims ; qui est la suite naturelle et le couronnement de son Polyptyque
d’Prminon.
Malgré les soins que réclamaient ces diverses
publications, son zèle et son activité, qui semblaient redoubler pendant les
dernières années de sa vie, lui permirent toujours de suffire à des fonctions
et à des devoirs dont l’importance n’avait fait que s’accroître. Je dois
signaler, avant tout, la part qui lui échut dans l’enseignement de l’École des
chartes, à la suite de la réorganisation prescrite par l’ordonnance du 31
décembre 1846, et concertée dans un conseil de perfectionnement où il fut
appelé, le 22 janvier suivant, par les suffrages de l’Académie. Jusqu’alors M.
Guérard n’avait eu à s’occuper que d’un cours élémentaire, dont l’objet
principal était de former les élèves au déchiffrement des anciennes écritures.
A partir de 1847, il se trouva chargé, en outre, d’enseigner l’histoire des
institutions politiques et la géographie au moyen âge. Habitué comme il le fut
toujours à l’exactitude la plus rigoureuse, il se crut obligé à entreprendre de
nombreuses recherches pour se préparer à ce nouvel enseignement. Il est certain
d’ailleurs qu’au lieu de limiter la durée de ce nouveau travail, il le
perpétua, pour ainsi dire, en s’attachant à traiter presque toujours des
questions nouvelles, quoiqu’il lui eût été assurément permis de reprendre ses
anciennes leçons devant des élèves qui n’avaient pu les entendre. Enfin, à ses
fonctions de professeur vinrent s’ajouter, au mois de décembre 1848, celles de
directeur de l’École, devenues vacantes par la mort prématurée de M. Letronne.
Tout en remplissant ces nouvelles obligations, M.
Guérard ne négligeait pas celles qui lui étaient imposées, depuis 1841, en
qualité de membre de la commission des Archives départementales et communales.
Si le sentiment du devoir, qui était sa règle constante, n’avait pas suffi pour
le déterminer, il aurait cédé à d’autres motifs, au besoin qu’il éprouvait de
suivre et de seconder les travaux de ses anciens élèves dans les dépôts
d’archives qui leur étaient confiés, au désir de faire valoir les titres de
ceux qui pouvaient aspirer à un emploi vacant, enfin à la douce habitude de rencontrer
dans cette réunion, au milieu d’anciens amis, un homme considérable, qui, en
sortant de la première cour de l’État, ne dédaignait pas d’apporter à cette
modeste commission, dont il était le président vénéré, le concours de son
profond savoir et de sa longue expérience.
M. Guérard cédait à un attrait semblable quand il
se rendait aux séances de la Société de l’histoire de France, dont il fut
toujours un des collaborateurs les plus actifs et les plus éclairés. Attaché,
dès l’origine, au comité de publication, qu’il présida pendant dix-sept ans, il
avait spécialement surveillé, en qualité de commissaire responsable, l’édition
de quatre ouvrages importants. En outre, il ne cessa jamais de présider le
comité de l’Annuaire et de diriger la publication de ce recueil, qu’il a
souvent enrichi d’articles excellents. Aussi la Société de l’histoire de France
a-t-elle déploré amèrement la perte d’un tel collaborateur, et l’écrivain
illustre qui la préside savait bien qu’il répondrait au voeu unanime de tous les
membres en prononçant publiquement un éloge qui, dans sa bouche, était la
récompense la plus digne de tant de travaux consacrés aux progrès de la science
historique.
En satisfaisant aux divers devoirs que je viens de
rappeler, M. Guérard n’avait pas manqué à ses obligations académiques, dont je
me réserve de parler plus tard ; il semblait même qu’il n’en fût pas
résulté de dommage sérieux pour sa santé : il s’en flattait du moins,
lorsque, le 30 octobre 1852, il fut élevé aux fonctions de conservateur au département
des manuscrits de la Bibliothèque impériale. Cette nomination, qu’il ne voulut
point hâter par des démarches personnelles, était, à ses yeux, une récompense
due à ses travaux et à ses longs services. On ne peut pas douter qu’il n’y
attachât le plus grand prix, et qu’il n’eût été profondément blessé de ne pas
l’obtenir ; mais on peut aussi être certain qu’il sut l’attendre avec
patience, et sans sortir de la réserve que lui commandaient les titres
honorables de ses collègues.
L’expérience a malheureusement prouvé que ces
fonctions, dont tout le monde le jugeait si digne, avaient augmenté outre
mesure le fardeau de ses devoirs. Dévoué comme il l’avait toujours été aux
intérêts du grand établissement dont il devenait l’un des conservateurs, il
s’oublia lui-même jusqu’à négliger des précautions que réclamait impérieusement
l’état de sa santé. Les fatigues de l’enseignement avaient rendu fréquentes
chez lui des indispositions qui menaçaient toujours de prendre un caractère
grave, et de mettre sa vie en danger. On lui avait expressément recommandé
d’aller prendre chaque année les eaux du Mont-Dore, dont il avait lui-même
reconnu la salutaire influence. Sans remédier à l’altération générale d’un
tempérament faible et appauvri, elles avaient calmé ces accès de toux opiniâtre
dont il était fréquemment atteint, et qui excitaient l’inquiétude de ses
médecins. En 1853, il négligea ce traitement, qui lui était plus nécessaire
peut-être que les années précédentes, et se contenta de faire une courte
excursion à Bordeaux et à Boulogne. Au retour de ce voyage, qui avait trop peu
duré pour lui être salutaire, il reprit avec la même ardeur des travaux qu’il
était impatient d’achever, mais que l’approche de l’hiver rendit à la fois plus
pénibles et plus dangereux. Il avait entrepris de ranger dans un meilleur ordre
la plupart des collections de son département, et comme il voulait tout
surveiller lui-même, il lui arrivait souvent de rester pendant des heures
entières exposé à une température presque glaciale. Une névralgie douloureuse,
dont il fut atteint dans les derniers jours, de décembre, aurait dû l’engager à
ne plus renouveler de telles imprudences ; mais au lieu de profiter de cet
avertissement, il n’écouta que son zèle, qui dépassait de beaucoup ses forces.
C’est à la fin du mois de février 1854 qu’il ressentit
les premières atteintes de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Le
jeudi 23, il avait fait son cours à l’École des chartes, et le lendemain il
paraissait pour la dernière fois à l’Académie des inscriptions. Le samedi 25,
quoiqu’il fût déjà fort souffrant, il se rendit au département des manuscrits,
et monta jusque dans les combles pour veiller à l’exécution d’un arrangement
qu’il avait prescrit. Ce fut sa dernière sortie. Pendant quelques jours, on put
espérer qu’il se remettrait de cette maladie, dont la gravité ne se révélait
pas encore par des symptômes alarmants. Mais le 3 mars on reconnut qu’il était
atteint d’une bronchite capillaire, et malheureusement son affaiblissement
général ne permettait pas de recourir aux moyens énergiques qui auraient pu
arrêter les progrès du mal. Les soins affectueux de sa belle-mère et de son
jeune frère, qui ne le quittaient pas, le zèle éclairé de son médecin
ordinaire, de son ami M. Littré, de son illustre confrère, M. Rayer, obtinrent
à peine une légère amélioration, qui ne dura pas même vingt-quatre heures. Il
succomba le 10 mars, entre deux et trois heures de l’après-midi. Cette fatale
nouvelle, apportée aussitôt à l’Institut, circulait de bouche en bouche au milieu
de la consternation générale, quelques instants avant la réunion ordinaire de
l’Académie. Dès que le président eut notifié cette perte à jamais regrettable,
la compagnie, en témoignage de sa profonde affliction, leva immédiatement la
séance. Deux jours après, les obsèques de M. Guérard furent célébrées devant
une foule nombreuse et recueillie, où se pressaient, à côté de ses parents et
de ses amis, les représentants de toutes les Académies, les fonctionnaires de
la Bibliothèque impériale, les professeurs et les élèves de l’École des
chartes, qu’une douleur commune avait réunis pour lui rendre ce dernier
témoignage d’estime et d’affection.
Les regrets universels qu’inspira cette mort prématurée
s’accrurent encore lorsqu’on apprit que M. Guérard avait ordonné de détruire
tous ses papiers. Quelques personnes aimaient à supposer que cet ordre n’était
pas tellement impérieux qu’on ne pût en éluder ou en atténuer la rigueur. Mais
sa volonté était trop clairement exprimée pour qu’il fût possible à son
exécuteur testamentaire d’en restreindre l’accomplissement par une
interprétation quelconque. « Je veux, dit-il, que tous mes écrits et
papiers, déposés dans des cartons, tiroirs, portefeuilles, sur mon bureau ou
ailleurs, et généralement tous papiers relatifs à l’Académie ou à la
Bibliothèque du roi, à des ouvrages de science, d’érudition, de littérature, à
des travaux d’esprit ou de composition quelconques, soient brûlés sans
exception, sans retard, et sans autre examen que celui qui sera indispensable
pour en reconnaître la nature. En donnant cette charge exclusivement à mon
exécuteur testamentaire, je le prie de s’en acquitter à la rigueur, et de
n’épargner que les papiers par lui seul jugés importants pour mes affaires de
famille ou pour les intérêts de ma succession. » Cet ordre contenu dans un
testament daté du 9 octobre 1845, n’admet qu’une exception, qui est exprimée
dans les termes suivants, à la marge du même testament : « J’excepte
de cette proscription mon travail sur la vie et les ouvrages de M. Daunou. 9
janvier 1847. »
Ce qui rendait mes obligations plus étroites encore,
c’est que cette résolution m’avait été communiquée dès 1845, et que je l’avais
combattue sans pouvoir obtenir qu’elle fût ou révoquée ou modifiée. M. Guérard
n’estimait que les travaux achevés, il ne croyait avoir rien fait tant qu’il
n’avait pas épuisé tous les moyens d’éclaircir un doute ou de compléter une
démonstration. De là vient que, sans être jurisconsulte ni administrateur, il a
su, au témoignage du juge le plus compétent, traiter les questions de droit et
d’administration comme s’il eût fait de ces matières l’étude de toute sa vie.
C’est en s’imposant pour règle de ne rien affirmer sans preuve, qu’il a
introduit dans les discussions historiques toute la rigueur dont elles sont susceptibles.
Tel est le degré de perfection qu’il s’efforçait d’atteindre, même dans les
sujets obscurs et difficiles où les esprits les plus pénétrants rencontrent, à
chaque pas, des conjectures spécieuses, qu’ils risquent de prendre pour la
vérité. Quand il rédigeait son testament, il venait de terminer l’ouvrage
capital qu’il avait médité pendant quinze années. En les comparant à ce livre,
qui suffisait à sa réputation scientifique, de quelle valeur pouvaient être
pour lui les notes qu’il avait recueillies, ou les plans de travaux qu’il avait
ébauchés ? Il disait alors, et il est sans doute demeuré convaincu, que
les publications posthumes nuisent plutôt qu’elles ne servent à la réputation
d’un auteur.
Tout en respectant cette opinion, et sans manquer à la
réserve que m’impose la pénible mission dont il m’a chargé, il m’est permis
d’examiner ici de quelle importance pouvaient être les papiers qu’il m’a fallu
détruire. Le volume et le poids en étaient si considérables qu’on ne pouvait
comprendre que la vie d’un homme eût suffi à un tel labeur. Il est certain que,
pendant trente années, M. Guérard avait eu l’habitude de consigner sur des
bulletins détachés le résultat de ses nombreuses lectures. La collection de ces
bulletins formait un riche répertoire, contenant, sur une foule de textes
imprimés ou manuscrits, des indications précises, qu’il avait successivement
classées pour les consulter lui-même, et souvent aussi pour les mettre à la
disposition de ses amis. On y aurait trouvé, avec les matériaux de tous les
sujets qu’il avait traités, le résumé de toutes les connaissances qu’il avait
acquises en littérature et en histoire. Un tel ensemble de notes et d’extraits
recueillis avec tant de persévérance, coordonnés avec méthode, choisis par un
homme d’un goût pur et d’un jugement éprouvé ; avait certainement la plus
grande valeur, et tout le monde regrettera que M. Guérard n’en ait pas autorisé
la conservation. […]
S’il était passionné pour la bonne littérature, M.
Guérard ne l’était pas moins pour les beaux-arts. Il visitait souvent le musée
du Louvre, en connaissait tous les chefs-d’œuvre, et se faisait un plaisir, à
l’occasion de servir de guide à ceux qui n’avaient pas son expérience. Il n’y
avait donc pas lieu de s’étonner quand on vit paraître en 1853, dans la
Bibliothèque de l’École des chartes, un article où il examinait comment doit
être disposé un musée de peinture et de sculpture. On aurait pu sans doute lui
conseiller de choisir, pour cette discussion, un journal consacré aux arts,
plutôt qu’un recueil d’érudition historique ; mais on aurait eu grand tort
de supposer qu’il se hasardait à traiter cette question avant d’y avoir
suffisamment réfléchi. Ce qu’il a écrit alors, il le pensait depuis longtemps
et l’avait souvent exprimé dans la conversation. Quoiqu’il aimât à discuter sur
la peinture et la sculpture, je ne sache pas qu’il en eût jamais lui-même
abordé la pratique : il avait pris seulement quelques leçons de dessin au
lycée de Dijon, et sans y faire de grands progrès. Les lettres qu’il écrivait
alors montrent que son goût le plus prononcé était pour la musique. Jamais, en
effet, il ne cessa de l’aimer, et, s’il abandonna de bonne heure l’instrument
dont il s’était occupé dans sa jeunesse, il se plaisait encore, dans les
dernières années de sa vie, à copier les airs qu’il avait eu autrefois le
plaisir de jouer ou d’entendre. Il tâchait ainsi, quand les forces lui
manquaient pour le travail, de se ranimer et de se distraire en rappelant à lui
les souvenirs de sa jeunesse.
Au fond, c’était par nécessité plutôt que par goût
qu’il menait une vie solitaire, et l’ennui qu’il en ressentait lui a fait
regretter plus d’une fois d’être resté dans le célibat. Il se plaignait souvent
de n’avoir pas même assez de santé pour recevoir habituellement un petit nombre
d’amis : Aussi montrait-il toute sa joie dans les rares occasions où il
lui était permis de satisfaire ce désir. Quel accueil empressé on recevait chez
lui Tout ;entier à ses hôtes et au bonheur de .les posséder, il oubliait
ses travaux, et parvenait presque à en effacer les traces de sa physionomie,
devenue alors ouverte et riante. Ceux qui n’ont pas visité M. Guérard dans son
petit domaine de Maisons ne le reconnaîtront point à ce portrait, qui est
pourtant l’expression fidèle de la vérité. Il jouissait ces réunions comme ami
d’abord, mais un peu aussi comme propriétaire. En même temps qu’il savourait la
douceur des longues causeries et des épanchements intimes, il aimait à montrer
tout ce qu’il avait fait pour disposer et même pour embellir la retraite où il
était si heureux de vous recevoir. Il y avait en effet dans cette modeste
habitation la juste mesure d’élégance qu’il avait pu raisonnablement se
permettre. A Paris, il aurait eu l’ambition d’orner son appartement de quelques
tableaux ; mais à Maisons, il s’était occupé surtout de réunir dans son
jardin une grande variété d’arbres et de fleurs, qu’il avait disposés avec
goût, numérotés et catalogués avec soin. Il savait le nom de chaque plante, et ne
se plaisait pas moins peut-être à montrer ses connaissances en botanique qu’à
faire admirer les arbres déjà grands qu’il avait plantés lui-même.
Avant d’acquérir cette petite propriété, il avait pu se
procurer les mêmes distractions pendant les longues années qu’il avait passées
près de Made Fortia. La verdure, les fleurs, le chant des oiseaux, avaient pour
lui un attrait profond, et fournissaient toujours quelque sujet d’étude à son
esprit observateur. On peut lui appliquer avec juste raison ce qu’il a dit lui-même
de M. Daunou : Comme tous les coeurs aimants qui ne s’abreuvent point dans
les plaisirs tumultueux du monde, il était extrêmement sensible aux charmes de
la nature, qu’il pouvait goûter dans sa solitude. C’est dans sa retraite de la
rue la Rochefoucauld que M. Guérard avait pris l’habitude de recueillir chaque
jour les notes qu’il a résumées depuis pour publier, dans l’Annuaire de la
Société de l’histoire de France de 1847, un article intitulé : Relevé
du temps qu’il a fait à Paris depuis dix-huit ans. Ce petit tableau des
jours beaux, mauvais et médiocres, est précédé d’un avertissement.plein
d’esprit et de gaieté, où l’auteur, tout en se raillant un peu lui-même, laisse
deviner avec quel intérêt il avait persisté à réunir les éléments de cette courte
publication.
Il est un autre opuscule que M. Guérard a entrepris
avec amour, eest celui qu’il a consacré à sa ville natale. L’éditeur de
l’Histoire des villes de France tenait beaucoup à pouvoir le citer au nombre
des collaborateurs de ce recueil. M. Guérard y consentit, mais à la condition
qu’il écrirait exclusivement sur des localités de son arrondissement, et que
Montbard serait du nombre. Il acquitta sa promesse en publiant trois morceaux
remarquables sur Alise, Sémur et Montbard. L’Histoire de Montbard surtout est
un petit chef-d’œuvre. Pour célébrer dignement sa ville natale, il ne se crut
pas obligé d’admettre, comme le croient ses compatriotes, que les bardes
eussent fréquenté autrefois le monticule qu’elle occupe, et que de là elle eût
reçu le nom de Mont des Bardes, d’où serait venu celui qu’elle porte
aujourd’hui. « Je suis forcé, dit-il, à mon grand regret, et malgré mon
penchant à favoriser les traditions chères au pays, d’élever quelque doute sur
une si poétique origine. » En se contentant de rappeler des faits plus
certains, il a su animer son récit par une description touchante et gracieuse,
qu’il est impossible de lire sans deviner et partager la douce émotion qui
inspirait l’auteur. A ce tableau charmant, qui retrace avec des couleurs si vraies
le riant aspect du paysage, on reconnaît la nature même, saisie et reproduite
dans tout son éclat par un peintre qui a retrouvé les vivantes impressions de
son enfance et de sa jeunesse. Il y avait alors plus de douze ans qu’il n’avait
revu ces lieux ; mais le teinps ni l’absence n’avaient pu en effacer
l’image. Là il avait goûté les douces joies de la famille, là reposait sa mère
chérie ; c’était là aussi que son père avait voulu mourir. Touchants et
tristes souvenirs, qui étaient profone dément gravés dans son coeur !
Quand il s’en inspirait pour rendre un pieux hommage aux lieux qui l’avaient vu
naître, il ne se doutait pas qu’il y reviendrait bientôt, mais pour être
conduit par ses frères en deuil, avec le concours de tous les habitants, jusqu’à
la demeure où l’attendaient les restes de ses parents. Il était bien juste, en
effet, qu’il fût rendu après sa mort à la ville qui avait eu les premières et
les plus constantes affections de son coeur.
Pendant longtemps, il fit de fréquents voyages à
Montbard ; mais, depuis la mort de son père, il ne s’était plus senti le
courage d’y rentrer. En 1851 seulement, il se décida, en revenant du Mont Dore,
à se diriger vers Lyon, afin qu’en revenant par cette route, il pût revoir de
loin sa ville natale et la saluer après seize ans d’absence. Il y avait alors
bien des années que Paris était devenu pour lui, par nécessité peut-être plutôt
que par choix, une seconde patrie. Ses fonctions, qui l’y retenaient, l’avaient
amené à contracter de nombreuses relations, et en même temps quelques liaisons
plus étroites, qui furent toutes durables parce qu’il ne s’y engageait pas à la
légère. Il avait pour devise : Caute sed recte, et ne faisait rien sans
réflexion ni sans l’assentiment de sa conscience. Un de ses élèves les plus distingués,
M. Adolphe Tardif, en rendant hommage à son talent, a signalé aussi un des
traits de son caractère, quand il a dit : « Sévère pour lui-même, il
avait le droit de l’être pour les autres ; mais il cherchait l’homme
encore plus que le savant, les qualités morales plus encore que les qualités de
l’esprit ; et du jour où il s’était démontré qu’il pouvait accorder son
estime à quelqu’un, sa réserve habituelle faisait place à un empressement
affectueux qui étonnait parfois celui qui en était l’objet. Il étudiait le
coeur humain avec les procédés critiques qu’il appliquait à l’histoire. »
J’ajoute qu’il était un observateur plein de finesse et de sensibilité, capable
à la fois d’apprécier et d’aimer les hommes de bien. Il est à regretter qu’il
ne se soit pas exercé plus souvent à raconter la vie de ceux qu’il avait
connus. Sa courte Notice sur Gustave Tâllot, l’un des amis qu’il a le plus
regretté, laissait déjà deviner qu’il pourrait exceller dans ce genre
d’écrits ; mais le travail plus étendu qu’il a consacré à la mémoire de M.
Daunou, est véritablement un morceau achevé. J’en appelle au témoignage de ceux
qui ont connu l’homme éminent dont la vie et le caractère sont retracés dans
cette Notice.
Après avoir mentionné rapidement le petit nombre
d’écrits qui s’éloignent de la ligne habituelle des travaux de M. Guérard, il
me resterait à parler de ceux qui ont été l’objet presque constant de ses
études, et qui seront toujours placés au rang des chefs-d’œuvre de critique et
d’érudition historique. Mais cet examen m’entralnerait trop loin, et je me
contenterai de réimprimer à la suite de cette Notice les articles que j’avais
eu occasion de consacrer, il y a quelques années, au Polyptyque d’Irminon et à
celui de Saint-Remi de Reims. J’y joindrai une liste aussi complète que
possible de ses autres publications, afin de faciliter les recherches
d’écrivains plus compétents, qui se proposeront un jour, je l’espère,
d’apprécier le savant dont il m’appartient moins de parler en juge qu’en élève
et en ami.
Mais il me semble qu’à ce dernier titre il me reste
encore quelque chose à dire. Je n’ai point assez montré combien M. Guérard
était affectueux, dévoué, ingénieux à servir ceux qu’il aimait. Ce qui lui
répugnait le plus, c’était de solliciter, même pour autrui ; au besoin,
pourtant, il savait mieux que personne remplir ce devoir. Il prétendait même
avoir le secret de rédiger ses lettres de recommandation de telle sorte qu’un
ministre ne se dispensât jamais d’y répondre favorablement. Il se faisait
illusion, je crois ; et quoique ses lettres fussent pressantes et bien
tournées, j’en attribuerais plus volontiers le succès au caractère qu’au style
du solliciteur. Il était incapable, en effet, de rien demander qui ne lui
semblât conforme à la justice, et montrait sur ce point la même sévérité pour
les autres que pour lui-même. Il lui était plus facile d’oublier une injure
personnelle que de pardonner la plus légère atteinte à la délicatesse et à la
sincérité. Rien pourtant ne lui pesait plus que les sentiments d’antipathie et
de répulsion : il se demandait alors si les actes qu’il blâmait avec tant
de sévérité n’étaient pas le résultat nécessaire d’une organisation vicieuse,
et s’il ne vaudrait pas mieux nier la liberté des hommes que de croire à leur
perversité. Mais ce n’était là qu’un de ces doutes passagers qui traversent
l’esprit sans pénétrer jusqu’à la conscience.
Il était rare, d’ailleurs, qu’il abordât de telles
questions, parce qu’il professait peu d’estime pour la philosophie ; mais,
quand il arrivait sur ce terrain, c’était toujours par le coeur qu’il y était
attiré. Il était fort préoccupé, par exemple, du mal physique, et ne voyait pas
comment on pouvait s’en rendre raison. S’il admettait la souffrance infligée
comme punition à l’homme qui a failli, il ne la comprenait plus pour de pauvres
animaux, qui n’avaient pu la mériter. Ce n’était pas pour lui une simple
spéculation, une thèse qu’il se contentât de discuter et dé soutenir, mais une
opinion réfléchie et comme une croyance qui influait sur sa conduite, et se traduisait
en actes positifs. Il lui,est arrivé fréquemment d’intervenir, avec plus de
zèle que de prudence, quand il voyait un charretier furieux maltraiter ses
chevaux. Heureusement pour lui que des curieux ne manquaient pas de se réunir,
et d’imposer par leur présence à son brutal adversaire. Dans le parc de
Maisons, où il avait souvent occasion de rencontrer des conducteurs de
charrettes, il liait conversation avec eux, s’informait des défauts et des
qualités de leurs chevaux, en raisonnait en homme expérimenté, grâce à son
ancien goût pour l’équitation, leur démontrait que le cheval est un animal
généreux qui ne refuse rien de ce qu’il peut donner, et que le véritàble secret
d’en rester maître, c’est de le traiter avec douceur. Il avait aussi une habitude
peu pratiquée assurément par ceux qui prennent dés voitures dans Paris :
c’était de promettre aux cochers de les payer d’autant mieux qu’ils auraient
plus ménagé leur attelage. On ne s’étonnera donc pas qu’il ait saisi avec
empressement l’occasion de propager ses principes, en devenant un des premiers
fondateurs de la Société pour la protection des animaux.
Quoique de tels sentiments soient conformes à la nature
et à la raison, il est certain que le genre de vie mené par M. Guérard avait
contribué à les entretenir et à les développer. Ce qui n’est pour l’homme du
monde qu’une distraction passagère et un simple agrément, devient dans la
solitude un besoin et une nécessité de la vie. C’est là surtout qu’un animal
domestique est pour nous un compagnon et un ami.
M. Guérard, comme tant d’autres, avait cédé à cette
influence. Il ne croyait pas être seul quand il avait près de lui son chien
fidèle, qui savait tour à tour respecter le travail de son maître ou en
provoquer les caresses. A Paris comme à Noyers, il avait voulu se procurer
cette jouissance, à laquelle il se crut longtemps incapable de renoncer. Il
aimait aussi à nourrir quelques oiseaux, dont les chants étaient pour lui
pleins de charmes ; mais tous ces hôtes, qu’il avait conservés pendant de
longues années, lui furent successivement enlevés, et la vivacité même de ses
regrets lui prouva qu’il était plus sage pour lui de ne pas songer à les
remplacer.
Au reste, il n’usait de ces innocentes distractions que
pour remédier à la fatigue et se mettre plus promptement en état de revenir à
l’étude. L’amour du travail était chez lui une passion dominante, dont il
essayait toutefois de prévenir au moins les plus dangereux excès. Voilà ce qui
explique avant tout les précautions minutieuses qu’il s’imposait pour sa santé ;
car, sans être insensible aux souffrances d’une maladie, il redoutait encore
davantage l’inaction qui en était la conséquence. Il s’était donc habitué à
s’observer de près en toutes choses, et à s’interdire ce qu’il ne se croyait
plus capable de faire impunément. Depuis longtemps il ne se permettait plus le
travail du soir, ou du moins il se bornait à faire de courtes lectures, à moins
qu’il n’eût à remplir un devoir impérieux et urgent. Il avait également renoncé
à dîner hors de chez lui, et ses meilleurs amis n’obtenaient plus, surtout dans
les dernières années de sa vie, qu’il dérogeât en leur faveur à cette règle. Il
se couchait ordinairement à neuf heures, et se levait à quatre heures du matin
pour travailler jusqu’à son premier repas. Le reste de la journée était réservé
à ses fonctions jusqu’à trois heures ; il faisait ensuite une courte
promenade, et se remettait au travail jusqu’à six heures. Lorsqu’on venait le
voir dans la soirée, il aimait à prolonger la conversation aux dépens même de
son repos ; mais :habituellement il était seul, et cherchait dans
quelque travail manuel la distraction dont il avait besoin. Trop souvent il lui
arrivait de passer des nuits entières sans sommeil et de les employer, malgré
lui, à méditer sur les difficultés qui l’avaient arrêté la veille. C’étaient là
des excès involontaires qu’il se reprochait lui-même.
Plus jeune, il avait moins ménagé ses forces, quoiqu’il
eût senti de bonne heure la nécessité d’en régler l’usage. Une lettre du 27
décembre 1832 prouve qu’à peine âgé de trente-cinq ans, il pouvait se prévaloir
d’une triste expérience pour adresser des conseils pleins de sagesse et de
sollicitude à son père, déjà souffrant de la.maladie, qui l’enleva, au mois de
juin 1837 « Vous possédez déjà le repos et une honorable existence ;
puisse l’an 1833 compléter votre bonheur en y joignant la santé 1 Je sais par
expérience combien il est difficile de la rétablir sur des bases solides quand
une fois elle est devenue chancelante ; mais je suis assuré que, si elle
se dérange souvent et si elle nous échappe lorsque nous nous flattions le plus
de l’avoir ressaisie, la faute en est principalement dans les petites licences
que nous prenons avant le temps.. L’amour du travail l’emporte sur mes forces,
mon appétit est plus puissant que mon estomac ; j’éprouve à chaque instant
un besoin vague et trompeur de nourriture : c’est évidemment un désordre
dans ma machine, puisque mes désirs vont au delà de mes moyens. Il me faudrait
une vertu constante pour me mettre en état de triompher de toutes ces
tentations, et pour me maintenir dans une bonne assiette ; malheureusement
elle me fait quelquefois faute ; et aussitôt le bien-être s’arrête, le
malaise reprend, et je suis puni comme je l’avais prévu. C’est toujours à
recommencer, jusqu’à ce que je me soumette rigoureusement à la règle que je
connais, et que je cesse de la violer. »
C’est ainsi qu’à force de prudence et de sobriété il a
entretenu et prolongé jusqu’à cinquante-sept ans une existence toujours
maladive et laborieuse, sans que jamais la douleur ni le travail aient dépassé
la mesure de sa patience et de son courage. Préférant sa santé au plaisir, et
tâchant de la concilier avec son devoir, il se flattait d’y réussir ; mais
sa passion pour l’étude, la seule dont il ne fût pas toujours maître,
l’entraînait à son insu au delà des bornes qu’il s’était prescrites. La
souffrance avait altéré profondément sa physionomie sans affaiblir l’&
nergie de sa volonté, qui semblait au contraire s’affermir dans les efforts
mêmes de cette lutte continuelle. Un commencement de cataracte s’était joint,
il y a peu d’années, à toutes les infirmités dont il était depuis longtemps
atteint : il accepta sans murmure cette nouvelle épreuve et les dures
privations qu’elle lui présageait. La pensée même de la mort, qu’il vit de près
plus d’une fois, ne troublait pas son courage, quoiqu’il n’eût pas la
consolation de l’envisager en chrétien. Il comprenait pourtant, et il me dit un
jour qu’il enviait le bonheur de ceux que la foi établit dans une paix solide, à
l’abri des doutes et des perplexités de la raison humaine. Je ne dirai pas
qu’il tolérait leurs croyances ; il les respectait, il honorait
sincèrement tous ceux qui en faisaient profession, et ne se disait pas tout bas
que leur intelligence fût pour cela inférieure à la sienne : il allait
jusqu’à renoncer à ses propres habitudes, quand elles pouvaient gêner les
autres dans l’observation d’un devoir religieux. Sa science même l’avait
conduit à étudier dans l’histoire et à comprendre mieux que personne l’influence
du christianisme. Il en a constaté et célébré les bienfaits dans plusieurs de
ses écrits ; on peut dire également qu’il en a honoré la morale, en la
prenant pour règle de sa conduite. Du reste2 il était profondément convaincu de
l’existence de Dieu ; et cette conviction n’était pas seulement la
conséquence d’un froid raisonnement, c’était aussi un sentiment naturel et
comme nécessaire à son coeur pur et affectueux qui semblait si bien préparé aux
douces émotions de la prière. Il m’écrivait du Mont-Dore, en 1851
« Hier je comptai ici, dans un petit village qui
n’a pas quatre-vingts maisons, plus de cinq cents personnes à la procession de
la sainte Vierge. Toutes les femmes y étaient, et les hommes qui ne la
suivaient pas, se mettaient à genoux sur son passage. Cette cérémonie m’a paru
plus touchante que toutes celles qui se font à Paris et dans les
environs ; où l’on ne voit ni la même foi ni la même simplicité. Ces
bonnes gens, qui gagnent de huit à vingt-cinq sous par jour, et qui sont usés
par le travail, n’ont que des actions de grâce à rendre à la bonne Vierge. »
Cette foi, qu’il avait possédée dans son enfance, et
qu’il admirait encore après l’avoir perdue, ne l’aura-t-il pas retrouvée à
l’heure suprême ? Quelles furent alors ses pensées, ses désirs et ses
regrets ? Dieu seul les a connus ; mais s’il ne révèle pas tous les
secrets de sa miséricorde, nous savons qu’elle est infinie, et qu’il nous
ordonne d’y espérer toujours. Comment en effet ne pas espérer au souvenir de
cette vie de travail, de dévouement, de souffrance, toujours dirigée et
soutenue par une volonté droite et ferme ? Tant de vertus et d’excellentes
qualités, juste objet de nos respects, de nos affections et de nos regrets, ne
sont-elles pas au nombre de ces dons qui viennent de Dieu sur la terre pour
retourner à lui dans le ciel ?