Charlemagne
P o è m e s
All
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Charlemagne
poète ?
Qui l’eût cru ?
et pourquoi pas ? …
Bien sûr, je suis un
peu surpris qu’Éginhard n’en ait pas fait mention, mais à la réflexion, quand
on sait que le petit cercle d’intellectuels du roi l’appelait David, il n’est
pas si surprenant qu’il ait composé des vers tout comme le roi David de la
Bible avait composé des Psaumes.
Les vers du roi franc
étaient, bien sûr, des vers latins. Je ne crois pas que Charlemagne ait eu la
sensibilité d’un grand poète et sa production littéraire s’est limitée à
quelques pièces de circonstance. N’oublions pas enfin que, selon Éginhard,
le grand roi ne savait pas écrire : il composait donc mentalement,
oralement.
Quoique Charlemagne fît de la poésie, comme de
l’astronomie, ses principales délices, il nous reste peu de productions de sa
Muse. La plus connue est l’épitaphe du pape Adrien I en 38 vers élégiaques, qui
se trouve imprimée en presque une infinité d’endroits. Duchesne semble la
rapporter plus entière, en ce qu’on y lit à la fin le jour de la mort de ce
pontife, et le temps qu’il remplit le S. Siège ; Charles la fit graver en
lettres d’or sur une table de marbre, et l’envoya ensuite à Rome. Mais
plusieurs savants lui disputent cette pièce, pour en faire honneur à Alcuin,
dont ils croient découvrir le génie poétique. Elle se trouve effectivement
entre les poésies de celui-ci, et en fait le 217e et 218e
poème ; ce serait au reste une raison fort équivoque pour l’en faire
auteur. Ce qu’il y a de favorable pour le prince, à qui quelques modernes la
refusent c’est que les anciens, lorsqu’ils en ont parlé, la lui ont toujours
attribuée. On pourrait encore insister en sa faveur sur ce qu’il parle
lui-même, si cette raison était sans réplique, ce qui n’est pas.
On voit en effet qu’il parle aussi en personne dans un
autre poème à la louange du même pape, qui se lit à la tête du psautier dont ce
prince lui fit présent ; et néanmoins il y a toute apparence, comme on l’a
observé plus d’une fois, que ce poème est de Daigulfe, qui copia le psautier,
et qui y a mis une autre pièce de poésie adressée à Charles même.
M. Fabricius n’est pas éloigné de juger, la même chose
de deux autres petits poèmes, l’un en vers élégiaques, et l’autre en vers
hexamètres, à la louange de Paul Warnefride retiré au Mont Cassin. Quoiqu’ils
portent le nom de notre monarque, et qu’ils lui soient attribués par Léon de
Marsi, il ne laisse pas de soupçonner qu’ils sont ou d’Alcuin ou de
quelqu’autre poète semblable. Le premier de ces deux poèmes est le 185 parmi
les poésies d’Alcuin, et a été réimprimé par Dom Mabillon dans ses Annales.
L’autre est rapporté par M. Mari dans ses notes sur les Hommes illustres du
Mont Cassin, par Pierre, diacre et moine du même endroit. M. Mari l’a tiré de
Léon de Marsi ; mais ces poésies se trouvent plus amples dans un manuscrit
de Mont Cassin coté 257. Ces deux poèmes et les deux précédents, avec une
espèce d’épitaphe de Roland, en six vers élégiaques qui se lit dans le faux
Turpin, sont toutes les poésies que M. Fabricius reconnaissait porter le nom de
Charlemagne, à qui selon lui elles ne doivent faire qu’un honneur apparent,
puisqu’il ne les croit pas son ouvrage. Mais qu’il nous soit permis de dire que
ce n’est pas assez rendre justice à ce savant prince. On sait qu’il avait
appris la Grammaire et la Rhétorique, par conséquent l’art de la
versification ; on sait qu’il prenait un plaisir singulier à la
poésie ; on sait encore combien il avait de disposition pour tous les
beaux arts, et quel progrès il y fit. Quoi donc ! aura-t-il fallu que
toutes les fois qu’il aura eu l’occasion et le dessein de faire une pièce de
vers, il ait eu recours à une muse étrangère ? Que ne dit-on la même chose
de tous les écrits en prose que nous avons de lui ! Alors on nous donnera
un prince le plus lettré qui ait régné en Occident, depuis la décadence des
lettres jusqu’à leur dernier renouvellement, pour n’avoir rien écrit de tout ce
qui porte son nom. Quel paradoxe !
Outre ces pièces de poésies que M. Fabricius a fait
réimprimer de suite, il y en a deux autres entre celle d’Alcuin, que nous
croyons appartenir à Charlemagne. Ce sont la 185 en seize vers hexamètres, et
la 187 en douze vers élégiaques. L’une est un salut à Alcuin retiré de la cour,
et déjà vieux, dont on ne pourra pas dire qu’elle soit la production. Le prince
l’y reconnaît pour son maître et son docteur, le félicite de ce qu’il a pris le
parti de la retraite, et le prie de l’aider par le secours de ses prières à
parvenir au bonheur éternel, dont il fait une courte description. L’autre pièce
est une réponse à Paul Warnefride, dans laquelle l’auteur semble lui reprocher
d’avoir refusé de venir le voir à son armée. Lambecius a publié une épigramme
en quatre vers hexamètres, qu’il croit être de Charlemagne ; elle est
vraiment digne de sa piété. Cet éditeur l’a tirée du manuscrit qui contient une
explication de l’épître aux Romains, attribuée à Origène, et corrigée de la
main de notre monarque, comme on l’a dit ailleurs. L’épigramme dont les vers
sont des meilleurs de ce temps-là, est pour engager les lecteurs à prier pour
celui qui a pris la peine de faire cette correction. Que cette épigramme soit
de Charlemagne, c’est ce que prouve celle qui suit d’un nommé Winidhaire, qui a
copié le manuscrit, et qui assure que les corrections sont de la main de ce
prince. Éginhard nous apprend que Charlemagne prit soin de faire écrire
d’anciennes poésies barbares, qui traitaient des guerres et autres exploits des
rois de l’antiquité. De là un de nos écrivains modernes a pris occasion de
dire, que ce prince avait composé une espèce d’histoire de France en vers
tudesques, et que l’ayant apprise par coeur, il avait acquis par cet endroit
quelque ressemblance avec les anciens Bardes gaulois, dont on a parlé. Mais le
passage d’Éginhard bien entendu ne signifie autre chose, sinon que les
anciennes chansons qui contenaient les guerres des rois de Germanie, et leurs
autres actions mémorables, et qui tenaient lieu d’histoire à cette nation
s’étant conservées dans la mémoire des hommes jusqu’au temps de Charlemagne, ce
prince eut soin de les faire rédiger par écrit, ou de les écrire lui-même,
suivant l’expression d’Éginhard.
Histoire littéraire de la France, par des religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur,
Paris, 1866.
(source : Gallica, site de la BNF)

Le site Gallica, « bibliothèque numérique de la
Bibliothèque nationale de France », met en ligne la collection du
périodique « Bibliothèque de l’École des Chartes » :
LA SOCIÉTÉ DE L'ÉCOLE ROYALE DES CHARTES, fondée
au mois d'avril dernier [1839], par les anciens et les nouveaux élèves de cette
École, a décidé qu'elle publierait, sous le titre de BIBLIOTHÈQUE DE L'ÉCOLE
DES CHARTES, un recueil périodique, spécialement destiné aux travaux de ses
membres.
En faisant
paraître aujourd'hui le premier numéro de ce recueil, il convient d'indiquer en
quelques mots le but que nous nous proposons, et le plan que nous avons cru
devoir adopter. La BIBLIOTHÈQUE DE L'ÉCOLE DES CHARTES sera consacrée à l'étude
de l'histoire et de la littérature d'après les documents originaux. Nous
espérons que cette spécialité, qui est celle de nos travaux, donnera à ce
recueil un caractère original, et le recommandera à l'attention des érudits.
L'histoire nationale et les questions qui s'y
rattachent devront, sans doute occuper la première place dans le cadre que nous
nous sommes tracé ; nous n'oublierons pas cependant que l'École des
Chartes, établie pour explorer le vaste héritage que le moyen âge a légué à nos
bibliothèques et à nos archives, peut, sans faillir à l'esprit de son
institution, s'occuper des débris de l'antiquité classique. Heureux quand nous
pourrons retrouver quelque fragment de la belle latinité sur ces mêmes
feuillets où sont consignés l'histoire de nos pères et les premiers essais de
notre littérature !
Dans le premier numéro
daté de 1840, on découvre un poème « inédit » du grand roi, accompagné
d’une introduction et de notes que je reproduis dans la page suivante.
L’auteur de l’article
s’appelait Maxime FOURCHEUX DE MONTROND ; né à Bagnols (Gard), attaché aux
travaux de l'Académie, il avait déjà publié des Essais historiques sur la
ville d'Etampes, 2 vol. in-8°, 1836 et 1837. Je ne sais rien de plus !
J’ai tiré le petit
poème qui suit des « Remarques » dont M. de Montrond accompagne le
poème inédit qu’il publie.
Dans la
« Chronique de Turpin », il est raconté que lorsque le comte Théodoric
vint annoncer au roi le trépas de Roland qu’il venait de trouver expirant dans
la gorge de Roncevaux, Charlemagne, après avoir laissé échapper sa douleur en
longs gémissements, fit la complainte de son cher palatin. L’auteur
rapporte ce chant de deuil, et, chose singulière, ce morceau, entièrement dénué
de la couleur chevaleresque, n’est empreint que de l’esprit sévère et dévot du
neuvième siècle.
Tu patriam repetis, nos triste sub orbe relinquis,
Te tenet aula nitens, nos lacrymosa dies.
Sex qui lustra gerens octo bonus insuper annos,
Ereptus
terrae, justus ad astra redis.
Ad paradisiacas epulas te cive reducto,
Unde gemit
mundus, gaudet habere polus.
Toi tu
retournes au pays de nos pères ; nous, accablés, tu nous abandonnes sous
la voûte céleste,
Une
brillante cour te retient, nous c’est le jour fait de larmes.
Noble
cœur qui as vécu six lustres et huit années de plus,
arraché à
la Terre tu retournes à bon droit vers les astres :
aux banquets du paradis où tu retrouves ta juste
place,
– ce qui
fait gémir le monde – le ciel se réjouit de te compter.
His et aliis verbis, Karolus Rodlandum luxit quamdiu vixit.
C’est par
ces mots [ajoute
le chroniqueur] et d’autres encore que
Charlemagne pleura Roland aussi longtemps qu’il vécut.
« Esprit sévère et dévot », dit M. de
Montrond… Je veux bien, mais pour ma part je vois plutôt dans ces trois
distiques une certaine préciosité et pas mal de rhétorique. Ce qui n’exclut
évidemment pas la sincérité du sentiment.
LE ROMAN DE TURPIN
Chateaubriand,
Analyse raisonnée de l'histoire de France
Le roman publié sous le nom de Turpin, archevêque de Reims,
fut composé par un certain moine Robert, sur la fin du XIe siècle,
au moment de la première croisade. Ce moine se proposait d'animer les chrétiens
à la guerre contre les infidèles, par l'exemple de Charlemagne et de ses douze
pairs. C'est sur cette chronique que les Anglais ont calqué l'histoire de leur
roi Artus et des chevaliers de la Table Ronde.
Le prétendu Turpin n'était lui-même qu'un imitateur, fait qui
me semble avoir échappé jusque ici à tous les historiens. Soixante-dix ans
après la mort de Charlemagne, le moine de Saint-Gall écrivit la vie de Karle le
Grand, véritable roman du genre de celui d'Antar. N'est-ce pas
une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste à la même époque chez
les Franks et chez les Arabes ? Le moine de Saint-Gall tenait ses autorités
pour la législation ecclésiastique, de Wernbert, célèbre abbé de Saint-Gall, et
pour les actions militaires, du père de ce même Wernbert. Le père de l'abbé
Wernbert se nommait Adalbert, et avait suivi son seigneur Gherold à la guerre
contre les Huns (Avares), les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit naïvement :
« Adalbert était déjà vieux ; il m'éleva quand j'étais encore très
petit, et souvent, malgré mes efforts pour lui échapper, il me ramenait et me
contraignait d'écouter ses récits. »
Le vieux soldat raconte donc au futur jeune moine que les
Huns habitaient un pays entouré de neuf cercles. Le premier renfermait un
espace aussi grand que la distance de Constance à Tours : ce cercle étroit
était construit en troncs de chênes, de hêtres, de sapins, et de pierres très
dures ; il avait vingt pieds de largeur et autant de hauteur : il en
était ainsi des autres cercles. Le terrible Charlemagne renverse tout
cela ; ensuite il marche contre des barbares qui ravageaient la France
orientale ; il les extermine, et fait couper la tête à tous les enfants
qui dépassaient la hauteur d'une épée. Charlemagne est trahi par un de ses
bâtards, petit nain bossu, confiné au monastère de Saint-Gall. Karle avait dans
ses armées des héros à la manière de Roland : Cisher valait à lui seul une
armée ; on l'eût pu croire de la race Enachim, tant il était grand ;
il montait un énorme cheval, et quand le cheval refusait de passer la Doire,
enflée par les torrents des Alpes, il le traînait après lui dans les flots en
lui disant : « Par monseigneur Gall, de gré ou de force, tu me suivras. »
Cisher fauchait les Bohémiens comme l'herbe d'une prairie. « Que
m'importent s'écriait-il, les Wenèdes, ces grenouillettes ? j'en porte
sept, huit et même neuf enfilés au bout de ma lance, en murmurant je ne sais
quoi. »
Karle attaque Didier en Italie. Didier demande à Ogger si
Karle est dans l'armée qu'il aperçoit : « Non, dit Ogger ; quand
vous verrez les moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le sombre Pô et le
Tessin inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, vous
pourrez croire à l'arrivée de Karle. » Alors s'élève au couchant un nuage
qui change le jour en ténèbres : Karle, cet homme de fer, avait la tête
couverte d'un casque de fer et les mains garnies de gantelets de fer ; sa
poitrine de fer et ses épaules étaient couvertes d'une armure de fer ; sa
main gauche élevait en l'air une lance de fer, sa main droite était posée sur
son invincible épée ; ses cuissards étaient de fer, ses bottines de fer,
son bouclier de fer ; son cheval avait la couleur et la force du
fer ; le fer couvrait les champs et les chemins, et ce fer, si dur, était
porté par un peuple dont le coeur était plus dur que le fer. Et tout le peuple
de la cité de Didier de s'écrier : « O fer ! Ah ! que de
fer ! » O ferrum ! Heu ferrum !
Une autre fois, Karle, accoutré d'une casaque de peau de
brebis, va à la chasse avec les grands de Pavie, vêtus de robes faites de peaux
d'oiseaux de Phénicie, de plumes de coucou, de queues de paon mêlées à la
pourpre de Tyr et ornées de franges d'écorce de cèdre. On voit Charlemagne,
dans l'histoire, armer son second fils Louis chevalier en lui ceignant l'épée.
[Document
électronique], fourni par
les éditions ![]()

VERS INÉDITS
DE
CHARLEMAGNE.
M. MAXIME de MONTROND, ancien élève de l'École des Chartes, nous adresse ces vers, qu'il a trouvés dans un voyage
littéraire en Italie, entrepris par les ordres de M. le Ministre de l'Instruction
publique. Voici en quels termes il annonçait à M. le ministre son intéressante
découverte :
« ... Il nous a été doux de retrouver dans ces belles archives de
l’abbaye du Mont Cassin, si curieuses encore malgré leurs pertes successives,
quelques souvenirs littéraires de l’un de nos plus illustres monarques.
Charlemagne avait visité le célèbre monastère fondé par saint Benoît. De retour
dans son royaume, il n’oublia point les habitants de ce pieux asile. Au milieu
même des grandeurs et de l’éclat de la puissance, il songeait avec plaisir au
calme et à la paix de ce séjour; et le royal poète appelant à son aide la muse
latine, adressait à l’un de ses hôtes des vers pleins de grâce, conservés comme
un trésor dans les archives du couvent. – « Chez vous, disait le grand roi
en terminant son épître familière, un repos assuré est offert aux âmes
fatiguées... Là, règne une pieuse
paix, une humilité sainte, et la plus belle union entre tous les frères. A
chaque heure du jour, des cantiques de louanges, des chants d’amour divin,
s’élancent de concert. vers le trône du Christ. O mes vers !
allez, et dites au Père et à tous ses disciples : Salut, prospérité. »
Remarque : M. de Montrond n’avait pas jugé
utile, dans une publication de l’École des Chartes, d’accompagner le texte
latin d’une traduction française ; je m’en suis donc chargé.
VERSUS CAROLI MAGNI
AD PAULUM DIACONUM MONACHUM
CASINENSEM,
Poème de Charlemagne
adressé à Paul Diacre, moine du mont Cassin
EX MS. COD. CASINENS. ABBATIAE.
CODEX
MANUSCRIT DE L’ABBAYE DU MONT CASSIN
Christe, pater mundi, secli radiantis origo,
Annue nunc voto, ut queam tua mystica dona
Dicere, quæ nobis solita clementia præstes,
Atque salutiferam patribus perferre salutem.
Christ, père du
monde, origine de la vie rayonnante,
exauce
maintenant ma prière, fais que je puisse dire tes dons
divins, ceux
que tu nous offres avec ta clémence habituelle,
fais que
parvienne aux Pères un salut porteur de Salut.
Surge, jocosa, veni, mecum fac, fistula, versus ;
Incipe quamprimum meritas persolvere grates,
Et cordis plectro tu dic vale fratribus almis
Dulcia qui nobis doctrinae mella ministrant,
Carminibusque suis permulcent pectora nostra.
Debout, viens,
flûte légère, avec moi compose ces vers ;
commence avant
tout à t’acquitter de remerciements mérités,
et toi, de
l’archet de ton cœur, donne le bonjour aux frères nourriciers
qui versent en
nous les doux miels de la Connaissance
et de leurs
chants apaisent nos âmes.
Curre per Ausoniæ, non segnis epistola, campos,
Atque meo Petro curtam dicendo salutem
Gratificas laudes dic et pro carmine læto
Quod michi jamdudum placidum direxerit ille.
Cours par les
terres de l’Ausonie, ô lettre sans paresse,
Et lorsqu’à
mon cher Pierre tu auras donné un rapide salut,
fais-lui mes
compliments, dis-lui ma reconnaissance pour le chant joyeux,
ce chant plein
de douceur que voici bien longtemps déjà il composa pour moi.
Inde per egregiam {referens te} præsulis
aedem
Adriani, tandem Petri loca sancta rogando
Pro me proque meis, visitata relinque silenter.
Passe en
partant de là par la glorieuse demeure du pape
Adrien et prie
enfin les saints lieux où fut Pierre,
pour moi et
pour les miens et, ta visite faite, quitte-les en silence.
Hinc celer egrediens facili, mea carta, volatu
Per sylvas, colles, valles quoque præpete cursu,
Alma Deo cari Benedicti tecta require,
Colla mei Pauli persaepe amplecte benigne.
D’ici, mon
papier, rapide, pars et d’un vol aisé
par forêts et collines,
par les vallées aussi, de ta course rapide,
rejoins la
maison nourricière de Benoît cher à Dieu
et avec
douceur étreins mille fois le cou de mon cher Paul.
Est nam certa quies fessis venientibus illuc ;
Hic olus hospitibus, pisces, hic panis abundans,
Pax pia, mens humilis, pulchra et concordia fratrum,
Laus, amor et cultus Christi simul omnibus horis.
Dic Patri et sociis cunctis : Salvete, valete.
C’est là que
trouve le vrai repos celui qui arrive fatigué,
les voyageurs
y trouvent soupe et poisson, et pain à volonté,
paix et piété,
bon sens et humilité, et surtout cette belle concorde entre frères,
pendant qu’à
chaque heure on chante louanges, amour et gloire du Christ.
Dis au Père et
à tous ses compagnons : soyez salués, portez-vous bien !
NOTES
vers 1. Le vers serait plus régulier avec possim
ut ; mais la synérèse queam se conçoit et doit rester.
vers 2. Je lirais volontiers præstet au lieu de præstes ; cependant on trouverait des exemples de poètes barbares qui
ont fait bref l’a long de l’ablatif
lorsqu’il est précédé d’une voyelle. Cette faute est perpétuelle dans un poème
sur la Genèse, publié dans le tome IX de l’Amplissima Collectio, et faussement attribué à
Juvencus, d’après le ms. de Corbie, où il a été pris.
vers 10. Ce mouvement se retrouve dans une autre épître de Charlemagne à
Paul Diacre, imprimée dans le t. V, p. 411 des
Script. Rer. Franc.
Ad faciem Pauli venerandam perge per urbes,
Per montes, silvas, flumina, lustra, pete.
Le composé gratificus, employé dans notre vers 12,
s’y trouve aussi
Gratificam Christi permiserantis opem.
vers 11. [cartam dilecto] L’o du datif
bref? Faute de quantité qu’on ne se permettait pas au neuvième siècle. Je l’accepterais
cependant si elle pouvait faire un sens. Je crois qu’il faut
lire : curtam dicendo ; curtus dans l’acception barbare de brevis.
vers 14. Une déchirure du Ms. rend pour ce
passage toute lecture impossible. Il ne pouvait guère y avoir autre chose que referens te.
vers 16. Faute de quantité tout à fait conforme
aux habitudes de ce temps, où l’on avait perdu l’accentuation latine.
vers 16. Silentes n’a pas de
sens ; il faut lire silenter,
adverbe
employé dès le quatrième siècle par le poète Juvencus : (Hist. Evang., III, 462.).
Qua pinguia culta silenter
Agmine Jordanis viridis prorumpit amoeno.
REMARQUES.
(J’ai inséré dans le texte, entre crochets, les
notes de bas de page.)
Les neuf
derniers vers de cette épître ont été publiés, non seulement par Gattola [Histoire du Mont-Cassin, t. I, p. 17.], mais encore
par Fabricius [Bibl. med. et inf.
latinitatis, ed. Mansi, t. I, p. 344.] et par Mari [Joh. Bapt. Marus, De Viris illustribus Casinensibus, c. 8, p. 169.] ; ils ont été mentionnés dans
les Annales de
l’ordre de saint Benoît [T. II, p. 280.] et dans l’Histoire
littéraire de France [T.
IV, p. 407.]. Mais, ni
Gattola, ni Fabricius, ni Mari, ni les bénédictins français n’avaient eu
connaissance du Ms. que M. de Montrond a eu entre les mains. C’est par Léon de Marsi que leur
a été fourni le fragment qu’ils ont rapporté ou cité.
Léon de
Marsi, Leo
Marsicanus, évêque d’Ostie, écrivit au douzième
siècle une chronique du Mont-Cassin, dans laquelle, parlant des relations
littéraires qui ont existé entre Charlemagne et Paul Diacre, il rapporte, entre
autres pièces de vers adressées par le roi franc au grammairien lombard [note 6 : « Plurimum
illi congratulans Carolus, satis affabiles et jocosas litteras metrice
compositas misit. » (Chron.
Casin., l. 1, c. 15.)] dix hexamètres dont les huit premiers sont identiquement les mêmes
que les 17-19 et 21-25 de la copie de M. de Montrond. Quant aux deux derniers,
ils se composent de notre vingt-cinquième légèrement modifié, et d’un autre que
nous n’avons pas. Les voici :
Colla mei Pauli gaudendo amplecte benigne
Dicito multotiens : Salve, pater optime, salve.
Pour
compléter les renseignements bibliographiques qui se rattachent à l’objet de
notre publication, j’ajoute que frère Angelo della Noce, Napolitain, dans
l’édition qu’il a donnée de Léon de Marsi [cette
édition est celle qu’a reproduite Muratori, Script. Rer. Ital. t.
IV.], signale un Ms. du mont Cassin, coté 257, où il
a trouvé, dit-il, un texte plus étendu de l’épître de Charlemagne à Paul
Diacre, commençant par ce vers :
Christe, pater mundi, saecli radiantis origo, etc.
Il se borne
à cette courte indication que les auteurs de l’Histoire littéraire ont
reproduite dans leur article Charlemagne [T. IV, l. c.]. Ce Ms. 257 est précisément
celui dont M. de Montrond. a fait usage.
Nous avons dit
reproduire le titre séculaire écrit en tête de cette épître ; mais le
lecteur sait déjà combien peu il est exact. Les vers de Charlemagne ne
s’adressent pas uniquement à Paul Diacre, et c’est sans doute pour cette raison
que Léon de Marsi et son commentateur Angelo, tous deux bénédictins et
exclusivement occupés de ce qui pouvait relever la gloire de leur ordre, ont
négligé la partie que nous offrons comme inédite. Avant de parvenir aux hôtes
pacifiques du Mont-Cassin, l’envoi du royal poète devait le recommander en
passant à deux de ses familiers, Pierre et Adrien : Meo Petro gratificas laudes
dic ; inde per egregiam præsulis aedem Adriani. Ce Pierre ne peut
être que le célèbre Pierre de Pise, le maître de grammaire de Charlemagne, dont
la muse affectueuse plutôt qu’inspirée, se réservait tout entière aux relations
d’intime amitié qu’il entretenait avec son disciple et Paul Diacre. Quant au præsul Adrien, c’est le pape, premier de
ce nom, qui lui aussi prodiguait les vers louangeurs [Voy. Script. Rer. franc., t. V, p. 4o3.] autant que les bénédictions, afin
de remercier le roi franc de ses complaisances pour le siège apostolique. Ainsi
les noms des trois plus illustres littérateurs italiens du huitième siècle se
trouvent réunis dans le même monument, et cette circonstance n’est pas ce qui
recommande le moins notre publication.
Il y a peu
de chose à dire sur la date de cette épître. Combinant toutes les données
fournies par les neuf vers qu’il connaissait, Mabillon lui a assigné l’an 787
pour terme de sa composition [Annal. ord. S. Ben.,
l. c.]. Il suffit de consigner ce résultat, afin de ne pas répéter à l’infini
ce qui a été dit une bonne fois. J’ajoute seulement que, comme après son retour
d’Italie, au mois de mai 787, Charlemagne passa le reste de l’année entre le
Rhin et le Danube, c’est d’Allemagne que cette lettre a été envoyée,
probablement de Worms ou d’Ingelheim.
Je voudrais
pouvoir établir aussi mathématiquement les droits littéraires de Charlemagne
sur ces vers et en général, sur tous ceux dans lesquels on le trouve parlant à la première
personne. Son bagage poétique, réduit aux pièces de cette nature, consiste en
quatre morceaux de peu d’étendue (celui que nous complétons y compris), contre
lesquels la critique moderne a porté un arrêt trop rigoureux peut-être. C’est
Lambecius qui a soulevé les premiers doutes, en refusant au monarque barbare l’honneur
d’avoir composé les distiques qu’il fit écrire en lettres d’or sur le psautier
du pape Adrien [Lambecius, Comment. de Bibl. Cœs. Vindeb.,
l. 2, c.
25. – Script. rer, Francic.
V, p.402, et Praefat. p. xxiv.]. L’illustre
critique
a cru reconnaître dans cette dédicace l’ouvrage d’un certain Dagulfe,
calligraphe du palais, qui a écrit le psautier de sa main, et l’a fait suivre
d’un épilogue en vers de sa composition. Les Bollandistes [Acta S. S. Jun.
VII, p 109.] ont consacré une
longue dissertation à établir que Charlemagne n’est pas l’auteur de l’épitaphe
du pape Adrien, laquelle se lit encore à Rome et présente ce vers
significatif :
Post patrem lacrymans Karolus haec carmina scripsi.
Fabricius a
été plus loin. Rapportant dans sa Bibliothèque
de la basse latinité tous les
vers attribués à Charlemagne, il a permis à qui voudrait d’y reconnaître la
veine d’Alcuin ; et la part qu’il a bien voulu laisser à Charlemagne,
c’est d’avoir fourni des pensées que le moine anglo-saxon aurait asservies au
mètre. Quels sont donc les motifs de cette incrédulité générale ? Est-ce
le témoignage d’un chroniqueur italien cité par Lambecius, lequel,
parlant de l’épitaphe du pape Adrien, dit que Charlemagne la fit faire en France, fieri jussit [Voy. Comm.
Bibl. Cœs. Vindeb., l. c. Voici le texte de cette
chronique : « Epitaphium
(Karolus) aureis litteris in marmore conscriptum jussit in Francia fieri, ut
illud partibus Romae transmitteret. »] ? Mais il est évident que ce chroniqueur n’a voulu parler que de
l’exécution matérielle de l’épitaphe ; et les termes dont il se sert
n’apprennent rien sur le poète. Est-ce la découverte faite par Duchesne dans
les manuscrits d’Alcuin de cette même épitaphe d’Adrien et d’une
épître en vers élégiaques adressée encore à Paul Diacre au nom de Charlemagne [Voy.
Alcuini opera, p. 1720.] ? Mais les éditions du moyen âge sont si pleines de confusion et si
dénuées de critique, que l’insertion d’une pièce dans les oeuvres de
tel ou tel auteur ne suffit pas pour prouver qu’elle appartient à cet auteur.
Est-ce la ressemblance qu’il y a entre les vers de Charlemagne et ceux
d’Alcuin ? Mais tous
les vers de cette époque se ressemblent, qu’ils soient d’Alcuin, de Théodulfe,
de Paul Diacre, ou de qui l’on voudra. Il faut désespérer de
reconnaître les poètes du neuvième siècle à leur style, car alors il n’y avait
plus de style, mais seulement un fonds d’expressions banales et de formules de
langage que chacun agençait suivant un procédé reçu. Quel obstacle y a-t-il à
ce que Charlemagne ait quelquefois recueilli et cousu ensemble ces pièces d’une
poésie toute fabriquée ? Son biographe Éginhard donne une assez haute idée
de la culture de son esprit pour qu’on puisse lui laisser le mérite de ces
faciles exercices de versification.
[Vita
Karoli magni, c. 25 : « Latinam
(linguam) ita didicit ut æque illa ac patria lingua orare esset solitus,
graecam vero melius intelligere quam pronuntiare poterat. Artes liberales
studiosissime coluit. » Ibid.
26 : « Legendi atque psallendi disciplinam
diligentissime emendavit ; erat enim utriusque admodum eruditus. »
Le témoignage des poètes s’accorde
avec celui d’Éginhard. Wipbod, dans le t. V, p. 4o4, des Script. rer. franc. :
Quin et
veridici quae plurima tractatores
Exposuere
suis mysteria digna libellis,
Hæc tu
cuncta tenens, animo sitiente bibisti.
Nec si quid
sacrum antiqui cecinere prophetae
Te
latet : agnoscis leges et commata servas,
Atque
aliena tuo commendas carmina cantu.
Et Engelbert, ibid., p. 389 :
Vincit et
eloquii magnum dulcedine Marcum
Atque suis
dictis facundus cedit Homerus.
Que ne peut-on prendre les poètes à
la lettre !]
Je n’ose pas
beaucoup insister sur l’autorité de Léon de Marsi, dans le passage
que j’ai rapporté ci-dessus [Voy. ci-dessus, note
6.], et où il
constate la propriété de Charlemagne sur les vers qu’il adressait à Paul Diacre.
Il est possible que cet historien ait jugé uniquement d’après la
teneur des épîtres qu’il avait sous les yeux, et sans se poser la question de
leur authenticité. Cependant la tradition peut avoir aussi influé pour quelque
chose sur son opinion. Il est une autorité qui prouverait au besoin, non pas
que Charlemagne ait fait des vers, mais que l’opinion commune au onzième siècle
le regardait comme capable d’en avoir composé. Je sais combien ce onzième
siècle a divagué sur le compte du grand empereur ; mais puisque les
critiques modernes n’appuient leur exclusion que sur des motifs
assez vagues, et qu’ils l’ont pressentie plutôt que prouvée, sentiment pour
sentiment, j’aime autant celui des hommes qui vivaient deux cents ans après
Charlemagne. Or, dans la Chronique de Turpin, il est raconté que lorsque le
comte Théodoric vint annoncer au roi le trépas de Roland qu’il venait de
trouver expirant dans la gorge de Roncevaux, Charlemagne, après avoir laissé
échapper sa douleur en longs gémissements, fit la complainte de son cher
palatin [N’ayant pu me procurer aucune des éditions de cette
chronique, je cite d’après le plus ancien Ms. de la
Bibl. royale, n° 6187, fol. 82.]. L’auteur
rapporte ce chant de deuil, et, chose singulière, ce morceau, entièrement dénué
de la couleur chevaleresque, n’est empreint que de l’esprit sévère et dévot du
neuvième siècle. Le voici :
Tu patriam repetis, nos triste sub orbe relinquis ;
Te tenet aula nitens, nos lacrymosa dies,
Sex qui lustra gerens octo bonus insuper annos;
Ereptus terrae, justus ad astra redis.
Ad paradisiacas epulas te cive reducto,
Unde gemit mundus, gaudet habere polus.
« His et aliis verbis, ajoute le chroniqueur, Karolus Rodlandum luxit quamdiu vixit. »
Pour en revenir
à notre épître, il me semble que Charlemagne l’adressant à des hommes qui
étaient ses amis et ses maîtres, qui savaient mieux que personne l’étendue de
ses connaissances, on ne peut guère admettre qu’il se la soit fait dicter pour
se donner auprès d’eux le mérite d’un talent qu’il n’aurait pas possédé. D’un
autre côté, lorsque les littérateurs de ce siècle, constitués en Académie par
les soins du monarque franc, le reconnurent lui-même pour leur chef et lui
décernèrent le surnom de David, il me semble encore que le choix de ce titre,
toute part faite à la flatterie, impliquait au moins quelques essais poétiques
de la part de celui à qui ils en faisaient honneur.

Bien que les trois
quatrains suivants soient présentés comme formant un tout, je ne vois vraiment
pas le rapport entre le premier et les deux suivants. J’ai donc pris sur moi de
les interpréter séparément.
Versus Karoli Magni ad Paulum
Diaconum
En tibi, Paule, Deus ter quinas augeat horas,
Addidit Ezechiae qui tria
lustra pio,
Ut mihi ter quinos optas superaugeat annos
Post metas vitae carmine
Pierio!
Eh bien, Paul, puisse Dieu augmenter ta vie
de trois fois cinq heures,
lui qui ajouta trois lustres au pieux
Ézéchias,
puisque dans un poème inspiré par les Muses
tu souhaites
qu’il repousse encore de trois fois cinq ans
les bornes de ma vie.