Einhardi
Vita Karoli Magni
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Les Mérovingiens, Charles Martel et Pépin le Bref, enfance et
jeunesse de Charles.
Gens Meroingorum, de qua Franci
reges sibi creare soliti erant, usque in Hildricum regem, qui iussu Stephani
Romani pontificis depositus ac detonsus atque in monasterium trusus est,
durasse putatur. Quae licet in illo finita possit videri, tamen iam dudum
nullius vigoris erat, nec quicquam in se clarum praeter inane regis vocabulum
praeferebat. Nam et opes et potentia regni penes palatii praefectos, qui
maiores domus dicebantur, et ad quos summa imperii pertinebat, tenebantur.
On fait aller la famille des Mérovingiens, dans laquelle
les Francs avaient l’habitude de choisir leurs rois jusqu’au roi Childéric, qui
sur ordre du pontife romain Étienne fut déposé, tondu et jeté dans un
monastère. Même si on peut considérer que c’est avec lui que cette famille
s’est éteinte, la vérité est qu’elle avait perdu depuis longtemps déjà toute
vigueur et qu’il n’y avait en elle plus rien de remarquable, si ce n’est un
vain titre de roi. En effet, aussi bien le pouvoir réel que le prestige royal
se trouvaient aux mains des Préfets de la cour, que l’on appelait « Maires
du palais » et à qui incombait la direction des affaires.
Il s’agit de Childéric III, qui régna de 743 à 752.
Le pape Étienne II n’a régné que quelques mois en 752 ; son successeur, saint Étienne III, a exercé le pontificat de 752 à 757.
Neque regi aliud relinquebatur
quam ut regio tantum nomine contentus crine profuso, barba summissa, solio
resideret ac speciem dominantis effingeret, legatos undecumque venientes
audiret eisque abeuntibus responsa, quae erat edoctus vel etiam iussus, ex sua
velut potestate redderet ; cum praeter inutile regis nomen et precarium
vitae stipendium, quod ei praefectus aulae prout videbatur exhibebat, nihil
aliud proprii possideret quam unam et eam praeparvi reditus villam, in qua
domum et ex qua famulos sibi necessaria ministrantes atque obsequium exhibentes
paucae numerositatis habebat. Quocumque eundum erat, carpento ibat, quod bubus
iunctis et bubulco rustico more agente trahebatur. Sic ad palatium, sic ad publicum populi
sui conventum, qui annuatim ob regni utilitatem celebrabatur, ire, sic domum
redire solebat. At regni administrationem et omnia
quae vel domi vel foris agenda ac disponenda erant praefectus aulae procurabat.
Tout ce qu’ils laissaient au roi, c’était de se contenter
du titre royal, avec une longue chevelure et une barbe abondante ; le roi
siégeait sur son trône et jouait le rôle de celui qui décide, accordait
audience aux ambassadeurs qui venaient des tous les coins du monde et les
renvoyait avec les réponses qu’il faisait passer comme venant de lui mais qu’on
lui avait conseillées ou parfois même imposées. Outre ce titre de roi qui ne
signifiait rien et un revenu pour ses besoins personnels qui lui était alloué
par le Préfet de la cour selon son bon vouloir, il ne possédait rien d’autre en
propre qu’un seul domaine (et encore de faible revenu), dans lequel il avait sa
résidence et où il trouvait, en très petit nombre, les serviteurs qui
assuraient les tâches matérielles et qui lui servaient d’entourage. S’il lui
fallait se déplacer, il allait en chariot que tirait un attelage de bœufs
conduit par un bouvier comme le font les paysans. C’est ainsi qu’il se rendait
au palais, à l’assemblée générale de son peuple qui se tenait une fois par an
pour les affaires du royaume, c’est ainsi qu’il retournait chez lui. Mais c’est
le Préfet de la cour qui se chargeait de la direction du royaume et de toutes
les décisions et actions aussi bien intérieures qu’extérieures.
Quo officio tum, cum Hildricus
deponebatur, Pippinus pater Karoli regis iam velut hereditario fungebatur. Nam
pater eius Karolus, qui tyrannos per totam Franciam dominatum sibi vindicantes
oppressit et Sarracenos Galliam occupare temptantes duobus magnis proeliis, uno
in Aquitania apud Pictavium civitatem, altero iuxta Narbonam apud Birram
fluvium, ita devicit, ut in Hispaniam eos redire conpelleret, eundem
magistratum a patre Pippino sibi dimissum egregie administravit.
Cette fonction, à l’époque où Childéric fut déposé, était
exercée par Pépin, le père du roi Charles, pratiquement à titre
héréditaire : son père Charles (celui qui écrasa les usurpateurs qui
revendiquaient pour eux-mêmes la domination du royaume franc tout entier ;
celui qui, quand les Sarrasins tentèrent de s’emparer de la Gaule, remporta sur
eux de telles victoires dans deux grandes batailles, l’une en Aquitaine près de
la cité des Pictaves, l’autre sur la Berre qui coule près de Narbonne, qu’il
les contraignit à se replier sur l’Espagne) son père Charles donc avait
brillamment exercé cette même charge qu’il avait reçue lui-même de son père
Pépin.
Pépin d’Héristal ou d’Herstal ( ? - 714), maire du palais. Herstal se trouve dans la banlieue nord de Liège.
Charles Martel (689 ? - 741), maire du palais de 714 à 741, vainqueur des Sarrasins à Poitiers en 732 et sur la Berre (petite rivière qui se jette dans l’étang de Sijean) en 737.
Pépin le Bref (714 - 24/9/768), maire du palais de 741 à 751, roi des Francs de 751 à sa mort.
Qui honor non aliis a populo
dari consueverat quam his qui et claritate generis et opum amplitudine ceteris
eminebant. Hunc cum Pippinus pater Karoli regis ab avo et patre sibi et fratri
Karlomanno relictum, summa cum eo concordia divisum, aliquot annis velut sub
rege memorato tenuisset, frater eius Karlomannus – incertum quibus de
causis, tamen videtur, quod amore conversationis contemplativae
succensus –, operosa temporalis regni administratione relicta, Romam se in
otium contulit, ibique habitu permutato monachus factus in monte Soracte apud
ecclesiam beati Silvestri constructo monasterio cum fratribus secum ad hoc
venientibus per aliquot annos optata quiete perfruitur. Sed cum ex Francia
multi nobilium ob vota solvenda Romam sollemniter commearent et eum velut
dominum quondam suum praeterire nollent, otium, quo maxime delectabatur, crebra
salutatione interrumpentes locum mutare conpellunt. Nam huiuscemodi frequentiam cum suo
proposito officere vidisset, relicto monte in Samnium provinciam ad monasterium
sancti Benedicti situm in castro Casino secessit et ibi quod reliquum erat
temporalis vitae religiose conversando conplevit.
Cette fonction n’était normalement attribuée par le
peuple qu’à des hommes qui se distinguaient des autres par la noblesse de leur
race et par l’étendue de leurs richesses. Cette fonction avait été transmise à
Pépin, le père du roi Charles, et à son frère Carloman par leur grand-père et
leur père. Pendant plusieurs années, Pépin l’exerça sous le roi précédemment
mentionné, et la partagea avec son frère en parfaite entente avec lui.
Carloman, pour des raisons inconnues (il semble toutefois
que l’amour d’une existence contemplative l’ait enflammé), abandonna les
lourdes charges du royaume temporel et se retira à Rome loin du monde. Là, il
changea de tenue, se fit moine, construisit sur le mont Soracte près de
l’église de saint Sylvestre un monastère et, avec les frères qui venaient le
rejoindre dans le même but, il profita pendant quelques années de la retraite
qu’il avait souhaitée. Mais comme beaucoup de nobles venus de Francie se
rendaient solennellement à Rome pour accomplir un vœu et ne voulaient pas
partir sans saluer celui qui avait été autrefois leur seigneur et perturbaient
par leurs visites fréquentes l’éloignement du monde qu’il recherchait tant, ils
le forcèrent à changer de retraite. En effet, lorsqu’il constata que cette
affluence était incompatible avec son dessein, il quitta sa montagne pour se
retirer au monastère de saint Benoît dans la province du Samnium en la ville de
Casina et il y acheva ce qui lui restait de vie temporelle dans une existence
consacrée à la religion.
Carloman entre au couvent en 747 et se retire dans le Samnium en 754.
Pippinus autem per auctoritatem
Romani pontificis ex praefecto palatii rex constitutus, cum per annos XV aut eo
amplius Francis solus imperaret, finito Aquitanico bello, quod contra Waifarium
ducem Aquitaniae ab eo susceptum per continuos novem annos gerebatur, apud
Parisios morbo aquae intercutis diem obiit, superstitibus liberis Karlo et
Karlomanno, ad quos successio regni divino nutu pervenerat.
Pépin de son côté, par décision du pontife romain, fut
élevé de la dignité de Préfet de la cour à celle de roi. Après avoir régné seul
pendant quinze ans ou un peu plus sur les Francs, ayant mis fin à la guerre
d’Aquitaine qu’il avait entreprise contre Guillaume, le duc d’Aquitaine, et
qu’il avait dirigée pendant neuf ans sans interruption, il mourut à Paris
d’hydropisie. Il laissait deux fils, Charles et Carloman, auxquels la
succession au trône fut dévolue par la grâce divine.
Pépin le Bref règne de 751 à 768 et meurt à Paris le 24 septembre 768.
Burchard, évêque de Wurtzbourg, et Fulrad, prêtre chapelain,
furent envoyés à Rome au pape Zacharie, afin de consulter le pontife touchant
les rois qui alors étaient en France et qui n’en possédaient que le nom sans en
avoir en aucune façon la puissance. Le pape répondit par un messager qu’il
valait mieux que celui qui possédait déjà l’autorité de roi le fût en effet,
et, donnant son plein assentiment, il enjoignit que Pépin fût fait roi.
Dans cette année [752], d’après la sanction du pontife
romain, Pépin fut appelé roi des Francs, oint pour cette haute dignité de
l’onction sacrée par la sainte main de Boniface, archevêque et martyr
d’heureuse mémoire, et élevé sur le trône, selon la coutume des Francs, dans la
ville de Soissons. Quant à Childéric qui se parait du faux nom de roi, Pépin le
fit raser et mettre dans un monastère. Annales d’Éginhard.
Ses fils sont élus rois conjointement le 9 octobre 768.
En 751, Pépin le Bref avait détrôné le roi mérovingien dont il
était le maire du palais et il avait pris sa place. Ce coup d'État s'était
accompagné de deux faits très importants.
Désireux de donner à la dynastie qu'il fondait un caractère
religieux, Pépin s'était fait sacrer, à l'imitation des anciens rois hébreux :
saint Boniface d'abord, en 751, puis, trois ans plus tard, le pape Étienne III
lui avaient fait l'onction sainte. Désormais Pépin n'était plus seulement roi
par la volonté des Francs, comme l'étaient les Mérovingiens, mais aussi par la
volonté de Dieu. La royauté de droit divin commence en France : elle ne
disparaîtra qu'en 1830.
D'autre part, nous savons que Pépin remercia le pape en lui
faisant don du duché de Ravenne : c'est l'origine des États de l'Église.
Pépin donna encore de multiples preuves de son attachement à
l'Église : il chassa du Languedoc les Musulmans, réforma le clergé de Gaule
alors en pleine décadence, favorisa les missionnaires anglo-saxons en Germanie.
Cette politique d'entente avec l'Église allait se continuer sous le règne de
son fils, Charlemagne (768-814).
Malet et Isaac, L’histoire,
tome 1, Marabout Histoire.
Franci siquidem facto
sollemniter generali conventu ambos sibi reges constituunt, ea conditione
praemissa ut totum regni corpus ex aequo partirentur, et Karolus eam partem, quam
pater eorum Pippinus tenuerat, Karlomannus vero eam, cui patruus eorum
Karlomannus praeerat, regendi gratia susciperet. Susceptae sunt utrimque
conditiones, et pars regni divisi iuxta modum sibi propositum ab utroque
recepta est. Mansitque ista, quamvis cum summa difficultate, concordia, multis
ex parte Karlomanni societatem separare molientibus, adeo ut quidam eos etiam
bello committere sint meditati. Sed in hoc plus suspecti quam periculi fuisse
ipse rerum exitus adprobavit, cum defuncto Karlomanno uxor eius et filii cum
quibusdam, qui ex optimatum eius numero primores erant, Italiam fuga petiit et
nullis existentibus causis, spreto mariti fratre, sub Desiderii regis
Langobardorum patrocinium se cum liberis suis contulit. Et Karlomannus quidem
post administratum communiter biennio regnum morbo decessit ; Karolus
autem fratre defuncto consensu omnium Francorum rex constituitur.
Dans une assemblée générale tenue de façon solennelle,
les Francs les élurent rois tous les deux, sous condition préalable qu’ils
partageraient de façon équitable l’ensemble du royaume et que Charles recevrait
pour y exercer le pouvoir royal la partie que son père Pépin avait possédée, et
Carloman celle qu’avait dirigée leur oncle Carloman. Ces conditions furent
acceptées des deux côtés, et chacun reçut sa partie du royaume, partagé suivant
la norme qu’on lui avait proposée. Cette concorde dura, non sans de grandes
difficultés : nombreux étaient ceux qui, dans la partie échue à Carloman,
tentaient de rompre leur bonne entente, certains allant même jusqu’à les
pousser à engager un conflit armé. Mais dans cette affaire, la suite même des
événements montra qu’il y avait eu plus de soupçons réciproques que de réel
danger, puisqu’à la mort de Carloman, sa femme et son fils, en compagnie de
quelques hommes de premier plan parmi les membres de son aristocratie, chercha
refuge en Italie et, sans raison de craindre pour sa vie, de façon outrageante
pour le frère de son mari, elle se plaça avec ses enfants sous la protection de
Didier, le roi des Lombards. Carloman après avoir gouverné son royaume en
collaboration avec son frère pendant deux ans était mort de maladie ; à la
mort de son frère, Charles fut élu roi de tous les Francs à l’unanimité.
De cuius
nativitate atque infantia vel etiam pueritia quia neque scriptis usquam aliquid
declaratum est, neque quisquam modo superesse invenitur, qui horum se dicat
habere notitiam, scribere ineptum iudicans, ad actus et mores ceterasque vitae
illius partes explicandas ac demonstrandas omissis incognitis transire
disposui ; ita tamen, ut, primo res gestas et domi et foris, deinde mores
et studia eius, tum de regni administratione et fine narrando, nihil de his
quae cognitu vel digna vel necessaria sunt praetermittam.
Sa naissance, ses premières années ou même sa jeunesse,
j’ai pensé qu’il était vain de traiter ces sujets dans la mesure où rien n’a
été nulle part consigné par écrit, où il ne se trouve plus personne aujourd’hui
qui ait connu cette époque et qui puisse prétendre en porter témoignage. J’ai
donc décidé, laissant de côté ce qui demeure inconnu, de passer au récit et à
l’illustration de ses actes, de ses mœurs et des autres aspects de sa vie. Je
me propose, en traitant d’abord de ses actions chez nous et à l’étranger,
ensuite de ses mœurs et de ses goûts, puis de son gouvernement et de sa fin, de
n’omettre rien de ce qu’il est soit intéressant soit nécessaire de savoir.
Suite de la Vie de Charlemagne