Noctes
Gallicanae
Phryné de Thespies
Frænh Epikl¡ouw
Yespik®
Phryné, fille
d'Epiclès, de Thespies
¤w klinrion
pñrnhw pò dfnhw
L¡ktron ¥nòw feægousa l¡ktron polloÝsin ¤tæxyhn.
Sur le lit en bois de laurier d’une
prostituée :
Moi qui ai fui la couche d’un seul, le
destin m’a faite couche de bien des hommes.
Anth. 9, 529.
EkeÝ
bl¡con nv kaÜ t¯n xrus°n ¤n toÝw strathgoÝw kaÜ basileèsi y¡asai Mnhsar¡thn, ¶n
Krthw eäpe t°w tÇn Ell®nvn krasÛaw nakeÝsyai trñpaion.
IdÆn
oïn õ neanÛaw:
eät' oé
perÜ Frænhw, ¦fh, toèto ·n eÞrhm¡non tÒ Krthti;
NaÛ, eäpen
õ SarapÛvn: Mnhsar¡th gr ¤kaleÝto, t¯n d¢ Frænhn ¤pÛklhsin ¦sxe di
t¯n Èxrñthta.
– Regarde
là-haut de ce côté et contemple, parmi les généraux et les rois, la Mnésarété [« celle qui se
souvient de la vertu »] d’or, dont Cratès a dit
qu’elle se dressait comme le trophée de l’intempérance des Grecs.
Le
jeune homme le regarda :
– C’est
bien à Phryné, n’est-ce pas, dit-il, que s’appliquait cette parole de
Cratès ?
– En
effet, répondit Sarapion. Elle s’appelait Mnésarété et reçut le surnom de
Phryné [« Crapaud »] à cause de son teint jaunâtre. Plutarque, Sur
les oracles de la Pythie, 14.
VmilhkÆw
d¢ kaÜ Frænú t» ¥taÛr& s¡bein krinom¡nú sunejhtsyh: aétòw gr
toèto ¤n rx» toè lñgou dhloÝ: melloæshw d' aét°w lÛskesyai, paragagÆn eÞw
tò m¡son kaÜ perirr®jaw t¯n ¤sy°ta ¤p¡deije t st¡rna t°w gunaikñw, kaÜ tÇn
dikastÇn eÞw tò kllow pidñntvn feÛyh.
[Hypéride] était l’amant de la courtisane Phryné et fut
impliqué avec elle dans un procès en impiété. Il en convient lui-même au début
de son discours. Comme elle était sur le point d’être condamnée, il la fit
avancer au milieu de l’assemblée, déchira son vêtement et montra sa poitrine.
Elle fut acquittée parce que les juges avaient pu admirer sa beauté. Pseudo
Plutarque, Vie d'Hypéride.

M. Philippe Remacle
a traduit le passage des Deipnosophistes (XIII, 59) où Athénée nous
parle de Phryné, et m’a fait parvenir le texte grec accompagné de sa
traduction. J’en reproduis ci-dessous deux extraits. Vous trouverez le texte
intégral dans les pages que M. Remacle consacre aux courtisanes chez
Athénée.
·n d¢ öntvw mlon ²
Frænh kal¯ m¯ blepom¡noiw. Diñper oéd¢ =&dÛvw ·n aét¯n ÞdeÝn gumn®n : ¤x¡sarkon
gr xitÅnion ±mpeÛxeto kaÜ toÝw dhmosÛoiw oék ¤xr°to balaneÛoiw. T» d¢ tÇn
EleusinÛvn panhgærei kaÜ t» tÇn PoseidvnÛvn ¤n öcei tÇn Panell®nvn pntvn
poyem¡nh yoÞmtion kaÜ læsasa tw kñmaw ¤n¡baine yalltú :
kaÜ p' aét°w Apell°w t¯n Anaduom¡nhn AfrodÛthn pegrcato.
De fait,
Phryné était plus belle dans ses parties cachées. C’est pourquoi on ne pouvait pas
facilement avoir un aperçu d'elle nue parce qu’elle portait toujours une
tunique qui enveloppait étroitement son corps et elle n’allait pas aux bains
publics. A la grande assemblée des Eleusines et au fêtes de Poséidon, à la vue
de l’ensemble du monde grec, elle enleva seulement son manteau et laissa tomber
ses longs cheveux avant d’entrer dans l'eau; elle fut le modèle pour Apelle
quand il peignit son Aphrodite sortant de la mer.
Aét°w d¢ t°w Frænhw
oß periktÛonew nsdrinta poi®santew n¡yhkan ¤n DelfoÝw xræseon
¤pÜ kÛonow Pentelikoè : Kateskeæase d' aétòn Prajit¡lhw. On kaÜ yeasmenow
Krthw õ kunikòw ¦fh t°w tÇn Ell®nvn krasÛaw nyhma.
§sthke d¢ kaÜ ² eÞkÆn aìth m¡sh t°w Arxidmou toè LakedaimonÛvn
basil¡vw kaÜ t°w FilÛppoi toè Amæntou, ¦xousa ¤pigraf¯n 'Frænh Epikl¡ouw
Yespik®', Ëw fhsin Alk¡taw Anayhmtvn
De
Phryné elle-même, les proches firent et installèrent une statue d'or à Delphes,
sur un pilier de marbre de Pentélique. C’est Praxitèle qui effectua le travail.
Quand le cynique Cratès
le vit, il l’appela une cadeau consacré à l'incontinence grecque. Cette image
se trouve entre celle d'Archidamus, de roi de Lacédémone, et de celle de
Philippe, le fils d'Amyntas, et porte une dédicace, "Phryne, fille
d'Epiclès, de Thespies"; comme le dit Alcetas dans le deuxième livre de
son oeuvre sur les offrandes dédicacées à Delphes.
Pour continuer,
voici un extrait de la savoureuse Histoire de la prostitution et de la débauche,
par le Dr TH.-F. Debray, publiée à Paris en 1879 :
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On raconte, par exemple, que la belle Phryné, se trouvant à un
festin avec plusieurs courtisanes athéniennes, et jouant à un jeu dans lequel
toutes étaient obligées de faire ce que ferait l’une d’elles, trempa sa main
dans un bassin d’eau fraîche et s’en frotta par deux fois le visage, ce qui la
fit paraître plus fraîche et plus jeune encore ; – mais les autres,
forcées de faire comme elle, ne tirèrent point de ce jeu même avantage, tant
s’en faut, car elles étaient fardées. […]
Euthias, pour se venger des
dédains de la célèbre Phryné, l'accusa d'impiété, accusation qui n'entraînait
pas moins que la peine de mort.
Traduite devant le tribunal des
héliastes, la belle courtisane fut défendue avec une éloquence passionnée par
son avocat Hypéride, lequel, par exemple, gagna son procès au moyen d'un
mouvement oratoire qu'il serait difficile d'employer aujourd’hui. Au milieu de
sa péroraison, d'un mouvement rapide et imprévu, le défenseur enleva le peplos
qui couvrait sa cliente et dévoila à ses juges charmés toutes les splendeurs
secrètes de sa beauté. Ceux-ci frappés d'admiration, d'une sorte d'admiration
religieuse, car ils se rappelèrent à propos que ces formes incomparables
avaient été reproduites par Praxitèle et Apelle, et qu'on les adorait à Delphes
et ailleurs, ne voulurent point consentir à ce qu'il fût porté la main sur
cette image, ou plutôt sur ce modèle des déesses.
Phryné fut donc absoute. –
Socrate avait succombé sous une accusation pareille, mais pour le philosophe,
l'argument d'Hypéride fût resté sans force : Socrate était vieux et laid.
Cependant toutes les courtisanes triomphèrent avec Phryné, chose
étrange ! car la jalousie régnait en maîtresse parmi elles, comme de
raison. Leur enthousiasme pour Hypéride, par suite, ne connut plus de bornes,
et ce dut être un gaillard bien heureux, et peut-être fort embarrassé de
l'excès de son bonheur, pendant quelque temps.
« Grâces aux
dieux, écrivait la belle Bacchis à l'avocat de son amie, nos profits sont
légitimés par le dénouement de ce procès inique. Vous avez acquis des droits
sacrés à notre reconnaissance. Si même vous consentiez à recueillir et à
publier la harangue que avez prononcée en faveur de Phryné, nous nous
engagerions à vous ériger à nos frais une statue d'or dans l’endroit de la
grève que vous indiqueriez.
Voici au moins un talent bien récompensé. Ce que c'est
pourtant que de savoir bien employer celui qu'on possède, si mince
soit-il ! et comme c'est un art profitable que celui de savoir à qui
s'adresser !
Quant aux courtisanes de cet heureux temps, on voit
qu'elles étaient riches, puisqu'elles parlaient d'une statue d'or comme
aujourd’hui [en 1879 !] leurs pareilles pourraient parler d'un buste en
terre cuite ou d'une douzaine de cartes photographiques. Phryné, d'ailleurs, se
souvenant probablement de la fille de Chéops, avait proposé de bâtir Thèbes à
ses frais, avec cette inscription sur la porte principale : Alexandre l’a
détruite, Phryné l'a rebâtie. – Comme c'était là une condition sine qua non,
la proposition fut refusée.
L’accusateur Euthias, qu'on ne connaît guère que par ce
trait, était par contre la tête de turc (si l’on peut s'exprimer ainsi) de
toutes ces belles pécheresses, qu'il semblait qu’Hypéride eût vraiment vengées
dans Phryné, bien que rien ne justifie cette prétention. La même Bacchis
écrivait à son amie Myrrine, à propos de ce fourbe d'Euthias, qui pouvait être
malgré cela un fort honnête homme : « Essaye d'exiger quelque chose
d'Euthias en échange de ce que tu lui donneras, et tu verras s'il ne t’accuse
pas d'avoir incendié la flotte ou violé les lois fondamentales de
l'État ! »
PHRYNÉ
L’HÉTAIRE
Jean Bertheroy
1913

PHRYNÉ, par une sorte de prédestination singulière, naquit à
Thespies de Béotie, la ville dont l’Amour était le dieu ancien et unique. Elle
était fille d’Epicleus, comme nous l’apprend une inscription placée à la base
de sa statue, dans le temple de Delphes. C’est tout ce que nous savons de sa
naissance, et le nom de sa mère nous est inconnu. Les auteurs modernes ne
s’accordent même pas sur la date de sa venue au monde, et se contentent de nous
apprendre qu’elle vivait au quatrième siècle avant Jésus-Christ. Mais en
s’aidant des principaux synchronismes de sa vie associée à tant d’autres vies
glorieuses de la Grèce, à tant d’événements fameux que l’Histoire nous a
conservés, on peut arriver à déduire d’une façon à peu près certaine qu’elle
naquit au cours de la cent quatrième olympiade, c’est-à-dire vers l’année 360
de l’ère antique. Elle était jeune encore, mais déjà au comble de la fortune,
lorsqu’elle proposa de rebâtir à ses frais la ville de Thèbes, détruite par
Alexandre en 335 - date mémorable ! Elle l’était, certainement encore
lorsque Praxitèle, dans la cent douzième olympiade, s’éprit d’elle et par son
ciseau la voua à l’immortalité.
Qu’importent, d’ailleurs, des précisions plus exactes ? C’est
surtout dans une histoire comme celle-ci, où tout est grâces, mystères,
parfums, qu’il faut se garder de ce que Renan a appelé « la déplorable
manie de la certitude ». Pour composer ce bouquet, où l’on respirera
peut-être un peu des fragrances intimes de la grande courtisane, il a fallu
glaner dans beaucoup de champs, récolter beaucoup de fleurs éparses, secouer
beaucoup de poussières...
Les parents de Phryné étaient pauvres. Toute petite, la fillette
fut envoyée au marché de Thespies et sur les routes voisines, pour vendre des
câpres. Elle dut apprendre, mêlée aux paysans qui venaient approvisionner la
ville, aux maraîchers, aux fruitiers, aux débitants d’huile et de miel, elle
dut apprendre très vite la valeur concrète de l’or et l’art de séduire
l’acheteur par le geste et par le sourire. Déjà son âme féminine, souple,
avisée, conquérante, s’exerçait aux prises difficiles et aux justes ruses, du
gain. Accompagnée de Glycère, la « bouquetière-enfant », dont
l’Anthologie nous a conservé la figure charmante, et qui plus tard devint, elle
aussi, une des grandes courtisanes de son temps, elle courait le long des
sentiers poudreux, vêtue, selon la coutume béotienne, d’une simple tunique
d’étamine, ou d’un de ces chitons à plis étroits pareils à ceux que les
artistes de Tanagre jetaient sur les corps graciles de leurs modèles. Toutes
deux, les pieds nus mais le front couronné. de fleurs nouvelles, audacieuses et
innocentes, et secrètement rivales, elles devaient déjà porter sur elles la
beauté des jeunes filles de Béotie, dont l’abbé Barthélemy, parlant d’après
Dicéarque, nous décrit ainsi les traits principaux : « Elles sont
blondes, bien faites, élégantes ; leur taille est élevée ; leur voix
est infiniment douce et sensible. » La voix de Phryné, la voix de
Glycère... Ne semble-t-il pas que nous les entendons, écho lointain, musique
errante mêlée aux bruissements des feuillages, au murmure rapide des sources, à
la grande voix harmonieuse d’Hellas...
Ainsi la petite Phryné cultiva dès l’enfance l’art de plaire. Mais
le marché de Thespies ne fut pas la seule école où elle prit des leçons. Tout,
autour d’elle, parlait de grâce, de volupté. Ce pays de sa naissance, où les
hommes étaient rudes, mais où la terre était délicieusement riante et fertile,
dut offrir à ses regards enivrés d’inoubliables tableaux. Vers le soir, quand
le soleil teignait de rouge les pentes ombreuses de l’Hélicon, l’enchantement
commençait. Les bois, les lacs, les fontaines s’animaient de la vie des
Nymphes. Tous ces contes de fée délicieux qu’étaient les mythes grecs pris dans
leur côté sensible, toutes ces histoires de métamorphoses, de charmes magiques,
de miraculeux éveils, les jeux incessants de l’Amour, ravissaient sans doute
l’imagination de la fillette. Tout près de Thespies, et non loin de l’enclos
paternel, c’était la fontaine d’Hippocrène et le bois sacré des Muses. Là,
Narcisse, tenté par sa propre beauté, avait miré dans l’étang pâle son corps
cligne d’un demi-dieu. Le nostalgique éphèbe, symbole de l’Illusion suprême,
s’était peu à peu confondu et dissous dans la substance même du monde, – il
était devenu une de ces fleurs délicates que Phryné, petite soeur des Nymphes,
pouvait respirer sur son chemin. Puis c’était encore Clyto, Ajax, Hyacinthe,
Daphné... Tous avaient, eux aussi, respiré l’Illusion suprême ; tous
s’étaient changés en fleurs, en roseaux, en voix plaintives dans la nuit. A
travers les lauriers noirs aux branches traînantes sur le sol, on pouvait
suivre la trace des Faunes charmants, aux pieds de biches, une rose au milieu
du front, poursuivant les tremblantes Dryades, qui dans l’Hélicon même avaient
pris naissance, comme les quatre Muses primitives et les deux Grâces, compagnes
terrestres de l’Amour.
Mais la religion de Thespies, malgré ces apparences souriantes,
cachait un formidable mystère. Cette ville, dont la population s’était réduite
peu à peu à celle d’un simple bourg, gardait seule peut-être, avec l’île
antique de Samothrace, le culte d’un dieu unique, éternel, considéré comme la
cause et le principe de tout, l’âme essentielle de l’Univers. Et ce dieu était
l’Amour. Dans le temple obscur où il était adoré, on le représentait, non point
tel que l’ont montré plus tard les mythologies de la décadence ;. sous
l’apparence d’un enfant blond et rose, armé d’un carquois, mais comme un jeune
homme pensif, aux traits marqués d’une tristesse infinie. Ce n’était point le
fils de Vénus ; il s’était engendré lui-même. II était le commencement et
la fin, « l’oogène » par excellence, le « Verbe fait chair, en
qui brillait la lumière du monde ». Il tenait à la main le flambeau de la
vie. Plus tard on lui mit des ailes d’or pour signifier sans doute que cette
vie qu’il accordait aux humains n’était qu’un court passage vers une destinée
plus haute. D’autres symboles lui furent adjoints. Il resta quand même, dans le
cycle divin
de Thespies, le « Grand Eros », le phénomène de l’Amour dans sa plus
haute généralité, la Monade unique.
Sans doute, au quatrième siècle, ces idées antiques s’étaient
obscurcies, comme s’était obscurcie dans l’Île mystique de Samothrace l’idée de
l’Hermès primitif. Elles n’en demeuraient pas moins à l’état latent et
formaient autour du dieu de Thespies une atmosphère de vénération, de confiance
et de crainte. Les Thespiens (et ce fut la troisième période du culte d’Éros)
avaient institué en son honneur des fêtes solennelles qu’on appelait les
Érotidies ; de même que les Olympiades, elles se célébraient tous les quatre
ans, et c’était alors dans le bourg déchu l’animation des journées sacrées.
Cette Béotie, dont Athènes raillait les moeurs rustiques, montrait alors à la
Grèce les trésors incomparables qu’elle renfermait dans son sein ; elle
avait ses artistes, ses poètes, la beauté inégalée de ses femmes et le culte du
plus puissant des dieux. Corinne et Pindare étaient sortis de ses montagnes
chevelues ; les coroplastes de Tanagre, à côté de l’art officiel qui
représentait les dieux et les déesses dans leur impavide majesté, avaient
inventé l’art des figurines populaires qui fixaient les gestes de chaque
jour ; et ces formes exquises, pleines de vie, allaient consoler les morts
dans leurs tombeaux ; enfin le grand Hésiode, ce chantre immortel, était
lui-même un enfant de la Béotie. Tous ces souvenirs, toutes ces gloires, se
mêlaient aux fastes des journées d’Éros. Les joutes musicales, les combats des
athlètes enveloppaient d’une atmosphère de vie ardente les rites secrets
accomplis dans le mystère du temple. Puis, les Muses et les Charites avaient
leur part des hommages rendus à l’Amour. On allait sur l’Hélicon, à la fontaine
d’Hippocrène, aux bords fleuris du Permesse et dans le bois sacré, où poussait
l’andrachné qui rendait irrésistibles tous ceux qui la cueillaient pendant le
cycle d’Éros. De longues théories de vierges et d’éphèbes, reliées par des
guirlandes de jacinthes, suivaient les sentiers chers aux présences divines et
que les pieds des Nymphes avaient foulés. Partout il y avait des autels, des
trépieds de bronze, des stèles où s’inscrivaient des dates mémorables ;
partout frémissaient la jeunesse du dieu et la jeunesse de la terre.
Ces
spectacles devaient exalter jusqu’au délire l’âme sensuelle de Phryné. Nul
doute que la petite marchande de câpres, jointe aux autres enfants de Thespies,
n’ait grossi le cortège qui, durant les Érotidies, se répandait dans les
campagnes et remplissait l’air sonore de chants, de cris et d’hymnes
ardents ; nul doute qu’elle n’ait lavé son visage aux oncles fraîches du
Permesse et cueilli, elle aussi, dans le bois sacré la plante enchantée qui
assurait le don de séduire. La main nouée à celle de quelque garçon timide, son
épaule frêle sortant de l’exomide étroite, elle dut franchir les rampes de
l’Hélicon, qu’embaumaient les pousses nouvelles des myrtes. Elle dut mêler sa
voix à celle des cigales bruissantes dans le soleil et des tourterelles
amoureuses dans le déclin empourpré du jour. Peut-être déjà le Grand Éros, le
dieu formidable et doux, au mélancolique sourire, avait-il en secret, comme on
marque un fruit que l’été prochain va mûrir, marqué ce corps à la pulpe acide
pour en faire l’instrument de sa puissance parmi les hommes. Phryné la
Thespienne pouvait-elle échapper à son destin ?
Ce fut vers sa treizième année, d’après un fragment de Callimaque
de Cyrène, que la petite Phryné quitta ses parents et les vallons obscurs de la
Béotie pour venir gagner sa vie dans l’Attique. Athènes était à ce moment le
centre brillant du monde ; après la secousse brutale des guerres Médiques,
elle avait mis près d’un siècle à réparer ses ruines ; Cimon et Périclès,
animés du même zèle pieux, avaient employé l’or des Perses à la parer de
nouveaux chefs-d’oeuvre. Une admirable pléiade d’artistes, que Phidias couvre
de son ombre puissante, mais parmi lesquels la postérité a retenu les noms de
Poeonios, d’Agoraclète, d’Ictinus, de Cléomène, de quelques autres encore,
avait posé au sommet de sa vieille Acropole des temples neufs, des dieux
rajeunis et des Victoires innombrables que dominait l’Athenaïa glorieuse à la
lance d’or ; ils avaient fait d’elle cette cité dont le nom seul éveillait
par toute la terre l’idée de la Beauté et du Génie.
Ce prestige devait agir puissamment sur l’esprit des générations de
cette époque. On allait à Athènes, comme on vient aujourd’hui à Paris, avec la
double intention de faire fortune et de jouir. Tandis que les autres villes de
la Grèce, quoique possédant aussi des trésors clignes de leur réputation
lointaine, demeuraient un peu pédantes, un peu fermées, un peu
« province » en un mot, tandis que Corinthe exigeait de ses visiteurs
des libéralités excessives, et que Sparte avait une loi qui en rendait le
séjour difficile aux étrangers, Athènes restait la cité accessible à tous, la
cité de l’art, du travail et du plaisir. Les pauvres et les riches, les fous et
les sages se nourrissaient du lait de ses mamelles puissantes, et se
repaissaient les yeux de la vue de ses merveilles. Il n’en coûtait rien pour
contempler les Propylées dans leur ruissellement de marbre, et le Parthénon
dont les colonnes calmes et pures s’alignaient sur le bleu profond du
ciel ; qu’ils eussent des cigales d’or clans les cheveux, ou dans les
mains les humbles violettes de la déesse, tous étaient égaux devant
« cette Reine de gloire, assise sur son trône de pourpre ». La joie
était dans l’air ; l’esprit courait les rues et les portiques... La ville
de Pallas était devenue le vestibule de l’Olympe, où l’on vivait dans la
conversation familière des dieux.
Aussi les étrangers y étaient-ils nombreux. Chaque année en amenait
un contingent considérable. Les vrais « Athéniens d’Athènes » étaient
trente mille tout au plus, alors que les « domiciliés » portaient sa
population au chiffre de cent vingt mille. Il est vrai que dans ce chiffre
figuraient pour un tiers, assure Xénophon, les esclaves et les prostituées. Ce
qu’il y avait de plus beau dans tout le Péloponnèse parmi les vierges et les
éphèbes était soigneusement trié, choisi et amené au port de Phalère en des barques
que des tentes mobiles protégeaient contre les ardeurs du soleil.
La petite Phryné fut-elle conduite à Athènes par un de ces
recruteurs de fruits intacts, ou s’en alla-t-elle seule par les chemins abrupts
du mont Parnès avec quelques drachmes cachées sous les plis de son
exomide ? Cette dernière hypothèse est la plus probable, car il ne paraît
pas qu’elle ait jamais eu à s’affranchir du joug d’un maître. D’ailleurs, elle
ne fit pas tout de suite argent de son corps ; elle venait exercer le
métier de joueuse de flûte, qui, s’il côtoyait de près la débauche, n’était pas
forcément un métier infâme. Les joueuses de flûte à Athènes, comme à Mytilène,
comme à Corinthe, formaient un corps à part, entretenu aux frais de
l’État ; elles participaient aux solennités publiques, aux enterrements,
aux fêtes religieuses ; – mais surtout elles figuraient dans les banquets,
dont elles étaient la grâce jeune et mouvante. La plupart savaient aussi danser
et exécuter divers tours d’adresse, si nous en croyons les Chansons de
Bilitis :
Quand la première aube se mêla
aux lueurs affaiblies des flambeaux,
je fis entrer dans l’orgie une
joueuse de flûte vicieuse et agile,
qui tremblait un peu, ayant
froid.
Louez la
petite fille aux paupières bleues,
aux cheveux
courts, aux seins aigus,
vêtue
seulement d’une ceinture,
d’où pendaient des rubans
jaunes et des tiges d’iris noirs.
Louez-la ! car elle fut
adroite et fit des tours difficiles.
Elle jonglait avec des
cerceaux, sans rien casser dans la salle,
et se glissait au travers comme
une sauterelle.
Parfois elle faisait la roue
sur les mains et sur les pieds.
Ou bien les deux bras en l’air
et les genoux écartés,
elle se courbait à la renverse
et touchait la terre en riant.
Voilà donc la petite Phryné installée en quelque faubourg
d’Athènes, dans le quartier du Pirée sans doute, où logeaient la plupart des
marchandes de plaisir. La vie populaire menait là son rythme haletant ; il
y avait toute l’écume du port et toute la lie de la grande ville ; le
« Démos » y hurlait ses refrains obscènes ; les pallaques, ces
filles de joie que fréquentaient les matelots, y promenaient leurs loques
rapiécées, mais étincelantes de pierreries fausses ; et l’image de la
Fortune se voyait à tous les carrefours, « relevant sa robe jusqu’au
nombril pour courir plus vite et se donner plus aisément ». L’enfant, qui
n’avait connu jusque-là que le dieu unique, le dieu adorable et mystérieux de
Thespies, tressaillit-elle devant cette déesse à la face vulgaire, offrant ses
charmes au premier venu ? – Ou bien tourna-t-elle ses regards vers la
majestueuse Athenaïa, aux yeux glauques, à l’invincible sourire, qui du sommet
de l’Acropole veillait sur la cité de son choix ? Éprouva-t-elle ce dégoût
de l’orgie, ce premier frisson de la chair innocente devant l’impureté du
monde ? Versa-t-elle quelques larmes vite essuyées avant de se montrer à
demi nue, dans son costume de joueuse de flûte, aux regards cyniques des
soupeurs athéniens ? Tout est possible, tout est dans le coeur de la
femme : la suprême pudeur et la suprême corruption.
Quoi qu’il en fût, elle dut assez vite s’habituer à son nouveau
destin. Elle avait déjà le goût et le désir de l’or ; elle avait été
habituée dès sa plus tendre enfance à l’obligation de travailler pour gagner
son pain ; chez son père elle avait subi les privations quotidiennes de la
misère, et peut-être aussi de durs traitements. Maintenant elle était
libre ! elle pouvait à son gré manger, dormir, bayer au soleil, savourer
sa vie et prendre sa part de la gaîté universelle. Comme toutes les fillettes
de .Béotie, ce pays des chevriers et des chansons, elle avait appris, sans trop
savoir comment, l’art pastoral de la flûte qui dans ces bourgades rustiques
tenait presque lieu de langage et que dans Athènes on abandonnait à des
mercenaires. Ses lèvres posées sur le double roseau qu’assemblait une cire
délicate, elle avait, tout en vendant ses câpres le long des chemins, répondu à
l’appel lointain des bergers. C’était un jeu pour elle que cette musique frêle
et vagabonde comme son âme d’enfant. Dans les sentiers creux, dans les vallées
où la nymphe Écho décuplait les soupirs des hommes, elle avait connu l’ivresse
du son, la panthéistique joie de s’unir par le souffle à tout ce qui palpite et
frémit dans la nature. Artiste ignorée d’elle-même, elle avait mis dans ses
divagations sonores toute la poésie qu’elle avait bue aux fraîches ondes
natales ; et ce qui avait été alors son luxe, l’essor mélodieux de ses
rêves, était de-venu aujourd’hui son gagne-pain. Funèbre ou lascive, la flûte
entre ses lèvres encore virginales traduisait les moindres susurrations de
cette source incomparable d’émois que fut l’âme de Phryné l’hétaïre.
On a tout dit sur les festins des anciens et sur ces orgies
fameuses qu’Athénée s’est plu à nous raconter par les plus menus détails. C’est
lui qui nous apprend le nom des divers instruments en usage dans le concert
antique où les aulétrides semblent avoir tenu le principal emploi. La seule
énumération des flûtes dont on se servait alors, depuis le simple roseau de Pan
jusqu’à la flûte d’argent à sept tubes, occupe tout un chapitre dans le Souper
des savants. Mais la plus répandue devait être celle qu’Anacréon appelle la
« tendre hémope » et que dans ses Odes il associe au parfum des roses
effeuillées, au reflet du vin dans les kantares, aux danses molles et aux
ivresses du baiser. La « tendre hémope » était exclue des concours où
l’on disputait le prix du chant ; elle servait seulement à augmenter
l’agrément des fêtes privées ; elle était un appel à la volupté, un
stimulant du plaisir. Les jeunes aulétrides, sous leurs voiles colorés, en
jouaient devant les convives, et sou-vent elles l’abandonnaient à la fin du
repas pour prendre elles-mêmes part à ces divertissements plastiques dont les
Athéniens du quatrième siècle prisaient fort le charme élégant et pervers.
En même temps que Phryné s’initiait ainsi aux dessous corrompus de
la vie d’Athènes, un changement s’accomplissait peu à peu dans son être
physique. Cette initiation correspondait à l’âge où l’enfant allait devenir
nubile, où le bouton allait éclater et devenir fleur. Comme toutes les filles
transplantées du calme champêtre dans l’atmosphère enfiévrée d’une grande
ville, elle dut subir prématurément cette crise qui allait délier son corps, ce
brusque déchirement des flancs féminins qui est comme une première virginité
perdue et dont s’attendrit le coeur des mères. La pourpre de son sang, teignant
le lin de sa tunique innocente, fut offerte dans quelque carrefour à la Vénus
Physica, en signe qu’une vierge de plus était promise aux caresses de l’amour.
Combien de temps ensuite demeura-t-elle pure avant de connaître l’étreinte du
mâle ? Quel fut-il celui qui, inconscient de son bonheur, dénoua avant
tous les autres la ceinture de la jeune Phryné encore hésitante ?
Peut-être un matelot ivre du Pirée, ou quelque esclave habile dans l’art de
saisir le moment propice ? Et peut-être n’eut-elle pour prix de l’abandon
suprême qu’une insulte à la face ou un horion sur ses flancs blessés ?...
Cette prise de possession comptait alors pour peu de chose, et les Athéniens
élégants en laissaient volontiers le profit à leurs subalternes, estimant sans
doute comme les Sybarites que les molles roses de la volupté sont préférables
aux lys rigides de l’innocence.
Mais ce jour, ou cette nuit, fut dans la vie de la prochaine
hétaïre l’instant décisif sur lequel se règle tout un destin. Une haine à ce
moment entra dans sa chair, avec l’emprise brutale de l’homme. Elle comprit
l’inégalité terrible des deux moitiés de l’humanité, l’iniquité qui pesait sur
la femme, proie offerte aux désirs du plus fort. Et l’idée de la revanche, du
rôle social qu’elle allait jouer, jaillit tout à coup de son rêve obscur, telle
une grande clarté sort des ténèbres à l’heure trouble de l’aurore. Oui,
puisqu’elle était belle, puisqu’elle était jeune, puisqu’elle avait été jetée
toute palpitante dans la fournaise des luxures, elle serait la Ménade
justicière, la Némésis cruelle, qui saignerait les coeurs à blanc, comme le poulpe
vide les coquilles nacrées du rivage. Pour l’avoir désormais, pour se pâmer
contre ses seins en fleur, pour qu’elle noue ses jambes dociles aux reins
tout-puissants d’un maître, elle exigerait de l’or, des boisseaux d’or,
tellement d’or, que la Ruine, le Suicide et le Déshonneur seraient les
commensaux habituels de sa couche. Elle serait une courtisane, l’opprobre et la
splendeur du monde.
Il ne faudrait pas croire cependant que la fortune prodigieuse de
Phryné ait été édifiée en un jour. Sa carrière de courtisane, commencée vers la
quinzième année, fut longue et dura autant que sa merveilleuse beauté. Elle fut
comme le resplendissant flambeau de cette époque insigne qui vit fleurir à la
fois Apelle et Praxitèle, Démosthène et Platon ; et si à côté de ces
grands noms son nom a survécu, bien qu’elle ne fût ni poète, ni artiste, ni
philosophe, bien qu’elle n’eût aucun de ces attraits de l’esprit que
possédaient beaucoup de courtisanes, c’est qu’elle fut au plus haut degré
l’expression définitive d’une race chez qui la perfection de la forme humaine
s’égalait presque au génie.
Il suffit de lire Ménandre et Aristophane pour constater quelle
place énorme tenait à Athènes l’élément féminin, avec tout ce qu’il comporte de
dominations apparentes ou secrètes. Les femmes vraiment y régnaient en
souveraines, et il y avait longtemps qu’elles avaient rejeté la loi désuète qui
les vouait à l’ombre du gynécée. Les épouses des archontes, aussi bien que
leurs maîtresses, les riches bourgeoises et les hétaïres, les jeunes filles
honnêtes et les pornées se rencontraient à visage découvert dans toutes les
fêtes publiques, et, à l’heure qui précède le crépuscule, dans cette promenade
fameuse du Dromos qui était le rendez-vous de toutes les élégances de la
ville. Elles menaient le même train de fastueux orgueil, elles rivalisaient-de
parures, de tuniques peintes à la mode asiatique et de bijoux. Les unes en char
ou en litière, Ies autres à pied suivies de leurs esclaves, elles captaient les
regards enivrés des hommes, excitaient l’envie ou le désir. Xénophon nous
apprend qu’il y avait à Athènes une magistrature singulière appelée Gynecosme,
qui forçait les femmes à se parer somptueusement. La rigueur de ce tribunal
était extrême ; il imposait une amende de mille drachmes à toutes celles
qui auraient osé paraître au dehors mal coiffées ou mal vêtues, et leur
infligeait en outre la honte de voir leur nom inscrit sur un tableau qu’on
exposait aux regards du peuple. « La sévérité de cette magistrature,
ajoute naïvement l’historien, produisit un grand mal auquel on ne s’était pas
attendu, car les épouses introduisirent dans les familles un luxe ruineux,
adoptèrent les modes les plus extravagantes et finirent par faire un abus si
révoltant du fard que dans les rues on ne les distinguait plus des
courtisanes. »
Fut-ce pour protester contre cette concurrence des honnêtes femmes
que Phryné la Thespienne, dont la beauté pouvait se passer d’artifices, adopta
une manière d’être tout opposée ? Elle dédaignait le maquillage, les robes
richement peintes, les pierreries, les anadèmes et les joyaux. Seule parmi
toute la foule des Athéniennes qui inventaient chaque jour de nouvelles
parures, elle traversait la place publique, vêtue de la tunique béotienne sans
ornements, et de l’himation, ce grand voile d’étoffe souple qui couvrait même
ses cheveux et retombait jusqu’à ses pieds ; seule, elle ne bleuissait
point ses paupières, et ne teignait point de pourpre ses lèvres assez rouges de
son sang héliconien ; seule, elle avait compris l’attrait de la simplicité
et du mystère.
Dans Athènes ce fut une révolution ; on s’écrasait au passage
de la courtisane ; on voulait apercevoir le peu qu’elle montrait d’elle,
son profil pur, ses larges yeux et l’arc dédaigneux de sa bouche... Mais,
bientôt, elle cessa tout à fait de sortir ; elle se confina dans ses
jardins et dans son palais, une villa aux colonnes doriennes située dans le
quartier neuf du Céramique.
On raconte que Démosthène déjà vieux – peut-être avait-il gagné une
cause sur laquelle il ne comptait point – se rendit un soir à Corinthe pour y
solliciter les faveurs de la célèbre Lais. Mais la belle fille était
capricieuse ; elle préférait les étreintes des vigoureux éphèbes à celles
des vieillards les plus éloquents ; elle fit demander à Démosthène une
somme tellement exorbitante que celui-ci se retira en disant : « Je
ne veux pas acheter si cher un repentir ».
Phryné n’agissait point de la sorte ; elle n’avait ni
préférence, ni dégoût. Peu lui importait que ses amants fussent jeunes ou
vieux, séduisants ou laids ; elle ne cherchait point le plaisir, elle
voulait seulement le donner. Artiste incomparable dans le drame aigu de
l’amour, sa jouissance était seulement de vaincre. Elle savait bien que,
passionnée, ardente, elle deviendrait semblable aux dictériades vulgaires qui
dans les prostibules du Pirée haletaient aux bras des matelots. En se faisant
courtisane, elle avait imposé silence à ses sens ; elle haïssait le
« mouvement qui déplace la ligne », les rires et les pleurs convulsifs
de la volupté ; aussi gardait-elle son divin prestige et l’attrait de sa
beauté en tous points admirable, mais qui, au dire d’Athénée, « était
admirable surtout dans ce que l’on ne voyait pas ».
Il est certain que le culte, ou plutôt la culture, de cette beauté
devait occuper tous les instants que la jeune Thespienne ne donnait point à
l’amour. Orgueilleuse de son corps parfait, elle devait par tous les moyens
possibles en augmenter chaque jour l’harmonie et la délicatesse. Si elle
dédaignait les fards et les cosmétiques grossiers, elle n’en devait être que
plus attentive à surveiller les moindres changements de cette argile
constamment en travail dont est faite la chair féminine ; et, s’il était très
difficile d’obtenir qu’elle ôtât son dernier voile, elle devait réserver sa
nudité enivrante pour le tête-à-tête avec le grand miroir d’argent qui la
reflétait tout entière. Là, Phryné, comme Narcisse devant l’onde d’Hippocrène,
s’exaltait à sa propre contemplation ; et, se souvenant de son ingrate
enfance, de son adolescence humiliée, et laissant son coeur déborder de joie,
peut-être baisait-elle son image pour remercier les dieux de lui avoir accordé
ce don souhaité de toutes les femmes : la pure, la triomphale Beauté. Au
reste, elle semble avoir eu et gardé toute sa vie l’affection de ses camarades,
les autres hétaïres d’Athènes, qui l’admiraient et ne la jalousaient point.
Selon la coutume grecque, elle les réunissait quelquefois en des banquets d’où
les hommes étaient exclus. C’étaient alors entre elles les confidences et les
expansions interminables des esclaves de l’amour qui, même échappées au joug du
maître, portent partout comme un stigmate la préoccupation incessante de lui
plaire. Phryné souriait en les écoutant ; son beau regard allait retrouver
la mer violette qui, au-delà des jardins plantés de grands rosiers pourpres,
ondulait à l’infini vers l’Orient ; elle souriait : l’inquiétude
éternelle n’avait point pénétré dans son coeur, et le dieu de Thespies qui la
protégeait avait laissé intacte sa sensibilité secrète.
Ce fut sans doute dans une de ces ripailles intimes que se place
l’anecdote rapportée par plusieurs auteurs anciens : à la table de Phryné
les courtisanes étaient assemblées comme une guirlande de fleurs
éclatantes ; elles se reposaient des nourritures épicées dont se délectent
les hommes, en mangeant les mille friandises agréables aux gosiers
féminins : les croquettes de fleurs, les crèmes d’amandes, les fruits
délicats, et en buvant l’hydromel qui rend le teint luisant et clair. La
douceur du soir entrait par la large baie ouverte ; les arômes du jardin
se mêlaient à l’odeur musquée des fritures ; et les jeunes femmes,
s’abandonnant au charme de cette heure de paresse, dégrafaient leurs gorgerins
et dénouaient les rubans de leurs chevelures. Les seins lourds apparaissaient,
pareils à de beaux fruits veloutés ; les boucles brunes ou blondes
tombaient sur les épaules lisses ; sous les aisselles soigneusement
épilées et creuses, telles des castagnettes de Lydie, les petites boules
d’ambre jaune ne mettaient plus leur fraîcheur : elles roulaient sur la
table, parmi les cratères et les coupes, y promenaient de tièdes relents de
chair ; mais personne ne s’en troublait. On avait tiré au sort la royauté
du festin, et c’était à Phryné qu’elle était échue ; elle commandait donc
deux fois, et comme maîtresse de maison et comme souveraine éphémère. Elle
aussi avait ôté de ses cheveux les bandelettes de pourpre et relâché les liens
de sa tunique ; à la lueur mouvante des flambeaux, son beau visage et le
galbe de son cou de déesse se révélaient dans leur immaculée splendeur.
– Il faut avouer, dit alors l’une des jeunes hétaïres, que notre reine
nous dépasse toutes dans l’art de dissimuler les artifices de la toilette.
Regardez-la. Ne dirait-on pas qu’elle sort de la piscine ?
– En effet, répondit Phryné ; je n’ai pas d’autre fard
que celui-ci. Jamais aucune composition savante n’a effleuré ma peau.
Et comme des murmures de doute s’élevaient de toutes parts, elle
fit signe à l’enfant qui les servait de placer devant elle un bassin d’eau
claire ; et largement elle s’en épongea la face.
– Et maintenant faites-en autant, ordonna-t-elle à ses
compagnes.
Les courtisanes obéirent ; ce jeu les amusait déjà, et l’eau
fraîche parfumée de serpolet qui oscillait dans les bassins de cuivre tentait
leurs visages échauffés. Puis, chacune espérait peut-être découvrir en sa
voisine quelque tare soigneusement cachée. Et à mesure que les ablutions se
poursuivaient, l’eau claire dans les bassins de cuivre prenait les nuances
fugitives de l’arc-en-ciel, tandis que les visages décolorés perdaient peu à
peu leur éclat... Le rire frais de Phryné retentit comme au temps où, pieds
nus, elle courait avec les pâtres sur les chemins herbeux de la Béotie. Elle
seule sortait triomphante de ce singulier concours de beauté.
– Voyez, dit-elle, les yeux de la Thespienne ne mentent pas
plus que ses lèvres.
L’anecdote, si elle n’est pas absolument authentique, marque du
moins d’un trait assez expressif la physionomie de la fameuse hétaïre. De même
qu’elle dédaignait les subtilités des rhéteurs et les phrases imagées des
poètes, elle méprisait les supercheries vaines qui s’ajoutent aux rites sacrés
de la volupté. Son charme irrésistible émanait d’une puissance autrement
redoutable, d’une puissance aussi antique que le monde : elle était
seulement LA CHAIR !
Phryné-Charybde, c’est ainsi qu’au bout de très peu de temps on
avait surnommé là courtisane. L’esprit caustique des Athéniens excellait à
placer ainsi à côté du nom des citoyens illustres l’appellation qui les
définissait le mieux. Et Phryné, dont les coffres insatiables se remplissaient
de tout ce qu’elle enlevait à la fortune publique, était comparée à ce gouffre
de Sicile qui engloutissait tout ce qui avait l’imprudence de s’engager dans
ses écueils.
Cependant, on ne lui en tenait pas rigueur.
Certains moralistes indulgents – comme il y en avait beaucoup à
Athènes – prétendaient au contraire qu’en mettant à si haut prix ses faveurs
elle avait réveillé dans la ville l’esprit de négoce, et qu’il était bon qu’on
attisât ainsi l’ambition, la vanité, la sensualité des citoyens de la
République. A cette époque, l’axe de la propriété commerciale s’était déplacé,
et c’était Rhodes l’Opulente qui détenait pour un court instant la
thalassocratie, c’est-à-dire l’empire des mers. C’étaient les agiles bateaux
rhodiens qui sillonnaient la Méditerranée en tous sens, abordaient tous les
rivages, touchaient tous les points du monde civilisé, et revenaient dans
« l’île heureuse » chargés d’or brut et de trésors. Athènes avait
cessé de tenir le premier rang dans l’énumération des grandes cités maritimes
et ses trois ports du Pirée, de Munychie et de Phalère ne contenaient plus que
la moitié des vaisseaux qui s’y pressaient autrefois. Le goût des arts, le
charme de cette vie facile avaient affaibli dans le peuple d’Athènes l’amour
des périples lointains. A quoi bon s’embarquer, alors qu’il suffisait de
prendre les rampes dorées de l’Acropole pour jouir du plus beau spectacle dont
pouvaient s’enivrer des regards humains ! La ville avec ses temples, ses
statues, ses portiques de marbre, et les oasis vertes de ses jardins, la ville
avec ses éphèbes blonds, ses vierges au profil de Diane, ses femmes, ses athlètes
et ses dieux, ne suffisait-elle pas à remplir du vin de la joie la coupe peu
profonde où chaque mortel boit goutte à goutte sa vie ?
Phryné avait changé tout cela. Désormais tout jeune Athénien
souhaitait de s’enrichir promptement pour posséder la créature merveilleuse et
invisible dont on ne pouvait approcher que les mains ruisselantes d’or. On se
figure qu’elle était le sujet principal des entretiens dans les gymnases, aux
jardins du Koïlé, sur les bancs de pierre des allées d’Académos, partout enfin
où se réunissait l’élite de la jeunesse athénienne. Avoir pénétré chez
l’hétaïre, raconter son luxe digne d’une reine asiatique, énumérer les présents
dont ses amants d’une nuit l’avaient comblée, devait être de la suprême
élégance ; on s’en vantait autant que d’une victoire remportée sur le
stade glorieux d’Olympie, en ces joutes équestres où les Athéniens se
flattaient de faire courir les plus beaux chevaux de la terre. Mais les riches
étrangers, les « métèques » qui venaient à Athènes jouir de la vie
opulente, Égyptiens, Syriens, Italiotes, dont les talents et les mines ne se
comptaient plus, c’étaient ceux-là surtout qui fréquentaient le palais de la
courtisane. Et orgueilleux, le sourire aux lèvres, laissant traîner dans la
poussière leurs manteaux brodés de lotus, ils disaient à demi-voix des choses
qui faisaient monter aux joues des moins fortunés la pâleur froide du désir.
Ainsi Phryné-Charybde attirait-elle à soi toutes les aspirations
errantes des hommes. On assurait même que le marché des complaisants éphèbes
aux yeux peints, à la peau soyeuse, en était tombé en discrédit. Et cela encore
contentait les moralistes. Il était temps que le souffle d’une femme balayât
cette corruption dont toutes les classes avaient fini par être envahies. En vain
Solon, dans ses Constitutions, avait-il préconisé l’amour des belles
hétaïres comme « le moyen le plus efficace pour lutter contre le vice
masculin ». Sagesse inutile ! Mais Phryné était apparue et le courant
des passions malsaines s’était détourné, et une grande flamme brûlait des
profondeurs de la ville vers l’idole souriante et charnelle, dont tout
adolescent rêvait de baiser les beaux pieds nus.
Il semble que, parvenue au comble de la fortune et ne sachant plus
que faire de ses trésors, Phryné ait convoité une couronne plus glorieuse.
C’était le moment où Alexandre le Grand, tout jeune encore mais impatient de
conquêtes, venait de succéder à son père Philippe. La Macédoine était pour lui
un royaume trop étroit : il lui fallait mesurer son ardeur et la force de
son génie avec des puissances rivales. Vivre dans la paix lui eût semblé
déchoir. Ce fut sur Thèbes de Béotie qu’il porta d’abord son premier élan.
Cette ville, longtemps rivale d’Athènes, mais maintenant coalisée avec elle
contre le péril nouveau qui les menaçait toutes deux, était une des plus
puissantes parmi les métropoles de la Grèce. Pausanias nous apprend que son
enceinte de murailles, sur laquelle s’ouvraient sept portes d’airain, mesurait
quarante trois stades ; qu’elle possédait des monuments admirables, une
statue colossale d’Hercule Protecteur, un temple dédié à Apollon Isménien, et
une figure de Mercure debout, sculptée par Phidias. La bravoure des Thébains,
de même que leur rudesse, était proverbiale, et le fameux « bataillon sacré »,
composé de trois cents jeunes gens élevés en commun et nourris dans la
citadelle, avait longtemps passé pour invincible. Une proie si difficile
devait, tenter l’âme héracléenne d’Alexandre, qui prétendait porter lui-même
dans ses veines le sang, du héros. Démosthène le raillait et le traitait
d’enfant agité ; « l’enfant agité » allait montrer que désormais
il faudrait le considérer comme un homme. En posant le siège devant la ville de
Cadmus, il exhorta ses soldats de ne pas fléchir. Les Thébains, d’ailleurs,
avaient déclaré qu’ils n’accepteraient aucune merci, et déjà ils se ruaient sur
les remparts et prenaient l’offensive avec une fureur tout antique. Cette lutte
fut une des plus émouvantes que nous ait rapportées l’histoire. On sait comment
Thèbes fut enlevée et détruite de fond en comble : les corps de six mille
citoyens passés au fil de l’épée : tous les autres habitants emmenés en
esclavage ; tous les monuments brûlés ou anéantis à coups de hache ;
– et, sur ce vaste champ de ruines, une seule maison, petite et basse, restée
debout : celle où était né le poète Pindare, et qu’Alexandre, par une
coquetterie de vainqueur, avait ordonné qu’on respectât.
Il est facile de comprendre quelle angoisse dut saisir Athènes à
cette nouvelle. Après avoir subi elle-même les horreurs de la guerre Médique,
elle voulait, elle recherchait la paix, – la paix favorable aux arts, au
bien-être, au progrès de la science, aux nobles émulations de l’esprit.
L’olivier de Minerve, que la déesse de ses mains secourables avait planté sur
l’Acropole, lui était plus cher que tous les lauriers de Mars. Mais que rêvait
Alexandre après ce premier exploit ? N’allait-il pas essayer d’anéantir
Athènes comme il avait anéanti Thèbes, et porter une main sacrilège sur cette
reine de beauté qui était l’ornement du monde ?...
L’ouragan avait passé : le jeune conquérant tournait ses pas
vers l’Asie, après avoir exigé seulement des archontes l’exil de l’orateur
Charidème, qui, avec Démosthène, avait été un de ses plus énergiques censeurs.
Et les Athéniens légers reprenaient déjà le rythme de leur vie de dilettantes.
Seule peut-être, Phryné gardait saignante en son coeur la blessure faite à sa
contrée natale. Thèbes détruite, c’était la Béotie tout entière découronnée,
c’était le lien qui unissait entre elles les autres villes de la Confédération
béotienne – Tanagre, Thespie, Éleuthère, Platée – tombé en poussière et
laissant désormais une menace d’anarchie ou de décadence flotter sur cette
terre sacrée des Aones. Personne, cependant, ne bougeait ; personne ne
parlait de relever promptement ces ruines... Cela coûterait. un tel effort
héroïque ! II faudrait tant de mines d’argent, tant de statères d’or, pour
faire renaître une seconde Thèbes semblable à la première et munie des mêmes
formidables défenses ! Il faudrait tant de maçons pour rebâtir ses
murailles, tant d’ingénieurs pour rétablir ses canaux, tant d’architectes pour
dessiner le plan de ses temples, tant d’artistes pour les orner de statues et
de fresques aux vives apparences !... Plutôt que de tenter ce tour de
force irréalisable, la Grèce indifférente gardait cette plaie ouverte à ses
flancs...
Alors Phryné sortit de son silence. Elle avait réfléchi. Son
dessein était mûr : ces richesses inutiles dont elle ne savait plus que
faire, ces trésors qui dormaient au fond de ses coffres comme des bêtes
enchaînées, elle allait en créer cette chose frémissante et féconde : la
vie d’une grande cité. Grâce à elle, Thèbes reprendrait sa place au soleil...
Orgueilleux Alexandre ! Tu avais cru pouvoir effacer de la Terre cette
rivale de la Macédoine qui gênait tes ambitions. Tes soldats avaient égorgé et
pillé sans merci, et mêlé avec le sang des vaincus la poussière blanche des
marbres. Mais de ce ciment épais et gras, de ce fumier où ton talon de
vainqueur brutal avait enfoui l’opprobre d’un peuple, une fleur magnifique
sortirait, une fleur plus éclatante et plus fraîche dont s’étonneraient les
générations des hommes. Et ce miracle, ce serait une courtisane qui
l’accomplirait...
Phryné avait fait parvenir aux Béotarques chargés des intérêts de
la Confédération sa proposition généreuse. Elle n’y mettait aucune
réserve ; elle s’engageait à fournir jusqu’à la dernière drachme l’argent
nécessaire à la reconstruction de la ville ; elle demandait seulement que
sur les portes d’airain on inscrivît cette formule laconique :
« Thèbes détruite par Alexandre, reconstruite par Phryné la
Thespienne. »
Et elle attendit, prête à tenir sa promesse. Le sacrifice qu’elle
s’imposait, elle qui certainement avait eu depuis sa tendre jeunesse le
vertige, l’éblouissement de l’or, elle qui n’avait posé d’autre but devant sa
vie que de s’enrichir, ce sacrifice d’une fortune acquise par l’incessant
abandon d’elle-même à tous paraîtrait inexplicable, si on s’en tenait à la
simple logique des choses. Mais pénétrons plus avant dans les arcanes secrets
de ce coeur ; comme dans un beau fruit, un ver s’y est glissé, qui le
ronge et le dessèche : Phryné est riche, elle est admirée, elle est enviée ;
tous ses désirs sont satisfaits ; il ne lui manque qu’une chose : le
respect qui est accordé aux autres êtres, à tous ceux qui ne sont pas
déchus ; et elle rêve de faire de cet or qui a payé sa honte l’instrument
de sa réhabilitation ; elle veut jouer un rôle·dans cette société humaine,
où jusqu’à présent elle n’a été considérée que comme .un objet méprisable. Elle
veut l’estime des hommes.
Mais voici ce que la société lui répond par la bouche des
Béotarques :
« Non, courtisane, nous ne voulons pas de ton or. Ton or
souillerait la citadelle de la ville, le lit des chastes épouses, l’épée des
héroïques soldats, le temple où repose la divinité ; il corromprait l’eau
fraîche des sources, où les jeunes filles vont baigner leurs pieds ; il
salirait jusqu’aux mains sordides des mendiants qui le soir errent de porte en
porte, réclamant l’aumône du pain. Nous ne voulons pas de ton or, l’or de tes
nuits d’orgie et de tes baisers impudiques. Garde ton ver dans le coeur ;
nous garderons notre blessure. »
Retourne, hétaïre, à ton vomissement ! Roule-toi aux bras de
tes amants, enveloppe-toi dans ton infamie comme dans le suaire sans coutures
dont on revêt les morts au cercueil. Alexandre peut traîner sur ses pas le
viol, le meurtre et l’incendie, il n’en est pas moins un héros. Mais toi,
Phryné, tu es le rebut et l’opprobre du monde !
D’après des calculs d’Émeris-David, qui paraissent assez exacts, le
sculpteur Praxitèle devait avoir vingt-six ans lorsqu’il conçut sa grande
passion pour l’hétaïre. C’était vers le milieu de la cent onzième olympiade,
par conséquent très peu de temps après la prise de Thèbes, qui correspond à la
deuxième année de ce même cycle (335 avant Jésus-Christ).
Le jeune Praxitèle n’avait pas encore atteint cette renommée qui
devait porter son nom à tous les confins de la terre. Il était cependant
presque célèbre, puisque Pausanias relate qu’à la mort de Philippe, Alexandre,
devenu roi de Macédoine, hésita un instant à lui confier le soin d’élever sa
statue. « Mais, ajoute l’historien, le nouveau roi lui préféra Lysippe,
dont la réputation était mieux assise. » Lysippe, en effet, s’était, dès
la cent deuxième olympiade, illustré dans la statuaire gymnique, en sculptant
différentes figures d’athlètes, notamment celle de Pyrrhus d’Élée ; et,
malgré les systèmes chronologiques de Winckelmann et de Heine, il est à peu
près établi maintenant qu’il a précédé Praxitèle d’une vingtaine d’années dans
la carrière artistique. Ce fut donc lui qui bénéficia du fameux édit par lequel
Alexandre confiait « au seul Apelle le soin de peindre son image, au seul
Pyrgatèle celui de la graver sur les pierres précieuses, et au seul Lysippe
celui de l’exécuter en bronze ».
On conçoit que cette préférence dut attrister comme une injustice
l’âme déjà glorieuse de Praxitèle. Il venait d’achever la suite des bas-reliefs
qui, au témoignage de Strabon, couvraient presque en entier l’autel du nouveau
temple d’Éphèse ; il avait aussi exécuté pour l’Acropole cette délicate
figure de Diane Brauronia, dont la grâce jeune et souple contras-tait si
étrangement avec les imposantes et froides divinités que Phidias avait évoquées
dans l’ivoire et l’or. On disait de lui qu’il allait renouveler l’art grec, et
y ajouter une sensibilité inconnue des maîtres du passé. On attendait... et les
regards de tous les Athéniens, amoureux de la beauté plastique, se tournaient
vers lui.
Phryné ne pouvait ignorer les espérances que l’on fondait sur le
jeune émule de Lysippe. Elle savait que dans son atelier d’autres oeuvres se
préparaient en silence ; que sa maîtresse Cratina, celle-là même dont
saint Clément d’Alexandrie dans les Stromates confirme l’existence, lui
servait de modèle pour de nouvelles statues de femmes ou de déesses ; que
de tous côtés les jeunes Grecques aux belles formes, les filles du peuple et
les jolies esclaves allaient s’offrir pour poser devant lui et gagner ainsi
quelques drachmes généreusement payées. Néanmoins, Praxitèle devait en être
encore à chercher sa voie ; il ne s’était pas entièrement dégagé des
influences de l’école ; la formule définitive où se fixerait son génie ne
lui était pas apparue. Phryné savait tout cela, et que dans-un des faubourgs
d’Athènes, pendant que sa beauté à elle enivrait de fastueux amants, un
artiste, ce fils préféré des dieux, peinait son labeur et était aux prises avec
la chimère décevante et captieuse de l’idéal. Alors un matin, comme le soleil,
ce « rouge taureau du jour », quittait les prairies humides de
l’Eubée, et commençait à dorer de ses reflets les sommets, de l’Acropole,
Phryné sortit de son palais et simplement se rendit chez Praxitèle.
Ce dut être un ravissement pur, une minute d’émotion sublime.
L’artiste et la courtisane face à face, ardents et jeunes, n’avaient pas songé
d’abord à autre chose qu’au geste ancestral de l’amour. Mais de cette étreinte
devait naître toute une génération de chefs-d’oeuvre... Maintenant Phryné ne
sentait plus sur sa poitrine le poids étouffant du déshonneur !... Elle se
moquait du mépris des Béotarques et de l’indignation des femmes honnêtes. Elle
avait fait cette chose magnifique, elle, l’hétaïre la plus chèrement cotée de
la Grèce, de se donner pour rien à un homme parce que cet homme était un
artiste ; la Beauté et le Génie avaient échangé ce pur et divin baiser,
dont le Christ lui-même devait dire qu’il rachète et absout les plus viles
turpitudes des pécheresses. Son âme était lavée par l’eau du torrent ;
elle pouvait relever la tête et respirer librement. Cet allégement, cette
force, cet orgueil que donne l’amour, elle les ressentait dans tout son être.
Elle marchait, environnée de ce nimbe qui la faisait sainte et auguste. Etre la
maîtresse de Praxitèle, l’inspiratrice de son génie, l’amie patiente qui
attend, qui écoute, qui sourit ; celle qui retrouve la simplicité de
l’adolescence dans les chemins où l’on s’en va deux à deux cueillir de puériles
fleurs, et celle encore qui, maternelle, protège la faiblesse de l’homme,
sachant que, pour produire l’oeuvre difficile, il a besoin de la caresse de ses
regards ! Voilà ce que Phryné était devenue.
Quant à Praxitèle, on peut deviner quelle extase devait être la
sienne : il tenait enfin, il possédait la chair palpitante et docile, le
modèle incomparable que jusqu’à présent il avait vainement cherché. Cette
sensualité double qui circulait dans ses veines avec son sang et qui fait le
tourment de tous les artistes, cette sensualité double qui tend vers un but
unique, il trouvait cette fois la plus magnifique occasion de la satisfaire.
Dans·l’atelier encombré des archaïques figures d’Assyrie ou d’Égine, des
sévères images de pierre ou de bronze où toutes les époques, tous les styles
sont rapprochés, voici Phryné nue et souriante devant lui. Elle lève ses bras,
elle infléchit son torse d’une harmonie si suave, elle se courbe, se tourne, se
redresse... C’est Aphrodite, la volupté du monde ; c’est la vierge Artémis
surprise sans voile au bord de la source où la guette le chasseur
Endymion ; c’est la victorieuse Nikè, dont le sourire triomphe des
embûches du Destin ; c’est la Femme, éternelle et divine, qui pour être
adorée n’a pas besoin de porter le nom d’une des déesses de l’Olympe. Et
Praxitèle s’enivre de cette joie excitante de créer ; il oublie même la
griserie des baisers charnels pour cette supérieure ivresse ; il
travaille, il anime la matière, il fait vivre la froideur du marbre. Il est sûr
désormais que de ce tourment obscur qu’il portait dans ses entrailles va sortir
la réalisation de son génie.
L’énumération des oeuvres du grand artiste a été faite bien des
fois ; elle est longue et infiniment glorieuse ; mais il est à
remarquer que l’exécution de ses plus grands chefs-d’oeuvre correspond à
l’époque de sa liaison avec Phryné. Ce sont d’abord les deux statues de la
courtisane elle-même mentionnées par Callistrate, et qui furent placées, l’une
dans le temple de Delphes (celle-ci en bronze), l’autre dans le temple de
Thespies (celle-là en marbre) ; puis les deux fameuses Vénus de Cos et de
Cnide, qui étaient, elles aussi, la reproduction fidèle des traits de la
courtisane. Une scolie de saint Clément d’Alexandrie peut faire supposer,
cependant, que Cratina, qui avait été avant Phryné la maîtresse de Praxitèle,
posa pour l’ébauche de la Vénus de Cnide ; mais tous les auteurs anciens
sont unanimes à reconnaître que Phryné en fut le définitif modèle.
Pline raconte l’histoire de cette admirable Vénus de Cnide, dont il
assure qu’elle était « le plus bel ouvrage, non seulement de la Grèce mais
du monde entier ». Elle était destinée d’abord au temple de Cos ;
mais les prêtres et les habitants de la ville se troublèrent devant cette
nudité si étrangement voluptueuse, et ils demandèrent à l’artiste d’exécuter
pour eux une seconde image de la déesse, voilée d’une draperie à mi-corps. Les
Cnidiens, moins scrupuleux que leurs voisins et mieux habitués, sans doute, aux
mollesses des cultes de l’Asie Mineure, achetèrent alors cette première Vénus,
qu’ils placèrent dans la cella de leur temple, où elle attira bientôt une foule
de visiteurs. « De tous côtés de la Terre, dit Pausanias, on vient à Cnide
admirer l’Aphrodite de Praxitèle. » Elle était en marbre blanc, ajoute
l’historien, et placée de telle sorte qu’on pouvait l’admirer de dos, de face
et des deux profils. Une grille d’or l’entourait et la protégeait contre les
attouchements indiscrets de la foule ; précaution sage, car elle devait
inspirer des passions sans nombre. Lucien (Dialogue de l’Amour) raconte
comment un jeune Cnidien, d’une famille distinguée, devenu éperdument amoureux
d’elle, se laissa enfermer une nuit dans le temple... Mais cette anecdote est
trop scabreuse pour trouver ici sa place.
Maintenant est-il exact de dire, comme on l’a fait tant de fois,
que Praxitèle fut le premier sculpteur grec qui ait osé montrer la forme
humaine dans sa vérité ? Non, sans doute ; et dans la seule Acropole
d’Athènes Beulé cite un certain nombre de figures entièrement nues dues au
ciseau de Phidias et de ses élèves, notamment une Vénus, deux Éros
et une représentation symbolique de l’Ilissus. Les Précurseurs eux-mêmes, ces
grands artistes rigides et réalistes du sixième siècle, avaient laissé toute
une série de statues d’athlètes, de dieux et de déesses, qui étaient l’exacte
reproduction du corps humain. Mais Praxitèle fut très probablement le premier à
lui donner cette morbidesse, cette vénusté, cette souple et provocante
séduction et, selon l’expression de Lucien, « cette vie sourde et prête à
se manifester du marbre amolli », qui avait troublé si fort les honnêtes
habitants de Cos et qui attira à la Vénus de Cnide l’outrage que rapporte le
spirituel auteur des Dialogues. Et ce qui apparaît aussi comme à peu
près acquis d’après les importants travaux faits depuis une soixantaine
d’années sur la statuaire grecque, c’est que Praxitèle fut aussi l’un des
premiers à se servir du marbre pur, sans le surcharger d’aucun ornement, du
marbre blanc et nu, tel qu’il sortait des carrières de Paros. Avant lui,
c’était la sculpture chryséléphantine qui dominait, même au Parthénon, où
régnait l’admirable Athenaïa d’ivoire et d’or de Phidias ; presque tous
les artistes polychromaient leurs statues, les enveloppaient de feuilles de
métal, ou les ornaient d’orfèvreries précieuses. Lysippe lui-même ne laissait
pas sortir une seule statue de son atelier, sans l’avoir confiée auparavant à
son ami Apelle pour qu’il la revêtit d’un enduit dont ce peintre célèbre avait
le secret. Pline va jusqu’à prétendre que Phidias ne travailla jamais le
marbre, ce qui évidemment est exagéré. Mais ce que l’on peut déduire de cette
assertion, comme l’a fait M. Boutmy, c’est que Phidias fut le dernier des
grands artistes grecs qui ait été de préférence un « toreuticien »,
c’est-à-dire un orfèvre dans le genre colossal, tandis que Praxitèle fut le
premier à associer ces deux choses qui semblent vouées à de secrètes et
profondes harmonies : la nudité de la chair et la nudité du marbre.
C’est Phryné sans doute qui posa aussi pour son amant cette Jeune
Femme s’ajustant une couronne, emportée à Rome par Caligula, et dont les
bras soulevés dégagent et exaltent l’orgueilleuse nudité des seins ; – et
c’est elle encore qui lui inspira l’idée originale de ces deux statues qui se
faisaient pendant sur une promenade publique d’Athènes : l’Honnête
femme qui pleure et la Courtisane qui rit.
On dit que pour remercier Phryné de lui avoir si souvent servi de
modèle, Praxitèle lui offrit un jour de choisir parmi les chefs-d’œuvre de son
atelier celui qui la séduisait davantage. La courtisane hésita longtemps entre
deux figures d’adolescents grandis, presque des hommes, à qui l’artiste avait
prêté la même inimitable grâce : c’était l’exquis Faune en marbre
qui fut placé plus tard dans la rue des Trépieds, à Athènes, et surnommé le Periboctos
à cause de sa beauté, et un Éros de marbre aux ailes d’or. Elle se
décida pour ce dernier, et n’eut pas à se repentir de son choix. Cet Éros, au témoignage
des contemporains, était surtout merveilleux par l’expression adorable de son
visage. « Il penchait un peu sa tête pensive et souriait doucement. »
Une épigramme de l’Anthologie, attribuée à Palladore, le dépeint ainsi :
« Cet Amour est nu ; voyez comme il est doux, comme il sourit. C’est
qu’il n’a ni son arc, ni ses traits méchants ; mais dans ses mains il
tient un dauphin et une fleur : dans l’une la Mer, et la Terre dans
l’autre. » Une autre épigramme de Simonide : « Cet Amour dont il
a subi la force, Praxitèle en a tiré l’image de son propre coeur. » Une
autre de Léonidas : « Les Thespiens n’ont de culte que pour l’Amour,
le fils de Cythérée, et ils ne l’honorent pas sous une autre forme que celle où
il s’est révélé à Praxitèle. L’artiste, qui l’avait vu dans les yeux de Phryné,
l’a reproduit dans la statue dont il lui a fait hommage. »
Par une touchante manifestation de sa piété envers sa ville natale,
Phryné voulut offrir à son tour au temple de Thespies l’admirable Éros que lui
avait donné Praxitèle. Lucien rapporte qu’il y remplaça la primitive image du
dieu, et qu’il était considéré comme l’objet le plus précieux du temple. Plus
tard, il fut emporté en Italie, et, si l’on en croit Cicéron, gardé
précieusement par Verrès qui l’avait enlevé, nous dit-il, à un riche citoyen de
Messine ; – ce même Verrès qui fut condamné à l’exil et à la mort pour
n’avoir pas voulu céder au triumvir Marc-Antoine deux magnifiques vases de
Corinthe ! Plusieurs répliques de ce chef-d’oeuvre existaient dans
l’Antiquité ; on en cite une que possédait Glycère la courtisane. Est-ce
une des ces répliques, est-ce une copie du précieux Éros de Thespies, dépouillé
de ses ailes d’or, qu’aujourd’hui encore on peut admirer au Vatican sous le nom
du Cupidon Antique ? Ne soyons pas trop pressés d’affirmer ou de nier, et
contentons-nous d’imaginer ce que devait être la beauté de l’Éros véritable,
tel qu’il sortit des mains mêmes de Praxitèle, puisque ce qui en est resté à
travers les siècles nous donne une si poignante émotion d’art.
Phryné-Aphrodite, ce surnom remplaçait désormais celui de Charybde
par lequel on avait raillé la cupidité de la courtisane. Praxitèle avait fait
d’elle une seconde Vénus et l’avait désignée ainsi à l’adoration des
foules ; et très vite elle s’était habituée à ce rôle pour lequel vraiment
il semblait qu’elle fût née.
Ici se place la partie la plus mystérieuse, la plus impénétrable de
l’existence de la Thespienne, celle qui devait amener contre elle cette fameuse
accusation d’impiété qui faillit lui coûter, la vie. On sait qu’à cette époque
l’infiltration des cultes étrangers – en particulier ceux de l’Asie
Mineure – commençait à corrompre la Grèce. A côté de la religion
officielle et tout intellectuelle de Minerve-Parthénos, la Vierge invincible,
il existait dans Athènes sous le nom de thiases des sociétés secrètes dont les
membres se réunissaient pour célébrer les rites impurs du Sabazios lydien et de
la Cotytto phrygienne. Dès la fin du cinquième siècle, le poète Eumolpe, ce
rival parfois heureux d’Aristophane dans la comédie ancienne, avait composé une
pièce satirique, les Baptes, dans laquelle il tournait en ridicule les
adeptes de ces sectes secrètes. Mal lui en prit d’ailleurs, car il fut jeté à
l’eau nuitamment, et l’on accusa même Alcibiade d’avoir préparé cette
vengeance. Plus tard, les mêmes sociétés secrètes, les mêmes pratiques
clandestines, se propagèrent à Rome. Juvénal, avec sa verve cinglante, en a
tracé un inoubliable tableau : « On sait à présent, dit-il, ce qui se
passe dans ces assemblées quand la trompette agite ces Ménades et qu’également
ivres de son et de vin elles font voler en tourbillons leurs cheveux épars... Là rien
n’est feint : les attitudes y sont d’une telle vérité qu’elles auraient
enflammé le vieux Priam et l’infirme Nestor. » Puis, dans une autre
satire, il rejette la responsabilité du mal sur cette Grèce à laquelle les Latins
avaient presque tout emprunté : « Ainsi, conclut-il, les Baptes
célébraient dans Athènes, à la lueur des flambeaux, leurs nocturnes orgies et
par des danses lascives fatiguaient leur Cotytto. »
Phryné était-elle réellement affiliée à l’une de ces thiases, et faisait-elle célébrer chez elle les mystères asiatiques, en se réservant le rôle de Cotytto, ou se contentait-elle d’un simulacre ? Il serait difficile de le dire. Toujours est-il que certaines nuits son palais se remplissait de gens aux allures