Le Périple
d’ Hannon
Commentaire de
Chateaubriand
François-René de Chateaubriand, (1768-1848).
Essai sur les révolutions, 1826
CHAPITRE 35
Suite du parallèle entre Carthage et l’Angleterre.
La guerre et le commerce. Annibal,
Marlborough. Hannon, Cook ; traduction du voyage du premier, extrait de
celui du second.
Il ne nous reste plus qu’à considérer Carthage et l’Angleterre,
dans leur esprit guerrier et commerçant. J’ai déjà touché quelque chose de cet
intéressant sujet. Ajoutons que, par un jeu singulier de la fortune, la rivale
de Rome et celle de la France ne comptèrent chacune qu’un grand général :
la première, Annibal ; la seconde, Marlborough. Un parallèle suivi entre
ces hommes illustres nous écarteroit trop de notre sujet ; il suffira de
remarquer que, tous les deux employés contre l’antique ennemi de leur patrie,
ils le réduisirent également à la dernière extrémité, et furent sur le point
d’entrer en triomphe dans la capitale de son empire ; qu’on leur reprocha
le même défaut, l’avarice ; enfin, que tous deux rappelés dans leur pays,
ils n’y trouvèrent que l’ingratitude. Quant au commerce, en ayant déjà décrit
l’étendue, je me contenterai de citer un fait peu connu. Carthage est la seule
puissance maritime de l’antiquité qui, de même que l’Angleterre, ait imaginé
les lois prohibitives pour ses colonies. Celles-ci étoient obligées d’acheter
aux marchés de la mère-patrie, les divers objets dont elles se faisoient
besoin, et ne pouvoient s’adonner à la culture de telle ou telle denrée. On
juge par ce trait jusqu’à quel degré la vraie nature du commerce et les calculs
du fisc étoient entendus de ce peuple africain ; peut-être aussi y
trouveroit-on la cause des troubles qui ne cessoient d’agiter les colonies puniques.
Que si encore deux gouvernements se livrent aux mêmes entreprises suggérées par
des motifs semblables, on doit en conclure que ces gouvernements sont animés
d’une portion considérable du même génie ; or, nous voyons que ceux de
Carthage et d’Angleterre, furent souvent mus d’après de semblables principes,
vers des objets de prospérité nationale. Nous allons rapporter les deux voyages
entrepris pour l’agrandissement du commerce dans l’ancien monde et dans le
monde moderne : le premier, fait par ordre du sénat de Carthage, à une
époque qui n’est pas exactement connue ; le second, exécuté de nos jours
par la munificence du roi de la Grande-Bretagne. Hannon, qui commandoit
l’expédition carthaginoise, devoit, en entrant dans l’océan par le détroit de
Gades ou de Gadir, découvrir les terres inconnues en faisant le tour de
l’Afrique et jetant çà et là des colonies sur ses rivages. Sans l’usage de la
boussole, avec une imparfaite connoissance du ciel, et de frêles barques
souvent conduites à la rame, lorsqu’on se représente qu’il auroit fallu
affronter les tempêtes du cap de Bonne-espérance si long-temps la borne
redoutable des navigateurs modernes, on ne peut que s’étonner du génie hardi
qui poussoit les carthaginois à ces entreprises périlleuses. Le dessein échoua
en partie : de retour dans sa patrie, Hannon publia une relation de son
voyage, et son journal étant traduit en grec par la suite, nous a, par ce
moyen, été conservé. La brièveté et l’intérêt de l’unique monument de
littérature punique, qui soit échappé aux ravages du temps, m’engagent à le
donner ici dans son entier ; nous placerons, selon notre méthode, un des
morceaux les plus piquants du voyage de Cook, auprès de celui de l’amiral
carthaginois : on sait que le premier de ces deux navigateurs fut employé à
la découverte d’un passage de la mer du sud dans l’Atlantique, par les mers
septentrionales de l’Amérique et de l’Asie.
Cook n’est plus. Ce grand navigateur a péri aux îles Sandwich,
qu’il venoit de découvrir. Ses vaisseaux, maintenant commandés par les
capitaines Clerke et Gore, prêts à appareiller, attendent en rade un vent
favorable, tandis que le lieutenant de la résolution fait, à la vue de
la terre, la description suivante : les habitants des îles Sandwich sont
certainement de la même race que ceux de la Nouvelle Zélande, des îles
de la Société et des Amis, de l’île de Pâques et des Marquises,
race qui occupe, sans aucun mélange, toutes les terres qu’on connoît entre le
quarante-septième degré de latitude nord, et le vingtième degré de latitude
sud, et les cent quatre-vingt quatre degrés, et les deux cent soixante degrés
de longitude orientale... etc. J’aurois en vain multiplié les mots pour faire
sentir la disparité des siècles, aussi bien qu’on l’aperçoit par le
rapprochement de ces deux voyages. Rien ne montre mieux l’esprit, les lumières
de l’âge, le caractère des anciens, et surtout celui des carthaginois, que le
journal du suffète Hannon. L’ignorance de la nature et de la géographie, la
superstition, la crédulité, s’y décèlent à chaque ligne. On ne sauroit encore
s’empêcher de remarquer la barbarie des marins puniques. Bien que les femmes
velues dont ils parlent, ne fussent vraisemblablement qu’une espèce de singes,
il suffisoit que l’amiral africain les crût de nature humaine, pour rendre son
action atroce. Quelle différence entre ce mélange grossier de cruautés et de
fables et le bon Cook cherchant des terres inconnues, non pour tromper les
hommes, mais pour les éclairer, portant à de pauvres sauvages les besoins de la
vie, jurant tranquillité et bonheur sur leurs rives charmantes à ces enfants de
la nature, semant parmi les glaces australes les fruits d’un plus doux climat,
soigneux du misérable que la tempête peut jeter sur ces bords désolés, et
imitant ainsi, par ordre de son souverain, la providence, qui prévoit et
soulage les maux des hommes ; enfin, cet illustre navigateur resserré de
toutes parts par les rivages de ce globe, qui n’offre plus de mers à ses
vaisseaux, et connoissant désormais la mesure de notre planète, comme le dieu
qui l’a arrondie entre ses mains. Cependant, il faut l’avouer, ce que nous
gagnons du côté des sciences, nous le perdons en sentiment. L’âme des anciens
aimoit à se plonger dans le vague infini ; la nôtre est circonscrite par
nos connoissances. Quel est l’homme sensible qui ne s’est trouvé souvent à
l’étroit, dans une petite circonférence de quelques millions de lieues ?
Lorsque, dans l’intérieur du Canada, je gravissois une montagne, mes regards se
portoient toujours à l’ouest, sur les déserts infréquentés qui s’étendent dans
cette longitude. à l’Orient, mon imagination rencontroit aussitôt l’Atlantique,
des pays parcourus, et je perdois mes plaisirs. Mais, à l’aspect opposé, il
m’en prenoit presque aussi mal. J’arrivois incessamment à la mer du Sud, de là
en Asie, de là en Europe, de là... j’eusse voulu pouvoir dire, comme les
Grecs : " et là-bas ! Là-bas ! La terre inconnue, la terre
immense ! " tout se balance dans la nature : s’il falloit
choisir entre les lumières de Cook et l’ignorance d’Hannon, j’aurois, je crois,
la foiblesse de me décider pour la dernière.