Le Périple
d’ Hannon
Commentaire de
Flaubert
Gustave
Flaubert, Correspondance,
nouvelle éd. augmentée, 5e série, 1862-1868.
à Sainte-Beuve.
Paris, 23-24 décembre 1862.
Mon cher maître, votre troisième article sur Salammbô m’a radouci (je n’ai jamais été bien furieux).
Mes amis les plus intimes se sont un peu irrités des deux autres ; mais
moi, à qui vous avez dit franchement ce que vous pensez de mon gros livre, je
vous sais gré d’avoir mis tant de clémence dans votre critique. Donc, encore
une fois, et bien sincèrement, je vous remercie des marques d’affection que
vous me donnez, et, passant par-dessus les politesses, je commence mon apologie. […]
Dès le début, je vous arrête à propos du périple d’Hannon, admiré par Montesquieu, et que je n’admire point. A
qui peut-on faire croire aujourd’hui que ce soit là un document original ? C’est évidemment
traduit, raccourci, échenillé et arrangé par un grec. Jamais un oriental, quel
qu’il soit, n’a écrit de ce style. J’en prends à témoin l’inscription
d’Eschmounazar, si emphatique et redondante ! Des gens qui se font appeler
fils de Dieu, oeil de Dieu (voyez les inscriptions d’Hamaker) ne sont pas
simples comme vous l’entendez. Et puis vous m’accorderez que les grecs ne
comprenaient rien au monde barbare. S’ils y avaient compris quelque chose, ils
n’eussent pas été des grecs. L’orient répugnait à l’hellénisme. Quels
travestissements n’ont-ils pas fait subir à tout ce qui leur a passé par les
mains d’étranger ! J’en dirai autant de Polybe. C’est pour moi une
autorité incontestable, quant aux faits ; mais tout ce qu’il n’a pas vu
(ou ce qu’il a omis intentionnellement, car lui aussi il avait un cadre et une
école), je peux bien aller le chercher ailleurs. Le périple d’Hannon
n’est donc pas "un monument carthaginois" , bien loin "d’être le
seul" comme vous le dites. Un vrai monument carthaginois, c’est
l’inscription de Marseille, écrite en vrai punique. Il est simple, celui-là, je
l’avoue, car c’est un tarif, et encore l’est-il moins que ce fameux périple où perce un petit coin de merveilleux à travers le grec ;
ne fût-ce que ces peaux de gorilles prises pour des peaux humaines et qui
étaient suspendues dans le temple de Moloch (traduisez Saturne), et dont je
vous ai épargné la description. Et d’une ! Remerciez-moi. Je vous dirai
même entre nous que le périple d’Hannon m’est complètement odieux
pour l’avoir lu et relu avec les quatre dissertations de Bougainville (dans les
mémoires de l’académie des inscriptions),
sans compter mainte thèse de doctorat – le périple d’Hannon
étant un sujet de thèse. […]