Le Périple
d’ Hannon
Commentaire de Stéphane Gsell
Stéphane Gsell, (1864-1932).
Histoire ancienne de l'Afrique du Nord.
Tome II, L'Etat carthaginois.
Hachette, Paris 1913-1920
II
L’expédition d’Hannon nous est mieux
connue, puisque nous avons conservé une traduction grecque de son rapport. Le
document est assez court. Le titre nous apprend que l'original était une
inscription placée par Hannon lui-même dans le temple de Cronos, à
Carthage : indication importante, car elle garantit la véracité de
l'auteur : celui-ci n'aurait pas exposé en public une relation que ses
nombreux compagnons de voyage auraient pu déclarer inexacte. La traduction,
faite par un homme qui n'était pas dénué de prétentions littéraires, existait
au début du IIIe siècle avant notre ère, peut-être même vers le
milieu du IVe ; il est impossible de dire avec précision quand
elle fut rédigée. Elle fut connue, directement ou indirecte-ment, d'un certain
nombre d'auteurs grecs et latins. On s'est demandé si le
roi Juba, qui eut certainement entre les mains le rapport d'Hannon, n'avait pas
consulté une copie de l'inscription puniques : ce qui nous parait douteux.
Les Grecs ont-ils eu sur l'expédition carthaginoise des renseignements
provenant de quelque autre source ? Des indications dignes de foi,
qu'Arrien a probablement empruntées à Ératosthène, ne se retrouvent pas dans le
texte que nous possédons ; mais peut-être ont-elles figuré dans un
exemplaire plus complet que le nôtre.
Celui-ci
semble en effet présenter quelques lacunes et altérations. La brièveté du récit
rend d'ailleurs fort malaisée l'identification des lieux mentionnés. Ajoutons
que les côtes longées par Hannon ont pu subir des modifications assez importantes
depuis tant de siècles. Aussi les hypothèses les plus diverses ont-elles été
émises par les savants modernes. On n'oubliera pas que celles que nous adoptons
restent fort incertaines.
Nous
donnerons une traduction française du Périple, en l'accompagnant des
commentaires que nous croirons utiles.
« Relation
d'Hannon, roi des Carthaginois, sur les contrées libyques au-delà des Colonnes
d'Héraclès, qu'il a dédiée dans le temple de Cronos et dont voici le
texte :
« I.
Il a paru bon aux Carthaginois qu'Hannon naviguât en dehors des Colonnes
d'Héraclès et fondât des villes de Libyphéniciens. Il navigua donc, emmenant 60
vaisseaux à 50 rames, une multitude d'hommes et de femmes, au nombre d'environ
30000, des vivres et autres objets nécessaires. »
Hannon fut chargé par les Carthaginois de fonder des colonies en
Afrique, au-delà du détroit de Gibraltar. Quelles furent les causes de cette
décision ? S'agissait-il de débarrasser Carthage d'un surcroît de
population, d'éléments de troubles ? de ranimer ou de remplacer sur la
ciste marocaine d'anciens établissements phéniciens tombés en décadence,
détruits même ? On ne saurait le dire.
Le
terme Libyphéniciens (LibufoÛnikew) dont
le traducteur s'est servi signifiait proprement Phéniciens de Libye. Mais il
paraît avoir pris un sens administratif et juridique, pour désigner les
citoyens des villes phéniciennes ou puniques dépendant de Carthage, qui
jouissaient des mêmes droits civils que les citoyens de la capitale et
possédaient des institutions municipales analogues. C'est sans doute dans ce
sens qu'il faut l'entendre ici.
La
mission confiée au « roi » Hannon fut assurément fort importante.
Cependant il est difficile de croire que 30000 personnes aient pu, outre les
équipages, trouver place sur 60 navires. Il faut donc admettre que l'un des
deux chiffres est altéré : celui des émigrants, plutôt que celui des
vaisseaux. Nous verrons que sept colonies seulement furent fondées ; une
moyenne de 4300 colons pour le peuplement de chaque ville semble trop forte.
Selon
Pline, Hannon partit de Gadès, ce qui veut dire évidemment que, venu de
Carthage, il repartit de Gadès, après y avoir terminé ses préparatifs. Comme
Strabon nous apprend que, selon les Espagnols et les Africains, les Colonnes
d'Héraclès étaient en ce lieu, et non pas au détroit, on a supposé que le texte
punique de la relation plaçait à Gadès les st°lai, les Hrkleoi st°lai de la traduction grecque, ces
Colonnes le long desquelles la flotte passa avant d'atteindre I'emplacement de
la première colonie. Mais cette opinion ne paraît pas acceptable. Nous lisons
au-début du Périple qu'Hannon reçut mission de naviguer en dehors des Colonnes
d'Héraclès et de fonder des villes de Libyphéniciens. Quels qu’aient été les
mots phéniciens que le traducteur a rendus para ¦jv
sthlÇn HrakleÛvn, ils
signifiaient « en dehors du détroit », puisque les colonies devaient
être fondées sur la côte africaine, laquelle n'était pas « en
dehors » de Gadès. Quant à l'assertion de Pline, elle doit être
erronée : il n'est pas vraisemblable que l'expédition ait fait un détour
pour s’arrêter dans le port espagnol.
Naturellement,
Hannon ne partit pas à l'aventure : les emplacements des futures villes
avaient dû être choisis auparavant. Il n'avait plus guère qu'à installer les
colons.
« II.
Après avoir passé le long des Colonnes et avoir navigué au delà pendant deux
jours, nous fondâmes une première ville, que nous appelâmes Thymiatérion ;
au-dessous d'elle était une grande plaine.
« III.
Ensuite, nous dirigeant vers l'Occident, nous parvînmes au lieu dit Soloeis,
promontoire libyque couvert d'arbres.
« IV.
Ayant établi là un sanctuaire de Poséidon, nous naviguâmes dans la direction du
soleil levant pendant une demi-journée, après laquelle nous arrivâmes à une
lagune située non loin de la mer, couverte de roseaux abondants et
élevés ; des éléphants et d'autres animaux très nombreux y paissaient.
« V.
Après avoir dépassé cette lagune et navigué pendant une journée, nous fondâmes
sur la mer des colonies appelées le Mur Carien, Gytté, Acra, Melitta et
Arambys. »
La
colonie que le traducteur grec appelle Thymiatérion, et dont le nom se retrouve
dans le Pseudo-Scylax, paraît bien correspondre à Méhédia, lieu situé à gauche
de l'embouchure de l'oued Sebou, sur un plateau escarpé, dominant une vaste
plaine. Il y a entre le détroit et ce point une distance d'environ 250
kilomètres : ce qui convient à une traversée de deux jours. Il faut
ajouter, au sujet des journées de navigation mentionnées dans le Périple, que
les distances franchies par Hannon en un jour ont dû varier, selon l'état de la
mer, les vents, la nature des côtes, plus ou moins sûres, le long desquelles la
flotte s'engageait. Il n'est pas prouvé, en effet, que, par le mot journée, on
doive entendre une moyenne de parcours quotidiens.
Notre
texte n'indique pas le temps qu’Hannon, se dirigeant vers l'Occident (plus
exactement vers le Sud-Ouest), mit pour aller de Thymiatérion au cap Soloeis,
où il éleva un sanctuaire à un dieu de la mer, identifié par les Grecs avec
Poséidon.
Le
Périple de Scylax mentionne aussi un cap Soloeis. « Toute cette région,
ajoute-t-il, est la plus célèbre et la plus sainte de la Libye. Au sommet du
promontoire, il y a un grand autel de Poséidon, etc. » Ce détail, qui
rappelle le sanctuaire consacré à la même divinité par Hannon, ne permet guère
de douter qu'il ne s'agisse du même cap, quoique le nom de Soloeis, mot
phénicien signifiant rocher, ait pu être donné à plusieurs saillies du
littoral. Or Scylax dit qu'il faut cinq jours de navigation pour aller des Colonnes
au Soloeis. Le cap Cantin, situé à environ 570 kilomètres de l'entrée du
détroit, répond bien à cette indication. Il répond aussi à l’HlÛou örow que Ptolémée' place entre les embouchures de l’Asna et du Foæy,
c'est-à-dire de l'oued Oum er Rbia et de l'oued Tensift : HlÛou örow n'est
d'ailleurs qu'une traduction du terme latin promuntorium
Solis, mentionné par Pline, et Solis est une déformation de Soloeis.
C'est
donc au cap Cantin qu'il faut placer le Soloeis d'Hannon. Il est vrai que ce
promontoire est aujourd'hui dénudé, mais bien d'autres lieux de l'Afrique du
Nord ont perdu leur végétation depuis l'antiquité. Il est vrai encore qu'au
delà du cap, nous ne retrouvons pas la lagune dont parle Hannon ; on peut
supposer qu'elle s'est desséchée. Ce qui est plus grave, c'est qu'on ne
s'explique pas comment la flotte carthaginoise, ayant doublé le Soloeis, a pu
naviguer vers l'Est pendant une demi-journée. Après le cap Cantin, la côte
tourne au Sud-Sud-Est sur une quinzaine de kilomètres tout au plus, puis au
Sud, au Sud-Ouest et, de nouveau, au Sud. Si le Périple est exact, le littoral
s'est beaucoup modifié aux dépens de la mer : hypothèse assurément
contestable.
D'autres
placent le Soloeis d'Hannon bien plus au Sud, au cap Chir. Ce promontoire forme
une saillie plus forte et plus haute que le cap Cantin ; au delà, le
littoral tourne nettement à l'Est, puis au Sud-Est. La lagune aurait été vers
l'embouchure de l'oued Sous. A quoi l'on peut objecter qu'après Thymiatérion,
Hannon serait allé bien loin pour fonder de nouvelles colonies, quoique les
sites favorables pour servir de débouchés à des pays fertiles ne manquassent
pas dans l'intervalle ; qu'en outre, ces colonies auraient été échelonnées
sur un espace assez restreint, entre un point situé à une journée au Sud de
l'oued Sous et l'embouchure de l'oued Draa (Lixos d'Hannon), le long d'une côte
presque complète-ment dépourvue de lieux propres à servir de ports, dans une
région de valeur médiocre. D'ailleurs, la comparaison entre les textes d'Hannon
et de Scylax nous paraît trancher la question en faveur du cap Cantin.
Il est
impossible de déterminer les emplacements des cinq colonies d'Hannon, d'autant
plus que le Périple n'indique pas le temps qui fut employé pour atteindre ces
différents lieux et pour aller de la dernière colonie, Arambys, au fleuve
Lixos. Deux sites, cependant, offraient des avantages qui ne durent pas
échapper aux Carthaginois. A Mogador, ils trouvaient ce que les Phéniciens
recherchaient pour leurs établissements maritimes : une pointe voisine
d'une île qui formait un abri (d'ailleurs médiocre) contre les vents du large
et qui pouvait servir de refuge en cas d'attaque des indigènes. Ce fut
peut-être là que s'éleva, à une journée et demie du cap Soloeis, la ville qui
est appelée Karikòn teÝxow dans
notre texte grec. Agadir est un port passable, protégé des vents du Nord et de
l'Est, dans un pays agricole et minier. Ce nom, qui signifie lieu clos, est
d'origine phénicienne : peut-être a-t-il été en usage dès l'époque
punique, en même temps qu'une autre dénomination.
Selon
quelques savants, Hannon n’aurait fait que relever dans ces parages d'antiques
colonies phéniciennes. Cela n'est pas inadmissible, mais nous n'en avons aucune
preuve. On invoque le terme katÄkÛsamen, qui
signifierait : « nous laissâmes de nouveaux colons » ; pour
Thymiatérion, le traducteur emploie le mot ¤ktÛsamen,
« nous fondâmes ». Il semble bien que la distinction soit trop
subtile. Le Périple se sert du terme katÄkÛsamen, pour
la colonie de Cerné, fondée bien plus au Sud, en un lieu où les compagnons
d'Hannon n'avaient sans doute pas eu de prédécesseurs. Les deux mots paraissent
donc avoir un sens identique.
« VI.
Étant partis de là, nous arrivâmes au grand fleuve Lixos (LÛjow), qui vient de la Libye. Sur ses rives, des nomades,
Ies Lixites (LijÝtai),
faisaient paître des troupeaux. Nous restâmes quelque temps avec ces gens, dont
nous devînmes les amis.
« VII.
Au-dessus d'eux, vivaient des Éthiopiens inhospitaliers, habitant une terre
pleine de bêtes féroces, traversée par de grandes montagnes, d'où sort, dit-on,
le Lixos. On dit aussi qu'autour de ces montagnes, vivent des hommes d'un
aspect particulier, les Troglodytes ; les Lixites prétendent qu'ils sont
plus rapides à la course que des chevaux.
« VIII.
Ayant pris des interprètes chez les Lixites, ... »
Dans ce
grand fleuve Lixos, venu de hautes montagnes et au delà duquel Hannon longea le
désert, on reconnaît en général l'oued Draa que d'autres anciens appellent
Darat.
Les interprètes que les Carthaginois emmenèrent parlaient peut-être
quelque dialecte libyque. Nous verrons qu'ils ne rendirent pas tous Ies
services qu'on attendait d'eux.
« VIII
(suite) ... nous longeâmes le désert, dans la direction du Midi, pendant
deux jours, puis dans la direction du soleil levant, pendant un jour. Alors,
nous trouvâmes, dans l'enfoncement d'un golfe, une petite île, ayant une
circonférence de cinq stades ; nous l'appelâmes Cerné et nous y laissâmes
des colons. D'après notre voyage, nous jugeâmes qu'elle était située à l'opposite
de Carthage, car il fallait naviguer autant pour aller de Carthage aux Colonnes
que pour aller des Colonnes à Cerné. »
Hannon
parvint à Cerné après s'être engagé le long du désert. Il est donc impossible
de chercher cette île sur les côtes du Maroc en face de l'Anti-Atlas ou du
Haut-Atlas, comme Polybe et Ptolémée paraissent nous y inviter. Parti de
l'embouchure du Lixos, ou oued Draa, Hannon l'atteignit après trois journées
seulement de navigation. Elle était donc située vers le Nord de la côte
saharienne, et non pas, comme on l'a soutenu au Rio de Oro ou au delà du cap
Blanc, dans la baie d'Arguin. Il est vrai qu'on a douté de l'exactitude du
chiffre de deux jours, indiqué dans le Périple pour la première partie du
trajet, et qu'on a proposé de le remplacer par le chiffre douze. Mais cette
correction n'est pas acceptable, puisque Scylax compte en tout douze journées
de navigation depuis les Colonnes jusqu'à l’île de Cerné. Notre texte même est
plus décisif encore. Il nous apprend qu'il fallait naviguer autant,
c'est-à-dire aussi longtemps, pour aller de Carthage aux Colonnes que pour
aller des Colonnes à Cerné. Nous ne savons pas combien de journées Hannon
comptait pour le trajet de Carthage au détroit, lieux distants d'environ 1500
kilomètres mais la durée de cette traversée était certainement inférieure à
celle qu'on devrait admettre si l'on adoptait la correction douze. Ayant
mis le même temps à faire les deux trajets, Hannon jugea que Cerné était à
l'opposite de Carthage, c'est-à-dire qu'elle était à la même distance du
détroit. Cette conclusion ne pouvait pas être rigoureuse, comme Hannon lui-même
le laisse entendre : il ne tenait pas compte, autant qu'il semble, des
variations de vitesse, qui, du reste, devaient à peu près se compenser, eu égard
à la longueur du parcours.
Les
trois données du problème, – trois jours de navigation depuis l'oued Draa,
douze jours depuis le détroit, 1 500 kilomètres environ depuis le même
point, – sont parfaitement conciliables. En partant de l'oued Draa et en se
dirigeant vers le Sud-Ouest, puis vers l'Ouest-Sud-Ouest (le Périple dit :
« et vers le Midi »), Hannon put arriver en deux jours au cap Juby,
au delà duquel la côte tourne. C'est entre ce cap et le cap Bojador, mais plus
près du premier, non loin du delta de la Saguia el Hamra, qu'il faut chercher
Cerné. De là, nous comptons approximativement 1500 kilomètres jusqu'au détroit
de Gibraltar, distance qui pouvait être franchie en douze jours, à une vitesse
moyenne de 125 kilomètres. Par malheur, on ne trouve dans ces parages aucune
île qui réponde à la description du Périple ; de plus, notre texte indique
qu'après les deux premières journées, la flotte prit la direction du soleil
levant : or, au delà du cap Juby, la côte file vers le Sud, puis vers le
sud-Sud-Ouest. Si nous ne voulons pas renoncer à nous servir de la relation
d'Hannon, nous devons recourir, ici encore, à l'hypothèse trop commode de
modifications profondes du littoral : la terre aurait gagné sur la mer et
Cerné, distante de 1500 mètres à peine de la côte, aurait été rattachée au
continent.
Le site
de cette île était de nature à plaire aux Phéniciens et aux Carthaginois.
Cependant il est très probable qu'ils ne l'avaient pas occupée avant Hannon,
puisque celui-ci dut lui donner un nom. Il y fonda la dernière de ses colonies.
III
« IX.
De là, passant par un grand fleuve, le Chrétès, nous arrivâmes à un lac qui
renfermait trois îles, plus grandes que Cerné. Partant de ces îles, nous fîmes
un jour de navigation et arrivâmes au fond du lac, que dominaient de très
grandes montagnes, pleines d'hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, qui,
nous lançant des pierres, nous empêchèrent de débarquer.
« X.
De là, nous entrâmes dans un autre fleuve, grand et large, rempli de crocodiles
et d'hippopotames. Puis nous rebroussâmes chemin et nous retournâmes à Cerné.
« XI.
Nous naviguâmes de là vers le Midi ... »
Le
Périple raconte sans doute ici un voyage de reconnaissance, qu’Hannon dut faire
avec un petit nombre de vaisseaux, laissant le reste de sa flotte à Cerné.
Ces
masses d'eau sur lesquelles les Carthaginois s’avancèrent pendant plus d'une
journée, ce fleuve plein de crocodiles et d'hippopotames, on est naturellement
disposé à les chercher au delà du Sahara desséché. Parmi les savants qui ont
étudié le Périple, plus d'un a cru qu'Hannon avait navigué sur le Sénégal. Il
semble difficile de renoncer à cette opinion. Elle se heurte cependant à des
objections très fortes.
D'abord,
il faut beaucoup de bonne volonté pour retrouver de ce côté les deux fleuves
reliés par un lac et les très hautes montagnes que décrit notre texte. En
outre, la relation nous apprend qu’Hannon, parti de Cerné pour s'engager dans
le Chrétès, y revint ensuite et que, de là, il se dirigea vers le Sud. La
position de Cerné paraissant devoir être fixée entre les caps Juby et Bojador,
il y aurait lieu d'admettre qu’Hannon longea d'abord le littoral sur une
étendue d'environ 1500 kilomètres, jusqu'à l'embouchure du Sénégal, qu'après
avoir exploré ce fleuve, il refit le même trajet en sens inverse, et qu'ensuite
il le recommença une troisième fois. Ces allées et venues, qui lui auraient
pris au moins un mois, sont invraisemblables. D'ailleurs, après son second
départ de Cerné, il suivit une côte qu'il ne connaissait pas encore : les
détails donnés (au § XI) sur l'attitude des indigènes le montrent assez
clairement. On est donc amené à croire que, de Cerné, Hannon passa presque
immédiatement dans le Chrétès.
Un
grand fleuve se jetant dans la mer après être sorti d'un vaste lac que les
Carthaginois mettent un jour à parcourir, qui renferme trois îles et que
dominent des montagnes très élevées, un autre fleuve important communiquant
avec ce lac : voilà ce que le Périple indique dans une région que nous
avons de fortes raisons de placer en plein Sahara, entre le cap Juby et le cap
Bojador.
A 45
kilomètres au delà du cap Juby, débouche la rivière appelée Saguia el Hamra.
Elle forme un delta, large d'une douzaine, profond d'une dizaine de kilomètres,
qui, en hiver, saison des pluies, est couvert d'eau. Pendant le reste de
l'année, ce delta est séparé de la mer par une forte barre de sable et à
l'intérieur, il n'y a que des méandres d'eau dormante. Dans le pays, encore
très mal connu, que parcourent la Saguia et ses affluents, se dressent, non pas
de très grandes montagnes, mais tout au moins des collines assez élevées. Cette
région n'est pas un désert ; l'existence, à proximité de l'Océan, de ces
hauteurs qui provoquent des condensations lui assure un climat moins sec que le
reste du Sahara occidental. A l'époque des pluies, la Saguia, dont le lit est
très large, prend l'aspect d'une rivière importante.
Mais
peut-on la comparer aux deux grands fleuves et au lac qui portèrent les
vaisseaux d'Hannon ? Quand même nous supposerions que le hasard ait amené
les Carthaginois dans ces parages lors d'une grande crue, la présence des
crocodiles et des hippopotames prouve qu'il y avait là de l'eau en toute
saison. Après Hannon, vers le milieu du IVe siècle, le Pseudo-Scylax
atteste que les Éthiopiens voisins de Cerné habitaient une grande ville,
élevaient des chevaux et avaient des vignes, produisant beaucoup de vin, qu'ils
vendaient aux marchands phéniciens. C'est peut-être aussi de ce côté qu'il faut
placer la région occupée par des Éthiopiens et située à la fois dans le désert
et sur la côte occidentale d'Afrique, où Strabon mentionne non seulement des
lions et des girafes, mais encore des éléphants et, semble-t-il, des buffles.
Nous
avons cependant montré que le Sahara était dès l'antiquité un désert et que ce
désert s'étendait jusqu'à l'Océan, au Sud du Maroc. Hannon l’avait longé depuis
l’embouchure de l'oued Draa. Ainsi, dans une contrée qui ne différait guère de
ce qu'elle est aujourd'hui, le pays voisin de Cerné jouissait d'une abondance
d'eau exceptionnelle. Il est difficile de s'expliquer comment des circonstances
locales auraient déterminé des chutes de pluies suffisantes pour former et
entretenir un fleuve navigable, traversant un très grand lac. Faut-il donc se
demander si le Chrétès ne venait pas de fort loin, d'une contrée tropicale très
humide, où il se serait assez alimenté pour pouvoir franchir sans se dessécher
de vastes espaces désertiques ? Plus tard, son cours se serait modifié.
Des savants croient que le Niger se dirigeait autrefois vers le Nord et
atteignait la dépression du Djouf, à plus de 600 kilomètres de Tombouctou.
Allait-il plus loin encore ? Hypothèse qui paraît déraisonnable !
Pour savoir si elle mérite au moins d'être discutée, il serait nécessaire
d'étudier la région de la Saguia el Hamra, d'essayer d'y retrouver
l'emplacement du lac d'Hannon et l’orientation du fleuve qui le remplissait de
chercher au delà par où ce fleuve aurait pu passer.
« XI.
Nous naviguâmes de là vers le Midi, pendant douze jours, en longeant la côte,
tout entière occupée par des Éthiopiens, qui fuyaient à notre approche. Ils
parlaient une langue incompréhensible, même pour les Lixites qui étaient avec
nous.
« XII.
Le dernier jour, nous abordâmes à des montagnes élevées, couvertes d'arbres
dont les bois étaient odoriférants et de diverses couleurs.
« XIII.
Ayant contourné ces montagnes pendant deux jours, nous arrivâmes dans un golfe
immense, de l'autre côté duquel il y avait une plaine ; là, nous vîmes la
nuit des feux s'élevant de tous côtés par intervalles, avec plus ou moins
d'intensité. »
Hannon
ne fonda aucune colonie au delà de Cerné, soit parce que les circonstances ne
furent pas favorables, soit plutôt parce qu'il avait accompli cette partie de
sa mission. La suite de son voyage ne fut qu'une reconnaissance des côtes, sans
doute avec quelques navires, ne portant que leurs équipages. Eut-il l’intention
de faire le tour de l'Afrique ? Il n'y a rien dans son rapport qui
permette de l'affirmer.
Se
dirigeant vers le Midi (plus exactement, vers le Sud-Ouest) pendant douze
jours, il parvint à des montagnes élevées, qu'il contourna pendant deux jours
pour arriver à un vaste golfe. Il semble impossible de placer, comme on l'a
proposé, ces montagnes au cap Blanc, falaise basse, formée de couches de sable
et complètement dénudée, ou à la presqu’île de Sierra Leone, dont l'aspect
rappelle mieux la description du Périple. Le premier point est trop rapproché
de la Saguia el Hamra, le second trop éloigné pour une navigation de douze
jours. Les montagnes boisées d'Hannon répondent plutôt au cap Vert, ainsi nommé
à cause de sa végétation. Ce promontoire, long à doubler, car il s'avance en
une saillie très accusée, extrémité occidentale du continent africain, offre
deux collines arrondies, les « Mamelles », qui n'atteignent, il est
vrai, qu'une hauteur médiocre. Mais l'expression « montagnes
élevées » peut se justifier, dans une certaine mesure, par le contraste
qu'elles forment avec les côtes plates qui les précèdent : elles sont
visibles à une distance de plus de 30 kilomètres. Le grand golfe serait le
vaste estuaire de la Gambie.
Les
feux que les Carthaginois virent s’élever la nuit étaient sans doute des foyers
allumés par les indigènes pour écarter les bêtes fauves de leurs demeures et de
leurs troupeaux.
« XIV.
Après avoir fait provision d'eau, nous continuâmes notre navigation le long de
la terre, pendant cinq jours, au bout desquels nous arrivâmes à un grand golfe,
que les interprètes nous dirent s'appeler la Corne de l'Occident. Dans ce golfe
se trouvait une grande île et dans l’île, une lagune qui renfermait une autre
île. Y étant descendus, nous ne vîmes, le jour, qu'une forêt ; mais, la
nuit, beaucoup de feux nous apparurent et nous entendîmes des sons de flûtes,
un vacarme de cymbales et de tambourins et un très grand bruit. La peur nous
prit et les devins nous ordonnèrent de quitter l'île. »
Quoique
l'expression Esp¡rou K¡raw ait
été employée par des anciens pour désigner un cap, les termes dont notre texte
se sert prouvent que, par le mot k¡raw, corne,
il faut entendre un golfe. Le nom de Corne de l'Occident peut indiquer qu'il
faisait face à l'Ouest. On a pensé à l'estuaire du Rio Geba, que précèdent les
îles Bissagos. Une de ces îles, Orango (Harang), est creusée au Sud d'une baie,
au milieu de laquelle il y a une autre île, disposition qui rappelle, assez
vaguement, la description d'Hannon. Nous devons ajouter qu'une ligne de récifs
interdit l'accès de la baie, que le sol sablonneux d'Orango est absolument
dépourvu de végétation, qu'enfin l’île dont nous parlons n'est pas dans
l'estuaire du Rio Geba, mais à une centaine de kilomètres au large. Du reste,
le chiffre de sept jours de navigation depuis les parages du cap Vert semble
trop élevé si l'on identifie la Corne de l'Occident avec cet estuaire, distant
de 450 kilomètres du cap. Il faudrait donc la chercher plus au Sud-Est, en
avant de la Guinée française, ou même sur la côte de Sierra Leone, peut-être
vers l’île de Sherbro. Le long de ces rivages, on ne trouve aucune île qui
réponde exactement à la description d'Hannon. Mais la forme de l’île du Périple
a pu se modifier, surtout si l'on suppose qu'elle était volcanique : il
est permis de se la figurer comme la bordure circulaire d'un vaste cratère,
dont l'entonnoir aurait été envahi par les eaux ; à l'intérieur aurait
émergé un îlot, débris du cône central. On voit combien tout cela est
incertain.
Le
vacarme musical et les illuminations nocturnes qui effrayèrent tant les
Carthaginois étaient sans doute simplement une fête de nègres.
« XV.
Nous partîmes donc en hâte de ce lieu et nous longeâmes une contrée embrasée,
pleine de parfums ; des ruisseaux de flammes en sortaient et venaient se
jeter dans la mer. La terre était inaccessible à cause de la chaleur.
« XVI.
Saisis de crainte, nous nous éloignâmes rapidement. Pendant quatre journées de
navigation, nous vîmes, la nuit, la terre couverte de flammes ; au milieu
était un feu élevé, plus grand que les autres et qui paraissait toucher les
astres. Mais, de jour, on reconnaissait que c'était une très grande montagne,
appelée le Char des dieux.
« XVII.
A partir de là, nous longeâmes, pendant trois jours, des ruisseaux de flammes
et nous arrivâmes au golfe nommé la Corne du Sud.
« XVIII.
Dans l'enfoncement était une île, semblable à la première, contenant un lac, à
l'intérieur duquel il y avait une autre île, pleine d'hommes sauvages. Les
femmes étaient de beaucoup les plus nombreuses. Elles avaient le corps velu et
les interprètes les appelaient « gorilles ». Nous poursuivîmes des
mâles, sans pouvoir en prendre aucun, car ils étaient bons grimpeurs et se
défendaient... Mais nous nous emparâmes de trois femmes. Mordant et égratignant
ceux qui les entraînaient, elles ne voulaient pas les suivre. Nous les tuâmes
et nous enlevâmes leur peau, que nous apportâmes à Carthage. Car nous ne
naviguâmes pas plus avant, faute de vivres. »
Le
Périple, – du moins le texte qui nous est parvenu – ne donne aucune
indication de direction pour la fin du voyage, depuis les montagnes boisées,
doublées en deux jours. II ne marque pas non plus le temps qu'Hannon mit à
longer la contrée embrasée, pleine de parfums : il semble bien en effet
que les quatre journées mentionnées au XVI se rapportent à un parcours effectué
au-delà de cette contrée. Peut-être y a-t-il une lacune entre les § XV et XVI.
Avec
Pomponius Méla et Pline, il faut évidemment reconnaître un volcan dans la très
haute montagne appelée le Char des dieux. A trois journées de là, Hannon arriva
au golfe dit Corne du Sud, qu'il ne dépassa pas. Ce nom, qui, comme celui de la
Corne de l'Occident, a pu être indiqué par les interprètes, avait été peut-être
donné au golfe parce qu'il s'ouvrait vers le Midi ; à moins qu'on ne
suppose qu'il se soit appelé ainsi parce qu'il aurait été au Sud le terme
atteint par des navigateurs antérieurs.
Le Char
des dieux a été identifié avec le Kakoulima, pic conique haut d'un millier de
mètres et très visible du large, situé dans la Guinée française, en arrière de
Conakry. Cette montagne, que les indigènes regardent comme sainte, est très
probablement un volcan Mais, si Hannon a vraiment voulu dire que, pendant
quatre nuits consécutives, la flamme du Char des dieux se montra aux
Carthaginois qui avançaient toujours, il faut penser à une montagne beaucoup
plus élevée. Au fond du golfe de Guinée, sur la baie de Biafra, le pic de
Cameroun atteint plus de 4000 mètres : par un temps clair, il peut se voir
à près de quarante lieues de distance. C'est un volcan : après une période
de repos qui n'a peut-être pas été très longue, il a eu une éruption en avril
1909. Le nom de Mongo ma Loba que lui donnent les indigènes signifie la
Montagne des dieux. « Naguère, dit E. Reclus avant que les blancs eussent
escaladé le pic, les noirs n'osaient même approcher des pitons supérieurs,
craignant d'être saisis et torturés par les mauvais génies. » On a donc
supposé que le volcan de Cameroun est le Char des dieux ; à l'époque
d'Hannon, il aurait été en pleine activité.
Dès
lors, le littoral embrasé et odoriférant, mentionné si brièvement dans le
Périple, correspondrait à une très longue étendue de côtes, d'ailleurs basses,
monotones et dont il n'y avait presque rien à dire. Quant à la Corne du Sud,
elle devrait être cherchée entre le fond du golfe de Guinée et le cap Lopez, à
la baie de Corisco ou à l'estuaire du Gabon, et le nom qu'elle portait n'aurait
pas indiqué son orientation, puisque baie et estuaire regardent l’ouest. Parmi
les îles et bancs de ces parages, rien ne rappelle aujourd'hui les deux îles
d'Hannon.
Si l'on
place le Char des dieux au mont Kakoulima, la Corne du Sud devra naturellement
être reportée beaucoup plus à l'Ouest. De nombreux savants l'identifient avec
le canal de Sherbro. Les deux îles d'Hannon ne s'y retrouvent pas non plus. En
outre, les distances parcourues journellement par les Carthaginois depuis le
cap Vert auraient été bien courtes. Ils auraient mis en effet plus de quatorze
jours pour faire environ 1030 kilomètres.
En
somme, à partir de ce cap, le Périple ne donne pas d'indications suffisantes
pour permettre d'identifier les lieux qu'il mentionne.
Nous
lisons dans Arrien : « Hannon l'Africain, étant parti de Carthage et
ayant franchi les Colonnes d'Héraclès, navigua sur la mer extérieure, en ayant
à gauche la terre de Libye, et, jusqu'au moment où [ou bien « tant
que », le terme ayant ces deux sens] il navigua vers le soleil levant,
pendant trente-cinq jours en tout. Mais lorsqu'il tourna vers le Midi, il
rencontra de nombreux obstacles : manque d'eau, chaleur torride, ruisseaux
de flammes débouchant dans la mer. »
Arrien,
nous l'avons dit, copie probablement Ératosthène. Il nous donne trois
renseignements qui manquent dans notre manuscrit du Périple : un chiffre
de trente-cinq jours, résultant peut-être de l'addition d'une série de chiffres
dont plusieurs auraient été omis par notre texte ; deux directions, l'une
vers l'Est, l'autre vers le Sud.
Le mot ¦ste signifie-t-il tant que ? Dans ce cas, on
ne saurait attribuer à Hannon la responsabilité de l'erreur grossière que
contiendrait la phrase d'Arrien. Il ne pouvait pas croire et écrire qu'à partir
des Colonnes, il eût navigué vers l'Est pendant trente-cinq jours, après avoir
mentionné trois orientations différentes, l'une vers l'Ouest, les deux autres
vers le Midi. Des auteurs anciens ont donné à la côte occidentale d'Afrique une
direction générale du Nord-Ouest au Sud-Est ; ils se sont figuré le continent
soit comme un triangle rectangle dont cette côte aurait été l'hypoténuse, soit
comme un trapèze dont les deux bases, septentrionale et méridionale, auraient
été reliées à l'Est par une perpendiculaire, à l'Ouest par une ligne oblique.
Mais rien ne prouve qu'il faille chercher un écho de ces conceptions dans
Arrien. La direction du Midi qu'il indique pour la suite du voyage d'Hannon
suppose au contraire une forme de l'Afrique différente du triangle et du
trapèze imaginés par des géographes, puisque ceux-ci faisaient prendre au
littoral soit une direction Nord, soit une direction Est, à partir de
l'extrémité Sud de la ligne oblique qui représentait pour eux la côte
occidentale.
En traduisant ¦ste par jusqu'au
moment où, la phrase d'Arrien peut, comme M. Illing l'a montré,
s'interpréter d'une manière satisfaisante et ajouter des renseignements
précieux à ceux que donne notre manuscrit. Hannon aurait navigué sur l'Océan
pendant trente-cinq jours, jusqu'au moment où il prit la direction du soleil
levant. Or la côte d'Afrique tourne vers l'Est au cap des Palmes et garde cette
orientation jusqu'au fond du golfe de Guinée, puis elle tourne vers le Sud. On
compte 4 800 kilomètres environ du détroit de Gibraltar au cap des
Palmes : distance qui pouvait être franchie par Hannon en trente-cinq
jours. Il aurait ensuite longé la côte de Guinée et, après avoir doublé le pic
de Cameroun, il aurait pris la direction du Midi, pour revenir bientôt en arrière.
L'hypothèse qui place le Char des dieux au Cameroun et le terme du voyage vers
l'estuaire du Gabon serait ainsi confirmée.
Comme on peut évaluer à environ vingt-quatre jours le temps
qu'Hannon mit pour atteindre le cap Vert, il lui aurait fallu onze jours pour
franchir la distance de 1650 kilomètres qui sépare ce promontoire du cap des
Palmes. Le Périple indiquant sept jours pour le trajet depuis les parages du
cap Vert jusqu'à la Corne de l'Occident, la distance entre ce golfe et le cap
des Palmes aurait été franchie en quatre jours, approximativement. La Corne de
l'Occident pourrait donc être placée au canal de Sherbro, situé à 600
kilomètres du cap des Palmes.
La
contrée embrasée, pleine de parfums, inaccessible à cause de la chaleur,
qu'Hannon longea ensuite se serait étendue jusque vers le fond du golfe de
Guinée, sur environ 2700 kilomètres, trajet qui dut être effectué assez
rapidement ; car un courant favorisait la marche, et les brisants qui
bordent presque partout le rivage rendaient difficiles les communications avec
la terre. Les marins modernes, confirmant l’indication du Périple, rapportent
que, dans ces parages, l'atmosphère est souvent chargée de senteurs aromatiques
qui viennent du littoral. Les flammes qui couvraient la terre dans la région du
Char des dieux étaient peut-être des feux allumés la nuit parles indigènes,
comme ceux que les Carthaginois avaient vus après avoir doublé le cap Vert. Il
est plus malaisé de donner une explication des ruisseaux de flammes, débouchant
dans la mer, que le Périple signale en deçà et au delà du Char des dieux. On a
fait diverses suppositions : torrents volcaniques ; phosphorescences
de la mer aux approches des côtes ; rivières dont les eaux auraient pris
la couleur rouge des terres qu'elles traversaient, ou auraient reflété les feux
allumés au-dessus d'elles ; éclairs multipliés qui seraient sortis de
nuages très bas et qui, vus du large, auraient ressemblé à des torrents de
feu ; incendies que les gens du pays auraient allumés, pour brûler les herbes
desséchées et préparer des terrains de culture, et qui se seraient propagés
avec une grande rapidité. Ces hypothèses sont bien peu satisfaisantes ; la
dernière est encore la moins invraisemblable.
Qu'étaient
les Gorilles de l’île de la Corne du Sud ? On s'est demandé si le mot GorÛllaw qui se lit sur notre manuscrit, n'est pas une faute de
copiste, pour Gorgdaw :
Pomponius Méla et Pline écrivent en effet Gorgades. Cependant il est possible
que le traducteur grec ait bien écrit Gorgdaw en se conformant au texte punique ; un
auteur postérieur aurait changé ce mot en GorÛllaw parce
qu'il voyait des Gorgones dans les êtres mentionnés par Hannon.
La
plupart des savants modernes qui ont parlé des Gorilles les ont regardées comme
des guenons. Ce nom a été donné, d'après le Périple, à une espèce de grands
singes qui habite, entre autres régions africaines, celle du Gabon, où elle a
été signalée pour la première fois, en 1847. Mais les détails qu'on lit dans
Hannon ne conviennent point à des gorilles : ces animaux ne vivent pas en
troupes nombreuses et ils sont trop vigoureux pour qu'on puisse les capturer
vivants. Selon d'autres, il s'agirait de chimpanzés. Il est pourtant fort
douteux que Ies Carthaginois aient pris des singes pour des hommes : ils
connaissaient bien les singes, qui abondaient dans l'Afrique du Nord.
M. Ming
croit que les sauvages velus du Périple étaient des Pygmées, ou Négrilles. Il
en existe encore en arrière des rivages qu'Hannon dut atteindre, dans le
Cameroun, dans la colonie française du Congo. Les hommes de petite taille qu'au
dire d'Hérodote, le Perse Sataspès vit en Libye, après plusieurs mois de
navigation sur l'Océan atlantique, appartenaient peut-être aussi à cette race.
Les Pygmées ont le système pileux plus développé que les nègres ; en
outre, chez certains groupes de ces nains, une sorte de duvet recouvre tout le
corps : ce que constatait un contemporain de l'empereur Justin, le
voyageur Nonnosus, qui rencontra des Pygmées dans une île voisine de la côte
orientale d'Afrique Si des Négrilles offrant la même particularité vivaient. au
temps d'Hannon, sur la côte opposée du continent, on conçoit qu'il ait pu dire
de ses femmes sauvages qu'elles avaient le corps velu. Des trois peaux qu'il
rapporta à Carthage, deux furent déposées dans le temple de Junon (Astarté), où
elles restèrent jusqu'à la destruction de la ville par les Romains.
Les
résultats de l'expédition d'Hannon furent la fondation de six colonies sur les
rivages du Maroc, d'une autre vers l'embouchure de la Saguia el Hamra, presque
en face de l'archipel des Canaries, et une exploration hâtive du littoral, qui
fut peut-être poussée jusque dans le voisinage de l'Équateur et qui, dit la
relation, prit fin faute de vivres.
Il est
probable que les Phéniciens connaissaient longtemps auparavant les côtes
marocaines, au Sud de la ville de Lixus ; il est même possible qu'ils y
aient installé des comptoirs permanents. Par les colonies qu'Hannon fonda et
qui, au moins en partie, subsistèrent, Carthage prit officiellement possession
de ces parages et y créa des marchés sûrs pour son commerce et celui des
Gaditains.
Au-delà
du Maroc, les rivages qui furent longés par Hannon ne semblent pas été
complètement inconnus avant lui. Il y avait chez les Lixites, sur l'oued Draa,
des hommes qu'il embarqua comme interprètes et qui, naturellement, passaient
pour avoir quelque connaissance des lieux et des gens que l'expédition allait
visiter. S'ils ne purent pas se faire comprendre des Éthiopiens du littoral
saharien, ils indiquèrent aux Carthaginois les noms de la Corne de l'Occident,
des Gorilles, sans doute aussi du Char des dieux et de la Corne du Sud. A moins
de supposer qu'ils aient inventé ces dénominations, il faut admettre qu'ils les
avaient apprises auparavant, dans des voyages où ils avaient accompagné
d'autres navigateurs. Peut-être des trafiquants phéniciens avaient-ils poussé
des pointes hardies très loin vers le Sud. Une coupe d'argent fabriquée dans un
atelier phénicien, vers le milieu du VIIe siècle au plus tard,
représente un très grand singe, dépourvu de queue, sans doute un gorille :
image qui permet de croire que les Phéniciens avaient alors atteint des rivages
de l'Afrique équatoriale, probablement à l'Ouest du continent. Enfin, si l'on
ajoute foi à une information recueillie par Hérodote, des Phéniciens étaient
partis vers 600, sur l'ordre du pharaon Néchao, pour faire le tour de
l'Afrique, et ils avaient rempli cette mission.
L'établissement
fondé par Hannon dans l’île qu'il appela Cerné demeura le marché d'une contrée
privilégiée, en plein Sahara. Au-delà de cette île, l'impossibilité d'entrer en
relations avec les indigènes et les craintes qui s'emparèrent des Carthaginois
firent que l'expédition resta stérile. Après comme avant Hannon, des marchands
purent s'aventurer au Sud de Cerné et, en évitant de justifier les défiances
des nègres, obtenir d'eux de rapides échanges. Rien ne prouve qu'ils aient créé
des comptoirs durables.