Le Périple
d’ Hannon
John Leyden
(1775-1811) et Hugh Murray (1779-1846)
Traduit par A. Cuvillier.
Histoire complète des voyages et découvertes en
Afrique,
depuis les siècles les plus reculés jusqu'à nos
jours,
accompagnée d'un précis géographique sur ce
continent et des îles qui l'environnent, de notices sur l'état physique, moral
et politique des divers peuples qui l'habitent et d'un tableau de son histoire
naturelle ; traduite de l'anglais et augmentée de toutes les découvertes
faites jusqu'à ce jour, par M. A. C., S. du S. de F.
Arthus
Bertrand, Paris, 1821.
4 vol.+atlas ; in-8, in-4
CHAPITRE
II. Voyages à la Côte occidentale.
Tentative de Sataspes. -- Navigation d'Hannon.
-Rapports d'Euthimène, -de Scylax, -de Polybe.
CONDUITS par Eudoxus à la côte
occidentale, nous allons passer brièvement en revue les voyages maritimes dans
cette direction, dont les auteurs anciens ont conservé quelques détails.
Environ 150 ans après l'expédition exécutée sous Necho, Sataspes, noble persan, avait été
condamné par Xerxès au supplice de la croix. A la sollicitation d'un des amis
du coupable, le monarque commua la peine en un voyage autour de l'Afrique
(Hérodote, iv, 43.) ; tant il est vrai que l'opinion de la possibilité de
ce voyage était alors généralement accréditée dans l'Orient. Sataspes équipa
donc un navire dans l'un des ports de l'Égypte, mit à la voile, franchit le
détroit de Gibraltar, entra dans l'Océan, passa le cap Syleos, ou Soloeis, et,
gouvernant au midi, côtoya pendant plusieurs mois les côtes occidentales de
l'Afrique. L'aspect lugubre de ces rivages déserts et stériles, la perspective
menaçante d'un Océan sans bornes, devaient nécessairement intimider un
navigateur novice, élevé dans le luxe et la mollesse de la cour de Perse.
Sataspes, saisi en effet d'une terreur invincible, se hâta de revenir sur ses
pas, et de repasser le détroit ; il n'hésita pas même à se présenter
devant Xerxès, dans l'espoir que le récit de ses aventures et de ses
souffrances engagerait le monarque à lui pardonner tout à la fois son premier
crime et sa désobéissance. Il affirma qu'après avoir reconnu une immense
étendue de côtes, en dépit de dangers et de difficultés de toute espèce, et
sans pouvoir se mettre en relation avec les indigènes qui partout s'enfuyaient
dans les montagnes, il avait enfin rencontré des obstacles insurmontables. Une
pareille excuse ne pouvait être admise par Xerxès, ce monarque impérieux qui
prétendait soumettre les éléments même à ses volontés. Il ne vit que la
désobéissance de Sataspes, et donna l'ordre d'exécuter sa première sentence.
Sataspes parvint toutefois à se soustraire au supplice en fuyant à Samos. La
connaissance que nous avons aujourd'hui de ces parages et de leurs courants,
doit nous faire paraître l'excuse de Sataspes très raisonnable ; elle
indique même qu'il avait au moins passé la ligne, puisque alors seulement il a
pu sentir la force du courant méridional qui lui faisait obstacle (Kant, géogr.
phys., II, 142, édit. de Hambourg,). Combien de temps et de tentatives n'a-t-il
pas fallu aux Portugais, qui venaient aussi de l'ouest, pour atteindre
seulement le cap de Bonne-Espérance !
Environ un siècle après, du
temps de Philippe le Grand, père d'Alexandre, les Carthaginois équipèrent, pour
l'Océan Atlantique, deux grands armements sous les ordres des généraux Himilcon
et Hannon. Le premier se dirigea vers le nord. L'expédition commandée par Hannon avait le double but
d'établir des colonies et de faire découvertes sur les côtes d'Afrique. L’on
possède encore une traduction grecque de la relation de son voyage, que Hannon,
suivant l'usage (Polyb., I.), déposa dans le temple de Kronos à Carthage.
Telles sont les principales
circonstances de cette fameuse expédition qui, plus qu’aucune autre, a fourni,
dans les temps modernes, une ample matière aux méditations des savants. Il n'y
a plus à douter aujourd'hui de I'authenticité du récit : grand nombre de
circonstances, merveilleuses en apparence, se sont trouvées d'accord avec les
observations de voyageurs récents. Les feux et les concerts nocturnes
correspondent aux habitudes constantes des peuplades nègres ; repos
pendant le jour, musique et danse pendant la nuit. Les flammes qui semblaient
couler par torrents sur le sol pouvaient être occasionnées par l'usage, encore
suivi généralement, de mettre le feu aux mauvaises herbes et aux
broussailles ; les gorilles sont évidemment cette remarquable espèce de
singes désignés sous les noms de chimpanzée ou pongo. Toutefois une grande
diversité d'opinions s’est établie, tant sur la nature du document, que sur
l'étendue de côtes reconnues et sur les points principaux auxquels répondent
les différentes parties de la narration. Le périple était, sans doute, rédigé
primitivement en carthaginois, et nous n'en avons que la traduction grecque,
faite peut-être par quelque curieux pour son propre usage. Qui sait par quelle
succession de circonstances fortuites cette relation du commandant de
l'expédition même s'est conservée à travers les siècles. Ainsi félicitons-nous
de la posséder, sans trop nous plaindre des irrégularités de forme, des
négligences et des inexactitudes qu'on y remarque (Heeren, idées sur la
politique, etc., des principaux peuples de l'antiquité, II, 736 (en allem.).
Après Bochart (Geogr. sacra, I, 33.), Cumpomanes (Antiguedad. mar. de Chartago,
II.), Dodwell (Dissert. I. in geogr. min., ed. Hudson, I.), et Bougainville
(Mém. De l’Ac. Des Inscr., XXVI et XXVIII.), qui tous étendent les découvertes
de Hannon jusqu'à la Guinée, deux géographes distingués ont récemment soumis à
leur critique son périple. Le major Rennell reconnaît l’île de Cerné dans
Arguin, par 20° 20’ de lat. N., la grande rivière dans le Sénégal, le groupe
d'îles dans l'archipel des Bissagos, et prétend que l'expédition a dépassé de
quelque peu la Sierra-Leone, par 8° 30’ de lat. N. (Géography of Herodotus, sect. 16-20,
p. 169 suiv.). M. Gosselin soutient au contraire que la navigation a eu lieu le
long des côtes de Maroc, que le fleuve Lixus est le moderne Lucos, que Cerné
est Fedala par 33° 49’ de lat. N., et que l'expédition s'est arrêtée un peu
au-delà de la rivière de Non, par 28° 4o’ de lat. (Recherches sur la géographie
des anciens, I, 63 et suiv.).
Cette diversité d'opinion doit
paraître d'autant plus surprenante, que le navigateur Hannon a, la plupart du
temps, indiqué les distances d'après des journées. M. Gosselin suppose
gratuitement que le terme au-delà
des colonnes, où Hannon était chargé d'établir des colonies, comprend encore le
détroit même ; il place donc Thymiaterium à l'endroit où est maintenant
Ceuta, et il voit dans le cap Spartel qui forme la pointe S. O. du
détroit, le promontoire de Soloé que Hannon avait reconnu seulement après deux
jours de navigation. Ensuite, M. Gosselin établit un calcul suivant lequel une
journée de navigation ne formerait que cinq lieues marines (de 20 au degré), en
citant à l'appui l'exemple de Cook qui, le long des côtes de la Nouvelle Hollande,
n'avait pas fait plus de dix-sept lieues en vingt-quatre heures ; mais
Cook explorait, la sonde à la main, une côte semée de récifs de corail dont il
voulait dresser des cartes exactes ; tandis que Hannon n'avait point de
relèvements pénibles à faire : il ne cherchait que des emplacements
propres à l'établissement des colons qu'il avait à bord, et il était favorisé
par les vents et les courants qui, dans ces parages, viennent régulièrement du
nord ou nord-ouest. D'ailleurs M. Gosselin se met en opposition manifeste avec
les auteurs anciens eux-mêmes, qui portent la journée de navigation à 12 et 16
ou 17 milles géogr. (Heeren, p. 738) ; Scylax l'évalue à 5oo, et Hérodote
à 700 stades. M. Heeren pense qu'il serait inutile de vouloir déterminer tous les
points du voyage d'Hannon, puisque la relation qui nous en reste n'énonce pas
toujours les journées, et que l'on ne possède au surplus, de cette partie de la
côte d'Afrique, aucune description assez détaillée pour nous servir de guide.
Ensuite, il faut distinguer deux navigations dans ce voyage. Pendant la
première, Hannon escortait un grand convoi ; à la seconde, libre de toute
entrave, il naviguait nécessairement avec plus de rapidité : la première
s'arrête à l’île de Cerné, la seconde va jusqu'à la baie appelée Corne du Midi.
Dans la première partie, nous
trouvons, 1°. la ville de Thymiaterium,
à deux journées du débarquement ou du cap Spartel. En admettant même seulement
dix lieues marines par journée, cette ville doit avoir été bâtie près de
Larache, ou entre Larache et Mamora ; 2°. le promontoire de Soloé : la relation
n'indique pas la distance de Thymiaterium à Soloé, mais on voit que c'était le
premier cap très avancé vers l'ouest (Hérodote, II, 32.) ; il ne paraît
donc point douteux que ce soit le cap Blanc, situé prés d'Azimor, par environ
33° de lat. ; 3°. les autres colonies Acra, Gytté, Caricum-Teichos, Arambé
et Melitté étaient à une journée et demie plus loin ; par conséquent aux
envions de Safy, par 32°. de lat. La grande rivière Lixus serait alors celle qui porte aujourd'hui le nom de
Tensif, et l'île de Cerné
se trouverait près de Mogador ou près de Santa-Cruz. Cependant, comme il a
fallu à Hannon, quoique favorisé par le courant, pour y arriver autant de temps
qu'il lui en avait fallu pour gagner le détroit, il paraît plus exact de la
chercher avec J. Voss (Ad Pomp. Mel., p. 509), Cellarius (Geogr. Ant. II.,
940.), Rennel et autres, derrière le cap Bajador.-Le reste de cette navigation
est absolument obscur, à moins que nous ne voyons dans le Chrètes quelque canal
ou marigot dernière le banc d'Arguin.
La seconde partie de la
navigation rentre dans la classe des simples voyages de découverte. Hannon
cingla d'abord vers le sud, reconnut une grande rivière remplie de crocodiles
et d'hippopotames, qui ne peut être que le Sénégal, et retourna à Cerné, sans
s'expliquer sur le motif de cette détermination, et sans indiquer le temps
qu'il y employa. Ayant remis à la voile dans la même direction, il atteignit au
bout de quatorze jours une grande baie, et cinq jours après une autre, la Corne
du Couchant. Rien ne donne à deviner l'étendue de la terre de Thymiamata ;
mais sept jours de navigation ultérieure le conduisirent dans la baie
Corne-du-Sud où se termina le voyage. Dans tout ce trajet le courant est encore
favorable aux navigateurs qui viennent du nord, et nous ne craignons
certainement pas d'être accusés d'exagération en évaluant ici la journée à 12
ou 15 lieues marines, et la distance parcourue à 350 lieues pour le moins.
D'après cela, si nous cherchons l'île de Cerné à la côte du Maroc, tout
concourt à nous faire reconnaître dans la Corne-du-Sud l'embouchure de la
Gambie et dans la Corne-du-Couchant, le Sénégal. Si Cerné est l’île d'Arguin,
M. Rennel a raison, et les Carthaginois peuvent avoir été redevables à Hannon
du commerce lucratif qu'ils entretenaient, suivant Hérodote (IV, 196), avec la
Sénégambie ou la Guinée.
Quoi qu'il en soit, les
découvertes d'Hannon avaient fait tant de bruit que les Marseillais, jaloux de
s'en approprier les avantages, envoyèrent sur ses traces Euthymènes, en
même-temps que Pytheas allait chercher la route d'Himilcon. Mais la relation
d'Euthymènes est perdue, et l'on sait seulement (Seneca, Nat. Quaest. IV, 2.–
Marcian. Héracl. p. 63, dans Geogr. Min. ed. Hudson., 1) qu'il parvint à
l'embouchure d'un grand fleuve semblable au Nil, et qui paraît être le Sénégal
ou la Gambie.
Les Grecs et les Romains
paraissent n'avoir jamais beaucoup étendu leur navigation le long de cette côte
extérieure de l'Afrique. Cependant il existe un autre document assez
important : nous voulons parler du Périple de Scylax (Geogr. Græc. minores, vol. I, éd. Hudson). Cet ouvrage consiste, non dans
la narration d'un voyage particulier, mais dans une description du monde alors
connu, description puisée probablement à diverses sources. Son tableau de la
côte occidentale d'Afrique se trouve à-peu-près d'accord avec le récit
d'Hannon, excepté qu'il assigne l'île de Cerné comme une limite que
l'accumulation des herbes et des plantes marines rend impossible à franchir
(Humboldt, Tableaux de la Nature, I, 98 et suiv.). Suivant lui, ce fut la
principale échelle du commerce de ses contrées. Après y avoir dressé des tentes
et déchargé les vaisseaux, on transportait les marchandises sur le continent
dans de petites embarcations. Le pays était habité par un peuple pasteur, noir,
à cheveux longs, d'une stature superbe, habile à manier l'arc et très adonné à
la parure. Il choisissait ses rois en raison de la hauteur de la taille ;
l'ivoire, principal objet du commerce, était si abondant dans cette contrée,
que les naturels l'employaient à une infinité d'usages, dans leurs ménages,
dans leurs parures et dans l'équipement de leurs coursiers. Ils possédaient
beaucoup de chevaux et de bestiaux, vivaient de chair et de laitage,
recueillaient et importaient une grande quantité de vin ; les autres
objets d'importation consistaient en objets d'ornement, en bocaux artistement
faits, en vases de terre, en parfums et toiles d'Egypte, qu'ils échangeaient
contre du morfil et des peaux tant d'animaux sauvages que domestiques. (Scylax,
p. 54) D'après d'autres renseignements, il s'y faisait en outre une pêche très
productive (Arist. de Mirab., cap. 148). Le thon (scomber thynnus) qu'on y prenait et salait, paraissait si précieux
à Carthage que l'exportation en était défendue.
Plus tard, cette même contrée
fixa l’attention des Romains, et Polybe l'historien y fut envoyé par Scipion.
On ne saurait trop regretter qu'il ne nous soit rien parvenu du travail d'un
observateur si instruit et si judicieux. Pline a conservé seulement un mince
itinéraire d'après lequel Gosselin semble conclure avec raison que le voyageur
romain ne poussa pas son excursion aussi loin que les Carthaginois.