Noctes Gallicanae

Le Périple

d’ Hannon

 

Traduction de Jean Léon l’Africain

 

Léon l'Africain (1496?-1548)

Historial description de l'Afrique, tierce partie du monde escrite par Jean Léon, African ;

premierement en langue arabesque, puis en toscane,

& a present mise en françois ;

préf. par Jean Temporal (15..-157.? ; libraire), G. B. Ramusio

éd. de Lyon : par Jean Temporal, 1556. in-2

 

 

Dediée au temple de Saturne.

 

Hanno, Capitaine, suiuant làuis & deliberation des Cartaginoys, nauigea delà les colonnes d’Hercules : & feit bâtir quelques cités, les nommant Libyphoeniciennes. Cette nauigation fut de magnifique appareil, & de haute entreprinse, étant garnie de soissante Nauires, chacune portant cinquante rames, & de plusieurs gens, tant hommes, que femmes iusques au nombre de trente mille, auec bonne prouision de viures, & de toutes autres choses necessaires à tel desseinct. Or donq nous arriuames aux colonnes susdites, & de là, passans outre enuiron deux iournées, feimes en premier lieu edifier vne cité, qui fut par nous appellée Thymiatere, environnée d’un beau, grand, & plat païs. Puis delà, prenans nôs erres deuers Ponant, paruimmes à vn promontoire d’Afrique, nommé Soloent, peuplé de haults boys. Et là faisans seiour, dréçames vn Temple, le dedians au dieu Neptune. Apres recommençans à nauiger enuiron l’espace de demye iournée du côté de Levant , vimmes à découurir & aborder vn marécage, situé assez pres de la mer, plein de grandes & grosses canes, dans lesquelles y auoit vne infinie quantité tant d’elephans, que de plusieurs autres bêtes sauuages repaissans là. Apres que eumes outrepasé ce marécage, enuiron d’une iournee, nous edifiames pres de la marine quelques cités, leur donnans tels noms : Mur Carice, Gytte , Acre, Melitte, & Arambe. Estans partis de là vimmes surgir à vn grand fleune, nommé Lixe, qui décend & a son origine d’Afrique. Au pres diceluy se voyoient quelques gens , qui paissoyent leur bétail : & se nommoient Lixiens. Et de fait, nous vint envie de nous ioindre & parlementer auec eux, à quoy ne feirent refus. Es parties plus hautes; que celles-cy, habitent les Noirs, gens rudes de soy mémes , & fuyans toute compagnie , leur païs aussi esl fort desert , plein de bétes sauuages, & enuironné de hautes montagnes : desquelles ( comme ils disent) décend le fleuue Lixe. Mais au contour des montagnes se trouuent certains hommes difformes & d’étrange façon, faisans leur habitation dans des cauernes : au reste, gens de plus grand’ agilité & legereté à la course, que ne sont les chevaux, selon le dit & raport des Lixiens . Or ayans prins quelques truchemens, d’entre eux, nous reprimmes nôs erres suiuans une côte déserte : & auoir nauigé devers le Midy par l’espace de deux iournées, dreçammes voiles vers la partie de Leuant enuiron vne iournée : & là, derriere le goulfe trouuames vne petite ile, contenant de tour cent & vingt cinq pas, laquelle nous fimes habiter, la nommant Le Cerne. Selon ce, que nous pouuions colliger & iuger de nôtre voyage fait par mer, elle est située tout au droit de Cartage : pour autant que nôtre nauigatiô des colonnes d’Hercules iusques là, nous sembloit étre egale à cette de Cartage iusques aux colonnes. Or delaissans ce Cerne, vimmes à entrer dans vn grand fleuue nommé Crete, & aborder pres d’un marécage contenant trois iles plus amples & grandes que le Cerne susnommé : de sorte, que les ayans côtoyées par l’espace d’un iour, paruimmes au bout du marécage : qui auoit au dessus de soy, & pour obiet, plusieurs hautes montagnes, ou habitoyent de gens sauuages vétus de peaux d’ours, Lyons & Tygres, au reste de telle force & defence, qu’ auec grans coups de pierres, qu’ils tiroyent fort dextrement, ils gardoyent qu’on les peussent approcher, ny aussi décendre en terre. En-apres yssans de là, & tirans outre, entrames en vn autre fleuue grand & large, plein de Crocodiles & cheuaux marins, de sorte, que retournans en arriere, de la part de Midy, par l’espace de deux iournées, nous nous retrouuames au Cerne, sans toutefois nous trop éloigner de la côte : laquelle est fort bien peuplée de Noirs : qui craignans nous attendre, fuyoyent de nous : & vsoyent d’un langage si étrange, que les Lixiens mémes, qu’auions en nôtre compagnie, ne les entendaient aucunement. Le dernier iour arriuames aupres de certaines montagnes peuplées de haults arbres, dont le boys étoyt fort odoriferant, & de diuerfes couleurs. Ayans donq nauigé par l’espace de deux iournées suiuans la côte de ces montagnes, nous tôbames en vn tresprofond abysme d’eau, qui de l’un de ses côtés auoit vn plat pais : là ou, & ensemble au contour, quand la nuict fut venuë, nous veimes plusieurs & diuers grans feux ardans, distans les vns des autres, les vns plus, les autres moins. Or déancrés de ce lieu, nous nauigeames cinq iournées pres de terre, de sorte, qu’arriuames à vn grand goulfe, que nôs truchemens disoyent étre appellé La Corne d’Hesperus. Là aupres vimmes à découurir vne grande ile, & dans icelle, auoyt vn marécage, qui sembloyt vne haute mer. dans cetuy-méme marécage y auoyt vne autre Ile, ou nous décendimes, & ne se presentoit a nôtre veuë durant le iour autre chose que des boys & arbres : mais la nuict y apparoissoyent plusieurs grans feuz alumés : & y entendions certaines voix comme de fleutes & fifres, auec vn son de cymbales & tabourins, & outre ce, vn grand bruit, auec horribles écris : chose, qui nous causoit vne grand’ peur : de sorte, que nôs deuins nous commanderent laisser & abandonner cette Ile. Au moyen de quoy nauigeans en diligence, passames pres d’une montagne fort odorante, dont plufieurs fleuues ardâs décendoyêt dans la mer , mais perfonne ne pouuoit cheminer sur la terre, à cause de l’extreme chaleur, qui y regnoit. Nous donq émeuz & épouventés de la nouveauté de tel cas, soudainemêt feimes voyles, tirans à la haute mer par l’éspace de quarâte iournées : & ce neâtmoins encores nous apparoissoyt de nuict la terre reluisante de flammes ardantes, & au milieu, vn & merueilleux feu, plus grand, que tous les autres iusques à ce qu’il sembloit toucher les étoiles : mais apres sur le iour , se montroit étre vne montagne treshaute, nommée Theonocheme, c’est à dire, char des Dieux. Or apres auoir nauigé par troys iournées le long de ces riuages ardans, nous arriuames à vn goulfe appellé, Notuceras, qui vault autant à dire, que Corne d’Auster. Et en la plus profonde partie de ce lieu, étoyt vne ile du tout semblable à la premiere, & dans icelle vn marécage, & dans ce marécage vne autre ile pleine de gens sauuages, & de femmes en assez grande quantité, lesquelles auoyent le corps tout pelu, étans nommées par nôs truchemens, Gorgones. Nous trauaillames fort à la poursuite d’aucuns de ces hommes : mais ne les peumes prendre vifs, pource qu’ils se sauuoyent dans de profondes cauernes de terre,

se defendans à beaux coups de pierres. Donq nous primmes seulement troys

de leurs femmes : lesquelles de leurs dens & ongles poignoyent ceux,

qui s’efforçoyent les retenir par force, & ne vouloyent suiure

en sorte que ce fût; tellement, que apres qu’ils les eurent

tuées, nous les écorchames, portans les peaux à

Cartage. Or étrans oppresses par faute des

viures, nous fumes contrains in-

terrompre & donner fin

à nôtre naui-

gation.

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Jean Léon l’Africain

(1496?-1548)

 

Cet Auteur hantoit les cours des Princes de Barbarie :& fut auec eux en plusieurs expeditions de nôtre temps : de la vie duquel ie toucheray ce que i'en ay peu tirer de personnes dignes de foy, qui l'ont cogneu & hanté à Rome. Ie dis donq qu'estant More natif de Grenade, à la conqueste qu'en feit le Roy Catholic, il s'en fuit en Barbarie auec tous les siens: & s'adõna aux lettres Arabesques en la cité de Fez : ou il cõposa plusieurs liures d'histoires en icelle langue : qui ne sont point encore venus en lumiere. Il composa aussi vn Liure de Grammaire, que maitre Iacob Mantin dit auoir pres de soy. Puis courut toute la Barbarie, les Royaumes des Noirs, Arabie, Surie, escriuant tousiours ce qu'il voyoit & entendoit. Finablement, durant le regne de Leon. Il fut prins au dessus de l'Ile de Zerbi par quelques fustes de Coursaires, & de là mené à Rome, ou il en fut fait vn present au Pape [il s’agit du pape Léon X, 1513-1521] : lequel ayant veu & entendu qu'il se mesloit de la Geographie, & qu'il en auoit escrit vn Liure qu'il portoit auec soy, il le receut gratieusemêt, en le caressant

merueilleusement,iusques à luy bailler bons gages : afin qu'il ne se partist point de là. Puis l'incita à se faire Chrétien ;

& en le baptizant luy donna ses deux noms, Iean & Leon. Ainsi il habita longuement à Ro-

me, ou il aprint la langue Italienne, & lire, & escrire, tellement

qu'il se mit à traduire le mieux qu'il peut ce present liure de

langue Arabesque : lequel apres beaucoup d'accidens qui

seroient longs à raconter , est tombé entre mes

mains, tellement que auec la plus grande

diligence qu'il m'a esté possible,

iay táché auec toute fidelité

de le mettre en lumie-

re, ainsi qu'il est

â present.