Le Périple
d’ Hannon
Environ
un siècle après, du temps de Philippe le Grand, père d'Alexandre, les
Carthaginois équipèrent, pour l'Océan Atlantique, deux grands armements sous
les ordres des généraux Himilcon et Hannon. Le premier se dirigea vers le nord.
L'expédition commandée par Hannon avait le double but d'établir des colonies et
de faire découvertes sur les côtes d'Afrique. L’on possède encore une
traduction grecque de la relation de son voyage, que Hannon, suivant l'usage
(Polyb., I.), déposa dans le temple de Kronos à Carthage.
L'expédition,
composée de soixante vaisseaux, portait trente mille individus des deux sexes,
et tous les moyens d'établissement. La narration commence au passage du détroit
appelé Colonnes d'Hercule.
« Après
deux journées de navigation, ils débarquèrent et fondèrent, dans une vaste
plaine la ville de Thymiaterium, ensuite ils se dirigèrent à l'ouest sur le
promontoire Libyen de Soloé qui était tout couvert d'arbres. Ils y
construisirent un temple à Neptune (c'était, selon Scylax, un grand autel, orné
de reliefs qui représentaient-des figures d’hommes, de lions et de dauphins) ;
puis ils gouvernèrent un demi-jour vers l'est, jusqu'à ce qu'ils parvinrent à
une lagune ou baie garnie de roseaux, où paissaient beaucoup d'éléphants et
d'autres animaux sauvages ; ils passèrent cette baie l'espace d'une
journée, et fondèrent successivement sur la mer cinq villes qui reçurent les
noms de Caricum-Teichos, Gytté, Acra, Melitté et Arambé. Ayant remis à la
voile, ils gagnèrent l'embouchure de la grande rivière Lixus qui vient de la
Libye. Ses bords étaient occupés par un peuple nomade, les Lixites qui
faisaient paître leurs troupeaux. Hannon relâcha quelque temps, et conclut avec
eux un traité d'amitié. Au-dessus de ces nomades demeuraient des Éthiopiens
farouches, dans un pays monstrueux et plein de bêtes féroces, où le Lixus prend
sa source. Ces montagnes recelaient des hommes d'une configuration étrange, des
Troglodytes qui surpassaient en agilité les chevaux, suivant l'assertion des
Lixites. Hannon prit des interprètes chez ces derniers, et longea le désert
pendant deux jours. Ayant ensuite cinglé de nouveau vers l'est pendant un.jour,
il découvrit, au fond d'un golfe, une petite île à laquelle il donna le nom de
Cerné, et qui devint le siège d'une nouvelle colonie. « Nous calculâmes,
dit la relation, qu'elle devait être à la même distance du détroit que Carthage ;.car
notre voyage jusqu'aux Colonnes a duré autant que depuis là jusqu'à Cerné.
Après y avoir remonté une grande rivière nommée Chrètes, nous arrivâmes à un
lac qui renfermait trois îles plus grandes que Cerné. En continuant de-là notre
navigation une journée, nous atteignîmes la fin du lac. Au-dessus de ce lac
s'élevaient de hautes montagnes occupées par des hommes féroces vêtus de peaux
d'animaux, qui nous lançaient des pierres, et nous empêchaient de descendre à
terre. Nous reprîmes notre route et arrivâmes à une autre rivière très grande,
qui fourmillait de crocodiles et d'hippopotames. Là nous virâmes de bord et
nous en retournâmes à Cerné.
« De
Cerné nous mîmes une seconde fois à la voile pour le sud, l'espace de douze
journées, et serrant toujours la côte, entièrement habitée par des Éthiopiens
qui fuyaient notre rencontre. Ils parlaient un langage inintelligible, même aux
Lixites qui étaient avec nous. Le douzième jour nous atterrîmes à de hautes
montagnes couvertes de différents bois odoriférants. Ayant navigué deux jours
plus loin, nous pénétrâmes dans un très grand golfe, bordé d'un pays plat où
nous vîmes partout, à une certaine distance, briller la nuit des feux plus ou
moins considérables. Nous y primes de l'eau et continuâmes de longer la côte
pendant cinq jours de plus, jusqu'à ce que nous nous trouvâmes à l'entrée d'une
grande baie nommée, par nos interprètes, la Corne du Couchant. Il y avait une
grande île, et dans cette île un lac, et dans le lac une petite île. Nous y
débarquâmes. Un profond silence régnait pendant le jour, la côte paraissait
inhabitée et rien ne s'offrait aux regards que de vastes et sombres forêts :
mais à la nuit, des feux éclataient de tous côtés sur le rivage qui
retentissait de cris tumultueux, du bruit des cymbales, des trompettes, et
d'instruments de toute espèce. Nous fûmes saisis de peur, et nos devins nous
ordonnèrent de quitter l'île. Nous levâmes à l'instant les ancres et nous
voguâmes le long d'un pays excessivement chaud, nommé Thymiamata ; il
était coupé de torrents de flammes qui coulaient dans lamer, et la terre était
inaccessible à cause de la chaleur. Nous nous en éloignâmes encore au plus
vite, et durant quatre jours que nous tînmes le large nous vîmes la terre
remplie de feux toutes les nuits. Au milieu de ces feux nous en aperçûmes un
très élevé qui semblait atteindre jusqu'aux étoiles. Le jour, nous remarquâmes
à cet endroit une haute montagne qu'on nomma le Char des Dieux. Après avoir
ainsi passé des torrents de feu continus pendant trois jours, nous arrivâmes à
une baie appelée Corne du Midi. Au fond de cette baie était une île qui, comme
la précédente, renfermait un lac où se trouvait une autre île peuplée de
sauvages. C'étaient la plupart des femmes ; très velues par tout le corps,
et que nos interprètes appelaient Gorilles. Nous ne pûmes saisir aucun homme ;
ils fuyaient tous dans les montagnes et se défendaient à coups de pierres :
mais nous prîmes trois femmes qui mordaient et égratignaient leurs conducteurs,
et ne voulaient se laisser dompter. Nous les tuâmes donc, et les ayant
dépouillées, nous en rapportâmes les peaux à Carthage ; car nous ne pûmes
naviguer plus loin puisque nos provisions étaient épuisées. »
John Leyden (1775-1811) et Hugh Murray (1779-1846), trad. de A. Cuvillier.
Histoire complète des voyages et découvertes en Afrique.