Noctes Gallicanae
Campagne de César
dans la Venétie armoricaine
CAMPAGNE
DE CÉSAR
DANS
LAVÉNÉTIE ARMORICAINE.
Nouveaux
éclaircissements sur le livre III des
Commentaires.
Réponses
aux objections sur le travail publié dans l’Annuaire du Morbihan de
1860.
Dariorigon, Corbilon et Portus-Nannetum existaient-ils alors à
l’état de villes ?
Qu’était-ce que le sénat des Venètes ?
César a-t-il détruit les villes des Venètes après la bataille
navale ?
Première expédition de César dans l’île de Bretagne.
Seconde expédition de César dans l’île de Bretagne.
Chantiers de César in Meldis et sur la Seine.
Voyage
de Pythéas de Marseille en Islande.
Antiquité
du commerce des Venètes avec les îles Britanniques.
Origine
des Venètes armoricains.
Les
Venètes de la mer Baltique.
Les
Henètes d’Homère et de la Paphlagonie.
Les
Venètes de l’île de Bretagne.
Les
Venètes de l’Adriatique descendent des Venètes armoricains.
Les
Venètes armoricains initiés au commerce par les Phéniciens.
Fondation
de Marseille par les Phocéens.
Commerce
des Carthaginois avec les îles Britanniques.
Les
Celtes sont le peuple primitif ou autochtone de la Gaule.
Construction
navale des Gaulois et des Grecs.
Transport
de l’étain des îles Britanniques par les Venètes à Marseille et à Narbonne.
Navigation
maritime et fluviale des Venètes.
Fin
de la table
CAMPAGNE
DE CÉSAR
dans
LA
VÉNÉTIE ARMORICAINE.
(L’an
56 avant J.-C.)
NOUVEAUX
ÉCLAIRCISSEMENTS
sur le livre III des commentaires
Dans l’Annuaire du
Morbihan, de 1860, nous avons étudié le plan de campagne de César dans la
Vénétie armoricaine, la troisième de ses campagnes dans la Gaules. Cette étude
nous a montré, non une guerre d’invasion à travers la territoire des Nannètes
et le siège d’une ville, Dariorigue, capitale des Venètes, que plusieurs
historiens ont cru y voir, mais César, suivi pas à pas avec ses Commentaires,
prenant son point de départ de son campement chez les Andes, où il faisait
construire ses galères dans le port alors le plus voisin de l’Océan, descendant
la Loire par la rive gauche sur le territoire des Pictones, peuple qui
s’étendait à cette époque sur la côte de l’Océan jusqu’à la Loire (Strabon liv. IV, p. 190 et Ptolémée liv. II, édit. de Bertius, p.
46) ; passant sur la rive droite, à l’aide des navires gaulois qu’il avait
exigés des Pictones, des Santones et autres peuples pacifiés, à l’embouchure de
la Loire, où ils devaient faire leur jonction avec les galères qu’on y
construisait ; reconnaissant ces côtes inconnues aux Romains et conquérant
à la flotte, chargée de ses approvisionnements, en attaquant successivement les
oppida de la presqu’île de Guérande, du bourg de Batz, du Croisic, de Piriac,
de Pénestin, des ports et des lieux de refuge sur cette mer vaste et
orageuse ; puis traversant la Vilaine à son embouchure même, et sans y
entrer, former, en s’emparant des oppida de Penlan, de Pénerff, de Penvins, de
la pointe Saint-Jacques, et de Port-Navalo, autour de la presqu’île de Rhuis,
cette grande ligne de circonvallation qui renfermait dans le Morbihan toute la
puissance maritime des Venètes et de l’Armorique. Ainsi, dans l’expédition de
Crimée, les troupes de terre de la France et de l’Angleterre cernèrent, sur les
côtes de Sébastopol, toutes les forces maritimes de la Russie dans la
Mer-Noire.
Après avoir fixé le
lieu où s’est livrée, sous les yeux de César et à la vue de son armée, la
bataille navale qui mit fin à cette campagne, et avoir déterminé le véritable
sens à donner au Mare conclusum des Commentaires, nous avons recherché
l’origine et le berceau de cette ville, Dariorigue, dont parle Ptolémée au IIe
siècle comme de la capitale des Venètes.
Notre travail nous a
valu les encouragements les plus flatteurs, les suffrages les plus
honorables ; mais, comme tout ce qui sort des préjugés aveuglément reçus
et adoptés, de la routine acquérant si facilement droit de prescription, nous
ne pouvions espérer de la voir accepter sans contestation. Des objections nous
ont été présentées : quelques-unes nous paraissent assez sérieuses pour
nous obliger à y répondre. C’est ce que nous allons faire dans les articles
suivants qui serviront de complément aux premiers.
|
|
Quel a été, sur le territoire des Nannètes, l’itinéraire de
César s’avançant de ses campements chez les Andes vers la Vénétie avec ses
troupes de terre ?
….. In Venetos proficisci jubet, ipse eo pedestribus
contendit (Lib. III-11)
César a-t-il traversé
en ligne droite les quinze ou vingt lieues de pays qui séparent la Loire de la
Vilaine pour pénétrer dans la Vénétie, après avoir passé la Vilaine à quelques
lieues de son embouchure, comme on semble le croire généralement ; ou
bien, comme nous pensons l’avoir établi dans notre opuscule intitulé Campagne
de César dans la Vénétie armoricaine, l’an 56 avant J.-C., pages 9, 26, 29
et 89, César s’est-il borné à conquérir par terre, mais sans s’y avancer, sur
le littoral de l’Océan, des ports de refuge et des abris pour sa flotte, et à
pénétrer dans la Vénétie, en passant la Vilaine à son embouchure même, sans
entrer dans cette rivière ?
Telle est la question
à laquelle nous nous proposons de revenir avec plus de précision afin de
répondre à une première objection.
Pour bien comprendre
le plan de campagne de César dans la Vénétie, il ne faut point s'écarter du
texte des Commentaires. Dans les récits du proconsul lui-même, quelque concis
qu'ils soient, nous trouverons la description exacte des lieux qu'il a
parcourus, le résumé des opérations qui ont signalé cette campagne. Suivons-le
donc pas à pas ou mot pour mot, si nous ne voulons perdre la voie. Pas de
conjecture, pas de carrière à notre imagination ; le champ en serait trop
vaste : il nous égarerait. C’est le graphium qui a écrit les
Commentaires qui doit tracer sur la carte des Gaules l'itinéraire et les étapes
de César, si nous voulons être exact. Les transformations du sol même après
dix-huit cents ans, permettent encore d'y retrouver, non les ruines et des
débris de constructions militaires nécessairement emportées par elles, mais les
accidents de terrain et les positions stratégiques si bien décrites par
l'habile conquérant.
Le point de départ de
César est le quartier d'hiver de Crassus, chez les Andes : c'était le plus
près de l'Océan.
Publius Crassus
adolescens cum legione septima proximus mare Oceanum in Andibus hiemarat
(lib. III-7)
Naves interim longas
aedificari in flumine Ligeri, quod influit Oceanum comparari jubet
(lib. III-9).
On a supposé, dit à ce
sujet M. Bizeul (Bulletin de la Société Archéologique de Nantes, t. I, 2e
liv. p.115), que ces navires avaient été construits en Anjou, in Andibus, parce
que c'était là que le jeune P. Crassus avait passé l'hiver avec la septième
légion. C'est une conjecture que l’on peut admettre comme telle mais que l'on
ne devrait pas transformer en affirmation, comme l'ont fait quelques
historiens. On peut croire aussi que ce dût être là que se rendit César
lorsqu'il vint pour commander en personne l'expédition contre les Venètes. Ipse
... ad exercitum contendit, et de plus que, pour se porter avec ses troupes
vers le Morbihan il traversa le pays des Nannètes.
Nous l'avons dit, nous
ne voudrions pas faire de conjectures, même avec notre savant doyen, quelque
confiance que nous inspire sa critique ordinairement si éclairée, nous
craindrions de nous égarer, comme nous pensons qu’il le fait ici relativement
au passage à travers le pays des Nannètes.
Le point de départ de
César est clairement indiqué par les textes suivants : « plusieurs
des peuples situés au-delà du Rhin envoyèrent des députés à César (à la fin de
sa seconde campagne, l’an 57 avant J.-C.) pour lui offrir de se soumettre et de
donner des otages. César, pressé de se rendre en Italie et en Illyrie, leur dit
de revenir au commencement de l’été. Il mit ses troupes en quartier d’hiver
chez les Carnutes, les Andes et les Turons, et il partit
pour l’Italie, liv. II – 35.
Puis, racontant
comment tout-à-coup la guerre se ralluma dans la Gaule, il nous dit au liv.
III-7 :
« Voici à quelle
occasion : le jeune Publius Crassus hivernait avec la septième légion, chez
les Andes, près de l’Océan. Comme il manquait de vivres, il avait envoyé
chez les peuples voisins des préfets et plusieurs tribuns militaires pour
demander des subsistances. T. Terrasidius chez les Unelli, M. Trébius
Gallus chez les Curiosolites, Q. Velanius, avec Silius, chez les Venètes.
Les envoyés Romains sont
arrêtés par les peuples de l’Armorique qui ne veulent les rendre qu’en échange
des otages donnés à Crassus l’automne précédent, et la grande ligue maritime se
forme. liv. III-8.
« César était
très-éloigné lorsqu’il fut instruit de ces faits par Crassus ; il ordonna
de construire des galères sur la Loire qui se jette dans l'Océan, de
lever des rameurs de la Province, de rassembler des matelots et des pilotes.
Ces ordres furent promptement exécutés. Lui-même, dès que la saison le permet,
se rend à l’armée. » Liv. III-9
Où César revient-il
ainsi rejoindre son armée ? dans les campements des Carnutes, des Andes
et des Turons, où il l'avait laissée au commencement de l'hiver. Ses
légions ne les avaient pas quittés depuis : c'est donc là qu’il les
retrouve au printemps, quand il vient faire ses dispositions pour la campagne
qui va s’ouvrir.
Où sont construites;
ces galères, longae naves, comme il l’a ordonné in flumine Ligeri
quod influit Oceanum ? si ce n'est dans le quartier de Crassus qui a
reçu cet ordre, proximus mare Oceanum in Andibus.
Enfin d'où César
partira-t-il pour se rendre dans la Vénétie? Après avoir distribué son armée et
envoyé Labienus, son lieutenant, avec de la cavalerie chez les Trévires,
Crassus en Aquitaine, avec douze cohortes légionnaires et une cavalerie
nombreuse, Titurius Sabinus, avec trois légions chez les Unelli; les
Curiosolites et les Lexovii ; après avoir donné au jeune Décimus Brutus le
commandement de sa flotte et des vaisseaux gaulois qu'il avait exigés des
Pictones et des Santones et des autres peuples pacifiés; avec ordre de se
rendre au plus tôt chez les Venètes, il y marche lui-même avec les troupes de
terre. » liv III-11. César n'est-il pas alors proximus mare Oceanum in
Andibus ?
Le point de départ
chez les Andes n'est donc point une conjecture : il est fixé expressément
par les textes.
De
ce point de départ ainsi fixé, par quelle voie César s’est-il dirigé avec ses
troupes de terre vers la Vénétie ? Quittant la Loire à Ancenis, s’est-il
avancé sur la rive droite, à travers le territoire des Nannètes, vers la
Vilaine, pour la passer à la hauteur de la Roche-Bernard, suivant le tracé de
la route actuelle de Nantes à Vannes, comme on le suppose généralement ?
Démontrons que ce
trajet est en contradiction avec les textes des Commentaires et avec le plan de
campagne que César s’était tracé.
Si nous continuons en
effet le livre III-12, César, immédiatement après avoir annoncé son départ pour
la Venétie avec ses troupes de terre, s’exprime ainsi :
« La plupart des
oppida de cette côte sont situés sur des langues de terre et des promontoires.
Ils n’offrent d’accès ni aux piétons quand la mer est haute, ni aux navires
lorsque le reflux laisse à sec sur le sable. On ne pouvait donc facilement les
assiéger. Si, après de pénibles travaux, on parvenait à contenir la mer par des
digues et à élever une terrasse jusqu’à la hauteur des murs, les assiégés,
lorsqu’ils désespéraient de leu fortune, rassemblaient leurs nombreux
vaisseaux, y transportaient tous leurs biens et se retiraient dans d’autres
oppida voisins où la nature leur offrait les mêmes moyens de défense. Durant
une grande partie de l’été, cette manœuvre fut d’autant plus facile que notre
flotte était retenue par les vents contraires et pouvait à peine naviguer sur
une mer vaste, ouverte, sujette à de hautes marées et presque entièrement
dépourvue de ports. »
C’est donc par le
littoral qu’ont eu lieu, pendant une grande partie de l’été, les opérations des
troupes de terre de César ; c’est là seulement que nous trouverons ces
oppida in extremis lingulis promontoriisque, inaccessibles aux piétons à
marée haute, cum ex alto se aestus incitavisset. C’est le texte même des
Commentaires qui nous attache au rivage de l’Océan, et nous ne pouvons pénétrer
dans les terres plus avant que la mer sans perdre les traces de César qui ne
s’en est jamais éloigné.
Plus avant, nous ne
retrouverions plus ces chemins sur terre, interceptés par les marées, pedestria
itinera concisa aestuariis, dont il est parlé au livre III 9, dans
l’énumération des avantages des lieux auxquels se confiaient les Venètes.
Si les troupes de
terre, en suivant le littoral, n’avaient pas dû opérer de conserve avec la
flotte, naviguant de cap en cap, pourquoi ajouter dans la même phrase :
« Les chemins sur terre étaient interceptés par les marées et la
navigation difficile sur une mer dont les ports étaient rares et peu connus.
Ils espéraient (les Venètes) que le manque de vivres nous empêcherait de faire
chez eux un long séjour, et lors même que leur attente serait trompée, ils
étaient toujours les plus puissants sur mer. Les Romains n’avaient point de
marine; ils ignoraient les rades, les ports, les îles des parages où il
feraient la guerre (liv. III-9). »
Chaque membre de phrase
relatif aux troupes de terre est suivi d’un autre qui a rapport à la
marine : nouvelle preuve qu’elles ne devaient pas agir séparément. Les
premiers efforts des troupes de terre ne pouvaient avoir pour but que
d’explorer ces côtes inconnues des Romains, de chercher pour la flotte, qui
seule pouvait leur procurer des subsistances, des rades, des lieux de refuge
sur l’Océan, afin de pénétrer dans la Vénétie où César avait résolu de porter
un grand coup et d’anéantir la puissance maritime des Gaules.
Etait-il nécessaire
pour y parvenir de s'avancer par terre à travers le territoire des
Nannètes ? César ne les nomme qu'une seule fois pour dire qu'ils entrèrent
dans la ligne des Venètes contre 1es Romains (liv . III - 9). Leur territoire
était situé sur la rive droite de la Loire, et celui des Pictones sur la rive
gauche ; ces deux peuples faisaient alors partie de la Gaule Celtique.
« Les Pictones, nous dit Strabon, liv. IV, p. 190, occupaient toute la
côte de l'Océan, depuis le pays des Santones jusqu’à la Loire, en sorte que ce
fleuve avait son embouchure entre les Pictones et les Nannètes (1). »
(1) Prow de tv Vkeanv, Santonoi kai Piktonew, oi men tv Garouna paroikountew, oi de tv Leighri; o de Leighr metaju Piktonvn te kai Namnitvn ekballei.
C'était à l’embouchure
de la Loire que les vaisseaux gaulois exigés par César des Pictones, des
Santones et des autres peuples pacifiés, devaient faire leur jonction avec les
galères construites sur la Loire chez les Andes, et dont Brutus devait prendre
le commandement afin de se rendre au plus tôt chez les Venètes. Ces alliés
fournissaient des matelots et des pilotes, mais surtout des vivres dont le
refus par les Nannètes et les Venètes était la cause de la guerre. Des navires
de transport étaient à la disposition de César pour faire passer ses troupes de
terre sur la rive droite à l'embouchure de la Loire, afin d'explorer cette côte
en attendant que ses galères fussent prêtes et le contexte des Commentaires
indique que c'est ce qu’il a fait, lorsqu’il dit au livre III-2, « il
envoie avec de la cavalerie, Labienus chez les Trévires, Crassus en Aquitaine,
Sabinus, avec trois légions, chez les Unellii, les Curiosolites et les
Lexovii ; il donne au jeune Decimus Brutus le commandement de la flotte et
des vaisseaux gaulois qu'il avait exigés des Pictones, des Santones et autres
pays pacifiés, et lui dit de se rendre au plus tôt chez les Venètes. Il y
marche lui-même avec les troupes de terre. »
Pourquoi César, au
lieu de descendre la Loire, avec ses troupes de terre, par la rive gauche sur
le territoire allié des Pictones, où il faisait ses approvisionnements et
pouvait les tirer de Lemonum (Poitiers), leur capitale, dont Hirtius
fait mention au livre VIII des Commentaires, comme s’étant signalée par son
attachement au parti des Romains, et où Duriacus se vit assiégé, par ce motif,
cinq ans plus tard, par Dumnacus chef des Andes, après la prise d’Alesia et
l’insurrection des peuples gaulois, qui Oceanum attingunt, pourquoi,
disons-nous, César aurait-il préféré à cette rive gauche la rive droite et le
territoire hostile des Nannètes ?
Sans doute, avec deux
légions, il pouvait passer partout et n’avait rien à craindre des Nannètes
réfugiés avec leurs navires chez les Venètes ; mais César savait qu’ils
avaient retiré les grains des campagnes dans les oppida, frumenta ex agris
in oppida comportant, lib. III-9 ; pourquoi aurait-il mis vingt ou
trente lieues de pays ravagé entre lui et sa flotte, avec laquelle il n’eût pu
combiner ses mouvements ; et comment aurait-il pu ravitailler ses troupes
pendant une partie de l’été, en abandonnant ses communications avec les peuples
alliés ? Une pareille faute stratégique ne peut être gratuitement imputée
au plus grand capitaine des temps anciens.
Serait-ce pour passer
la Vilaine à gué, afin d’entrer sur le territoire des Venètes par la voie de
terre parce que sa flotte n'était pas prête pour opérer son transport ?
Mais alors ce n’est pas seulement sur le territoire des Nannètes qu’il faudra
s'avancer pour trouver un gué sur la Vilaine, mais encore sur celui des
Redones, peuple hostile aussi et de la ligue ennemie. Sur cette rive droite de
la Loire, si César fût entré dans les terres, il se jetait dans des forêts
impénétrables, suivant les documents du moyen-âge, et nous en retrouvons encore
des vestiges dans les forêts du Cellier, d’Ancenis, de Saffré, du Gâvre, de
Saint-Gildas des Bois, de la Bretesche ; s'il s'était rapproché des rives
du fleuve, il tombait dans des marais impraticables, à peine desséchés de nos
jours : les marais de Donges, de la Grande-Brière, etc. Enfin, ce passage
d’une rivière aussi considérable que la Vilaine, toujours dangereux en présence
de l'ennemi, en admettant qu’il se fût effectué sans résistance, n'a pu avoir
lieu, à quelques lieues de son embouchure, qu'en y jetant un pont ou à l'aide
de navires de transport ; comment ceux-ci auraient-ils pu remonter cette
rivière, dont les Venètes, plus puissants sur mer, tenaient l’entrée
bloquée ?
Si un pont a été jeté,
si des radeaux ont été construits, comment n’en trouvons-nous aucune trace dans
les Commentaires, qui décrivent si complaisamment toutes les opérations de
cette campagne ? Il y a plus, la Vilaine paraît inconnue à César ;
et, comme nous le faisait remarquer M. Bizeul, ni César, ni Strabon, ni Dion
Cassius, ni aucun des historiens qui ont suivi les Commentaires ne parlent de
la Vilaine, Herius, Hriow ; c'est Ptolémée, au IIe siècle
qui, le premier des géographes, la nomme ainsi.
Le trajet de César
dans l'intérieur des terres, sur la rive droite, à travers le territoire des
Nannètes qui sépare la Loire de la Vilaine est donc une conjecture sans
fondement, en opposition avec les textes et le plan de campagne de César. C'est
un préjugé qui s’explique par l’idée préconçue que César va attaquer les
Venètes, non la puissance maritime des Gaules concentrée dans le Morbihan,
comme un port naturel, attaquable seulement par le littoral, mais assiéger par
terre une ville fortifiée, Dariorigue, la capitale des Venètes. Ni la capitale
des Venètes ni la Vilaine ne sont nommées dans les Commentaires, parce que ni
l’une ni l’autre n'est comprise dans les opérations militaires de cette
campagne.
Descendant la Loire
par la rive gauche sur le territoire des Pictones, peuple allié, César passe ce
fleuve à son embouchure sur les navires gaulois qu'il y avait rassemblés pour
aller attaquer, sur la rive droite, dans la presqu’île de Guérande, les oppida
du bourg de Batz et du Croisic, dont la prise lui ouvre une rade sur l’Océan,
vers la Vénétie ; la prise de l’oppidum de Piriac lui livre la baie de
Pennebé ; les Gaulois repoussés de l'oppidum de Pénestin, César est à
l’embouchure de la Vilaine, d'où il passe dans la Vénétie en attaquant
l'oppidum de Penlan, et se dirigeant par Pénerff, Penvins et la côte de
St-Gildas, dans la presqu'île de Rhuis, jusqu'à l’entrée du Morbihan, où sont
réunies toutes les forces maritimes de l'Armorique, contre lesquelles César ne
pouvant plus rien fut contraint d'attendre la coopération de sa flotte, liv.
III-14.
Dans cet itinéraire,
nous ne nous sommes point écarté des chemins par terre coupés par les
marées ; César s'est toujours maintenu en communication avec sa flotte et
les peuples alliés ; nous ne sortons pas du plan de campagne tel qu'il est
tracé par les Commentaires, et nous n’y rencontrons ni la Vilaine ni la
capitale des Venètes qui n'y sont point nommées.
Mais on insiste :
un peuple qui avait un sénat, nous dit-on, devait avoir un lieu quelconque de
réunion pour recevoir les envoyés des autres nations ? ce lieu c'était la
capitale des Venètes : où était-elle ? ville ouverte, abandonnée,
c’est pourquoi César n’en parle pas.
D'autres, frappés de
la grandeur et de l'importance des monuments celtiques que l'on admire à
Locmariaker, persistent à y voir la capitale des Venètes, détruite par César
après la bataille navale ; cette capitale aurait été alors transportée à
l'autre extrémité du Morbihan, et serait devenue la Dariorigue de Ptolémée.
Examinons le plus ou
moins de fondement de ces conjectures. Ce sera le sujet d’un second article.
|
Dariorigon, Corbilon et Portus-Nannetum existaient-ils alors à
l’état de villes ? Qu’était-ce que le sénat des Venètes ? César a-t-il détruit les villes des Venètes après la bataille
navale ? |
Les Venètes,
avant la conquête, avaient-ils une capitale ? Cette ville, que César n'a
pas assiégée,
a-t-elle été détruite par lui après la bataille navale ?
« Si par capitale
en entend une ville où réside un souverain, ne cherchons pas quelle était la
capitale des Venètes, car ils étaient républicains. Il est vrai que parmi eux
les affaires publiques étaient administrées par un sénat, qui devait siéger
quelque part. Mais comme le génie de la liberté est ombrageux, qui sait si,
pour empêcher tout lieu particulier d’acquérir trop d'éclat et de
prépondérance, ils n'obligeaient pas ce corps administratif de siéger
succesivement dans toutes les villes de la cité. » L’abbé Mahé, Essai
sur les antiquités du département du Morbihan, p. 7. - Vannes, 1825.
Ces susceptibilités
républicaines sont d'un autre âge ; à une autre époque aussi appartiennent
ces rivalités entre les villes d'une même cité que l'on a appelées plus
tard : rivalités de clocher. Au temps de César c'était bien assez,
hélas, de ces divisions intestines de peuple à peuple, de cité à cité qui
livraient aux Romains la Gaule fractionnée et déchirée par ses propres enfants.
La ligue des cités armoricaines fut le premier réveil patriotique de ces
peuples, la première tentative d'union pour la défense commune de leur liberté
et de leur indépendance.
Recherchons dans les
seuls documents contemporains et les institutions des Gaulois antérieures à la
conquête, si un peuple, ou une cité civitas (ce mot n'avait pas alors
d'autre signification) aussi puissant que les Venètes ne devait pas avoir une
capitale.
Peu de cités gauloises,
à cette époque, avaient des villes, urbes. Dans les huit livres des
Commentaires, les principales villes qui y sont nommées sont appelées oppida.
César nous donne les noms de vingt-huit ou trente, de toutes celles qu'il
rencontre dans ses opérations militaires1.
1
Voir la 1ère partie et Annuaire de 1860, p. 11, 12 et
suivantes.
Une seule, Avaricum,
la ville des Bituriges est appelée urbs. C'est lorsque Vercingétorix,
après avoir essuyé successivement tant de revers à Vellaunodunum, Château-Laudon
(Artaud) ; à Genabum, Orléans ; à Noviodunum Biturigum,
Neuvi-sur-Baranjou (Artaud), convoque un conseil, et afin de priver les Romains
de vivres et de fourrages, engage à incendier les habitations et les bourgs, vicos
et aedificia incendi oportere, et les oppida que leur position ou la
faiblesse de leurs fortifications ne préservent pas de tout péril, oppida quae
non munitione et loci natura ab omni sint periculo tuta, liv. VII-14. Mais
lorsqu’il s'agit d'incendier Avaricum, les Bituriges se jettent aux pieds des
autres Gaulois, ils demandent « qu’on ne les force pas à brûler, de leurs
mains, une des plus belles villes de la Gaule, l'ornement et le soutien de tout
le pays. Ne pulcherrimam prope totius Galliae urbem, quae et praesidio et
ornamento sit civitati, suis manibus succendere cogerentur, lib. VII-17.
Dans toutes les autres circonstances les
villes des Gaulois sont appelées oppida, et Avaricum elle-même, considérée
comme place forte, est aussi un oppidum, la plus grande et
la plus forte place des Bituriges sur le territoire le plus fertile. Caesar
ad Avaricum quod erat maximum munitissimumque in finibus Biturigum atque agri
fertilissima regione profectus est, liv. VII-13. Les agglomérations de
population sont désignées sous le nom de vici ; les lieux
d’habitations, les maisons, les édifices publics sous celui de aedificia,
liv. IV-4 et 19, liv. V-12, liv VII-14, etc.
La cité des Venètes
est aussi appelée Venetia dans
les Commentaires, liv. III-9. Naves in Venetiam ubi Caesarem primum
bellum gesturum constabat, quam plurimas possunt, cogunt. Aucun nom n'est
donné aux ports, en petit nombre, que les Venètes occupaient sur cette mer
vaste et orageuse, d'où ils rendaient tributaires presque tous ceux qui
naviguaient dans ces parages. Paucis portubus interjectis, quas tenent ipsi,
omnes eo mari uti consuerunt habent vectigales, liv. III-8 ; aux
oppida qu’ils ont dans lesquels ils ont retiré leurs grains, oppida muniunt,
frumenta ex agris in oppida comportant, liv. III-9. César les assiége
pendant une grande partie de l'été mais, à l'aide de leurs navires, quand ils
désespèrent de leur fortune, ils transportent tous leurs biens dans d'autres
oppida voisins sua deportabant omnia, seque in proxima oppida recipiebant,
liv. III-12.
Des ports, pour
abriter leur flotte, des oppida pour en défendre l’approche, voilà ce que nous
montrent les Commentaires, chez les Venètes ; mais nulle part cette,
capitale, urbs,. que l'on voulait placer à Vannes ou à Locmariaker et
surtout cette Dariorigue du IIe siècle que l'on ne peut faire
assiéger par César sans anachronisme et sans se mettre en contradiction avec le
texte des Commentaires, ceux de Strabon et de Dion Cassius1.
1
V. la 1ère partie et Annuaire de 1860, p. 18 et suiv.
Ce
n'est pas seulement parce que César, Strabon et Dion Cassius n’en parlent pas
que nous disons que Corbilon, Dariorigue et Portus - Nannetum
n'existaient pas à l'état de ville au temps de la conquête, c'est parce que
leur existence est incompatible avec les récits des Commentaires et, ceux-ci en
main, nous croyons en avoir donné la démonstration.
Comment en effet
concilier avec l'existence de ces deux ports, Corbilon et Portus-Nannetum, sur
la Loire, la construction des galères romaines in Andibus, et leur
descente sans résistance jusqu'à l’embouchure de ce fleuve pour se rendre chez
les Venètes ? par l’abandon et la fuite des Nannètes. Mais alors, maître
de deux ports dans la Basse-Loire, de chantiers de construction, César n'eût
pas été obligé de faire construire ses galères dans la Haute-Loire, proximus
mare Oceanum in Andibus. Cette fuite, cet abandon de deux ports et d’une
partie de leur territoire, de toute la rive droite de la Loire, par les
Nannètes, était un fait trop important pour être passé sous silence ;
toute lutte, toute résistance sur ces points, au commencement de la campagne
eussent été indiquées, ne fût-ce que par deux mots. César, se dirigeant vers
les Boïens, assiège Vellaunodunum, ville des Sénonais, afin de ne point laisser
derrière lui d'ennemis qui gênassent le transport des vivres, ne quem post
se hostem relinqueret quo expeditiore re frumentaria uteretur, lib. VII-11.
Se dirigeant vers les Venètes, il ne pouvait laisser derrière lui sur la Loire,
sans s'en emparer, Portus Nannetum ou Corbilon, qui eussent empêché ses
vivres ou ses galères de passer. Si donc les Commentaires se taisent, c'est que
Corbilon n'existait plus et que Portus Nannetum n'existait pas encore, César
nous le dit expressément : les Venètes étaient les seuls maîtres sur ces
côtes, eux seuls possédaient le petit nombre de ports qui s'y trouvaient.
Mais cette cité, Venetia,
dont la puissance s'étendait au loin et était la plus grande sur toute cette
contrée maritime, hujus civitatis est longe amplissima auctoritas omnis orae
maritimae regionum earum, non seulement avait des ports pour construire et
abriter ces nombreux navires sur lesquels naviguaient, jusqu'en Bretagne, les
Venètes, qui surpassaient tous les autres par leur science et leur habileté
dans la navigation, quod et naves habent Veneti plurimas, quibus in
Britanniam navigare consuerunt et scientia atque usu nauticarum rerum reliquos
antecedunt, liv. III-8 ; non seulement elle possédait un grand nombre
d’oppida successivement assiégés par César pendant une partie de l'été, mais
elle avait un sénat ; or le lieu où siégeait ce sénat devait être la
capitale des Venètes.
Il ne faut pas
s'exagérer l'importance de ce sénat des Venètes si cruellement mis à mal par
César après la défaite de leur flotte, pour exercer sa vengeance sous le
prétexte de faire respecter, par les barbares le droit des ambassadeurs, jus
legatorum, liv. III-17.
« Tandis que ces
événements se passaient chez les Venètes, ajoutent immédiatement les
Commentaires, liv. III-17, Q. Titurius Sabinus arrivait sur les terres des
Unelli, pays de Coutances, avec les troupes que César lui avait confiées.
Viridorix était à la tête de ces peuples, et avait le commandement de tous les
états révoltés ; il avait rassemblé une armée formidable. Depuis peu de jours,
les Aulerci, peuple du Maine ; les Eburovices, peuple d'Evreux ; les
Lexovii, peup,le de Lizieux, après avoir égorgé leur sénat, senatu suo
interfecto, qui s’opposait à la guerre, avaient fermé leurs portes et
s’étaient joints à Viridorix. »
Les plus petits
peuples avaient donc aussi leur sénat. Ces sénats n'étaient que de simples
conseils dans chaque cité armoricaine, et le lieu de leur réunion était partout
où s’assemblaient les chefs, les principaux de la cité, suivant les besoins et
les circonstances. Le sénat des Venètes pouvait s'assembler dans l'un ou
l’autre des ports ou des oppida dont parlent les Commentaires, sans que pour
cela ils eussent une capitale, c'est-à-dire une ville plus importante que les
autres, siège unique de leur puissance.
Nous l'avons dit1
si les Venètes, comme les Bituriges dans Avaricum, avaient eu une
1
V. la 1ère partie et Annuaire de 1860, p. 11, 14, 15 et 16.
capitale, arsenal
unique renfermant tous leurs chantiers de construction, tout ce qui était
nécessaire pour l'armement et l'équipement de leur flotte ea quae ad usum
navium pertinent, un entrepôt général contenant toutes les richesses,
produit de leur commerce, un oppidum mieux fortifié que les autres contenant
tous leurs approvisionnements maximum munitissimumque, César l'eût
assiégée parce que sa prise l'eût rendu maître de tout le pays : quod
eo recepto, Biturigum se in potestatem reducturum confidebat. Cette
capitale, une fois au pouvoir de César, que devenait la flotte des
Venètes ? En admettant qu'elle fût sortie du port, elle ne pouvait y
rentrer pour renouveler ses approvisionnements, pour s'abriter contre les gros
temps et les tempêtes.
Si la capitale des
Venètes avait été située où est Vannes, où est Locmariaker, l’une et l’autre
inaccessibles par terre, un peu plus tôt, un peu plus tard, César pouvait s'en
rendre maître avec ses légions, il l'eût assiégée, il l'eût prise, mais aussi
il l'eût dit. Il n'eût pas été contraint de laisser à sa flotte, dans laquelle
il avait si peu de confiance et à son lieutenant Brutus à décider du sort de la
campagne.
Les nécessités
stratégiques sont de tous les temps. Lorsque les flottes française et anglaise
eurent contraint de nos jours la flotte russe à se renfermer dans le port de
Sébastopol, et quand celle-ci, au lieu d’aller au-devant de l’ennemi, eût rendu
la voie de mer impraticable en coulant ses vaisseaux à l'entrée du port, les
armées de terre des puissances alliées furent obligées de la circonvenir, en
assiégeant et en prenant d'assaut la tour Malakoff, le grand redan, l'arsenal
de Sébastopol, comme César les oppida des Venètes ; mais les forts et la
ville prise, le coup était porté. le but atteint, c'en était fait de la flotte
russe et de sa puissance maritime sur cette mer.
En présence de ce
grand port naturel des Venètes que l’on a appelé Morbihan, mais que
César nomme Venetia, de cette rade assez vaste pour renfermer toute la
puissance maritime des Gaules, naves in Venetiam ubi Caesarem primum bellum
gesturum constabat, quam plurimas possunt, cogunt, liv.III-9, offrant dans
ses îles, dans les rivières de Vannes, d’Auray et de la Trinité-Carnac, des
ports pour abriter leurs vaisseaux pendant les tempêtes de l'équinoxe, retenant
la flotte romaine à l'embouchure de la Loire, liv. III-12, ces oppida, où ils pouvaient
successivement transporter indifféremment tous leurs biens, leurs
approvisionnements et leurs troupes de terre ; le plan de campagne de
César lui était imposé par la nature des lieux ; il n'y avait pas de
capitale à assiéger et à prendre avec ses légions, mais une flotte à attaquer
et à vaincre sur mer, pour cela César fut obligé de se confier à la sienne et à
sa bonne fortune qui lui livra la flotte gauloise.
« Le
résultat de cette victoire fut de mettre fin à la guerre des Venètes et de tous
les états maritimes de cette côte. Car toute la jeunesse et même tous les
hommes d’un âge mûr, distingués par leur rang ou leur caractère, s’y trouvaient
réunis. Ils avaient rassemblé dans un même lieu tout ce qu'ils avaient de
vaisseaux ; cette perte ne leur laissait aucun moyen de retraite ou de
défense ; c'est pourquoi ils remirent à César leurs personnes et tous
leurs biens. César crut devoir en faire un exemple sévère, qui apprît aux
barbares à respecter désormais le droit sacré des ambassadeurs. Il fit mourir
tout le sénat et vendit les autres à l'encan, liv. III-16. »
De ce dernier passage
résulte encore la preuve, 1° qu’aux yeux de César le Morbihan n’était
qu’un grand port où les Venètes et leurs alliés avaient rassemblé tout ce
qu’ils avaient de vaisseaux dans un même lieu, tum navium quod ubique fuerat
unum in locum coegerant ; 2° que la flotte prise, il ne restait à ceux
qui survivaient aucun asile où se retirer, quibus amissis reliqui ne quo se
reciperent, par conséquent pas de capitale dont les murailles eussent pu
encore les protéger après la bataille navale. Les Venètes furent contraints de
se rendre à discrétion, parce qu'ils n’avaient que des ports, des oppida
défendus par leurs vaisseaux ; mais pas de capitale pouvant se défendre
par elle-même et les recueillir sur terre, neque quemadmodum oppida
defenderent habebant. Itaque se suaque omnia Caesari dediderunt, liv.
III-16 ; 4° enfin, qu'abusant de sa victoire, César enleva aux Venètes
leur administration et réduisit à l'esclavage l’élite de leur cité, ceux qui
s'étaient sauvés sur le petit nombre de navires ayant pu, à la faveur de la
nuit, gagner la terre, ut perpaucae ex omni numero, noctis interventu, ad
terram pervenerint ; toute la jeunesse et les hommes d'un âge mûr,
distingués par leur rang ou leur caractère, in quibus concilii aut
dignitatis fuit ; à ceux-là seuls se rapporte cette dernière phrase, omni
senatu necato, reliquos sub corona vendidit, liv.III-16.
« On ne peut que
détester la conduite que tint César Contre le sénat de Vannes. » Tel est
le jugement prononcé à cette occasion par un autre César, par un conquérant et
un grand capitaine, juge expert en nécessité politique. Dicté à Ste-Hélène et
inséré dans l’Appendice aux Mémoires de Napoléon, publié en 1836, sous
le titre de Précis des guerres de César, par Napoléon, écrit par
M. Marchand, à Sainte-Hélène, sous la dictée de l'Empereur. Cette
sentence sera ratifiée par la postérité.
La
mise à mort du sénat des Venètes et la vente à l'encan de ceux qui avaient
survécu à la défense de leur indépendance ne peut
s'excuser en effet par l'arrestation des envoyés de Crassus et la proposition
de les échanger contre les otages exigés des Gaulois à la fin de l'automne
précédent, communem legationem ad Crassum mittunt, si velit suos recipere,
obsides sibi remittat, liv. III-8. Il n'était guère sacré pour César, ce
droit des ambassadeurs, jus legatorum, lorsque l'année suivante il
faisait arrêter, dans son camp, les chefs et les vieillards des Germains venus
lui demander la prolongation de la trêve, et marchait sur le camp ennemi afin
de. profiter de leur surprise et de l'absence de leurs chefs, liv. IV-13 et 14.
Aussi Strabon,
écrivant sous Auguste le IVe livre de sa Géographie, ne
croit-il pas au prétexte mis, ici en avant pour excuser cette sévérité, et au
chapitre III, en parlant des Venètes, il nous donne le véritable motif de la
guerre que leur fit César : « Ils avaient fait, dit-il, leurs
dispositions pour l'empêcher de passer dans l'île de Bretagne, parce qu'ils
étaient en possession du commerce de ce pays. » Et nous voyons les
Bretons, étrangers jusque là à la lutte entre les Romains et les Gaulois,
s'empresser d'accourir au secours des Venètes, auxilia ex Britannia, quae
contra eas regiones posita est, arcessunt, liv. III-9.
César, cependant se
montra encore moins cruel envers les Venètes qu’à l’égard des défenseurs
d’Uxellodunum, ce dernier asile de la liberté gauloise, quand il fit couper les
mains à tous ceux qui avaient porté les armes et leur laissa la vie afin
d’intimider ceux qui seraient tentés de les imiter, liv. VIII-44. La cité
Venète ne fut pas détruite comme celle des Aduatici, dont les marchands
d’esclaves reçurent 53.000 têtes, sectionem ejus oppidi universam Caesar
vendidit. Ab his, qui
emerent numerus ad eum relatus est millium LIII, liv. II-33 ; pas de
massacre de femmes, de vieillards et d’enfants comme après la prise d’Avaricum,
non aetate confectis, non mulieribus, non infantibus pepercerunt, liv.
VII-28 ; pas même d’incendie de villes ou d’habitations comme à Octodurus
au commencement de la campagne, lorsque Galba quitte cette ville des Veragres, omnibus
ejus vicis aedificiis incensis in Provinciam reverti contendit, liv.
III-6 ; comme chez les Menapii lorsque César veut les contraindre à
demander la paix, aedificia vicosque incendit magno pecoris atque hominum
numero potitur, lib. VI-6 ; dont il pille et brûle la ville dont il
abandonne le butin aux soldats, oppidum diripit atque incendit praedam
militibus donat, liv. VII-11.
Ce n’était pas pour le
livrer à ses soldats que César a voulu se rendre maître du port des Venètes et
de toutes les ressources maritimes qu'il renfermait ; Strabon nous l'a
dit, il avait d'autres projets pour lesquels elles lui étaient nécessaires.
C'est donc, faute d'une étude suffisante des faits et des textes que l'on
place, à l'époque de la bataille navale, la destruction de cette capitale des
Venètes située à Locmariaker, et son transfert à l'autre extrémité du Morbihan,
au lieu où est maintenant Vannes.
L’origine de ce
préjugé, d'une capitale des Venètes située à Locmariaker, détruite par César,
ne remonte pas, nous l’avons montré1, au-delà du XVIIIe
siècle, au temps où, pendant que les Bénédictins recueillaient les Preuves
de l’histoire de Bretagne, le président de Robien signalait quelques ruines
romaines dans l'ancien fief de sa baronie de Kaër.
1
V. I partie, pages 77 et suivantes, et Annuaire de 1860, mêmes pages.
Le nombre et
l'importance des monuments celtiques qui couvrent le sol, dans cette localité
et la présence de ces ruines romaines, surtout la difficulté de faire cadrer
avec la situation actuelle de la ville de Vannes la description des oppida
assiégés par César ; telles sont les raisons qui, sans plus ample examen,
firent placer à Locmariaker, par D. Morice et M. de la Sauvagère, la
Dariorigue de Ptolémée, capitale des Venètes, supposée préexistante à la
conquête, ce qui a été répété, par la plupart des historiens après eux.
L'importance des
monuments celtiques, si elle prouve, comme nous l’avons reconnu1,
1
Voir I partie, page 23.
l’existence d'une
population nombreuse sur toutes les côtes du Morbihan, aux temps primitifs,
pour extraire, mouvoir et coordonner ces masses de pierre, n’est cependant pas
de nature à établir l'existence d’une ville à Locmariaker, au temps de César,
plutôt qu'à Erdeven, à Carnac, dans les îles du Morbihan, Gavrinis, Île-d’Arz,
Île–aux-Moines, et aux environs de Vannes où ces monuments celtiques sont aussi
multiples.
Que ce soient des
monuments funéraires, comme l’étude de ces monuments en eux mêmes l'a démontré,
ou des autels druidique comme quelques-uns les appellent encore malgré les
textes des auteurs grecs et latins qui nous ont appris tout ce que nous savons
sur la religion des druides et les cérémonies extérieures de leur culte ;
textes dont pas un ne parle de ces autels en pierre servant aux sacrifices
humains ou autres offerts par les druides à la divinité, il est impossible d'y
voir les débris de monuments ou d'édifices destinés à l'habitation des vivants.
Et n'est-ce pas une étrange distraction que de chercher dans des ruines
romaines la preuve de l'existence d'une ville gauloise antérieure à la venue
des Romains ? Les aedificia des Gaulois n'ont pu laisser de traces
sur le sol ; deux textes, l'un de Strabon, l'autre de César, peuvent nous
fixer sur la nature de ces constructions avant la conquête.
« Les Gaulois,
dit le premier dans sa Géographie, liv. IV, chap. IV, trad. de Corray,
t. II, p. 65, habitent des maisons vastes, construites avec des planches et des
claies et terminées par un toit cintré et couvert d'un chaume épais. »
César, liv. V-43, dit
aussi, en parlant des huttes des soldats dans le camp de Cicéron, contre
lesquels les ennemis lançaient des dards enflammés et, avec la fronde des
boulets, d'argile rougis au feu, que ces huttes étaient couvertes de chaume, à
la manière gauloise, in casas quae more gallico stramentis erant tectae. »
Et ailleurs, en
parlant de la maison d'Ambiorix :
« Elle était
située dans les bois (comme le sont presque toutes celles des Gaulois qui pour
éviter la chaleur, cherchaient le voisinage des forêts et des fleuves), ut
sunt fere domicilia Gallorum, qui, vitandi aestus causa, plerumque silvarum ac
fluminum petunt propinquitates, lib. VI-30.
« Les Gaulois,
selon leur usage, négligeant les hauteurs, dit-il plus loin, avaient placé leur
camp sur les bords d'une rivière. Castra eorum ut barbarorum fert
consuetudo, relictis locis superioribus, ad ripas fluminis esse (cognovit),
lib. VII-36. »
Ces aedificia,
ces vici, ou lieux d'habitation des Venètes, dont nous rechercherions
vainement les ruines, devaient donc être placés, suivant la coutume des
Gaulois, au bord cours d'eau et des rivières qui viennent se jeter dans le
Morbihan, et rien non sur le rivage aride de Locmariaker, exposé à tous les
vents, aux tempêtes et aux ouragans de l'Océan. Ils eussent été promptement
emportés par eux ces constructions en bois et ces toits de chaume, et l'on ne
peut retrouver à Locmariaker ces cours d’eau nécessaires à l'alimentation d'une
grande agglomération de population.
Dans tous les cas,
César, qui avait besoin d'un port pour abriter sa flotte toute victorieuse
qu'elle était, de vivres et d'abris pour ravitailler ses troupes, et en
trouvant chez les Venètes, s'est bien gardé de les livrer aux flammes. Il
s'empare de toutes les richesses des vaincus et séjourne assez longtemps chez
eux pour donner à ses troupes de terre et de mer le temps de se remettre de
leurs fatigues et de leurs privations. S'il ne le dit pas expressément, l'ordre
des faits qu’il raconte le prouve nécessairement.
C'est en effet chez
les Venètes, que César est instruit de la victoire de Sabinus sur Viridorix,
les Unelli, les Curiosolites et tous les peuples de la côte nord de
l'Armorique ; victoire remportée presqu’en même temps, il est vrai, que se
livrait la bataille navale, sic uno tempore et de navali pugna Sabinus et
Sabini victoria Caesar certior factus, liv. III-19. Mais il attendit-plus
longtemps avant de connaître les résultats de l'expédition de Crassus dans
l'Aquitaine. Ce ne fut cependant qu'après ces opérations terminées que César
quitta le pays des Venètes pour marcher contre les Morini et les Menapii qui
seuls, dans toute la Gaule pacifiée, restaient en armes et n'avaient jamais
député à César pour lui demander la paix, omni Gallia pacata, Morini
Menapiique supererant qui in armis essent, liv. III-28. L’été était déjà
près de sa fin, etsi prope exacta jam aestas erat. La plus grande partie
seulement avait été employée dans la guerre des Venètes, hoc eo facilius
magnam partem aestatis faciebant, liv. III-12.
Le séjour des légions
chez les Venètes, après la bataille navale, fut donc de près de deux mois,
celui de la flotte fut beaucoup plus long, il comprend tout l’hiver de l'année
56-55 avant J.-C. et jusque vers la fin de l'été de cette année 55.
C’est à ce séjour que
nous avons attribué les premiers développements de cette ville qui prendra son
nom de Venetia, donné à la cité par César ; qui recevra les
vétérans de Claude, vainqueurs de la Mauritanie, lorsqu'en 43 après J.-C. ils
se préparèrent à passer dans la Bretagne et à en faire véritablement la
conquête. Ils étaient alors commandés par le tribun Vespasien dont ils
placeront les médailles, après son avènement à l'empire, 70 81, dans les
fondations des monuments élevés sur leurs bénéfices, médailles trouvées dans
les ruines romaines de Vannes. Cette ville est appelée Dariorigon par le
géographe d'Alexandrie, Ptolémée, et désignée comme la capitale des Venètes au
IIe siècle, sous les règnes d'Hadrien et d'Antonin dont les
médailles sont retrouvées à Vannes. Mais elle a repris son nom de Venetum comme
séjour du Préfet de la légion des Maures-Venètes, dans la notice des dignités
de l'empire, et devient, sous ce même nom, le siège de l'évêché au IVe
siècle, suivant la notice des provinces, nom qu'elle a toujours conservé sans
interruption depuis cette époque, comme les villes des Gaules, qui prirent
alors celui de leur ancienne cité.
Mais ce séjour de la
flotte romaine dans le Morbihan après la bataille navale a été contesté :
on prétend que cette flotte à dû se rapprocher de César pendant la guerre
contre les Morini, qu’elle aurait été se faire réparer à l'entrée de la Seine,
et qu’un passage de Strabon, lorsqu’il parle de ce fleuve, viendrait à l'appui.
Une courte réponse à cette troisième objection.
|
Première expédition de César dans l’île de Bretagne. Seconde expédition de César dans l’île de Bretagne. Chantiers de César in Meldis et sur la Seine. |
Le Morbihan est le port où a séjourné la flotte, construite ad
Veneticum bellum depuis le bataille navale jusqu'à la première expédition
de César dans l'île de Bretagne.
Nous avons dit, Ire
partie, page 7l, que vers la fin de l'été de l'an 55 avant J.-C., un an après
la bataille navale qui livra à César la Venétie armoricaine, celui-ci, après
avoir repoussé les Germains au-delà du Rhin, formant le projet de passer dans
l’île de Bretagne, fit venir du Morbihan au port Itius chez les Morini,
dans la Manche, la flotte qu'il avait fait construire précédemment pour la
guerre contre les Venètes, liv. IV-21.
S'appuyant sur un
passage de Strabon, on nous objecte que cette flotte avait dû se rapprocher de
César et de ses légions pendant la guerre contre les Morini, et qu’elle alla se
faire réparer à l'embouchure de la Seine, comme il est dit dans le passage
suivant en parlant de ce fleuve.
« Le Rhin et la
Seine embrassent, par leurs sinuosités, une certaine étendue de pays, mais pas
aussi considérable qu'on pourrait se l'imaginer. L’un et l'autre courent du
midi au nord. L'île de Bretagne est en face de leurs embouchures, mais plus
rapprochée de celle du Rhin, de manière que, de cette dernière, on peut voir le
cap Cantium qui est l’extrémité la plus orientale de l’île. L’embouchure
de la Seine est un peu plus éloignée. Ce fut là où César établit son arsenal
de marine lorsqu’il passa dans l’île de Bretagne. » Strabon, liv. IV,
chap. III, trad. De Corray-1809, tom. II, p. 51.
Quelque formels que
soient ces termes, il nous est facile de prouver que la flotte, construite ad
Veneticum bellum, qui transporta pour la première fois, à la fin de l’été
de l’an 55 et de sa 4ème campagne, César et deux légions dans l’île
de Bretagne, avait séjourné pendant près d’un an dans le Morbihan avant de
venir le rejoindre dans la Manche, et qu’il ne faut pas confondre cette flotte,
dont il est parlé au liv. IV-21, avec celle construite à l’embouchure de la
Seine, dans les quartiers d’hiver, après la cinquième campagne, et qui servit,
au printemps de l’an 54 avant J.-C., au commencement de la 6ème
campagne, pour transporter une seconde fois César en Bretagne, avec cinq
légions et 2000 chevaux, flotte dont parle Strabon au liv. IV, chap. III, et
les Commentaires au commencement du liv. V.
César, en effet, est
passé deux fois de la Gaule dans l’île de Bretagne, et y a fait deux
expéditions bien distinctes. Strabon le reconnaît lui-même, liv. IV, chap. V,
quoiqu’il semble ne parler que d’une au chap. III. Rappelons brièvement les
textes relatifs à l’une et à l’autre, pour éviter cette confusion.
« César
après la bataille navale, pour finir sa troisième campagne, quitte le pays des
Venètes et marche contre les Morini et les Menapii (Flandre et Boulonnais) qui
seuls, dit-il, dans toute la Gaule pacifiée, restaient en armes. Liv. III-28.
« Après avoir
ravagé et brûlé les villes, vicis aedificiisque incensis, il ramena
l’armée et la mit en quartiers d’hiver chez les Aulerci, pays d’Evreux, les
Lexovii, pays de Lisieux, et autres peuples récemment vaincus par
Sabinus, » liv. III-29, c’est-à-dire sur la rive gauche de la Seine, dans
la Celtique que ce fleuve séparait alors de la Belgique. Liv. I-1.
Pour se rendre du pays
des Venètes chez les Morini et les Menapii, César avait suivi la voie de terre
avec ses légions ; il ne pouvait alors se faire rejoindre par sa flotte
dans la Manche dont les ports lui étaient inconnus et les populations hostiles.
Le ravage et
l’incendie portés par lui dans les forêts des peuples belges de la rive droite
de la Seine, avaient été interrompus par des pluies continuelles et parce qu’il
n’était plus possible de tenir les soldats sous la tente. Liv. III-29. La
soumission de ces peuples n’était pas achevée lorsque César ramena ses légions
en quartiers d’hiver sur la rive gauche de la Seine, dans le Maine et la
Basse-Normandie ; il ne songeait alors qu'à compléter cette soumission du
territoire belge au commencement
de la campagne suivante, aussi ne fit-il dans ces quartiers d'hiver aucun
préparatif pour son expédition en Bretagne qui n’était pas
encore possible.
Pendant cet hiver, en
effet, de l'année 5-55 avant J.-C., César, apprenant que les peuples germains
ont passé le Rhin, assez près de l'endroit où ce fleuve se jette dans l’Océan,
et fait invasion chez les Menapii, liv. IV-1 et 14, que plusieurs peuples de la
Gaule ont député vers eux et qu'ils sont déjà parvenus sur le territoire des
Eburons, pays de Liège, veut prévenir une guerre plus dangereuse, et rejoint
son armée plus tôt que de coutume chez les Aulerci, les Lexovii et les autres
peuples celtes de la côte septentrionale de l’Armorique.
Pour marcher contre
les Germains, il n’a pas besoin de sa flotte qu'il avait laissée jusque là dans
le Morbihan ; ce ne sont pas des vaisseaux qu'il demande aux Gaulois
alliés ou soumis, mais de la cavalerie et après avoir pourvu aux vivres, il se
porte vers les lieux où l’on disait qu’étaient les Germains, re frumentaria
comparata, equitibusque delectis, iter ea loca facere coepit quibus in locis
esse Germanos audiebat. Liv. IV-7. Ainsi s’ouvre la quatrième campagne1.
1 Hirtius,
le continuateur des commentaires de César, dit, au liv. VIII-48 : Je sais
que César a fait un livre pour chacune de ses campagnes, Scio Caesarem,
singulorum annorum singulos commentarios confecisse. Chaque campagne
commençait ordinairement au printemps et se terminait à l’hiver, c’est pourquoi
les sept premiers livres des commentaires correspondent chacun à une année
différente et comprennent les récits de toutes les expéditions faites pendant
l’année.
Le
but de cette expédition atteint, les Sigambri châtiés, les Ubii délivrés, après
dix-huit jours passés au-delà du Rhin, César crut avoir assez fait
pour la gloire et l’intérêt de Rome, il revint dans les Gaules et fit rompre le
pont jeté par lui sur ce fleuve. Liv. IV-19. Alors seulement commencent les
préparatifs de la première expédition en Bretagne ; voici ce qu’ils
furent :
« Quoique l’été
fût fort avancé et que les hivers soient hâtifs dans la Gaule à cause de sa
position vers le nord, César résolut de passer dans la Bretagne dont il croyait
que les peuples dans presque toutes les guerres avaient secouru ses ennemis. Si
la saison ne permettait pas de terminer cette expédition, il lui serait
toutefois très utile de visiter cette île, d’en reconnaître les habitants, les
localités, les ports, les abords, toutes choses presque inconnues aux
Gaulois : car nul autre que les marchands, mercatores, ne se
hasarde à y aborder, et ceux-ci même n’en connaissent que les côtes et les
parties les plus voisines de la Gaule. César ayant donc fait venir de tous
côtés un grand nombre de mercatores n’en put rien apprendre, ni sur
l'étendue de l'île, ni sur la nature du sol et le nombre des nations qui
l’habitent, ni sur la manière de faire la guerre, ni sur les usages, ni sur les
ports les plus vastes et les plus propres à recevoir de grands vaisseaux. Liv.
IV, 20.
César
voulant avoir ces renseignements avant de tenter l'entreprise, envoya, avec une
galère, C. Volusenus qu'il jugeait propre à cette mission, et le chargea de lui
rendre compte au plutôt de ce qu’il aurait vu : lui-même, avec toutes ses troupes,
partit pour le pays des Morini, d’où le trajet en Bretagne est très
court ; il y rassembla tous les vaisseaux qu’il put tirer des contrées
voisines et fit venir sa flotte qu’il avait construite l’été précédent pour la
guerre des Venètes, huc naves undique ex finitimis regionibus, et, quam
superiore aestate ad Veneticum bellum fecerat, classem jubet convenire.
Lib. IV-21.
C’est
en revenant des pays d'outre-Rhin que César se rend chez les Morini où il
choisit son point de départ pour passer en Bretagne, uniquement parce que le
trajet est le plus court, quod inde erat brevissimus in Britanniam trajectus.
N'ayant pu obtenir les renseignements qui lui sont nécessaires des mercatores
qu’il a fait venir près de lui, il est obligé de faire explorer les côtes de
Bretagne avec une galère par Volusenus. Si les mercatores refusent de le
renseigner, ils s’empressent au contraire d'instruire les Bretons du projet de
César, et ceux-ci envoient des députés de plusieurs états de leur île,
promettant de livrer des otages et de se soumettre à l’empire romain. Interim
concilio ejus cognito et per mercatores perlato ad Britannos, a compluribus
ejus insulae civitatibus ad eum legati veniunt. Lib. IV-21.
Quels sont ces mercatores si
discrets pour César, si bienveillants pour les Bretons ? Prouvons que les
Venètes seuls ont pu agir ainsi.
César
ne reçut la soumission des peuples belges, qui habitaient les
côtes de la Manche et au-delà de la Seine, qu'au lieu et au moment où il y rassemblait
sa flotte. Dum in his locis
Caesar navium parandarum causa moratur, ex magna parte Morinorum ad eum legati
venerunt. Lib. IV-22. Les
Belges, est-il dit ailleurs, sont étrangers aux mœurs élégantes et à la
civilisation de la province romaine, ils ne reçoivent point du commerce
extérieur ces produits du luxe qui contribuent à énerver le courage, Belgae,
propterea quod a cultu atque humanitate longissime absunt, minimeque ad eos
mercatores saepe commeant, atque ea, quae ad effeminandos animos pertinent,
important. Lib. I-1. César s’informant du caractère et des mœurs des Nervii,
peuple du Hainault, avait appris qu’ils ne permettaient aucun accès au commerce
étranger, Nullum aditum ad eos mercatoribus. Lib. II-19. Les autres
peuples habitant les bords de
l'Océan, vers le Rhin, vivaient dans la même pauvreté, la même frugalité que
les Germains et avient adopté leur genre de vie et leur costume. Ils recevaient
chez eux les marchands, plutôt pour vendre le butin qu'ils avaient fait que
pour rien acheter, Mercatoribus est ad eos aditus, magis eo, ut, quae bello
coeperint, quibus vendant, quam quo ullam rem ad se importari desiderent.
Lib. IV-2. Mais le voisinage de la province et le commerce maritime avaient
fait connaître l'abondance et les jouissances du luxe aux Gaulois de la
Celtique armoricaine, Gallis autem provinciae propiniquitas et
transmarinarum rerum notitia multa ad copiam atque usus largitur. Lib.
VI-24. Et dans la Celtique armoricaine, la cité des Venètes était la plus
puissante, elle avait de nombreux vaisseaux sur lesquels ils trafiquaient en
Bretagne et surpassaient leurs voisins dans l'art de la navigation, Quod et
naves habent Veneti plurimas, quibus in Britanniam navigare consuerunt et
scientia atque usu nauticarum rerum reliquos antecedant. Lib. III-8. C’est
donc du pays des Venètes que César fit venir ces mercatores si mal
intentionnés, avec ses vaisseaux de transport.
Remarquons
aussi l'inexactitude, du moins en partie, du motif mis en avant
par César pour cette première expédition en Bretagne : il soupçonnait,
dit-il, les Bretons d'avoir envoyé des secours à ses ennemis dans presque
toutes le guerres des Gaules, In Britanniam proficisci contendit, quod
omnibus fere gallicis bellis, hostibus nostris inde subministrata auxilia
intellegebat ; Lib. IV-20. Cela est vrai pour les Venètes ; dans la
campagne précédente, ils avaient reçu des secours de la Bretagne située près de
leurs côtes, Auxilia ex Britannia, quae contra eos regiones posita est,
arcessunt. Lib. III-9.
Mais cela est inexact
pour les autres peuples auxquels les Romains avaient fait la guerre pendant les
deux autres campagnes. Ni les Helvétiens, ni Arioviste pendant la première, ni
les peuples belges : les Nervii, les Atrébates, les Ambiani, les Morini,
les Caleti, les Velocasses habitant les côtes maritimes de la Manche,
successivement attaqués pendant la seconde, n’avaient reçu de secours de la
Bretagne, et dans l’énumération des divers contingents fournis par ces peuples
au roi des Suessiones, Galba, au livre II-4, les Bretons ne sont pas nommés.
Cependant, ces peuples
belges étaient encore plus rapprochés des rivages de la Bretagne que la Vénétie
armoricaine. C’était de la Belgique, nous dit César, que la partie maritime de
la Bretagne avait reçu ces peuplades que la guerre ou l'appât du butin avaient
fait passer le détroit, et qui avaient presque toutes conservé le nom des pays
dont elles étaient originaires, quand elles vinrent les armes à la main se
fixer dans la Bretagne et en cultiver le sol, Maritima pars ab iis qui praedae, ac belli inferendi causa ex Belgis
trainsierant : qui omnes fere iis nominibus civitatum appellantur, quibus orti
ex civitatibus eo pervenerunt et bello illato ibi remanserunt atque agros
colere coeperunt. Lib. V-121.
1.
Nous en citerons quelques-uns : Atrebates l’Artois, Atrebates dans le Berkshire ; Morini le Boulonnais, Morini
ou Durotriges Dorchester ; Caleti pays de Caux ; Ancalites Britannia I ; Velocasses le Vexin; Cassii,
flavia Caesariensis in Britannia, etc.
Divitiacus, roi des
Suessiones, à une époque dont on conservait encore le souvenir au temps de
César, le plus puissant chef de la Gaule, joignait à une grande partie de ces
régions l'empire de la Bretagne, Apud eos fuisse regem nostra etiam memoria
Divitiacum, totius Galliae potentissimum, qui cum magnae partis harum regionum,
tum etiam Britanniae imperium obtinuerit. Lib. II-4. Mais les Bretons
avaient secoué le joug et lorsque les peuples belges se coalisèrent sous le
commandement de Galba pour résister aux Romains, ils ne répondirent point à
l’appel de ce successeur de leur ancien roi, ils ne s’émurent que lorsqu’ils
virent leur commerce menacé par l’attaque contre les Venètes ; alors,
seulement ils s’empressèrent de venir à leur secours.
Strabon avait donc
raison quand il donne pour véritable but à la guerre de César contre les
Venètes le désir de s’emparer du commerce avec les îles de Bretagne dont ils
avaient le monopole. « Ils combattirent sur mer contre César, et ils
avaient fait leurs dispositions pour l'empêcher de passer dans l'île de
Bretagne parce qu'ils étaient en possession du commerce de ce pays. » Liv.
IV, chap. III. Et Plutarque, dans sa Vie de César, chap. XXIII attribue à l'ambition de César et à sa
vanité de conduire les armées romaines au-delà de la terre habitée,extra orbem terrarum, dans une île dont
le nom seul était connu à Rome et dont quelques écrivains allaient jusqu’à
révoquer en doute l'existence, cette expédition dans la Grande-Bretagne.
Nous avons vu (1ère
part., p. 88) que, suivant les triades galloises, le secours envoyé par les
Logriens était commandé par Cassivellanus échappé au désastre des Venètes. Les
soumissions faites à César par les envoyés bretons semblent le confirmer.
Encore sous le coup de leur défaite sur le continent, Cassivellanus et les
siens ne prirent aucune part à la résistances des Bretons lors de la première
descente des Romain dans leur île. Ce ne fut que dans la seconde que le
commandement général et tout le soin de la guerre fut confié, du consentement
unanime des Bretons, à Cassivellanus qui en soutint tout le poids. Liv. V-2.
César ayant rassemblé
pour cette première expédition, ex
finitimis regionibus, des ports de la frontière de l'ouest, la Celtique
armoricaine, tout ce qu'il avait pu, trouver de navires de transport, et fait
venir du port où elle avait hiverné la flotte construite ad Veneticum bellum, eut environ
quatre-vingts vaisseaux de transport pour porter deux légions : il
distribua ce qu’il avait de galères à son questeur, à ses lieutenants et aux
préfets. A huit milles de là étaient encore dix-huit vaisseaux de transport,
que les vents contraires avaient empêché d’aborder au même endroit ; il
les réserva pour sa cavalerie. Liv IV-22. Ces dispositions faites, César
profita d'un vent favorable et leva l'ancre, vers la troisième veille, entre
minuit et une heure du matin. Il avait ordonné à la cavalerie d'aller
s'embarquer au port voisin et de le suivre : celle-ci fit peu de diligence, et
il n’avait que ses premiers, vaisseaux lorsqu'il arriva en Bretagne vers la
quatrième heure du jour, vers dix heures du matin. Liv. IV-23.
.....César était
depuis quatre jours en Bretagne lorsque les dix-huit navires qui portaient la
cavalerie mirent à la voile par un bon vent. Déjà ils s'approchaient de l’île
et étaient à la vue du camp, lorsque tout-à-coup s’éleva une si violente
tempête, qu’aucun d’eux ne put suivre sa route ; les uns furent rejetés
dans le port d'où ils étaient partis ; d’autres furent poussés à
l'occident, vers la partie inférieure de l'île, où ils coururent de grands
dangers. Ils jetèrent l’ancre ; mais bientôt inondés par les vagues, ils
furent forcés de reprendre la haute mer, au milieu d’une nuit orageuse et de
regagner le continent. Liv. IV-28.
Ainsi, dans la
première expédition, quatre-vingts navires seulement, parmi lesquels les débris
de la flotte construite ad Veneticum bellum, transportèrent en Bretagne
César et deux légions. Il ne put être rejoint par sa cavalerie que lui
portaient dix-huit vaisseaux de transport dispersés par la tempête et les vents
d’est qui les jetèrent sur la côte ouest de l’île, quae est propius solis
occasum, ou dans le port d’où ils étaient partis, par conséquent un des
ports de l’Ouest de la Gaule.
César ne nomme le port
Itius dans le pays des Morini, d’où il était parti, qu’en parlant de sa
seconde expédition ; mais il résulte de rapprochements et des détails dans
lesquels il entre, dans les livres IV et V des commentaires, que son point de
départ fut le même dans l’une et dans l’autre de ses descentes en Bretagne. Les
dispositions prises par lui à ces deux époques furent bien différentes, et pour
le nombre de troupes et pour les moyens de transport, et surtout pour les lieux
où ces préparatifs furent faits.
« Le temps de l’équinoxe
approchant, César ne voulut pas exposer à une navigation d’hiver des vaisseaux
à peine réparés ; il profite d’un vent favorable, met à la voile peu après
minuit et regagne le continent avec tous ses navires sans le moindre dommage.
Deux vaisseaux de. charge seulement ne purent entrer dans le même port que les
autres et furent portés un peu au-dessous de la côte. Liv..IV-36. Ils portaient
environ trois cents soldats qui furent attaqués par les Morini, mais délivrés
par la cavalerie romaine que César eenvoya à leur secours. » Liv. IV-37.
« César
établit cette fois chez les Belges, c'est-à-dire sur la rive droite de la
Seine, les quartiers d'hiver de ses légions. » Liv. IV-38
« En
quittant ses quartiers d'hiver pour aller
en Italie, comme il le faisait chaque année, il ordonna aux lieutenants
qu’il laissait à la tête des légion, de construire le plus de vaisseaux qu'il
serait possible et de réparer les anciens. Il en détermina la forme et la
grandeur. Pour qu'on pût les charger et les mettre à sec plus facilement, il
les fit faire unpeu moins hauts que ceux dont nous faisons usage, dit-il, sur
notre mer, quam quibus in nostro mari uti consuevimus (faisant encore
ici allusion à la Méditerranée), il avait d'ailleurs observé que les vagues de
l’Océan étaient moins élevés à cause du flux et du reflux. Il les voulut plus
larges à cause des bagages et des chevaux qu'ils devaient transporter et
ordonna de les faire tous à voile et à rames, ce que leurs bords peu élevés
rendait facile. Il fit venir d’Espagne tous les agrès nécessaires pour
l'armement de ces vaisseaux. » Liv. V-1.
« Quand César
vint rejoindre son armée, au commencement de la campagne de l'an 54 avant J.-C.
(Lucio Domitio et Appio Claudio coss.), il visita tous les quartiers et:
trouva que, malgré la pénurie de toutes choses, l'activité singulière des
soldats avait suffi pour construire environ six cents navires de la forme qu'il
avait prescrite et vingt-huit galères, le tout prêt mettre en mer sous peu de
jours. Il donna des éloges aux soldats et à ceux qui avaient dirigé l’ouvrage,
les instruisit de ses instructions et leur ordonna de se rendre tous au port Itius,
d'où le trajet en Bretagne est très commode et seulement à la distance de
trente milles du continent. » Liv.V-2.1
1.
voir sur le port Itius et sur le lieu du débarquement de
César dans la Grande-Bretagne l’intéressant mémoire de d'Anville, lu le 13
décembre 1757 et inséré au tome 28 des Mémoires de littérature tirés des
registres de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, p. 297.
C'est évidemment à ces chantiers de construction
créés par les légions romaines pendant l'hiver de l'année 55-54 avant J.-C.
chez les Belges que Strabon fait allusion au livre IV, chap. III, quand il dit
en parlant de l'embouchure de la Seine : Ce fut là que César établit
son arsenal de marine lorsqu'il passa
dans l'île de Bretagne. Enyauta de kai to nauphgion sunesthsato Kaisar o
yeow, plevn eÞw thn Brettanikhn.
Strabon
dit encore plus loin : « Le long de la Seine sont les Parisii. Ils occupent une île formée par
ce fleuve, et ils ont pour ville Lucotocia. On trouve ensuite les Meldi et les Lexovii; ces
derniers touchent à l’Océan. »
Or,
sur vingt-trois manuscrits des commentaires de César, dit M. Bonamy dans ses Observations sur les peuples Meldi des Gaules dont parle César, insérées au tome XXXI de l’Histoire de l’Académie des inscriptions et
belles-lettres, page 220, on peut
en compter onze qui ont in Meldis et ce sont les plus anciens, il y en a du
IXe siècle ; tous les manuscrits d’Angleterre ont in Meldis, et le traducteur grec des commentaires que l'on croit être
Planudes avait aussi lu toi
Meldoi. La leçon des manuscrits modernes où l’on a
substitué in Belgis vient de la
difficulté que l'on a cru voir à la construction sur la Maine et à Meaux de
navires pour servir dans l’Océan. M. Bonamy répond à cette objection par le
passage de Strabon qui, lui aussi, place les Meldoi en communication avec
l'Océan, Parvkeanitai
outoi. Lib. IV, cap. III-5.
En
résumé sur ce point, deux expéditions de César dans l’île de Bretagne : la
première à la fin de l'été de l'an 55 avec deux légions seulement transportées
par quatre-vingts navires de transport qu'il avait fait venir ex finitimis
regionibus et la flotte construite l’été précédent ad Veneticum bellum
dont il est parlé au livre IV des commentaires, chap. XX, XXI, XXII,, etc. La
seconde au commencement du printemps de l'année 54 avant J.-C., dans laquelle
cinq légions et deux mille cavaliers furent transportés sur plus de 800 navires
en comptant les barques légères, navires construits in Meldis sur les plans de César par ses légions, dans leurs quartiers
d’hiver sur la rive droite de la Seine, et dont parle César au livre V des
commentaires, chap. I, IV, VIII et suiv., et Strabon au livre IV, chap. III. Ce
que dit ce dernier relativement à cette seconde expédition ne prouve donc rien
contre notre assertion appuyée sur le livre IV des commentaires que César
n’avait pu faire venir dans la Manche la flotte construite ad Veneticum
bellum qu'à la fin de l’éte de l’année 55, au moment de passer pour la
première fois dans l'île de Bretagne, et que forcément cette flotte avait
séjourné dans le Morbihan pendant l'hiver de l’année 56 avant J.-C. et une
partie de l'année 55.
Dans
les établissements romains nécessités par ce long séjour, établissements qui
prirent une extension d’autant plus grande, que les vainqueurs avaient à leur
disposition une population nombreuse réduite à l’esclavage, reliquos sub
corona vendidit. Nous avons vu le berceau de cette ville située à
l’extrémité du Morbihan qui devint, au IIe siècle, la capitale des
Venètes, et que Ptolémée appelle Dariorigue.
Jusqu’ici
nous n'avons pas quitté les Commentaires, et en les étudiant dans leur
ensemble, ils ont suffi pour relever beaucoup d'erreurs qu'un examen
superficiel avait laissé s'accréditer. Ainsi : 1° plus de Dariorigue ou de
capitale des Venètes assiégée par terre par César ; 2° le mare conclusum des Commentaires n'est pas le Morbihan, mais une allusion à la
Méditerranée ; 3° le Morbiban, que César semble désigner sous le nom de Venetia,
est à ses yeux un port naturel où les peuples de l'Armorique ont réuni tout
leurs forces maritimes dans un même lieu, tum navium quod ubi fuerat unum in
locu coegerant, lib. III-16 ; 4° César, pour se rendre dans la
Vénétie, n'a point traversé territoire hostile des Nannètes, mais est descendu
par la rive gauche de la Loire jusqu’à son embouchure sur le territoire allié
des Pictones, qui seuls pouvaient assurer ses approvisionnements ; 5°
c'est sur le littoral de l'Océan, dans les presqu’îles de Guérande et de Rhuis
qu'il faut chercher les oppida successivement attaqués par César et ses légions
pendant une grande partie de l'été ; 6° c'est dans le golfe où la Vilaine
a son embouchure entre l'île de Houadic, la pointe Saint-Jacques en la
presqu'île de Rhuis et l'île du Met que s’est livrée la bataille navale où fut
vaincue la flotte des Venètes ; 7° après la victoire, César ne détruisit
pas les établissements maritimes des Venètes, mais y laissa sa flotte pendant
près d'un an, jusqu'à ce qu'il l'ait fait venir dans la Manche pour première
expédition dans la Grande-Bretagne.
Tous
ces points acquis à l'histoire de la conquête, nous n'ajouterons qu'un mot sur
l'état du commerce maritime des Venètes avant la conquête, et sur les
changements que la nouvelle organisation des Gaules sous Auguste, apporta à la
direction de ce commerce.
IV.
Commerce maritime des Venètes avant la conquête romaine. - Changements apportés dans ce commerce par la conquête et la nouvelle organisation des Gaules par Auguste, l'an 27 de J.-C.
Vers
le milieu du IVe siècle avant J.C, un astronome contemporain
d'Aristote, s'il n'est plus ancien que lui, avant même que l'expédition
d'Alexandre, dans les Indes, n'eût fait connaître le Gange aux Grecs, par
conséquent avant l'an 327 avant J.-C., constatait par lui-même, que la zone
habitée de l'ancien inonde s’étendait au nord jusqu'aux pays situés au 67e
degré de latitude septentrionale. Cet astronome, qui était en même temps un
habile naturaliste, un géographe exact, un hardi navigateur partit du port de
Marseille et, voguant de cap en cap, cotoya toute la partie orientale de
l'Ibérie, l'Espagne, pour entrer dans le bras de la Méditerranée qui, baignant
le midi de ce pays et le nord de l'Afrique, se joint à l'Océan par le détroit
des Colonnes d’Hercule, de Gibraltar.
Au sortir de ce
détroit, il remonta vers le nord le long des côtes de la Lusitanie,
Espagne et Portugal, et, continuant de faire le tour de ces côtes, en comptant
cinq jours de navigation depuis Gadès, Cadix, jusqu’au cap Sacré, nommé
par les modernes cap Saint-Vincent, ce qui ne peut avoir lieu qu’en
naviguant terre à terre, il parcourut ainsi les côtes de l’Aquitaine et de
l’Armorique qu’il doubla pour entrer dans le canal que l’on nomme aujourd’hui la
Manche. (Strabon,
liv. I, p. 63, liv. III, p. 148.)
Au-delà du canal, il
suivit les côtes orientales des îles Britanniques, et lorsqu’il fut à la partie
la plus septentrionale, poussant toujours vers le nord, il s’avança en six
journées de navigation jusqu’à un pays que les barbares nommaient Thulé,
et où la durée du jour solsticial était de 24 heures ; ce qui suppose 66
degrés 30 minutes de latitude septentrionale. (Pline, liv. II, c.
75 ; IV, c. 16 ; VI, c. 34 ; Cleomedes de sphaera). Ce
pays, c’était l’Islande, située entre les 65e et 67e
degrés de latitude ; ce voyageur, c’est le marseillais Pythéas, tant
accusé d’infidélité et de mensonge par Polybe et Strabon, qui lui ont emprunté
tout ce qu’ils ont dit d’exact sur la partie septentrionale et occidentale du
monde connu des anciens. 1
1.
Voir les Eclaircissements sur la vie et les voyages de Pythéas de Marseille,
par Bougainville, publiés dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions
et belles-lettres. T. XIX, p. 146.
Nous devons à Pythéas
et à ce voyage d’exploration le nom donné alors à la partie du continent qui
s'avance le plus à l’ouest, à l'extrémité de la péninsule armoricaine, qu'il
désigne sous le nom de cap Calbium, Kalbion. Les indigènes dans leur langue celtique
l'appellent Pen-er-Bed, bout du
monde ; les documents du moyen-âge Finisterrae et cap Saint-Mahé, du nom d'une abbaye qui
y fut fondée au VIe ou VIIe siècle sous le patronage de
S. Mathieu, Mazhé ou Mahé en breton. Enfin, par barbarisme, Finistère,
nom donné au département.
Le navigateur
marseillais nous signale aussi en passant l’île d’Ouessant, encore plus à
l’ouest du cap, il l’appelle Uxisama, Oujisamh,
et Ostidamnii, Vstidamneoi,
et Timii, Timeoi,
le peuple qui habitait cette contrée.
Pythéas avait composé
en grec deux ouvrages dans lesquels il exposait ce qu’il avait vu de
remarquable. Le premier sous le titre de Description de l’Océan,
contenait une relation de son voyage par mer depuis Gades, Cadix,
jusqu’à Thulé, Islande. Le second était la description de celui qu’il
avait fait le long des côtes de l’Océan jusque dans la mer Baltique. Ces écrits
existaient encore au temps d’Etienne de Byzance, écrivain du Ve
siècle ; mais ils ne sont malheureusement pas parvenus jusqu’à nous, et
nous sommes réduits à quelques citations ; encore faut-il les prendre le
plus souvent dans des auteurs prévenus contre Pythéas et qui lui prêtent leurs
propres erreurs. Strabon écrivait vers l'an 44 de J.-C., plus de 300 ans après
Pythéas, il n’avait parcouru les pays dont il parle, vers le couchant, que
depuis l’Arménie jusqu’à cette partie de la Toscane qui est en face de la
Sardaigne, - liv. II, p. 117 ; - il s’était imaginé que le froid rendait
la terre inhabitable au-dessus du 54e degré de latitude, et parce
que les navigateurs de son temps ne dépassaient point l'Irlande, l’Hibernie, il se croyait en droit de
traiter de mensonges tout ce Pythéas avait dit sur Thulé, l’Islande, et les
mers du Nord.
« Le prolongement
des caps entr’autres ce cap des Ostidamniens
qu'on appelle Calbium, dit-il, et
des îles voisines, dont la dernière nommée Uxisama
est selon Pythéas à trois journées de navigation du continent, n’augmente
en rien la longueur de la terre habitée. Tous ces lieux sont situés vers
Nord ; ils appartiennent à la Celtique et non à l'Ibérie, ou plutôt ils ne
sont qu’une invention de Pythéas. -. Strabon, liv. I, p. 64, traduction de
Coray, t. I, p. 161. »
« Uxisama est l'île d'Ouessant. J'ai eu
souvent occasion, dit, dans la note 2, (Loc.
cit.) le savant Gosselin, de remarquer que plusieurs fois les anciens
géographes se sont trompés sur la distance des îles au continent le plus
voisin, en confondant leur éloignement d’un point donné par les navigateurs
avec l’intervalle qui les sépare de la terre ferme. Les trois journées de
navigation que l’on met ici entre Uxisama et les côtes de la Gaule sont
une erreur du même genre qui ne peut être attribuée à Pythéas, mais seulement à
Eratostène qui le cite mal et a commis plusieurs méprises semblables. »
Pythéas aura dit qu’Uxisama
Ouessant, était à trois journées de navigation du cap Cantium, pays de
Kent, dans la Grande-Bretagne, et Strabon, citant Eratostène place cette île à
trois journées de navigation des côtes de la Gaule et du cap Calbium qui
en est éloigné de 4 lieues et demie seulement.
Strabon a raison de
dire que le prolongement du cap Calbium n’ajoutait rien à la longueur du
continent ; mais il a tort quand il prétend que son existence est une
invention de Pythéas, puis que ce cap est celui de St-Mahé, vis-à-vis
d’Ouessant, et, en faisant disparaître ce prolongement de sa carte, Strabon a
étrangement défiguré la Gaule.
C’est ainsi que
Pythéas, ayant dit encore que du Cantium, pays de Kent, dans l’île de
Bretagne, on apercevait la Celtique, côtes de la Gaule, d’après César, - liv.
I, c. 1, - depuis la Seine jusqu’à la Garonne et que le Rhin à plusieurs
journées du Cantium terminait le Belgique, Eratostène et Strabon d’après
lui en ont conclu que du Cantium on apercevait le Rhin. – Strabon, liv.
I, p. 63.
César enfin, dans son
liv. I, c. 1, divise Gaules en trois parties et place les Belges depuis le Rhin
jusqu'à la Seine ; les Celtes depuis la Seine jusqu'à la Garonne et les
Aquitains depuis la Garonne jusqu'aux Pyrénées et ne compte pas la Gaule
narbonnaise précédemment réduite en province romaine. Strabon place la
Gaule narbonnaise dans la Celtique et compte les Veneti parmi les peuples
belges qui habitent les côtes de l'Océan, (liv. IV, c. III, p. 194), regarde
les habitants des côtes de la Normandie et de la Bretagne comme des Belges
malgré tout ce qu'en avait dit César.
Enfin nous lisons dans
ce même Strabon, liv. IV, c. 2, p. 190 : « La Loire se décharge entre
les Pictones et les Nannetes. Autrefois, proteron,
il y avait sur ce fleuve une place de commerce nommée Corbilon : Polybe en parle à l’occasion des fables qu'avait
débitées Pythéas au sujet de l'île de Bretagne. Les Marseillais, dit-il, dans
un entretien qu’ils eurent avec Scipion, ayant été questionnés sur cette île,
aucun d'eux n'eut rien à dire de remarquable. Il en fut de même des habitants
de Narbonne et de Corbilon ; ils n'en étaient pas plus instruits
que ces derniers, quoique ces deux villes fussent les plus considérables de ce
pays. Pythéas seul osa débiter beaucoup de mensonges sur l'île de
Bretagne. » Traduction de Coray, t. II, p. 39 et 40.
Ce passage de Polybe
est fort obscur dans Strabon et nécessite quelques explications, car il nous
fait connaître le nom, Corbilon, de l’entrepôt du commerce des îles
Britanniques sur la côte occidentale des Gaules au temps de Pythéas, et sa
situation vers l’embouchure de la Loire.
A peine
Scipion-Emilien eût-il détruit Carthage et Numance vers l’an 133 avant J.-C.,
que Polybe à la tête d’une flotte fut chargé d’aller ravager les anciennes possessions
des Carthaginois au-delà du détroit, mais elles étaient alors bien déchues de
leur ancienne splendeur : la plupart avaient même disparu, et le tableau
qu’il en fit au retour de son expédition répondait si peu à l’idée qu’on
s’était formée de leur nombre et de leur opulence, que les Grecs et les Romains
traitèrent de fable ce qu’on en avait publié jusqu’alors. 1
1.
Gosselin : Recherches sur la Géographie systématique et positive des
anciens, t. 1, p. 106.
Polybe, instruit par
les documents trouvés dans Carthage, entreprit de suivre la même route
qu’Hannon près de trois cents ans avant lui le long des côtes d’Afrique. Après
avoir franchi le détroit des Colonnes, Gibraltar, que les Phéniciens de
Tyr et de Carthage, que les Marseillais Euthymène et Pythéas avaient seuls
dépassé avant lui, il annonce « qu’on lui devra les premières notions
exactes sur ces contrées presque inconnues jusqu’alors. » Polybe, Hist. liv. III, c. 59. Mais il se borna explorer les côtes de
l'Afrique, et quant au commerce avec les îles Britanniques et les mers du Nord,
Polybe, pour se dispenser de suivre l'itinéraire d’Himilcon et de Pythéas, se
contenta des renseignements pris à cette époque (146-134 avant J.-C.), auprès
des négociants de Marseille et de Narbonne et de ceux de Corbilon qui s’y
trouvaient, et s’appuie sur leur silence pour traiter de fables les récits de
Pythéas.
La
discrétion des mercatores de
Marseille et de Narbonne et des négociants de l'ouest de la Gaule, en supposant
avec Strabon qu'ils fussent encore habitants de l'ancienne ville de Corbilon sur Loire, ne doit cependant
pas nous étonner. De tout temps, les peuples en possession d'un commerce se
sont efforcés d'en cacher les sources et de s'en réserver le monopole. Nous
avons vu les mercatores Venètes
refuser à César ces mêmes renseignements lorsqu'il préparait sa première
expédition dans l'île de Bretagne (César, liv. IV, 20 et 21). et Strabon
raconte, liv. III, p. 175, « que des Romains ayant voulu suivre un navire
phénicien qui se dirigeait vers cette
île, le maître du navire, afin de cacher sa route, aima mieux s'échouer
volontairement et perdre son navire afin d’entraîner dans son naufrage ceux qui
le suivaient. Pour lui, s'étant sauvé sur des débris, la valeur de ses
marchandises lui fut payée sur les deniers publics. » L’intérêt seul
suffirait donc pour expliquer le refus de renseignements sur le commerce des
îles Britanniques par les mercatores de Corbilon à
Scipion-Emilien, comme celui des Venètes à César cent ans plus tard, et d'un
autre côté les révolutions arrivées dans la Gaule et dans son commerce pendant
les deux cents ans qui s’étaient écoulés depuis la relation du voyage de
Pythéas jusqu’au temps de Polybe, avaient modifié les relations commerciales
des Marseillais avec la Bretagne, au point qu’ils pouvaient n'avoir plus une
connaissance particulière de cette île dont ils ne recevaient pas les produits
directement, mais par l’intermédiaire des navigateurs armoricains.
L'existence
d’un port de commerce, emporeion,
nommé Corbilon, vers l’embouchure de la Loire, epi toutv potamv,
pour le commerce avec les îles Brtanniques, au temps de Pythéas, nous paraît
incontestable. Remarquons seulement qu’au temps de Polybe et de Strabon, ce
n’était déjà plus qu’une tradition : « il y avait autrefois, disent-ils,
proteron.
Et depuis Polybe, aucun auteur ancien ne parle de Corbilon. Au temps de
César et de la conquête, l’existence de ce port de commerce sur la Loire
non-seulement est incompatible avec les récits des commentaires, nous l’avons
démontré, 1 mais encore César nous apprend que Genabum,
Orléans, était sur la Loire l’entrepôt du commerce fluvial lorsque Fusius Cita,
l'intendant des vivres, et les citoyens romains que le commerce y avait
attirés, qui negotiandi causa ibi constiterant, y furent massacrés l'an
52 avant J.-C. par les chefs Carnutes Cotuatus et Conétodunus. (Liv. VII-3.)
Tout le commerce maritime était concentré aux mains des Venètes, les plus
puissants de cette côte, qui possédaient les nombreux vaisseaux faisant la
navigation des îles Britanniques et étaient les maîtres du petit nombre de
ports situés sur cette mer vaste et orageuse, d’où ils rendaient tributaires
tous ceux qui y naviguaient. (Liv. III-8)
1.
Voir plus haut p. 20 et 1ère partie, p. 11, 18 et 19.
L’entrepôt du commerce
avec les îles Britanniques était donc alors dans un des ports des Venètes, et
le Morbihan, la Venetia de César, est assez près de l’embouchure de la
Loire pour que, si Pythéas a dit que Corbilon était situé vers la
Loire, Polybe et Strabon aient pu prendre sur eux de placer cette ville sur le fleuve même, quoique Pythéas n’ait entendu parler que de la
ville des Venètes près de son embouchure. Les méprises de ce genre que nous
avons relevées dans les géographes grecs qui n’avaient point visité les lieux
par eux-mêmes, nous autorisent à faire cette rectification.
Quoiqu'il en soit, les
Nannètes nommés une seule fois par César, (liv. III-9), pour les peuples
coalisés avec les Veneti et appelés Samnites, Samnitoi, par presque tous les
auteurs grecs, ne paraissent pas avoir eu sur la Loire d'établissement
considérable avant le Portus Nannetum, dont le nom nous est signalé pour
la première fois par la Table Théodosienne ou carte de Peutinger, document du
IIIe ou du IVe siècle, et les plus anciennes inscriptions
trouvées dans ses ruines ne remontent pas au-delà de Claude et de Néron au
premier siècle de notre ère. C’est donc en vain qu’on chercherait dans des
rapprochements de noms plus ou moins ingénieux ou ridicules, la situation sur
la Loire de l’ancienne place de commerce, Corbilon. Elle n’a pas plus
laissé de trace dans l’histoire que sur le sol. 1
L’antiquité du
commerce des Venètes avec les îles Britanniques nous paraît au contraire, remonter
aux siècles les plus reculés et résulte des plus anciens documents sur lesquels
repose l'histoire du commerce et de la navigation aux premiers âges.
Ce nom de Venètes,
dit Henri Martin, Histoire de France,
t. 1, p. 20, semble celui d'un peuple primitif qui se serait brisé dans les
âges anté-historiques, et dont les tribus se seraient dispersées parmi les
principales races de l'Occident : sans parler des Henètes de la
Paphlagonie, qui font grande figure dans le monde homérique, on trouve chez les
Gaulois
1. Voir : Des
Nannètes et de leur ancienne capitale, par M. Bizeul, de Blain, Nantes,
veuve Mellinet, 1851.
nos fameux Venètes de
Vannes, et les Venètes de la Grande-Bretagne (Gwened, Vénédotie :
la partie nord du pays de Galles et la partie sud de l’Ecosse, portent toutes
deux ce nom) ; chez les Slaves, les Vendes ou Venèdes ; chez les
Germains, les Vandales ou Vindiles. Le lec de Constance s’est appelé Lac
Venète (Pomp. Mel.). – Polybe (II, p. 105) dit que les Venètes d’Italie
parlaient une langue différente des Gaulois, mais qu’ils leur étaient à peu
près semblables par les mœurs et l’état social. En langue Kimrique, Venète
ou Gwened dérive de gwen, blanc, beau, brillant. »
Remarquons les positions
maritimes prises par les diverses fractions homonymes de ce peuple : les
Venedi de la Germanie, dont parlent Pline et Tacite, Ounedai
de Ptolémée, occupaient dans la mer Baltique le golfe Venedicus sinus,
maintenant golfe de Dantzic, près de la Vistule ; les Heneti de la
Paphlagonie, Enetoi
d’Homère, d’Hérodote, de Strabon, etc, les rives du Pont-Euxin ou mer Noire,
entre les fleuves Parthenius et Halys ; les Veneti du golfe
Adriatique, depuis la dernière embouchure du Pô jusqu’aux contrées des
Carni ; les Veneti Armoricains le Morbihan, près des embouchures de
la Vilaine et de la Loire ; le lac de Constance, Venetus lacus de
Pomponius Mela, liv. V, chap. II, est traversé par le Rhin près duquel Strabon,
liv. IV, p. 193, place les Vendelici au
midi du Danube : c’est dans l'Aestuarium Sabrinae, canal de
Saint-Georges ou de Bristol, où la Saverne a son embouchure, que nous trouvons
la Venta ou Veneta Silurum de l’itinéraire d’Antonin, devenue Caer-Went
ou Guénèd britannique, sans parler de la Venta Belgarum, Wenchester
sur la côte sud ; de Venta Icenorum,
Nordwich, sur la côte nord, Ptolémée, liv. II, chap. II, nous montre les Venicnii,
Ouenikneoi,
occupant sur la côte septentrionale de l’Hibernie, Irlande, le promontoire qui
prit le nom de Venicnium promontorium.
Les Veneti
étaient donc une nation essentiellement armoricaine (ar, sur ; mor,
mer) : leur origine celtique n’est pas douteuse, et nous pourrions suivre
avec Le Huérou, dans ses Recherches sur
les origines celtiques et sur la première colonisation de la Gaule, de la Bretagne, de l’Irlande et de l’Écosse
publiées en tête de la nouvelle édition d’Ogée, par Marteville, les diverses
émigrations de ce peuple forcé de se retirer devant les hordes scythiques qui
le poursuivaient, avec la masse des Celtes, à travers les plaines de l’Europe
septentrionale, et occupant, sur cette ligne immense, les diverses positions où
nous venons de les signaler. Mais l’ordre chronologique de ces établissements
est beaucoup plus difficile à déterminer, et il faut nous contenter du peu de
lumière jetée sur le berceau de nos ancêtres, par les rares passages des
auteurs anciens qui nous en parlent.
« C'est
dans l'Asie que la Genèse a placé le berceau du genre humain. C’est vers ce
point que toutes les histoires doivent remonter comme vers leur source, Le
Huérou, p. 36 » Au commencement du siècle dernier, notre savant
compatriote, le P. Pezron, d’Hennebont, fit faire un pas décisif à la question,
en plaçant hardiment le berceau de la race celtique dans la Bactriane, au centre
de la Haute-Asie1.
1.
Antiquités de la nation et de la langue
des Celtes, par Don Yves Pezron
(Paris, Martin, 1703, in-12)
Depuis, la question a
fait un dernier pas, et c’est sur la frontière de l’Inde, au sommet de
l’Himalaya et du Thibet, qu’il faut la chercher aujourd’hui. C’est qu’une
lumière inattendue est venue briller, de nos jours, sur ce point de
l’horizon ; et l’on n’a pas vu sans surprise, que des sons, qui se
répètent depuis deux mille ans dans les chaumières de la Bretagne et du pays de
Galles, se consevent depuis trois mille ans dans la langue sacrée des Pogades
de l’Inde, Le Huérou, p. 36.
Vers la fin du XVIIIe
siècle, la critique est parvenue à éclaircir un peuces ténèbres, en rattachant
les Cimbres et les Celtes de notre Europe aux Cimmériens de l’Asie. C’était
l’opinion à peu près unanime de l’antiquité. Strabon, liv. VII-2, admet, sans
hésiter, l’identité des deux peuples ; Diodore de Sicile, V-9, est du même
avis ; Plutarque in Mario XI) n'en doutait pas et Appius (de Bell. Civ.I in Illyrie IV)
le répète deux fois dans son histoire.
Les Cimmerii d'Homère
et d'Hérodote sont, de l’aveu des plus graves auteurs de l’antiquité, les mêmes
que les Cimbres de César, de Tacite et de Plutarque. Lorsque l’histoire les
découvre pour la première fois, ils habitaient les bords du Palus Maeotis,
entre l’Europe et l’Asie. Les Scythes, chassés par les Massagètes des pays
qu’ils occupaient dans le voisinage de la mer Caspienne, se jetèrent sur les
Cimmériens à la fin du VIIe siècle avant J.-C., et forcèrent les uns
à se réfugier dans l'Asie-Mineure, pendant que les autres franchissaient le
Tyros (Dniester,) et continuaient leur marche vers l'occident, Hérodote, IV,
II.
C'est à cette époque
et à cette cause que nous ferons remonter les deux migrations des Venedi
de la mer Baltique et des Heneti de la Paphlagonie.
Pline,
dans sa géographie, place, sur la mer Baltique ou sur la mer Blanche, une
contrée, qu'il appelle Celtica, non loin des Hyperboréens (IV-14) et un peu
en-deçà dans le voisinage des Scythes, des Cimmerii, qui, sans doute,
étaient un débris de la grande nation qui avait autrefois occupé tout ce pays.
Strabon,
au liv. XII, s’exprime ainsi : Après ce fleuve (Parthénius) on trouve la
Paphlagonie et les Henètes. Mais quels sont ces Henètes dont Homère parle,
lorsqu'il dit, le vaillant Pilamène
conduisait les Paphlagoniens du pays de Henètes où naissent les mules
sauvages ! Car on ne trouve nulle part des Henètes en Paphlagonie (au
temps de Strabon, au 1er siècle de notre ère), quelques-uns disent
que c’était le nom d’un bourg situé sur la côte à 10 schaenes, 600 stades
d'Amastris. Zénodote, dans ce passage d’Homère, au lieu d’Hnetoi,
écrit (au singulier et au féminin) Hneth, et prétend que c’était le nom de la
ville connue aujourd’hui sous le nom d’Amissus ; d’autres pensent
que c’était un peuple limitrophe des Cappadociens qui fit partie de
l’expédition des Cimmériens et qui alla ensuite s’établir sur le golfe
Adriatique. Trad. De Coray, t. IV, p. 27 et 28.
Cette tradition est
l’unique fondement de l'origine illyrienne des Venètes de l’Adriatique1.
Mais Strabon, au livre IV, en parlant des Venètes armoricains, avait dit :
« Je présume que c'est de ces peuples que sont sortis les Veneti du golfe
Adriatique, car presque tous les autres Gaulois établis en Italie y sont passés
d’au-delà des Alpes, de même que les Boii et les Senones. On n’a regardé les
Veneti du golfe Adriatique comme originaires de la Paphlagonie,
1.
Voir dans l’Annuaire du Morbihan de 1855, p. 139, l’article de
M. Bizeul intitulé : Histoire de la colonisation des Venètes de
l’Italie par les Venètes de l’Armorique.
que la ressemblance du
nom que porte un des peuples de cette dernière contrée. Au reste, je n’avance
pas cette opinion comme certaine. En pareille matière, il suffit qu’on suive ce
qui paraît le plus probable. » Trad. De Coray, t. II, p. 56.
Les Celtes étaient
déjà fixés dans la Gaule et avaient pénétré jusqu’à l’extrémité méridionale de
l’Espagne, à l’époque où Hérodote écrivait, et il est bien difficile de fixer
aujourd’hui, d’une manière satisfaisante, l’époque probable de l’arrivée des
premières tribus celtiques dans la Gaule. Toutefois, c’est à ce grand mouvement
occasionné par l’invasion des bords du Palus Méotis et du Pont-Euxin, par les
nations scythiques, qui chassèrent, plus avant dans l’Occident, les hordes
Kimriques dépossédées, qu’Amédée Thierry, dans son Histoire des Gaulois,
t.1, p. 36, rattache le passage du Rhin et l’émigration le long de l’Océan sur
la contrée appelée Armorique dans la langue des Kimris, comme dans celle des
Galls.
Ainsi, l’établissement
des Veneti de la mer Baltique, comme celui des Veneti du Morbihan
et des Heneti de la Paphlagonie, serait contemporain et remonterait aux
époques reculées des temps historiques.
L’émigration
des Veneti dans l’île de Bretagne suivit de près, et nous est attestée
par les triades bretonnes. « Des trois tribus de la Bretagne, la première
est celle des Cambriens. Et personne n’a droit sur elle (sur la Bretagne), que
la tribu des Cambriens ; car les premiers ils en prirent possession. La
seconde tribu est celle des Lloëgriens (Ligures), qui venaient de la Gascogne
(synomyme d’Armorique dans la langue
des Triades) ; ils descendaient de la tribu primitive des Cambriens. Les
troisièmes furent les Brythons, qui étaient descendus de la tribu primitive des
Cambriens. Et ces trois tribus avaient toutes trois la même parole et la même
langue. » Probert, Triades de l’île
de Bretagne, traduites du gaëlique.
Le vénérable Bède (I,
4) dit aussi que les Britones furent les premiers habitants de l'île, et
qu’ils y vinrent des côtes de l’Armorique, qui de tractu Armoricano, ut
fertur, Britanniam advecti.
Nous ne suivrons pas
avec Le Huérou, dans ses Origines celtiques1, l’émigration
des Veneti de la Cambrie dans l’île d'Erin, Irlande, vers l'année 350
avant J.-C., lorsque les Belges, dont parle César, liv. V-12, les forcèrent à
chercher un refuge sur la côte septentrionale de cette île, d’où ils passèrent,
suivant l'itinerarium de Richard de Cirencester, confirmé par Gildas le
sage et le vénérable Bède, sur la côte occidentale de la Calédonie, Ecosse.
1.
Dictionnaire de Bretagne, par Ogée, édition Marteville, t. 1, p. 54 et 55.
La descendance des Veneti des îles Britanniques, des Veneti armoricains n'a jamais
été sérieusement contestée et repose sur les témoignages historiques les plus
formels, aussi bien que sur l'identité des langues.
Mais
l'origine des Veneti de l’Adriatique
a été très controversée et cependant, si l'on veut remonter aux sources, il
n'est pas imposible d’arriver à un résultat tout aussi satisfaisant.
« Au nord du Pô,
dit Fréret, dans ses Recherches sur
l’origine et l’ancienne histoire de l'Italie1,
sont les Henètes ou Venètes, qui se conservèrent longtemps sans mélange avec
d'autres nations et que nous devons distinguer des Liburnes, quoique Virgile,
qui s'exprimait en poëte, les confonde avec eux, Aenéide, liv. I, v. 244.
Hérodote nous atteste l'origine illyrienne de ces Venètes voisins d’Adria et
dont Patavium, Padoue était la capitale, » p. 77. Fréret cite en
marge Hérodote, I-5.
1. Histoire de l'Académie royale des
inscriptions et belles-lettres,
t. XVIII, p 72.
Si, curieux de
vérifier le passage ainsi indiqué, comme devant Justifier cette origine
illyrienne des Venètes de l’Adriatique, on ouvre Hérodote, au liv. I-5, on y
voit : Que les Perses les plus instruits accusent les Phéniciens d'avoir
les premiers excité des dissensions entre les peuples par l'enlèvement d'Io,
fille d'Inachus roi d'Argos. Mais des Henètes, pas un mot.
Hérodote ne les nomme
que deux fois. La première, au liv. I, Clio, 96 (chacun des livres d’Hérodote
porte le nom d’une muse), pour nous dire, en parlant des mœurs des
Assyriens : « Qu’en chaque village on réunissait, une fois par an,
toutes les filles nubiles. Un crieur public les mettait successivement à
l’enchère, en commençant par les plus belles, et tenait en réserve l’argent
payé par les acheteurs. Lorsqu’il arrivait aux laides, à celles pour lesquelles
il ne se présentait plus d’enchérisseurs, il les proposait, dit-on, au rabais
et adjugeait à ceux qui se chargeaient de les épouser aux moindres prix ;
on employait à leurs dots l’argent provenant de la vente des belles. Hérodote
regrette que les Assyriens aient laissé abolir cette institution dont il admire
la sagesse et la beauté : il a appris qu’elle était commune aux Venètes,
peuple d’Illyrie ; Tv
kai Illuriovn Enetouw punyanomai xreesyai. » 1
1.
Cours d’études historiques par Daunou, Ve leçon.
Et au livre V, Terpsichore,
9 : « Hérodote ne connaît pas les pays situés au nord de la
Thrace ; il croit qu’après avoir passé l’Ister (le Danube), on ne trouve
qu’une contrée déserte dont les limites sont indéterminées. Il place néanmoins
au-delà de ce fleuve les Sigynnes, Jigunnai, qui s'habillent à la manière des Mèdes
et dont les chevaux ont des poils épais, crépus, et longs de cinq doigts. Ces
animaux sont d’ailleurs petits, ont la tête aplatie, et ne courent avec quelque
vitesse que lorsqu’ils sont attelés à des chars. Les
Sigynnes confinent aux Venètes qui habitent les bords de l’Adriatique, et
qui se donnent pour une colonie Mède. C’est, dit Hérodote, ce que j’ai
peine à comprendre. Mais je ne me presse pas de prononcer sur ce point, car le
temps a pu amener bien des choses. Le mot de Sigynnes se retrouve en Ligurie,
près de Marseille, où il signifie des marchands, Oikeontew touw kapelouw
et chez les Cypriens, qui appellent ainsi des piques. » Daunou, 23e lec. T.
9, p. 165 et 166.
On le voit, malgré
l’affirmation de Fréret, Hérodote se borne à rapporter, sans se prononcer, la
tradition de l'origine Médique des Venètes de l’Adriatique, et s’il les appelle
peuple d’Illyrie, c’est que les deux côtés du golfe Adriatique et de la mer
supérieure sont à ses yeux l’Illyrie.
« Les Venètes,
aïeux des Vénitiens, occupaient les basses terres au-delà de Vicence et de
Padoue et le fond de l’Adriatique, dit Henri Martin, t. I, p. 20, depuis les
temps les plus anciens ; car ils s’y étaient maintenus contre. les
Etrusques, lorsque ceux-ci avaient dépossédé les Gaëls-Ombriens. Tit. Liv. V,
c.33. »
Tite-Live, en effet,
avant de raconter la prise de Rome par les Gaulois, entre dans de grands
détails sur les diverses émigrations gauloises dans la gaule Cisalpine.
« D’autres Etrusques,
dit-il, bien avant ceux de Clusium, avaient, entre l’Apennin et les Alpes,
combattu plus d’une fois contre les armées gauloises. La preuve en existe dans
les noms même des deux mers supérieure et inférieure qui baignent la presqu’île
italienne ; car la mer toscane porte le nom de la nation même ;
l’autre, appelée Adriatique, tient le sien d’Adria, colonie Etrusque, et le
langage de tous les peuples d’Italie atteste ces origines. Les Grecs disent
aussi mer Adriatique et mer Tyrrhénienne ; les Toscans se sont établis sur
les bords de l’une et de l’autre : ils ont eu d’abord vers l’inférieure,
en-deçà de l'Apennin, des territoires partagés entre douze cités, et ensuite
en-deçà de l’Apennin, un égal nombre de colonies, envoyées par chacune de ces
métropoles. Ces seconds établissements remplissaient tout l’espace situé entre
le Pô et les Alpes, excepté l’angle
occupé par les Venètes à l’extrémité du sinus. Quae trans Padum, omnia
loca, excepto Venetorum angulo, qui sinum circumcolunt maris, usque ad Alpes
tenuere. Tit. Liv. V, c. 33,
Daunou, lec. 36, t. XV, p. 52.
Suivant ce passage de Tite-Live, les Venètes occupaient donc le sinus
de la mer Adriatique lorsque les Etrusques ou
Tyrrhéniens, peuple Pélagique, originaire de l’Asie Mineure, s’ouvrirent un passage
à travers l’Is-Ombrie, franchirent les Apennins et se jetèrent sur la
Vil-Ombrie. Par conséquent, l’établissement des Venètes sur l’Adriatique est
antérieur à l’émigration gauloise qui eut lieu l’an 587 avant notre ère, sous
la conduite du Biturige Bellovèse, dans laquelle les Aulerci et les Carnutes et
surtout les Cenomans, ceux-ci, 66 ans plus tard, ayant pour chef Elitorius,
chassèrent les Etrusques de tout le reste de la Transpadane jusqu’à la
frontière des Venètes Tit. Liv., liv. V-35, et vinrent comme dans la Gaule
Cisalpine se juxtaposer près de ce peuple ancien, nous dit Polybe, liv. II-3,
qui avait à peu près le même costume et le même habillement que les autres
Gaulois, mais qui parlaient une autre langue. (Trad. De dom Thuillier).
Mais à quelle époque
faire remonter cet établissement des Venètes et à quelle nation les
rattacher ?
« La Transpadane,
dit Strabon, liv. V, est occupée par les Celtes et les Heneti. Les Celtes de
ces cantons sont de la même race que les Celtes Transalpins. Quant aux Heneti,
il y a deux traditions : l’une porte qu’ils sont une colonie de ces Celtes
établis sur les bords de l’Océan (les Venètes armoricains), qui s’appellent
comme eux Heneti ; l’autre veut qu’ils descendent des Heneti de la
Paphlagonie. »
Et au liv. XII, c. 2,
« les Heneti dont venait Pylémène, étaient un peuple considérable
appartenant à la nation paphlagonienne ; un grand nombre d’entre eux le
suivirent en Troade, mais après la perte de leur chef et la prise de Troie, ils
passèrent en Thrace, et de là, après avoir erré longtemps, ils se rendirent au
pays qu’on nomme aujourd’hui l’Hénétique, territoire de Venise. Suivant
quelques écrivains, Anténor même avec ses enfants, s’associa à cette
expédition, et alla s’établir au fond du golfe Adriatique, ainsi que nous
l’avons vu dans la description de l’Italie. Voilà, ce me semble, pourquoi on
ne trouve plus d’Hénètes en Paphlagonie. » Trad. De Cor., t. IV, p.
27.
Ainsi rois traditions
rapportées par les auteurs anciens relativement à l’origine des Venètes
adriatiques. Au IVe siècle de notre ère, au temps d’Hérodote, ils se
disaient issus des Mèdes, liv. V-91, ce qu’Hérodote avait du mal à
comprendre, et ce dont il ne s’enquiert même pas, egv men ouk exv epifrasasyai.
1
Voyez plus haut page 73.
Au Ier
siècle avant J.-C., origine Troyenne à la suite d’Anténor, adoptée par
Tite-Live et Virgile et constatée par Strabon, mais rejetée par celui-ci qui
lui préfère comme plus raisonnable l’origine celtique, Liv. IV, c. 3, p. 195.
Et enfin, cette origine celtique reconnue par Polybe qui écrivait dans la
première moitié du IIe siècle avant J.-C. Liv. II, c. 3, mais avec
cette particularité que les Vénètes semblables aux autres Gaulois par
les mœurs et l’habillement, étaient plus anciens qu’eux et différaient
seulement par leur langue.
Cette différence dans
la langue n’est-elle pas suffisamment expliquée par les cinq siècles qui se
sont écoulés depuis le IXe siècle avant J.-C., époque à laquelle
Tite-Live constate que les Venètes résistèrent à l’invasion des Etrusques et se
trouvèrent en contact avec ce peuple plus avancé en civilisation et avec lequel
ils finirent par s’allier, jusqu’à l’année 587 qu’eut lieu au-delà du Pô leur
réunion avec les Celtes ou Gaëls de Bellovèse et d’Elitorius.
Nous avons montré que
Fréret s’était trompé lorsqu’il a cru qu’Hérodote, liv. I-96 et non liv, I-5,
attestait un origine illyrienne aux Venètes de l'Adriatique. Il exagère la
portée de la remarque de Polybe quand, au lieu d’une différence dialectique dans
la langue, il lui fait dire que les Venètes parlaient une langue toute
différente de celle des autres Gaulois. Les guerres des Venètes contre
ceux-ci le porte aussi à croire qu’ils n’avaient pas la même origine, mais il
oublie que dans ces guerres, les Venètes sont presque toujours accompagnés des
Cénomans, leurs voisins dans l'Adriatique comme dans l'Armorique, et dont
l’origine celtique ne peut être révoquée en doute.
Nous en trouvons une
explication beaucoup plus satisfaisante dans l’Histoire des Gaulois de
M. Amédée Thierry, qui établit, t. 1, c. 1, p. 47, « que les Galls
occupaient la Transpadane et les Kimris, la Cispadane. » Or ces Galls
étaient composés des Veneti, des Cénomans, des Aulerci, c’est-à-dire des Celtes
ou Gaulois de la première émigration, tandis que les Boïes, les Anamans, les
Lingons et surtout les Senones et les autres peuples qui franchirent le Pô et
occupèrent la Cispadane étaient d’origine Kimrique ou belge. Il est curieux de
voir César dans les Gaules constater la même différence dialectique dans le
langage entre les Belges et les Gaulois ou Celtes, liv. I-1. Lingua,
instituta, legibus inter se differunt, que Polybe entre les Venètes de
l’Adriatique et les Gaulois cispadans, glvtta d’alloia xrvmenoi, Liv. II, c. 3.
Mais, avons-nous la
preuve que les Venètes de l'Adriatique, fraction de cette grande nation qui
conserve son autonomie dans toutes les parties du globe où elle sème ses
essaims, ait fait partie de cette première émigration celtique qui avait peuplé
les presqu'îles et les golfes de la Baltique, du Morbihan, d'Albion,et
d'Erin ? Elle résulte de la marche de ces peuples vers ces différentes
contrées et des époques auxquelles ils s'y sont fixés.
C'est entraîné par
l'autorité du savant Fréret, que M. Amédée Thierry dans son Histoire des
peuples Gaulois, t. I, c. 1, dit page 11 : « La contrée
circumpadane était alors, 1400 à 1000 avant J.-C., en presque totalité au
pouvoir des Sicules, nation qui se prétendait autochtone, cest-à-dire
née de la terre même où elle habitait. Les Venètes, petit peuple Illyrien ou
Slave, s’y étaient conquis une place à l’orient, entre l’Adige, le Pô et la
mer. » Et comme Fréret il cite Hérodote, liv. I-5. En faisant des Venètes
un peuple slave, M. Amédée Thierry se trouve ramené à la vérité historique
et à l'origine celtique ; nous ne voulons pour l’établir que les autorités
citées par lui et l'exposé si clair et si lucide de l’invasion de ces vieux
Gaulois, ancêtres du peuple des Ombres, dont Tite-Live nous apprend
la résistance contre les Etrusques, obligés de s’arrêter aux frontières des
Venètes.
M. Amédée Thierry
n'appuie sur aucun texte cette émigration directe des Venètes-Slaves, qu'il
fait contemporaine de celle des Ombres. Ces vieux Gaulois, organisés
sous le nom collectif d'Ambra, les vaillants ou les nobles,
venaient de la Celtique à travers les Alpes, et leur origine est attestée par
Cornélius Bocchus, l'affranchi lettré de Sylla, cité par Solin, Bocchus
absolvit Gallorum veterum propaginem Umbros esse, Solin, Poly. Hist., c. 8,
et par le fameux Antonins Gnipho, précepteur de Jules César, sane Umbros
Gallorum veterum propaginem esse Antonius refert. Serv. in l. XII Æn. ad fin.
Si les Venètes de
l'Adriatique n'avaient pas eu la même origine et la même provenance, comment
expliquer que ces vieux Gaulois les eussent admis au partage dans
l’établissement de la Vil-Ombrie ? -- Bil, vil, bord,
rivage ; ce radical entre encore dans la composition d'un. grand nombre de
noms de lieux sur nos rivages de la Vénétie armoricaine. -- Et si les Venètes
avaient appartenir aux Sicules qui se disaient autochthones (Dionys. Halic., l.
I, c. 9 ; Pline, l. III, c. 4), c’est-à-dire les premiers occupants de
l'Italie, n'auraient-ils pas été repoussés comme eux, et n'auraient-ils pas
suivi ceux-ci dans leur retraite jusque dans les Iles Siciliennes.
On ne peut préciser
l’époque de l’occupation des rivages armoricains par les Venètes autochthones,
ni celle de leur irruption dans la péninsule ibérique, l’Espagne, où Pline,
liv. III-3, nous montre des Vennenses ayant encore cinq cités puissantes
à côté des Celtiberi. Vennenses quinque civitatibus vadunt.
« Les historiens
nous disent unanimement que ce furent les Celtes qui conquirent l’ouest
et le centre de l’Espagne ; et en effet, leur nom se trouve attaché à de
grandes masses de population gallo-ibérienne, tels que les Celt-Ibères,
mélange de Celtes et d'Ibères qui occupaient le centre de la péninsule, et les Celtici,
qui s'étaient emparés de l'extrémité sud-ouest. » Amédée Thierry, Hist.
des Gaul., Introd. p. xxxij.
« Tandis qu'ils se pressaient dans
l'occident et le centre de l'Espagne les nations ibériennes déplacées et
refoulées sur la côte de l'est, forcèrent les passages orientaux de leurs
montagnes. La nation des Sicanes, la première, pénétra dans la Gaule qu'elle ne
fit que traverser et entra en Italie par le littoral de la Méditerranée. Sur
ses traces arrivèrent ensuite les Ligors ou Ligures, peuple originaire de la
chaîne de montagnes au pied de laquelle coule la Guadiana, chassés aussi de
leur pays par les Celtes. » Id.
t. I, p. 9, édit. 1835.
« Les Ligures
trouvant le littoral en partie déblayé par les Sicanes, s'établirent le long
des cotes gallo-italiques, depuis les Pyrénées jusqu'à l’Arno tandis les
Sicanes, passent les Apennins, s'arrêtaient dans la grande vallée du Pô. – Padus,
du gaëlic, pades, sapin, à cause des forêts de sapins qui environnaient
sa source. » Pline, III-16, Henri Martin, t. I., p. 6, édit. 1851.
Ces passages de l’Histoire
des Gaulois prouvent l'inexactitude de la conjecture de Fréret que les
premiers habitants de l’Italie, qui y entrèrent au plus tard dans le seizième
siècle avant J.-C., par les Alpes Carniques ou Juliennes sortaient de l'Illyrie
et des pays voisins parmi lesquels il range les Liburni, les Siculi
et les Veneti. Hist. de l’Acad. des Inscrip., t. XVIII, p. 75.
Il est acquis à la
science historique par la critique moderne que les Sicules ou Sicanes, reconnus
pour autochthones, venaient non pas de l'Illyrie, mais de l'Ibérie, qu’ils
furent repoussés de l'Italie vers l'an 1364, par les vieux Gaulois ou
les Ombres, au nombre desquels étaient les Veneti, et qu'ils s'emparèrent de
toute la vallée du Pô.
« Dans le cours
du onzième siècle, dit encore Amédée Thierry, t. I, p. 14, un peuple
nouvellement émigré du nord de la Grèce entra en Italie par les Alpes
Illyriennes, traversa l’Is-Ombrie comme un torrent, franchit l'Apennin
et envahit l'Ombrie maritime ; c’était le peuple des Basènes, si
connu dans l’histoire sous le nom d'Etrusques. »
Une fois constitués,
les Etrusques attaquèrent l’Ombrie circumpadane et partagèrent entre leurs
douze cités cette seconde conquête. Mais, nous a dit Tite-Live, liv. V-33, ils
ne purent chasser les Venètes de la Vil-Ombrie, et ce fut là que les Aulerci et
les Cénomans, leurs voisins dans la Gaule transalpine, les retrouvèrent lors de
l’invasion de 587 avant J.-C.
Ainsi se trouve
confirmée l’origine celtique des Venètes de l’Adriatique, regardée comme la
plus raisonnnable par Strabon au Ier siècle de notre ère, établie
par les observations si judicieuses de Polybe au IIe siècle avant
J.-C., et par les faits racontés par Tite-Live, malgré l’origine troyenne
adoptée par lui pour flatter les préjugés de son siècle, par les dates de
Fréret, qui n’admet l’origine Illyrienne que sur une fausse citation
d’Hérodote parlant d’une tradition Médique,
et par l’Histoire des Gaulois avec laquelle se trouverait en
contradiction l’origine illyrienne ou slave, indiquée sur l’autorité de Fréret,
mais repoussée par les faits racontés par cette même Histoire des Gaulois si
bien autorisée.
Les Venètes de la mer
Baltique, ces ancêtres des Aestii dont Tacite (de mor. Germ. 45), nous
dit qu’ils parlaient une langue très rapprochée de celle des Bretons, dextro
Suevi maris littore Aestiorum gentes adluuntur, quibus ritus, habitusque
Suevorum, lingua Britannicae propior, nation celtique primitive, avant
d’aller repousser les Sicules autochthones de l’Italie, se montrent à nous se
retirant devant les hordes scythiques qui les poursuivent à travers les plaines
de l’Europe septentrionale, laissant sur les côtes de la Gaule et des îles
d’Albion ou d’Erin, ces colonies de Venètes armoricains et bretons qui se
disent autochthones dans ces parages, et occupent dans les golfes, les
presqu’îles à l’embouchure des fleuves, des points fortifiés qui leur sont
restés, lorsqu’ils se sont en quelque sorte rangés pour laisser passer le
torrent. Comme plus tard, lorsque les Germains franchiront le cours du Rhin et
viendront leur enlever encore la Gaule et la Bretagne, ils trouveront un
dernier asile dans les rochers de l’Armorique et du pays de Galles1 ;
ainsi firent-ils sur les bords de l'Adriatique contre l'invasion étrusque.
1.
Voyez cf. Le Huérou des Origines celtiques, Ogée. – Marteville, p. 41.
Pendant
que ces Venètes maintiennent leur indépendance dans leurs lagunes, Les enètes
de l’Ibérie, de l’Armorique et des îles Britanniques sont initiés à la
navigation et au commerce par les Phéniciens qui fondèrent des colonies sur
leurs rivages et pénétrèrent dans l’intérieur pour exploiter les mines d’or et
d’argent que recelaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les Cévennes et
les Alpes. L’existence de leurs médailles a été constatée dans des lieux même
éloignés de la mer et le type de nos médailles celtiques est emprunté au type
macédonien. Leur principale colonie fut établie à Tartesse, dit Arrien, De
expedit. Alexand. Lib. II, c. 16, où ils bâtirent un temple à hercule, et
Salluste nous apprend que les Tyriens changèrent le nom de la ville de Tartesse
en celui de Gadir, Gades, Cadix. Tartessum Hispaniae civitatem, quam
nunc Tyrii, mutato nomine Gadir habent. Fragment. E lib. II.
« Les Phéniciens
de Gades, suivant Strabon, liv. III, p. 175, faisaient le commerce de l’étain
avec les îles Cassitérides, les Sorlingues, ils y portaient de la poterie, du
sel, des ustensiles de cuivre, et recevaient en échange des insulaires de
l’étain, du plomb, que ceux-ci tiraient en abondance de leurs mines, et des
cuirs provenant du nombreux bétail élevé par eux. »
On ne peut exactement
déterminer l’époque à laquelle commencèrent ces relations maritimes de l’Asie
avec la gaule ou Celtique ; les uns la portent à la 73e année
de Moïse, les autres au temps de Josué1.
L’étain
fut d’abord appelé Kassiterow, du nom phénicien des îles Cassitérides,
d’où il pronvenait, et d'où les Phéniciens le répandaient dans presque toute
L’Europe et l’Asie. Ce commerce s'étendait sans doute à toute la côte
méridionale de la Grande-Bretagne, mais, parce que dans ces temps reculés on confondait
cette côte avec celle du continent de l’Europe, la langue du commerce désigna
l’une et l’autre sous le nom des îles Cassitérides, désignation qui semble
avoir été en usage au temps d’Hérodote2. Mais celui–ci ne paraît pas
avoir connu la Bretagne et ne fait qu’une allusion dédaigneuse à tout ce que
racontaient les marchands phéniciens des îles Cassitérides. Liv. III-115.
« Les Barbares nomment Eridan, Eridanow, (le
fleuve Raudane, près de Dantzic), certain fleuve qui s’écoule dans la mer
boréale, d’où l’on dit que nous vient l'étain, et ces îles
Cassitérides, d'où on nous l’apporte me sont inconnues :
oute nhsouw oida Kassiteridaw eousaw, ek tvn o kassiterow
hmin foita. » Le Huérou, Orig. Celt., p. 52.
1.
Voir les Mémoires sur les révolutions du commerce des îles Britanniques,
depuis son commencement jusqu’à l’expédition de Jules César, par Mélot, au
tome XVI des mémoires de l’Académie des inscriptions et bellles-lettres, p. 153
et suiv.
2.
Mélot, Loc. cit., p. 154.
Les révolutions de
l’Asie, les revers de la grande cité de Tyr accablée par les Assyriens,
amenèrent la ruine des colonies phéniciennes de l’Europe. L'on paraissait en
avoir perdu jusqu’au souvenir, lorsque, vers l’an 639 avant J.-C., le hasard
amena les Grecs jusqu'au détroit des Colonnes, et dans l’Océan
atlantique.
« Hérodote
rapporte que des Samiens partant de l'île de Platée pour aller en Egypte sur un
vaisseau commandé par Colaeus, furent portés jusqu’au-delà des Colonnes
d’Hercule par un vent d’est qui ne cessa de souffler et les conduisit jusqu'à
Tertesse, Cadix. Hérod., Melpom. Lib. IV-152. Comme jusqu'alors, ce port
n'avait pas été fréquenté par les Grecs, les Samiens firent les plus grands
profits sur les marchandises qu'ils en rapportèrent. Tel fut le premier voyage
au long cours des Grecs.
Environ
soixante ans après le voyage de Colaeus de Samos, les Phocéens trouvèrent aussi
la route de Tertesse, où régnait Arganthonius, fameux pour la durée de son
règne, par ses grandes libéralités et par les grandes richesses qu’il tirait
des mines abondantes de ses états. Hérodot, Clio, I-163.
« L’an 600 avant
J.-C., un vaisseau parti de la ville ionienne de Phocée jeta l'ancre dans un
golfe de la côte gallo-ligurienne, à l'est des bouches du Rhône. Nann, chef ou
roi des Ségobriges, mariait ce jour-là sa fille ; il fit aux étrangers un
accueil hospitalier et les invita au festin. Suivant la coutume de ces peuples,
la jeune vierge choisissait librement un époux entre ses prétendants à la table
de son père. Sur la fin du repas, d’après l’usage Petta, la fille de Nann
paraît une coupe à la main ; elle promène ses regards sur l’assemblée,
s'arrête en face d'Euxène, le chef des Grecs, et lui tend la coupe. Nann crut
reconnaître dans le choix de sa fille l'ordre des puissances célestes ; il
salua son hôte comme son gendre et lui donna pour dot la plage où les Grecs
avaient pris terre. » Aristote,
ap. Athen. XIII-5, Justin XLIII-3, Henri Martin, t. I, p. 11.
Ainsi fut fondée cette
ville que les Latins appelèrent Massilia, les Provencaux du Moyen-âge Marsillo,
et les Français Marseille. Une inscription punique trouvée récemment à
Marseille, permet de conclure qu'il avait existé là une colonie phénicienne,
disparue avant l'arrivée des Grecs. Ceux ci devaient leur succéder dans le
commerce de l'Occident et devinrent les rivaux des Carthaginois qui, après la
ruine de Tyr, s’étaient seuls hasardés au-delà du détroit et de Gades, Cadix,
et continuaient le commerce de l'étain avec les îles Cassitérides et les côtes
occidentales de la Gaule.
Au
temps de sa plus grande puissance, nous dit Pline, Hist. nat., lib.
II-67 et lib. V-1, deux flottes partiront de Carthage pour aller faire des
découvertes et fonder des établissements dans l'Océan occidental, l'une vers le
sud et les côtes de l’Afrique sous les ordres d’Hannon, l'autre vers le nord
sous la conduite d’Himilcon. Le Périple, ou relation du voyage de ce
dernier est parvenu jusqu’à nous, mais à l'instar de ce capitaine phénicien
dont nous a parlé Strabon qui aima mieux perdre son navire que de faire
connaître la route qu'il suivait le périple d'Himilcon est si obscur, qu’on
s’aperçoit aisément qu’il a voulu dérober ses traces aux étrangers. Toutefois,
la traduction qu’en fit un grec de Sicile après que les Carthaginois y eussent
étendu leur domination, paraît avoir donné l'éveil aux Massaliotes, et ceux-ci
organisèrent une grande expédition destinée à leur faire connaître le pays d'où
provenaient les marchandise qui avaient le plus de cours chez les peuples avec
lesquels ils commerçaient. De ce nombre était l’étain que l’on tirait des îles
Britanniques, l’ambre ou le succin que l’on allait chercher dans la mer
Baltique et dans les mers du Nord. C’est alors quEuthymène fut envoyé vers le
Midi pour découvrir sur les côtes d'Afrique les pays où l'on trouvait la poudre
d’or, et Pythéas vers le septentrion pour reconnaître les îles Cassitérides,
les Sorlingues, et les mers cu Nord. C’est alors aussi que s’ouvre l’époque
historique pour le commerce et la navigation sur les côtes occidentales de la
Gaule, et nous avons vu en commençant ce chapitre qu’il est le premier à nous
donner le nom d’une ville, Corbilon, et d'un peuple, Ostidamni,
qu’il signale dans la péninsule armoricaine.
Le Massaliote Pythéas,
contemporain d’Alexandre, détermine la latitude de sa ville natale d’après
l’ombre du gnomon, et l’exactitude de ses calculs a surpris les savants
modernes1. Le premier, il constata la relation des marées avec les
phases de la lune. Conduit par ses observations astronomiques, après avoir
passé Gadès, il parcourut toutes les côtes de l’Europe baignées par l’Océan, et
y fit deux voyages : l’un, dont nous avons parlé dans lequel il s’avança
jusqu’à Thulé, l’Islande, pour lui à six journées de navigation de l’île
de Bretagne, l’autre dans lequel après avoir passé du canal de la Manche dans
la mer du Nord et de celle-ci par le détroit du Sund dans la mer Baltique, il
vogua jusqu’à l’embouchure d’un fleuve auquel il donne le nom de Tanaïs ;
ce fut là le terme de sa course.
1.
La différence avec les calculs modernes n’est que de quarante secondes.
« Suivant Pline,
liv. XXXVII, c. 2, Pythéas rapporte que les Guttones, peuple de
Germanie, habitent les bords d’un golfe de l’océan appelé Montonomon,
qui a 6000 stades d’étendue, qu'à une journée de navigation de ce golfe, il y a
une île nommée Abalus, sur les bords de laquelle les flots déposent le
succin, et que cette subsatance est une déjection de la mer Concrète.
Les habitants le vendent aux Teutons, dont ils sont voisins. Timée rapporte la
même chose, mais il donne à l'île le nom de Basilia. »
Le golfe de 60000
stades dont parle Pythéas, serait situé selon Gosselin dans ses Recherches sur la Géographie systématique et
positive des anciens, t. IV, p
107 et suiv., entre le cap Rutt et celui de Grinéa, et ces rivages, ainsi que
ceux des îles qu'il renferme, produisent encore du succin. Une petite île, en
conservant le nom d’Aebel, rappelle celui d’Abalus cité par Pythéas, et
se joint par des bas-fonds à l’île de Funen, enfermée par les Belts dont elle a
pris le nom de Baltia, devenu
Basilia .chez les écrivains grecs. Quant au nom de Montonomon donné au
golfe comme ceux de Corbilon et d’Ostidamnii, on ne les retrouve
plus chez les écrivains postérieurs.
Mais remarquons que
l’ambre recueilli sur les rivages d'Abalus et de Baltia passait chez les
anciens pour être une production de la mer Concrète, Mare cronium, mer glaciale ; Mor-Crown, dans le
gaëlic, Mor-scournet, dialecte de Vannes ; nom que
prenait en s'élargissant la Baltique et en s'éloignant des côtes de la Mer
Morte, la Mari-Marousa de
Philémon : Mor-Marwsis, gaëlic, Mor-marhue, dialecte de
Vannes.
Le voyage
d’exploration de Pythéas remettait donc en rapport les Venètes de la Mer Morte
avec les Venètes du Mor-Bihan et les Venètes des îles Britanniques. Les
fouilles pratiquées sous nos dolmens et nos tumuli nous donnent dans ces celtae,
ces colliers en jade, en ambre et en succin de la mer glaciale, recueillis dans
nos musées archéologiques, la preuve des relations commerciales renouées depuis
lors entre les différentes branches de cette grande famille celtique dont
l’identité de la langue nous a montré la communauté d’origine.
L’usage
s’est conservé de qualifier de langues celtiques les dialectes gaulois
encore subsistants, à savoir : le breton, le gallois, l’écossais et l’irlandais.
Le nom de monuments celtiques doit aussi être maintenu à ces monuments
identiques dans leur forme comme dans leur destination que nous retrouvons chez
tous les peuples de la race indo-européenne ou Japétique1. Dans
l’Inde comme aux bords du Pont-Euxin, dans la Chersonèse tauride comme dans la
Chersonèse cimbrique, sur les bords du Danube comme sur les promontoires de la
mer morte et de la mer glaciale, dans les îles d'Erin (er-inis, île de
l’ouest, et d'Albion. (Alb., . élevé, blanc, in, inis, île)
. insula sic dicta ab albis rupibus quas
mare alluit, Pline, l. XIV, c. 16),
comme dans l'Armorique gauloise et sur le Morbihan ; chez tous ces peuples
que les historiens grecs comprennent dans la Celtique, Plutarque in
Mario XI, Ephore apud Strab. I, ces dolmens, ces tumuli se montrent
à nous sous la même forme, incompatibles avec leur usage comme autel ou pour le
sacrifice, mais indiquant par leurs dispositions intérieures et extérieures
leur destination funéraire que confirment les ossements, les cendres et les
autres objets qu'on y trouve. La plupart de ces peuples furent étrangers au
culte et à la religion des druides. C’est donc à tort que l’on a appelé druidiques
ces monuments communs à tous, mais antérieurs au druidisme.
1.
L’ethnographie biblique fait descendre les Gaulois d’Askhénas, un des fils de
Gomer, fils de Japhet. Genèse, I ? 10. – L’historien juif Joseph, Antiq.
I, 7, appelle les Kimmerioi,
Cimmériens, Gomareiw,
Goméristes.
Quant
au peuple primitif auquel on les attribue avec raison, pourquoi le rechercher
au-delà des Celtes ? n'est-ce donc
pas assez que de remonter presqu’au déluge ? et cette langue celtique qui
a donné leurs noms à ces monuments : men-hir, (mein, pierre et hir, longue) dolmen, (mein,
pierre et taul en construction daul, table plate et horizontale),
cette langue n'est-elle pas celle que parlaient ceux qui se disaient autochthones, ou premiers occupants de la Gaule et de la Grande-Bretagne ;
n’est-elle pas comme le sanscrit et le Zend dérivée de cette langue disparue
ou transformée par la dispersion des peuples.
Le succin ou l'ambre
jaune était une marchandise d'une grande valeur parmi les anciens. Ils
l'employaient aux ornements marquant les plus hautes dignités, comme on le fait
encore de nos jours en Chine, témoins ceux qui ont été trouvés dans le palais
d'été de l'empereur par nos troupes victorieuses. Les femmes le prisaient
autant que les plus belles perles, et le caprice qui lui avait donné ce prix
dans les temps les plus éloignés le lui conservait encore au temps de Pline, au
Ier siècle après J.-C. Il s'en plaint amèrement, liv. XXXVII, c. 2.
On en faisait des vases, des statues et d’autres ouvrages pour lesquels il
fallait en avoir des morceaux assez considérables, mais comme les peuples qui
en avaient le commerce ne s’en servaient qu'à faire des colliers et des
bracelets, Néron, nous dit Pline, envoya à travers la Germanie dans la mer
Baltique et dans les pays qu'arrose la Vistule, où on le recueille en plus
grande abondance, un chevalier romain chargé de s'assurer si les morceaux
étaient conservés dans toute leur grosseur. Pline, Hist. nat., lib. XXXVII, c.
2 et 3.
Au temps de Pline,
trois siècles après Pythéas, c'était par terre que se faisait ce
commerce : la marine marchande avait été détruite par César avec la flotte
des Venètes. Mais à l'époque celtique, à celle qui correspond aux
enfouissements de nos dolmens et de nos tumuli, c'était par la voie de mer
qu'il était porté, du Venedicus sinus, au
promontoire des Venicnii de l'île d'Erin, dans le Guent land ou Vénédotie
de l'île d'Albion, aux Cassitérides et sur les côtes armoricaines de la
Gaule chez les Veneti de la Manche et les Veneti du Mor-bihan.
Cette navigation se
faisait sur ces frêles bateaux1 ou nacelles d'osier recouvertes de
cuirs de boeuf. Britannos vitilibus
navigiis corio circumsutis navigare, Plin..
lib. IV-16, ils se transportaient ainsi d'île en île et de cap en cap par des
trajets qui duraient jusqu'à six jours, a Britannia intorsus sex dierum
navigatione abesse dicit insulam Mictim. Plin., id. Pythéas fut sans doute
le premier à faire connaître la construction de ces navires de long cours, longae naves, dirigés par cinquante
rameurs rangés sur une même ligne.
1.
Bat, bateau en gaëlic. Ces nacelles sont encore en usage dans le pays de
Galles. Henri martin, Histoire de France, t. I, p. 2.
« On
dit qu'il y avait une ancienne loi parmi les Grecs qui défendait de mettre en
mer aucune galère qui portât plus de cinq hommes, et que Jason fut le premier
qui contrevînt à cette défense. On veut aussi que le navire Argo ait été
le premier du genre de ceux qu'on appelait vaisseaux
longs... Mais deux cents ans avant les Argonautes, (vers 1510 avant J.-C.),
Danaüs d'Egypte vint à Argos dans un navire à cinquante rames. » Huet, Hist. du commerce et de la navigation des
anciens, p. 82. On attribue aux Phéniciens la construction de ces navires
longs non pontés à cinquante rames, et c’est à l’aide de ces navires qu’ils
faisaient la navigation de Gadès aux Cassitérides. Mais lorsque Pythéas eut
donné plus d’étendue aux relations maritimes créées par les Phéniciens en
découvrant aux Massaliotes les pays de production de l'ambre, du succin, du
jade, et des autres précieuses des mers du nord, les habitants de ces contrées
purent apprendre à la vue du navire qui le portait la transformation opérée par
les Corinthiens dans la construction navale.
Les Phocéens qui
fondèrent Marseille abordèrent aux rivages de la Gaule sur une de ces galères
de construction phénicienne, découverte et à un seul rang de rames. Mais après
la prise de la métropole Phocéenne par Harpagus, lieutenant de Cyrus, roi des
Perses, dans le Ve siècle avant J.-C., les Phocéens se retirant sur
leurs navires parmi lesquels il s'en trouvait plusieurs de construction
corinthienne, pontés et à trois rangs de rames, vinrent demander asile à la
colonie d’Atalia, que vingt ans auparavant ils avaient établie dans
l’île de Corse. Hérod., l. I, c.
165 ; Diodor. Sicul., lib. V, c. 13.
De là leur flotte
dominant les parages de l'Italie et de l'Espagne troublait le commerce des
Etrusques et des Carthaginois : ceux-ci se coalisèrent contre eux et leur
livrèrent dans les eaux de la Sardaigne une bataille navale par suite de
laquelle les Phocéens vaincus vinrent apporter à Messalie un accroissement
subit de population, de richesse et de force maritime.
Quand, au temps de sa
prospérité, Messalie, de colonie devenue métropole, envoyait Euthymène et
Pythéas faire leurs voyages d'exploration, elle dut mettre à leur disposition
des navires construits sur les plus grandes dimensions alors connues, et ce
fait nous explique la longueur et l'étendue des voyages de Pythéas.
Toutefois, les
Massaliotes ne paraissent pas avoir établi avec les pays lointains révélés par
lui, de communications suivies par la voie maritime et le détroit de Gibraltar,
soit à cause de la longueur du voyage, soit par suite de l'opposition que
pouvaient y apporter les colonies carthaginoises des côtes de l'Afrique et de
l'Espagne, qui bordaient ce détroit. Ils abandonnèrent aux Gaulois armoricains
le soin de cette navigation, et les constructions maritimes de ceux-ci
restèrent étrangères à l'art grec qu'adoptèrent les Romains.
Comme les Celtes, et
les Celtibères de l’Ibérie, Espagne, qui s'emparèrent des mines que les
Phéniciens leur avaient appris à exploiter, après que les révolutions de l'Asie
et les revers de leur métropole, la grande cité de Tyr, eussent amené la ruine
des colonies phéniciennes d'Europe, les Armoricains Gaulois n'attendirent pas
la ruine de Carthage pour s’emparer de la navigation maritime des côtes
occidentales de l’Europe et de celle des mers du Nord.
Depuis Himilcon aucun
document historique ne nous apprend que les Carthaginois aient étendu leur
navigation au-delà des Colonnes d'Hercule. Himilcon dans son Périple dit que les îles qu'il nomme Aestrimnides, où les Phéniciens de Gadès
allaient chercher l'étain, étaient près de l’île d’Albion, et à deux journées de navigation de
l'Hibernie.
« Les Aestrimnides
des Carthaginois et des Phéniciens sont certainement les
Cassitérides des Grecs. Himilcon mit quatre mois d’une navigation pénible à se
rendre de Cadix à ces îles, et toutes les indications données par lui se
rapportent aux Sorlingues, maintenant les Scilli. » Gosselin, trad. de
Strab., note, t. I, p. 330, édit. 1805.
L'oubli des anciennes
découvertes d'Himilcon et de Pythéas dont les géographes grecs et romains
connaissaient pourtant les relations mais que leurs préjugés leur faisaient
regarder comme des fables, a été la cause des erreurs plus graves dans
lesquelles ils sont tombés au sujet des contrées occidentales et
septentrionales de l’Europe. C’est ainsi que Strabon déplace toute l’île de
Bretagne et la met trop bas et trop à l’est, qu’il en éloigne beaucoup trop les
Cassitérides, placées par lui très près de l’Ibérie.
Avant la conquête de
César on croyait que l’île de Bretagne remplissait tout le golfe de Gascogne et
qu’elle était voisine de l’Espagne, que le cap Lands’end, le Cantium
était près du cap Finisterre dans la Galice que l’on appelait Nerium et
quelque fois Arbatrum, du nom des Artabres, peuple qui l’habitait. Quand
cette première erreur fut reconnue, on recula la Bretagne vers l’orient pour
l’éloigner de l’Espagne, comme le fait Strabon, et quand les latitudes de ces
différentes parties furent mieux connues, on remonta toute l’île au nord ainsi
qu’on le voit dans Ptolémée. Mais dans ces transport successifs, les Cassitérides
ou les Sorlingues, furent oubliées : on continua de les placer près du Nerium,
où les navigateurs les cherchèrent inutilement, et c’est pourquoi Pline,
quoiqu’il eût été intendant en Espagne, met les Cassitérides au rang des
îles fabuleuses de l’Océan atlantique. Liv. XXXV, c. 47.
Nouvelle preuve de
l’abandon par les Massaliotes, par les Grecs et les Romains de toute navigation
et de tout commerce maritime le long des côtes occidentales de l’Espagne et de
la Gaule, et explication toute naturelle de l'ignorance des négociants de
Marseille et de Narbonne, lorsqu'après la ruine de Numance, vers l'an 133 avant
J.-C., le second Scipion l'Africain voulut prendre près d'eux des
renseignements sur l'ile de Bretagne ainsi que le constate Polybe, apud Strab,
liv. 4, c. 2. Nous avons expliqué par un autre motif le silence des négociants
de Corbilon-sur-Loire qui avaient dès-lors le monopole de cette navigation.
Voir ci dessus page 60.
L’étain
s’était d'abord appelé Kassiterow,
du nom donné par les Phéniciens aux îles Cassitérides où ils allaient le
chercher, Hérod.,liv. II, c. 115, l’appelle aussi Kassiterow et
Kassiteridai
les îles de l'Europe d'où il provenait, « en disant qu’il ne les connaît
pas, mais que certainement l’étain et l’électrum, hlektron,
l'ambre jaune, (d’où nous est venu le mot électricité, parce que cette
substance étant frottée attire les corps légers ), venait de l’extrémité de
l’Europe. » Mais lorsque ce commerce changea de mains, les Romains le
nommèrent Stannum Celticum, des
marchands gaulois qui le leur procuraient, Celtici mercatores.
Voici comment Diodore
de Sicile, qui écrivait sous Jules César et sous Auguste, et qui nous affirme
que les Gaulois enlevèrent aux Carthaginois le commerce de l'ambre et de
l'étain, rapporte liv. V-22, la manière dont se faisait cette exploitation.
« Les Bretons du
cap Bolerium, cap Cornwal, tiraient l'étain des mines, le purifiaient
par la fonte et le réduisaient en masses cubiques. Ils le transportaient dans
une île nommée Ictis, Iktiw, île de Wight. Ce transport de faisait sur des
chariots pendant les basses marées, lorsque la mer tout-à-fait retirée laissait
à sec la langue de terre qui joignait cette île à la Grande-Bretagne. C’est là
que les marchands gaulois allaient acheter l’étain qu’ils portaient ensuite sur
les côtes de la Gaule, (vers l’embouchure de la Loire), et de là, chargé sur
des chevaux, en trente jours de marche, ils le transportaient à l’embouchure du
Rhône, à Marseille et à Narbonne. Liv. V, c. 38. »
Recherchant le lieu de
la côte occidentale de la Gaule où Diodore de Sicile place le comptoir où les
vaisseaux des marchands gaulois venaient déposer l’étain, l’ambre et les autres
objets du commerce de ces îles, M. Mélot, dans son premier Mémoire sur les
révolutions du commerce des îles Britanniques depuis son commencement jusqu’à
l’expédition de Jules César1, prouve que l’on ne peut le placer sur la
côte de Belgique malgré le voisinage des côtes opposées et la facilité
du trajet. Ce fut le motif qui porta César à faire choix du port Itius,
chez les Morini, et depuis lui les Romains paraissent avoir préféré aux
trois autres que nous indique Strabon, liv. IV, c. 5, comme se pratiquant aussi
de son temps, à savoir aux
embouchures de la Seine, de la Loire et de la Garonne. « Mais Strabon ne
parle que pour son siècle, où, comme il le dit lui-même, les Gaulois désarmés
et jouissant d'un grand loisir, commençaient à goûter les vertus civiles et les
exercices la paix. César, aux liv. I-1, liv. 2-15, liv. IV-2 et liv. VI-24, dit en termes exprès
que les Belges ne faisaient aucun commerce, et que de temps immémorial la Gaule
Belgique était un pays fermé aux marchands, dans la crainte que ce peuple
belliqueux avait toujours eu d’amollir son courage par le luxe et les
commodités de la vie. Ce n'est donc point sur cette côte que nous trouverons
les centres commerciaux que nous cherchons.
1.
Tome XVI, p. 153 des Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles
lettres.
« Les peuples de
l’Armorique et de l’Aquitaine aimaient et faisaient le commerce ; leurs
ports étaient fréquentés, dès le temps dont il s’agit par un grand nombre de vaisseaux.
Mais Diodore de Sicile ne comptant que trente jours de marche de ce lieu
jusqu’à Marseille et à Narbonne et une distance commune à l'égard de l’une et
l’autre de ces deux villes, ne pouvant se trouver des ports de l'Aquitaine trop
voisins de Marseille et de Narbonne pour la longueur du trajet indiqué, M.
Mélot en conclut que sur la côte de l’Armorique devait se trouver l'emporium
des Gaulois pour le commerce avec les îles de Bretagne.
Des trois peuples les
Osismii, les Curiosolites et les Veneti qui occupaient toute l’extrémité de la
péninsule armoricaine, la puissance maritime des Veneti était prédominante et
avait atteint son apogée au temps de César ; les secours qu’ils reçurent
des Bretons, indifférents aux guerres de César contre les Belges, ne permettent
pas de douter que chez les Venètes se trouvait le siège de leurs relations
commerciales avec la Bretagne.
Enfin si l’on place
cette ville chez les Osismii au lieu où est Brest, par exemple, il faudra
évaluer la journée de cheval à sept lieues gauloises pour se rendre en trente
jours à Marseille et à Narbonne. Si on la met vers l’embouchure de la Loire, la
journée ne sera plus que de six lieues, traite, dit Mélot, p. 168, que des
chevaux chargés peuvent aisément faire et font souvent même pendant une marche
de plus de trente jours. »
Ces motifs le
déterminent à fixer à Vannes, auquel il donne le nom de Dariorigum, de
Ptolémée, le comptoir et les vaisseaux des marchands gaulois qui faisaient le
commerce des îles Britanniques avant la conquête des Gaules par les Romains.
Hélas ! au temps
de Dariorigum et de Ptolémée, le transit de ce commerce avait pris une
autre direction et au IIe siècle après J.-C. et même dès le 1er,
c’était entre la Seine et le Rhin, au port Itius, puis à Gessoriacum, Benonia, Boulogne, que sous les empereurs
romains se trouva transporté le principal centre des relations avec les îles
Britanniques.
Au
temps de Pythéas, 300 ans avant l’ère chrétienne, il était à l'embouchure de la
Loire, dans le pays de Lydaw, rivage, bords de l'eau -- de là aussi, dit
Le Huérou, le nom de la Loire (Liger), p. 46. Chez ces Lloëgriens de la Gascogne dont parlent
les triades galloises, descendants de la tribu primitive des Cambriens, comme les Bretons, ou Cambriens
du cap Bolerium, il s’appelait Corbilon mais ce n’était pas par
le fleuve que l’étain et l’ambre des îles Britanniques étaient transportés à
Marseille et Narbonne. La navigation fluviale n'existait pas encore. Pour
éviter le trajet du Rhône que les frêles bateaux massaloites et gaulois qui
faisaient cette navigation ne remontaient qu'avec beaucoup de temps et de
danger, une route de terre fut établie directement entre la côte de la
Méditerranée et celle de l’Océan ; c’est celle dont parle Diodore de
Sicile. Les fleuves et les rivières n’étaient pas encore utilisés comme voies
de communication ; ce qui nous confirme dans l’opinion que Corbilon,
malgré l’epi tv
potamv de Polybe et de Strabon pouvait ne pas être
nécessairement situé dans la Loire, mais seulement vers son embouchure.
Au temps de Polybe, au
IIe siècle avant J.-C., les voyages au long cours avaient été
presque abandonnés, mais la navigation fluviale s’était perfectionnée. On
remontait de l’Aude à Narbonne, puis un portage conduisait à la Garonne que
l’on descendait jusqu’à Burdigala, Bordeaux, Strabon, liv. IV, c. 1. Polybe
étant mort l’an 122 avant J.-C., la ville de Narbonne dont il fait mention en
même temps que de Corbilon, existait avant la colonie romaine qui donna à cette
ville le nom de Narbo martius, car cette colonie ne fut fondée que l’an
120 avant J.-C., deux ans après la mort de Polybe et environ 14 ans après la
destruction de Numance.
Le commerce maritime
des Venètes armoricains succédant aux Phéniciens de Cadix et aux Carthaginois
d’Espagne pour le transit des productions des mers du Nord Britanniques vers la
Méditerranée, ne paraît pas antérieur à Pythéas, le contemporain d’Alexandre au
IIIe siècle avant notre ère, mais il existait bien certainement au
deuxième, au temps de Polybe et du second Scipion l’Africain.
La création de la province
romaine ou Narbonnaise eut pour effet, nous dit César, liv. VI-24,
d’énerver leur courage belliqueux, mais leur fit connaître l’abondance et les
jouissances du luxe, Gallis autem provinciae propinquitas, et transmarinorum
rerum notitia, multa ad copiam atque usus largitur. Ils ne se bornèrent
plus à la navigation maritime, mais ils apprirent à se servir pour leurs
communications avec les peuples de l’intérieur de ces beaux fleuves qui
arrosent la Celtique aussi bien que les deux mers dans lesquelles ils se
déchargent, avantage qui excite l’admiration de Strabon et lui fait
s’écrier : « Une si heureuse disposition des lieux, par cela même qu’elle
semble être l’ouvrage d’un être intelligent plutôt que l’effet du hasard,
suffirait pour prouver la Providence. » Liv. IV, c. 2.
La rapidité du Rhône
étant encore un obstacle trop fort pour être surmonté par les moyens alors à
leur disposition, une route de terre fut établie directement entre la côte de
la Méditerranée et la Haute-Loire en traversant les Cévennes, Strab., liv. IV,
p. 189, et Noviodunum chez les Edues (Nevers), comme Genabum chez les Carnutes
(Orléans), devinrent des entrepôts de commerce, emporia, la première sur
la Haute-Loire, la seconde sur la Loire armoricaine, ainsi que le constate
César, liv. VII, 55 et 17. De là date la navigation fluviale de la Loire. Cette
route devint la plus fréquentée par les mercatores par suite de l’abondance de
la traite à l’intérieur avec les principaux comptoirs de la Gaule.
Tel était l’état des
choses lorsque les guerres de César et la destruction par lui de toute la
puissance maritime des gaules, concentrée dans le Morbihan, anéantit du même
coup toute la marine marchande des îles Britanniques et du nord de l’Europe.
C'est toute une
révolution qui s'opéra ensuite dans les relations commerciales des pays
d'outre-mer avec la Gaule devenue province romaine, et au premier et au second
siècles les communications d’une mer à l’autre, à travers le continent gaulois,
prirent une tout autre direction que celle qu’elles avaient suivi
jusqu’alors ; ainsi l'établissent les nombreux passages de Strabon et de
Ptolémée qui nous font connaître l'état des Gaules à ces époques.
Le
Rhône par la direction de son cours et par ses nombreux affluents devint le
véhicule du commerce avec l’intérieur de la Gaule et avec les îles
Britanniques. Les trafiquants romains qui succédèrent aux mercatores
armoricains de Messalie et de Narbonne, abandonnèrent la route de Burdigala
et de la Garonne, après que la destruction de la marine des Venètes leur eut
enlevé les moyens de transport sur l’Océan ; « ils remontèrent le
Rhône et la Saone dans une partie de son cours, puis le Doubs, et de là les
marchandises étaient transportées par terre jusqu'à la Seine, qui les
conduisait à l’Océan à travers le pays des Caleti et des Lexovii,
éloignés de l’île de Bretagne de moins d'une journée. » Strab., liv. IV,
c. 1, in fin.
La route stratégique indiquée
par César devint la grande artère commerciale avec les îles Britanniques après
la conquête romaine.
Arrêtons-nous ici et
constatons d’un regard les résultats de notre périple à travers les
siècles pour rechercher l’origine des Venètes et de leur puissance commerciale.
Fraction de ce peuple primitif qui donna à la Gaule comme aux îles Britanniques
et à celles de la Baltique leurs premiers habitants, ceux qui s’y disaient autochthones.
Nous avons reconnu que l’identité des langues comme celle des monuments
établissait leur origine commune et justifiait le nom de celtique donné
à leur langue comme à leurs monuments. L’origine celtique et armoricaine des
Venètes de l'Adriatique, malgré les préjugés contraires, nous a été prouvée
comme leur établissement contemporain de celui de la Vil-Ombrie par les vieux Gaulois antérieurement à l’invasion
de Bellovèse de 587 ; ces Venètes armoricains initiés à la navigation
commerciale par les Phéniciens ainsi que le prouve le type macédonien d leurs
monnaies celtiques, leur succédèrent dans cette navigation sur les côtes
occidentales et septentrionales de l’Europe peu après les voyages d’Himilcon et
de Pythéas et n’attendirent même pas pour s’en emparer la ruine de Carthage et
de ses colonies ibériennes ; enfin nous avons reconnu la route que
suivaient par terre leurs convois, depuis Corbilon ou Venetia,
leur entrepôt vers l’embouchure de la Loire jusqu’à Marseille et
Narbonne ; celles que les progrès de la navigation fluviale firent adopter
par la Garonne et par la Loire, jusqu’à ce que César vînt tout frapper au coeur
en détruisant chez les Venètes la puissance maritime et commerciale des Gaulois
et transporta de chez les Celtes gaulois chez les Belges, jusqu’alors étrangers
au commerce, le transit des îles Britanniques. Ces résultats sont assez
importants pour nous faire pardonner, nous l’espérons du moins, l’extension
donnée à cet article malgré l'intention contraire de nous renfermer dans de
plus étroites limites, exprimée par nous en le commençant.
Vannes,
le 1er Février 1861.
samedi 27 septembre 2003