Noctes Gallicanae

Lyriques grecs

Sémonide d'Amorgos


Sémonide a vécu dans la deuxième moitié du VIIe siècle. Originaire de Samos, il dirige la colonisation d'Amorgos où il fonde trois cités. Certains faisaient de lui, paraît-il, le premier des poètes iambiques, mais cet honneur revient plutôt à Archiloque.

 

Par contre, Strobée nous a conservé un fragment de 118 vers qui fait de Sémonide le premier des grands auteurs misogynes de la littérature occidentale.


 

ShmonÛdhw õ ƒAmorgÝnow

 

pollòw gŒr ²mÝn ¤sti teyn‹nai xrñnow

zÇmen d' ŽriymÒ paèra <kaÜ> kakÇw ¦tea

Nous avons beaucoup de temps à passer dans la mort,

nous vivons des années au nombre très restreint, et nous les vivons mal.

 

p‹mpan d' mvmow oëtiw oéd' Žk®riow

Personne n'est sans reproche, personne n'est sans ennuis.

 

toè m¢n yanñntow oék ’n ¤nyumoÛmeya

eà ti fronoèmen pleÝon ²m¡rhw mi°w

De celui qui est mort, nous ne nous mettrions en peine

si nous étions raisonnables, pas plus d'un seul jour.

 

perÜ yutik‹

ðn xÈw feusa xÈw ¤mistæla kr¡a

ÞrvstÛ kaÜ gŒr oé kakÇw ¤pÛstamai

... comment j'ai flambé le cochon et comment j'ai débité la viande

selon les règles rituelles, il est vrai que je ne m'y connais pas qu'un peu.

 

PerÜ gunaikÇn

gunaikòw oéd¢n xr°m' Žn¯r lhýzetai

¤syl°w meinon oéd¢ =Ûgion kak°w

Dans sa part de butin, un homme rien de meilleur

qu'une femme si elle est honnête, rien de plus fâcheux si elle est mauvaise.

 


PerÜ gunaikÇn

XvrÜw gunaikòw yeòw ¤poÛhsen nñon

tŒ prÇta

Tout d'abord, la divinité créa l'esprit des femmes différemment.

 

t¯n m¢n ¤j êòw tanætrixow

t» p‹nt' Žn' oäkon borbñrÄ pefurm¡na

kosma keÝtai kaÜ kulindeÝtai xamaÛ

aét¯ d'loutow Žplætoiw t' ¤n eámasin

¤n koprÛúsin ²m¡nh piaÛnetai

Ainsi, elle s'inspira d'abord de la truie aux longs poils: elle, tout ce qu'elle a dans sa maison, tout est couvert de crasse, étalé en désordre, tout roule par terre. Elle-même, mal lavée dans ses vêtements jamais lavés, assise sur des tas de fumiers, elle engraisse.

 

t¯n d' ¤j Žlitr°w yeòw ¦yhk' ŽlÅpekow

gunaÝka p‹ntvn àdrin oéd¡ min kakÇn

l¡lhyen oéd¢ tÄn Žmeinñnvn

tò m¢n gŒr aétÇn eäpe poll‹kiw kakñn

tò d' ¤sylñn ôrg¯n d' llot' ŽlloÛhn ¦xei

La divinité en fabriqua une autre d'après le renard félon: la femme au courant de tout. A celle-ci, rien n'échappe, rien de mal, rien de bien. De fait elle appelle souvent "mauvais" ce qui est bien et "honnête" ce qui est mal, son humeur variable passe de l'un à l'autre.

 

t¯n d' ¤k kunòw litoergñn aétom®tora

H pÛ,t' Žkoèsai p‹nta d' eÞd¡nai y¡lei

p‹nth d¢ paptaÛnousa kaÜ planvm¡nh

l¡lhken Hn kaÜ mhd¢n ŽntrÅpvn õr˜

paæseie d' ’n min oët' Žpeil®saw Žn¯r

oéd' eÞ xolvyeÜw ¤jar‹jein lÛyÄ

ôdñntaw oët' ’n meilÛxvw muyeæmenow

oéd' eÞ parŒ jeÛnoisin ²m¡nh tæxú

Žll' ¤mp¡dvw prhkton aéon¯n ¦xei

puis la divinité s'inspira de la chienne au mauvais caractère (litourgñw) tout comme sa mère: elle veut écouter et tout savoir. Après avoir regardé et fureté partout, elle clabaude, même si elle ne voit rien, absolument rien. Ce n'est pas avec des menaces que son mari pourrait la faire cesser, pas même si pris de rage il lui brise les crocs avec une pierre, pas même s'il lui parle avec douceur, pas même si elle se trouve assise au milieu d'invités, mais il faut continuellement qu'elle pousse ses criaillements inutiles.

 

t¯n d¢ pl‹santew ghýnhn ƒOlæmpioi

¦dvkan ŽndrÜ phròn oëte gŒr kakòn

oët' ¤sylòn oéd¢n oäde toiaæth gun®

¦rgon d¢ moènon ¤syÛein ¤pÛstatai

koéd' ¶n kakòn xeimÇna poi®sú yeñw

=igÇsa dÛfron ”sson §lketai purñw

puis façonnant la suivante avec de l'argile, les Olympiens ont donné au mari une arriérée mentale. Ni ce qui est mal, ni ce qui est bien, ce genre de femme ne sait rien. Elle possède pour seul talent celui de manger. Et même si la divinité envoie un mauvais hiver, elle frissonne mais elle est incapable de tirer son siège plus près du feu.

 

t¯n d' ¤k yal‹sshw ¶ dæ' ¤n fresÜn noeÝ

t¯n m¢n gel˜ te kaÜ g¡ghyen ²m¡rhn

¤pain¡sei min jeÝnow ¤n dñmoiw ÞdÅn

"oék ¦stin llh t°sde lvývn gun¯

¤n psin ŽnyrÅpoisin oéd¢ kallÛvn"

t¯n d' oék Žnektòw oët' ¤n ôfyalmoÝw ÞdeÝn

oët' ”sson ¤lyeÝn ŽllŒ maÛnetai tñte

plhton Ësper ŽmfÜ t¡knoisin kævn

ŽmeÛlixow d¢ psi kŽpoyumÛh

¤xyroÝsin ”sa kaÜ fÛloisi gÛgnetai

Ësper y‹lassa poll‹kiw m¢n Žtrem¯w

§sthk' Žp®mvn x‹rma naætúsin m¡ga

y¡reow ¤n Ërú poll‹kiw d¢ maÛnetai

baruktæpoisi kæmasi foreum¡nh

taætú m‹list' ¦oike toiaæth gun¯

ôrg®n fu¯n d¢ pñntow oék llhn ¦xei

La suivante, c'est en s'inspirant de la mer. Celle-là a deux types de sentiments: un jour elle rit et se réjouit. Un étranger la voyant dans sa maison fera son éloge: "il n'est pas de femme meilleure que celle-ci dans le monde des hommes, ni de plus parfaite". Le jour suivant, il n'est pas supportable de l'avoir sous les yeux ou de l'approcher: dans ces moments-là, elle est folle et inabordable comme une chienne qui protège ses petits. Elle devient aigre envers tout le monde et désagréable envers ceux qu'elle déteste comme envers ceux qu'elle aime. Comme la mer souvent reste calme et inoffensive, à la grande joie des marins pendant la saison d'été, souvent elle déchaîne sa folie qui disperse tout dans le fracas sourd de ses vagues. C'est à elle que ressemble tout à fait ce genre de femme par son caractère, et l'étendue marine n'a pas une nature différente de la sienne.

 

t¯n d' ¤k stadaÛhw kaÜ palintrib¡ow önou

¶ sæn t' Žn‹gkú sæn t' ¤nip»sin mñgiw

¦rejen În ‘panta kaÜ pon®sato

rekta tñfra d' ¤syÛei d' ¤n muxÒ

pronçj pro°mar ¤syÛei d' ¤n ¤sx‹rú

õmÇw d¢ kaÜ pròw ¦rgon ŽfrodÛsion

¤lyñny' ¥taÝron õntinÇn ¤d¡jato

La suivante, c'est en s'inspirant de l'âne poussiéreux (spodi°w) et fourbe; celle-ci accomplit donc toutes les tâches en rechignant, pressée par la nécessité, pressée par les menaces, et après bien du mal, les laisse inachevées, ce qui ne l'empêche pas de manger dans les réserves de la maison et la nuit et le jour, de manger dans la cuisine. Et sans faire de distinction, pour les activités d'Aphrodite, elle accueille celui des copains qui veut bien venir.

 

t¯n d' ¤k gal°w dæstunon oÞzuròn g¡now

keÛnú gŒr oë ti kalòn oéd' ¤pÛmeron

prñsestin oéd¢ terpnòn oéd' ¤r‹smion

eén°w d' Žlhn®w ¤stin ŽfrodisÛhw

tòn d' ndra tòn parñnta nausÛú didoÝ

kl¡ptousa d' ¦rdei pollŒ geÛtonaw kakŒ

yusta d' ÞrŒ poll‹kiw katesyÛei

La suivante en s'inspirant du chat, espèce funeste et qui cause bien des lamentations. Celle-ci rien de beau, rien d'équilibré ne la caractérise, rien non plus de plaisant, rien qui suscite l'amour. Elle est pelotonnée dans son lit consacré aux plaisirs d'Aphrodite et elle donne à son partenaire le mal de mer. Sans en avoir l'air, elle cause beaucoup d'ennuis à ses voisins. Elle dévore souvent les offrandes avant le sacrifice.

 

t¯n d' áppow br¯ xait¡ess' ¤geÛnato

¶ doæli' ¦rga kaÜ dæhn peritr¡pei

koët' ’n mælhw caæseien oëte kñskinon

reien oëte kñpron ¤j oàkou b‹loi

oëte pròw Þpnòn Žsbñlhn Žleum¡nh

ázoit' Žn‹gkú d' ndra poieÝtai fÛlon

loètai d¢ p‹shw ²m¡rhw po =æpon

dÛw llote trÛw kaÜ mæroiw ŽleÛfetai

aÞeÜ d¢ xaÛthn ¤ktenism¡nhn foreÝ

bayeÝan Žny¡moisin ¤skiasm¡nhn

kalòn m¢n În y¡hma toiaæth gun¯

lloisi tÒ d' ¦xonti gÛgnetai kakñn

¶n m® tiw µ tærannow µ skhptoèxow Â

÷stiw toioætoiw yumòn Žglaýzetai

La suivante est celle qu'a mise au monde la douce jument à la longue crinière. Celle-là ne vaut rien pour les travaux domestiques et pour les soucis de la vie: elle ne toucherait pas à la meule, ne soulèverait pas le crible, ne sortirait pas les ordures de la maison, ne s'assiérait pas près du four pour enlever la suie. Ce n'est que si elle ne peut pas faire autrement qu'elle se montre tendre envers son mari. Mais elle se baigne pour ôter toute saleté deux fois par jour sinon trois et elle se frotte de parfums. Elle porte toujours son épaisse chevelure dénouée et couverte de fleurs. Ce genre de femme est bien belle à regarder pour les autres hommes, mais pour son mari c'est une plaie s'il n'est pas roi ou monarque ou homme à se glorifier de posséder ce genre de femme.

 

t¯n d' ¤k piy®kou toæto d¯ diakridòn

Zeçw Žndr‹sin m¡giston Êpasen kakñn

aàsxista m¢n prñsvpa toiaæth gun¯

eäsin di' stevw psin ŽnyrÅpoiw g¡lvw

¤p' aéx¡na braxeÝa kineÝtai mñgiw

pugow aéñkvlow aã t‹law Žn®r

÷stiw kakòn toioèton ŽgkalÛzetai

d®nea d¢ p‹nta kaÜ trñpouw ¤pÛstatai

Ësper pÛyhkow oéd¡ oß g¡lvw m¡lei

oéd' n tin' eï ¦rjeien ŽllŒ toèy' õr˜

kaÜ toèto psan ²m¡rhn bouleæetai

÷kvw tin' Éw m¡giston ¦rjeien kakñn

La suivante en s'inspirant du singe. Voilà certes sans hésiter ce que Zeus a donné aux hommes comme malheur suprême. Des traits de visage d'une grande laideur (une telle femme provoque le rire de tous hommes à travers la ville) sur un cou trop court. Elle se déplace avec peine, sans fesses, sans hanches. Hélas! malheureux homme que celui qui embrasse une telle horreur. Elle connaît toutes les ficelles et tous les tours, comme le singe, et le ridicule ne la gêne pas. Et ce n'est pas sur elle qu'il faut compter pour rendre service à quelqu'un: ce qu'elle cherche et ce qu'elle veut toute la journée, c'est trouver comment elle pourra faire le plus grand mal possible.

 

t¯n d' ¤k melÛsshw t®n tiw eétæxei labÅn

keÛnú gŒr oàh mÇmow oé prosiz‹nei

y‹llei d' êp' aét°w kŽpa¡jetai bÛow

fÛlh d¢ sçn fileènti ghr‹skei pñsi

tekoèsa kalòn koénom‹kluton g¡now

kŽriprep¯w m¢n ¤n gunaijÜ gÛgnetai

p‹súsi yeÛh d' Žmfid¡dromen x‹riw

oéd' ¤n gunaijÜn ´detai kayhm¡nh

÷kou l¡gousin ŽfrodisÛouw lñgouw

toÛaw gunaÝkaw Ždr‹sin xarÛzetai

Zeçw tŒw ŽrÛstaw kaÜ polufradest‹taw

La suivante en s'inspirant de l'abeille. Celle-là, heureux qui peut la trouver. En voilà une à qui on ne peut pas faire de reproche. Grâce à elle, la vie fleurit et fructifie. Aimante, elle vieillit auprès d'un mari aimant, après lui avoir donné une belle progéniture qui fait honneur à son nom. On la remarque entre toutes les femmes: une grâce divine l'enveloppe. Elle ne prend pas plaisir à rester assise au milieu des femmes lorsqu'elle tiennent des conversations sur les plaisirs de l'amour. De telles femmes sont pour leurs maris une bénédiction de Zeus, les meilleures des femmes et les plus sages en tout.

 

tŒ d' lla fèla taèta mhxan» Diòw

¦stin te p°ma kaÜ p‹r' Žndr‹sin m¡nei

Zeçw gŒr m¡giston toèt' ¤poi®sen kakñn

gunaÝkaw ³n ti kaÜ dokÇsin ÈfeleÝn

¦xontÛ tÄ m‹lista gÛgnetai kakñn

oé g‹r kot' eëfrvn ²m¡rhn di¡rxetai

‘pasan ÷stiw sçn gunaikÜ n‹ssetai

oéd' aäca limòn oÞkÛhw ŽpÅsetai

¤xyròn sunoikht°ra dusmen¡a yeñn

Žn¯r d' ÷tan m‹lista yumhdeÝn dok»

kat' oäkon µ yeoè moÝran µ 'nyrÅpou x‹rin

eêroèsa mÇmon ¤w m‹xhn koræssetai

÷kou gun¯ g‹r ¤stin oéd' ¤w oÞkÛhn

jeÝnon molñnta profrñnvw dexoÛato

´tiw d¡ toi m‹lista svfroneÝn dokeÝ

aìth m¡gista tugx‹nei lvbvm¡nh

kexhnñtow gŒr Žndròw oß d¢ geÛtonew

xaÛrous' õrÇntew kaÜ tñn Éw mart‹nei

t¯n ¶n d' §kastow aÞn¡sei memnhm¡now

gunaÝka t¯n d¢ toéterou mvm®setai

àshn d' ¦xontew moÝran oé gignÅskomen

Zeçw gŒr m¡giston toèt' ¤poi®sen kakñn

kaÜ desmòn Žmf¡yhken Žrr®ktou p¡dhw

¤j oð te toçw m¢n ƒAýdhw ¤d¡jato

gunaikòw eánek' Žmfidhrivm¡nouw

Les autres races dont j'ai parlé sont un fléau imaginé par Zeus qui demeurent un fléau chez les hommes. Car c'est Zeus qui a créé le mal suprême: les femmes. Même si elle semble être utile, pour un mari une femme devient à coup sûr un ennui. En effet comment pourrait-il jamais passer une journée entière de bonne humeur, celui qui vit avec une femme? Comment repousserait-il du seuil de sa maison la famine, cet ennemi familier, cette divinité malveillante? Lorsqu'un mari s'imagine être pleinement heureux dans sa maison par un don du destin ou les bienfaits d'un autre homme, sa femme invente quelque chose à lui reprocher et s'arme pour la bataille. Et lorsqu'il y a une femme à la maison, comment recevoir de bon coeur un hôte qui arrive? Et celle qui paraît tout à fait modérée, celle-là se trouve être de loin la plus malfaisante. 

 

Les thèmes traités par Sémonide étaient-ils issus du folklore ou sont-ils une création originale ? On les retrouve, beaucoup moins développés chez Phocylide.


 

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