Noctes Gallicanae
Poètes
grecs
Théocrite
de Syracuse
La légende de Galatée et du Cyclope
On
la situe à Acireale, Aci Trezza, Aci Castello au nord de Catane.
Ovide la raconte au livre XIII des Métamorphoses.
Leconte de Lisle s’est inspiré de cette idylle
pour composer ses « Plaintes
du Cyclope » dans les « Poèmes antiques ».
Voyez aussi
Théocrite,
Idylle VI, Chants de bouviers
Yeñkritow õ Surakñsiow
Idylle XI. Le Cyclope.
Kæklvc
Oéd¢n pottòn ¦rvta pefækei frmakon llo,
NikÛa, oët' ¦gxriston, ¤mÜn dokeÝ, oët' ¤pÛpaston,
µ taÜ PierÛdew: koèfon d¡ ti toèto kaÜ dç
gÛnet' ¤p' nyrÅpoiw, eêreÝn d' oé =diñn ¤sti.
GinÅskein d' oämaÛ tu kalÇw Þatròn ¤ñnta
kaÜ taÝw ¤nn¡a d¯ pefilhm¡non ¦joxa MoÛsaiw.
Ni les onctions, ni les poudres, Nicias,
ne sont, il me semble, un remède à l'amour ; il n'en est d'autre que les
Piérides. Ce remède, qui allége et réjouit, est accessible aux hommes, mais il
n'est pas facile de l'acquérir. Tu le connais sans doute, étant médecin et très
cher aux neuf Muses.
(1-6)
Oìtv goèn =ósta dig' õ Kæklvc õ par' min,
ÉrxaÝow Polæfamow, ÷k' ³rato tw GalateÛaw,
rti geneisdvn perÜ tò stñma tÆw krotfvw te.
Hrato d' oé mloiw oéd¢ =ñdÄ oéd¢ kikÛnnoiw,
ll' ôryaÝw manÛaiw, geÝto d¢ pnta prerga.
C'est par lui que le Cyclope né
dans notre pays, l'antique Polyphème, supporta la vie, quand, les lèvres et les
tempes encore imberbes, il aimait Galatée. Et, certes, il ne l'aimait pas avec des
pommes, une rose ou une boucle de cheveux, mais avec des violences passionnées,
et il se souciait peu du reste. (7-11)
Pollki taÜ öóew potÜ tvëlion aétaÜ p°nyon
xlvrw ¤k botnaw: õ d¢ tn Galteian eÛdvn
aétòw ¤p' óñnow katetketo fukio¡ssaw
¤j oèw, ¦xyiston ¦xvn êpokdion §lkow,
Kæpridow ¤k meglaw tñ oß ´pati pje b¡lemnon.
All tò frmakon eïre, kayezñmenow d' ¤pÜ p¡traw
êchlw ¤w pñnton õrÇn eide toiaèta:
Bien des fois les brebis revinrent seules
du vert pâturage à l'étable, tandis qu'il se consumait, depuis le jour levant,
sur les algues du bord, gardant au fond de son cœur, comme une flèche dans le
foie, la plaie cuisante de la grande Cypris. Mais il découvrit le remède à son
mal, et, assis sur les roches élevées, regardant la haute mer, il chantait
ainsi : (12-18)
V leuk Galteia, tÛ tòn fil¡ont' pobllú,
leukot¡ra paktw potideÝn, palvt¡ra rnñw;
mñsxv gaurot¡ra, fiarvt¡ra ömfakow Èmw;
foit»w daèy' oìtvw, ökka glukçw ìpnow ¦xú me,
oàxú d' eéyçw ÞoÝs', ÷kka glukçw ìpnow n» me,
feægeiw d' Ësper öów poliòn lækon yr®sasa.
– O blanche Galatée, plus blanche à
voir que le fromage, plus délicate que l'agneau, plus fière que la génisse, et
dont la peau est plus luisante et plus ferme que le raisin vert, pourquoi
rejettes-tu celui qui t'aime ? Tu viens ici lorsque le doux sommeil
m'enchaîne, mais tu fuis à la hâte, comme une brebis qui a vu le loup blanc,
lorsque le doux sommeil me quitte. (19-24)
GinÅskv xarÛessa kñra, tÛnow Ëneka feægeiw:
Ënek moi lasÛa m¢n ôfrçw ¤pÜ pantÜ metÅpÄ
¤j Ètòw t¤tatai potÜ yÊteron Îw mÛa makr,
eåw d' ôfyalmòw ìpesti, plateÝa d¢ =Üw ¤pÜ xeÛlei.
Je t'ai aimée, ô jeune fille,
lorsque tu vins pour la première fois, avec ma mère, cueillir des fleurs d'hyacinthe
sur la montagne ; et je vous guidais, et, dès ce moment, je t'ai aimée, et
je t'aime encore ! Mais cela ne t'occupe point. Non, par Zeus !
Tu ne t'en soucies nullement. (25-28)
Hrsyhn m¢n ¦gvga teoèw kñra, nÛka prton
·nyew ¤m sçn matrÜ y¡lois' êakÛnyina fælla
¤j öreow dr¡casyai, ¤gÆ d' õdòn gemñneuon.
Paæsasyai d' ¤sidÅn tu kaÜ ìsteron oéd' ¦ti p& nèn
¤k t®nv dænamai: tÜn d' oé m¡lei, oé m DÛ' oéd¡n.
Charmante jeune fille, je sais
pourquoi tu me fuis : c'est parce que je n'ai qu'un sourcil velu qui
s'étend sur mon front d'une oreille à l'autre, un seul œil et un large nez
au-dessus des lèvres. (29-33)
All' oðtow toioètow ¤Æn bot xÛlia bñskv,
k±k toætvn tò krtiston melgñmenow gla pÛnv:
turòw d' oé leÛpei m' oët' ¤n y¡rei oët' ¤n ôpÅr&,
oé xeimÇnow krv: tarsoÜ d' êrepaxy¡ew aÞeÛ.
SurÛsden d'Éw oëtiw ¤pÛstamai Ïde KuklÅpvn,
tÛn te fÛlon glukæmalon m k±mautòn eÛdv
pollki nuktòw vrÛ. Tr¡fv d¢ toi §ndeka nebrÅw
psaw mannofñrvw kaÜ skæmnvw t¡ssaraw rktvn.
Mais, tel que je suis, je fais
paître mille brebis, et je bois leur lait excellent que je trais
moi-même ; et jamais, ni en été, ni en automne, ni par le plus rude hiver,
le fromage ne me manque, et les claies en sont toujours pleines. Et puis, je
sais jouer de la syrinx mieux qu'aucun autre Cyclope, et je chante mon amour
jusqu'aux dernières heures de la nuit. Je nourris pour toi onze petites biches
ornées de colliers et quatre petits ours. (34-41)
All' fÛkeuso poy' m¡, kaÜ ¥jeÝw oéd¢n ¦lasson,
tn glaukn d¢ ylassan ¦a potÜ x¡rson ôrexyeÝ.
AdÛon ¤n tÊntrÄ par' ¤mÜn tn nækta diajeÝw:
¤ntÜ dfnai thneÝ, ¤ntÜ =adinaÜ kuprissoi,
¦sti m¡law kissñw, ¦st' mpelow glukækarpow,
¦sti cuxròn ìdvr, tñ moi polud¡ndreow Aàtna
leukw ¤k xiñnow potòn mbrñsion proýhti.
TÛw ka tÇnde ylassan ¦xein kaÜ kæmay' §loito;
Viens à moi et tu ne perdras rien.
Laisse la glauque mer s'élancer vers la terre ferme. Tu passeras plus heureusement
la nuit à mon côté, au fond de l'antre. Là sont des lauriers, de grêles cyprès,
un lierre noir, une vigne aux doux fruits et une eau fraîche, liqueur
ambroisienne que l'Etna [boisé] m'envoie de ses blanches neiges. Peut-on
préférer à tout cela la mer et ses flots ? (42-49)

Pompéi,
maison de la Chasse antique
Polyphème
et Galatée
AÞ d¢ toi aétòw ¤gÆn dok¡v lasiÅterow ·men,
¤ntÜ druòw jæla moi kaÜ êpò spodÇ kmaton pèr:
kaiñmenow d' êpò teèw kaÜ tn cuxn nexoÛman
kaÜ tòn §n' ôfyalmñn, tÇ moi glukÅteron oéd¡n.
Vmoi, ÷t' oék ¦tek¡n m' mthr brgxi' ¦xonta,
Éw kat¡dun potÜ tÜn kaÜ tn x¡ra teèw ¤fÛlhsa,
aÞ m¯ tò stñma l»w, ¦feron d¡ toi µ krÛna leuk
µ mkvn' paln ¤ruyr platagÅni' ¦xoisan,
[ll t m¢n y¡reow, t d¢ gÛnetai ¤n xeimÇni,
Ëst' oék n toi taèta f¡rein ma pnt' ¤dunyhn.]
Si je te semble trop velu, j'ai du
bois de chêne, et je garde sous la cendre un feu qui ne meurt jamais ; et je
souffrirai que tu brûles mon âme et mon œil unique, bien qu'il soit ce que j'ai
de plus cher. Je suis malheureux parce que ma mère ne m'a pas enfanté avec des
branchies, et que je ne puis plonger vers toi et te baiser la main, si tu me
refusais les lèvres. Je te porterais ou des lis blancs, ou un jeune pavot aux
pétales rouges, mais non tous deux à la fois, car les uns germent en été et les
autres en hiver. (50-59)
Nèn mn Î kñrion, nèn aï tñ ga neÝn maseèmai,
eà ka tÛw sçn naþ pl¡vn j¡now Ïd' fÛkhtai,
Éw eÞdÇ tÛ pñx' dç katoikeÝn tòn buyòn ëmmin.
Ej¡nyoiw, Galteia, kaÜ ¤jenyoÝsa lyoio
Ësper ¤gÆn nèn Ïde kay®menow oàkad' penyeÝn,
poimaÛnein d' ¤y¡loiw sçn ¤mÜn ma kaÜ gl' m¡lgein
kaÜ turòn pjai tmison drimeÝan ¤neÝsa.
Maintenant, ô jeune fille,
j'apprendrai du moins à nager [si quelque étranger vient aborder ici avec son navire],
afin de savoir pourquoi il vous est si doux d'habiter l'abîme. Puisses-tu en
sortir, ô Galatée ! Puisses-tu, telle que moi qui reste assis en ce lieu,
oublier de retourner dans ta demeure ! Puisses-tu désirer de conduire les
troupeaux avec moi, de traire le lait et de le cailler en fromages à l'aide de
la présure aigre ! (60-65)
A mthr dikeÝ me mñna, kaÜ m¡mfomai aét:
oéd¢n p®pox' ÷lvw potÜ tÜn fÛlon eäpen êp¡r meu,
kaÜ taèt' mar ¤p' mar õreès me leptænonta.
FasÇ tn kefaln kaÜ tÆw pñdaw mfot¡rvw meu
sfæzein, Éw niay», ¤peÜ k±gÆn niÇmai.
Ma mère m'a causé tout ce mal, et
je lui en veux ; car, me voyant maigrir de jour en jour, jamais elle ne
t'a rien dit en ma faveur. Je lui déclarerai que ma tête et mes pieds brûlent,
afin qu'elle soit affligée, puisque je le suis aussi ! (66-71)
V Kæklvc Kæklvc, p tw fr¡naw ¤kpepñtasai;
aÞk ¤nyÆn talrvw te pl¡koiw kaÜ yallòn msaw
taÝw pnessi f¡roiw, txa ka polç mllon ¦xoiw nÇn.
Tn pareoÝsan melge: tÛ tòn feægonta diÅkeiw;
eêrhseÝw Galteian àsvw kaÜ kallÛon' llan.
PollaÜ sumpaÛsden me kñrai tn nækta k¡lontai,
kixlÛzonti d¢ psai, ¤peÛ k' aétaÝw êpakoæsv:
d°lon ÷t' ¤n t g k±gÅn tiw faÛnomai ·men.
O Cyclope, Cyclope ! où tes
esprits s'en vont-ils ? Si tu tressais des corbeilles et coupais du
feuillage pour tes jeunes brebis, peut-être ton intelligence n'en irait-elle
que mieux. Jouis des biens présents ; pourquoi poursuivre ce qui te
fuit ? Tu trouveras une autre Galatée, et même plus belle. Plusieurs
belles jeunes filles m'excitent à jouer avec elles [pour la nuit], et rient aux
éclats quand je les écoute. Je suis donc aussi quelque chose sur la
terre ! (72-79)
Oìtv toi Polæfamow ¤poÛmainein tòn ¦rvta
mousÛsdvn, =on de dig' µ eÞ xrusòn ¦dvken.
C'est ainsi que Polyphème promenait
son amour en chantant ; et il en goûtait plus de repos que si, pour cela,
il eût donné de l'or. (80-81)

Polyphème
mosaïque
de Piazza Armerina
Cette
traduction est celle de Leconte de Lisle. Je me suis permis de rétablir la
graphie traditionnelle des noms propres, Leconte de Lisle écrit
« Nikias », « Kyklôps », « Galatéia »,
« Polyphamos », « Kypris ».
Ovide, Métamorphoses,
XIII
Scylla latus
dextrum, laevum inrequieta Charybdis
infestat;
vorat haec raptas revomitque carinas,
illa feris
atram canibus succingitur alvum,
virginis ora
gerens, et, si non omnia vates
ficta
reliquerunt, aliquo quoque tempore virgo:
hanc multi
petiere proci, quibus illa repulsis
ad pelagi nymphas, pelagi gratissima nymphis,
ibat et
elusos iuvenum narrabat amores.
cui dum
pectendos praebet Galatea capillos,
talibus
adloquitur repetens suspiria dictis:
'te tamen, o
virgo, genus haut inmite virorum
expetit, utque
facis, potes his inpune negare;
at mihi, cui
pater est Nereus, quam caerula Doris
enixa est,
quae sum turba quoque tuta sororum,
non nisi per
luctus licuit Cyclopis amorem
effugere.'
et lacrimae vocem inpediere loquentis.
quas ubi
marmoreo detersit pollice virgo
et solata
deam est, 'refer, o carissima' dixit
'neve tui causam tege (sic sum fida) doloris!'
À droite, Scylla; à gauche, Charybde, qui jamais ne repose, rendent
cette mer redoutable aux nautoniers. Charybde dévore et revomit les vaisseaux
qu'elle vient d'engloutir. Scylla élève la tête d'une vierge sur un corps que
ceint une meute aboyante; et si les poètes n'ont pas toujours écrit de vaines
fables, c'était une vierge autrefois. Plusieurs jeunes gens recherchèrent sa
main; mais, insensible à leur amour, compagne chérie des filles de l'onde, elle
allait leur conter les feux trahis de ses amants. Un jour qu'elle tressait les
cheveux de Galatée, cette nymphe lui dit en soupirant :
"Du moins, Scylla, vous êtes recherchée par des hommes qui ne
sont pas indignes d'être aimés, et vous pouvez impunément mépriser et rejeter
leurs voeux. Mais, moi, fille de Nérée, et que Doris a portée dans son sein,
ayant pour appui le cortège innombrable de mes sœurs, je n'ai pu me soustraire
à la poursuite ardente du Cyclope qu'en me précipitant dans les flots".
Elle dit, et sa voix expire dans les larmes. Scylla les essuie avec sa main
d'albâtre. Elle console la déesse, et lui dit : "Achevez, Galatée.
Vous savez combien vous m'êtes chère. Ne me cachez pas plus longtemps la cause
secrète de vos douleurs". (730-749)
Nereis his
contra resecuta Crataeide natam est:
'Acis erat
Fauno nymphaque Symaethide cretus
magna quidem
patrisque sui matrisque voluptas,
nostra tamen
maior; nam me sibi iunxerat uni.
pulcher et octonis
iterum natalibus actis
signarat
teneras dubia lanugine malas.
hunc ego, me Cyclops nulla cum fine petebat.
nec, si
quaesieris, odium Cyclopis amorne
Acidis in nobis fuerit praesentior, edam:
par utrumque
fuit. pro! quanta potentia regni
est, Venus
alma, tui! nempe ille inmitis et ipsis
horrendus
silvis et visus ab hospite nullo
inpune et
magni cum dis contemptor Olympi,
quid sit
amor, sentit validaque cupidine captus
uritur
oblitus pecorum antrorumque suorum.
iamque tibi
formae, iamque est tibi cura placendi,
iam rigidos
pectis rastris, Polypheme, capillos,
iam libet hirsutam tibi falce recidere barbam
et spectare
feros in aqua et conponere vultus.
caedis amor
feritasque sitisque inmensa cruoris
cessant, et
tutae veniuntque abeuntque carinae.
et la Néréide poursuit ainsi son discours : "Acis était
fils de Faune et d'une nymphe, fille du Syméthus. Il était cher à son père, à
sa mère : il m'était plus cher encore. Le bel Acis n'aimait que moi. À peine il
avait seize ans, un duvet léger commençait à se montrer sur ses joues colorées.
Je l'aimais, et Polyphème me poursuivait sans cesse de son amour. Si vous
demandez ce qui l'emportait de ma haine contre le Cyclope, ou de ma tendresse
pour Acis : mon cœur était également rempli de ces deux sentiments. Ô Vénus,
que ton pouvoir est grand, et ton empire absolu ! Ce monstre farouche,
l'horreur des forêts mêmes, que nul mortel n'aborda jamais impunément, qui
méprise et l'Olympe et ses dieux, est soumis a ta puissance. Épris de mes
charmes, il brûle de tes feux. Il oublie ses troupeaux et les antres qu'il
habite. Déjà, Polyphème, tu prends soin de te parer. Tu cherches à me plaire.
Tu peignes avec un râteau ta rude chevelure. Ta barbe hérissée tombe sous une
faux. Tu te mires dans l'onde, tu cherches à adoucir les traits affreux de ton
visage. Tu perds ton ardeur pour le meurtre, ta cruauté, ta soif immense du
carnage, et les vaisseaux abordent en sûreté vers ton rivage et s'en éloignent
sans danger. (750-769)
Telemus interea Siculam delatus ad Aetnen,
Telemus Eurymides,
quem nulla fefellerat ales,
terribilem
Polyphemon adit "lumen" que, "quod unum
fronte geris
media, rapiet tibi" dixit "Ulixes."
risit et
"o vatum stolidissime, falleris," inquit,
"altera iam rapuit." sic frustra vera
monentem
spernit et aut
gradiens ingenti litora passu
degravat,
aut fessus sub opaca revertitur antra.
prominet in pontum cuneatus acumine longo
collis
(utrumque latus circumfluit aequoris unda):
huc ferus
adscendit Cyclops mediusque resedit;
lanigerae
pecudes nullo ducente secutae.
cui postquam
pinus, baculi quae praebuit usum,
ante pedes
posita est antemnis apta ferendis
sumptaque
harundinibus conpacta est fistula centum,
senserunt
toti pastoria sibila montes,
senserunt
undae; latitans ego rupe meique
Acidis in
gremio residens procul auribus hausi
talia dicta
meis auditaque mente notavi:
"Cependant le fils d'Eurymus, Télémus, cet augure qui tire du
vol des oiseaux d'infaillibles présages, descend en Sicile, et voit sur l'Etna
le terrible Polyphème : "Prends garde, lui dit-il, à l'œil unique que tu
portes à ton front; il te sera arraché par Ulysse ". Le Cyclope rit de
cette prédiction : "Ô le plus insensé des augures, s'écrie-t-il, tu
te trompes : cet œil, un autre déjà me l'a ravi." C'est ainsi qu'il
méprise une prédiction pour lui trop véritable, Tantôt, pour me voir, il
précipite sa marche, et le rivage gémit sous ses pas pesants; tantôt, vaincu
par la fatigue, il va chercher le repos dans ses antres profonds.
"Il est un rocher dont la cime allongée s'élève sur la mer, et
que les vagues frappent à sa base des deux côtés. C'est là que l'amoureux
Cyclope monte et qu'il vient s'asseoir. Ses troupeaux, qui ne l'ont plus pour
conducteur, le suivent encore. Il pose à ses pieds le pin qui lui sert de
houlette, et dont on eût pu faire le mât d'un vaisseau; il prend une flûte
énorme, composée de cent roseaux : il souffle dans l'instrument champêtre, et
l'onde frémit, et les monts retentissent. J'étais cachée dans une grotte, où,
penchée sur le sein d'Acis, j'entendis de loin les chansons du Cyclope; je les
ai retenues; il disait : (770-788)
'"Candidior folio nivei Galatea ligustri,
floridior pratis, longa procerior alno,
splendidior vitro, tenero lascivior haedo,
levior adsiduo detritis aequore conchis,
solibus hibernis, aestiva gratior umbra,
mobilior damma, platano conspectior alta,
lucidior glacie, matura dulcior uva,
mollior et cycni plumis et lacta coacto,
et, si non
fugias, riguo formosior horto;
"Galatée, tu es plus blanche que la feuille du troène, plus fleurie
que les prés émaillés. Ta taille est plus élancée que l'aulne; ton sein a plus
d'éclat que le cristal. Tu es plus vive qu'un jeune chevreau; plus polie que le
coquillage lavé par les flots; plus agréable que le soleil dans l'hiver, que la
fraîcheur de l'ombre dans l'été; plus vermeille que la pomme, plus majestueuse
que le haut platane, plus brillante que la glace, plus douce que le raisin dans
sa maturité, plus moelleuse que le duvet du cygne, et que le lait caillé; et,
si tu ne me fuyais point, plus belle pour moi que le plus beau jardin. (789-798)
'"Saevior indomitis eadem
Galatea iuvencis,
durior annosa quercu, fallacior undis,
lentior et
salicis virgis et vitibus albis,
his inmobilior scopulis, violentior amne,
laudato pavone superbior, acrior igni,
asperior tribulis, feta truculentior ursa,
surdior aequoribus, calcato inmitior hydro,
et, quod
praecipue vellem tibi demere possem,
non tantum
cervo claris latratibus acto,
verum etiam
ventis volucrique fugacior aura.
"Mais aussi cette même Galatée est plus farouche que les
taureaux indomptés, plus dure qu'un chêne antique, plus trompeuse que l'onde,
plus souple que les branches du saule et de la vigne sauvage, plus insensible
que ces rochers, plus impétueuse que le torrent, plus fière qu'un paon superbe,
plus cuisante que la flamme, plus piquante que les chardons, plus cruelle que
l'ourse quand elle devient mère, plus sourde que les mers agitées, plus
impitoyable qu'un serpent foulé par l'imprudent voyageur; et, ce que je
voudrais bien pouvoir t'enlever, non seulement tu es plus agile que le cerf
effrayé par les chiens aboyants, mais encore plus rapide dans ta fuite que le
vent et l'oiseau dans les airs. (799-807)
(at bene si noris, pigeat fugisse, morasque
ipsa tuas
damnes et me retinere labores)
sunt mihi,
pars montis, vivo pendentia saxo
antra,
quibus nec sol medio sentitur in aestu,
nec sentitur
hiems; sunt poma gravantia ramos,
sunt auro
similes longis in vitibus uvae,
sunt et
purpureae: tibi et has servamus et illas.
ipsa tuis
manibus silvestri nata sub umbra
mollia fraga
leges, ipsa autumnalia corna
prunaque non
solum nigro liventia suco,
verum etiam
generosa novasque imitantia ceras.
nec tibi
castaneae me coniuge, nec tibi deerunt
arbutei
fetus: omnis tibi serviet arbor.
"Cependant, si tu me connaissais bien, tu te repentirais de
m'avoir fui; tu condamnerais tes refus; tu chercherais à me retenir près de
toi. Cette partie de la montagne et ces antres ouverts dans la roche vive sont
à moi. On n'y sent point les chaleurs brûlantes de l'été, ni l'âpre froidure de
l'hiver. J'ai des arbres dont les rameaux plient sous le poids de leurs fruits.
J'ai des vignes chargées de raisins que l'or jaunit, et j'en ai que la pourpre
colore. C'est pour toi que je les garde. Tu cueilleras toi-même, de tes doigts
légers, la fraise née à l'ombre des bois, les cornes qui mûrissent dans
l'automne, et la prune au suc noir, et d'autres diversement colorées, pareilles
à celles que l'art imite avec la cire. Si je suis ton époux, les châtaignes ne
te manqueront point; tu auras des fruits en abondance; et mes arbres
s'empresseront de te les offrir. (808-821)
'"Hoc pecus omne meum est, multae quoque vallibus errant,
multas silva
tegit, multae stabulantur in antris,
nec, si
forte roges, possim tibi dicere, quot sint:
pauperis est
numerare pecus; de laudibus harum
nil mihi
credideris, praesens potes ipsa videre,
ut vix
circumeant distentum cruribus uber.
sunt, fetura
minor, tepidis in ovilibus agni.
sunt quoque,
par aetas, aliis in ovilibus haedi.
lac mihi
semper adest niveum: pars inde bibenda
servatur,
partem liquefacta coagula durant.
Tous ces troupeaux m'appartiennent : beaucoup d'autres errent
dans les vallons, ou cherchent l'ombre des bois, ou reposent dans les autres
qui leur servent de bercail. Si tu m'en demandes le nombre, je l'ignore :
c'est le berger pauvre qui compte ses troupeaux. Mais ne m'en crois pas lorsque
je parle de la beauté de mes brebis : viens, et vois toi-même. À peine
peuvent-elles soutenir leurs mamelles que gonfle un lait pur. Mille tendres
agneaux, mille chevreaux bondissants remplissent mes bergeries. J'ai toujours
du lait en abondance : j'en conserve une partie liquide; l'autre
s'épaissit en fromages. (822-830)
'"Nec
tibi deliciae faciles vulgataque tantum
munera
contingent, dammae leporesque caperque,
parve
columbarum demptusve cacumine nidus:
inveni
geminos, qui tecum ludere possint,
inter se
similes, vix ut dignoscere possis,
villosae
catulos in summis montibus ursae:
inveni et
dixi 'dominae servabimus istos.'
"Tu ne te borneras pas à jouir de ces plaisirs innocents, et
de dons vulgaires, tels que de jeunes daims, des lièvres, des chèvres, des
colombes, des nids d'oiseaux enlevés sur la cime des arbres. J'ai trouvé, sur
les hautes montagnes, deux petits ours qui pourront jouer avec toi, Ils sont si
ressemblants qu'à peine on peut les distinguer; je les ai trouvés, et, en les
prenant, j'ai dit : "Ils sont pour celle qui m'a charmé." (831-837)
'"Iam modo caeruleo
nitidum caput exere ponto,
iam,
Galatea, veni, nec munera despice nostra!
certe ego me
novi liquidaeque in imagine vidi
nuper aquae,
placuitque mihi mea forma videnti.
adspice, sim
quantus: non est hoc corpore maior
Iuppiter in
caelo, nam vos narrare soletis
nescio quem
regnare Iovem; coma plurima torvos
prominet in
vultus, umerosque, ut lucus, obumbrat;
nec mea quod
rigidis horrent densissima saetis
corpora,
turpe puta: turpis sine frondibus arbor,
turpis
equus, nisi colla iubae flaventia velent;
pluma tegit
volucres, ovibus sua lana decori est:
barba viros hirtaeque decent in corpore saetae.
"Lève donc au-dessus des flots azurés ta tête brillante, ô
Galatée ! Viens, ne dédaigne pas mes présents. Je me connais : je me
suis vu naguère dans l'onde transparente, et, en me voyant, ma beauté m'a plu.
Regarde la hauteur de ma taille : Jupiter n'est point plus élevé dans les
cieux (car vous avez coutume de parler du règne de je ne sais quel Jupiter).
Une chevelure épaisse couvre mon front altier, et, comme une forêt, ombrage mes
épaules. Que si mon corps est couvert de poils hérissés, ne pense pas que ce
soit une difformité. L'arbre est sans beauté, s'il est sans feuillage. Le
coursier ne plaît qu'autant qu'une longue crinière flotte sur son col. L'oiseau
est embelli par son plumage, la brebis par sa toison : ainsi la barbe sied
à l'homme, et un poil épais est pour son corps un ornement. (838-850)
unum est in
media lumen mihi fronte, sed instar
ingentis
clipei. quid? non haec omnia magnus
Sol videt e caelo? Soli tamen
unicus orbis.
'"Adde, quod in vestro genitor meus aequore
regnat:
hunc tibi do socerum; tantum miserere precesque
supplicis
exaudi! tibi enim succumbimus uni,
quique Iovem
et caelum sperno et penetrabile fulmen,
Nerei, te vereor, tua fulmine saevior ira est.
"Je n'ai qu'un œil au milieu du front; mais il égale un
bouclier en grandeur. Eh quoi ! le soleil ne voit-il pas, du haut des
cieux, ce vaste univers ? Et cependant il n'a qu'un œil comme moi. Ajoute
que Neptune, à qui je dois le jour, règne dans l'empire que tu habites :
je te donne Neptune pour beau-père. Sois sensible à mes maux, exauce les vœux
de celui qui t'implore. "Toi seule as dompté Polyphème : et moi, qui
méprise Jupiter, et le ciel, et la foudre brûlante, ô fille de Nérée, je tremble
en ta présence; et ta colère est pour moi plus terrible que la foudre. (851-858)
atque ego
contemptus essem patientior huius,
si fugeres
omnes; sed cur Cyclope repulso
Acin amas
praefersque meis conplexibus Acin?
ille tamen
placeatque sibi placeatque licebit,
quod nollem, Galatea, tibi; modo copia detur:
sentiet esse
mihi tanto pro corpore vires!
viscera viva
traham divulsaque membra per agros
perque tuas
spargam (sic se tibi misceat!) undas.
uror enim,
laesusque exaestuat acrius ignis,
cumque suis
videor translatam viribus Aetnen
pectore ferre meo, nec tu, Galatea, moveris."
"Je souffrirais plus patiemment tes mépris, si tu rejetais les
voeux de tous tes amants. Mais pourquoi, méprisant ma flamme, es-tu sensible à
celle d'Acis ? Pourquoi, aux baisers de Polyphème, préfères-tu les baisers
d'Acis ? Qu'il soit, je le veux, fier de sa beauté, et, ce que je ne
voudrais pas, qu'il te plaise aussi, Galatée, pourvu qu'il tombe entre mes
mains : il sentira quelle force enferme un si grand corps. J'arracherai
ses entrailles, je disperserai dans les champs ses membres palpitants, je les
jetterai dans les flots où tu fais ton séjour ! et qu'il puisse ainsi
s'unir à toi ! Car enfin, je brûle, et mes feux toujours méprisés
deviennent plus ardents. Tous ceux de l'Etna me semblent transportés dans mon
sein avec leur violence; et toi, Galatée, tu n'es pas touchée de ma
douleur !" (859-869)
'Talia nequiquam questus (nam
cuncta videbam)
surgit et ut
taurus vacca furibundus adempta
stare nequit
silvaque et notis saltibus errat,
cum ferus
ignaros nec quicquam tale timentes
me videt
atque Acin "video" que exclamat "et ista
ultima sit,
faciam, Veneris concordia vestrae."
tantaque
vox, quantam Cyclops iratus habere
debuit, illa
fuit: clamore perhorruit Aetne.
ast ego vicino
pavefacta sub aequore mergor;
terga fugae
dederat conversa Symaethius heros
et "fer
opem, Galatea, precor, mihi! ferte, parentes,"
dixerat
"et vestris periturum admittite regnis!"
"Après ces inutiles plaintes, il se lève, je
l'observais : et, tel qu'un taureau furieux à qui on enlève sa génisse, il
ne veut plus rester sur son rocher; il erre dans les forêts, et sur la
montagne, dont il connaît tous les détours. Enfin, il m'aperçoit avec Acis.
Trop imprudents, nous étions loin de craindre ce malheur : "Je vous
vois, s'écria-t-il, mais c'est pour la dernière fois que l'amour vous
rassemble !" Sa voix, aussi effroyable que peut l'être celle d'un
Cyclope en fureur, fait mentir l'Etna. Saisie d'épouvante, je me plonge dans la
mer. Le fils de Syméthus avait pris la fuite; il s'écriait : "Viens à
mon secours, ô Galatée ! ô mon père ! ô ma mère, secourez-moi, et
recevez dans vos ondes votre fils qui va périr." (870-881)
aa
insequitur
Cyclops partemque e monte revulsam
mittit, et
extremus quamvis pervenit ad illum
angulus e
saxo, totum tamen obruit Acin,
at nos, quod
fieri solum per fata licebat,
fecimus, ut
vires adsumeret Acis avitas.
puniceus de
mole cruor manabat, et intra
temporis
exiguum rubor evanescere coepit,
fitque color
primo turbati fluminis imbre
purgaturque
mora; tum moles iacta dehiscit,
vivaque per
rimas proceraque surgit harundo,
osque cavum
saxi sonat exsultantibus undis,
miraque res,
subito media tenus exstitit alvo
incinctus
iuvenis flexis nova cornua cannis,
qui, nisi
quod maior, quod toto caerulus ore,
Acis erat,
sed sic quoque erat tamen Acis, in amnem
versus, et
antiquum tenuerunt flumina nomen.'
"Le Cyclope le poursuit; il détache de la montagne un énorme
rocher, il le lance : et, quoiqu'une des extrémités de cette masse
atteigne seule Acis, elle l'écrase et le couvre tout entier. Hélas ! je
fis pour lui tout ce que les destins permirent, et je le ramenai à sa première
origine. Sous le roc, le sang d'Acis coulait en flots de pourpre : sa
couleur s'efface par degrés; c'est bientôt l'eau d'un fleuve qu'ont troublée la
pluie et les orages; c'est enfin l'eau d'une source limpide. La pierre
s'entrouvre, et de ses fissures sortent des roseaux à la tige élancée. Dans le
creux du rocher l'onde bouillonne et murmure; elle jaillit de ses flancs. Mais,
ô prodige ! du sein de la source un jeune homme s'élève : son front
est paré de cornes naissantes, et des joncs le couronnent : c'était Acis,
mais devenu plus grand. L'azur des flots colorait son visage : c'était
Acis, changé en fleuve; et ce fleuve a conservé son nom." (882-897)
Desierat
Galatea loqui, coetuque soluto
discedunt
placidisque natant Nereides undis.
Galatée cesse de parler. Les Nymphes qui l'ont écoutée se
dispersent et nagent dans de paisibles mers. (898-899)
Traduction
retravaillée de G. T. Villenave, 1806, empruntée à la BIBLIOTHECA CLASSICA SELECTA (BCS), « conçue et maintenue par deux professeurs belges,
Jean-Marie Hannick (Université de Louvain, à Louvain-la-Neuve) et Jacques
Poucet (Université de Louvain à Louvain-la-Neuve et Facultés universitaires
Saint-Louis à Bruxelles) ».
http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Bib.html
Leconte
de Lisle
Poèmes antiques