Noctes Gallicanae - Munera gladiatoria - 2

Noctes Gallicanae

 

MVNERA GLADIATORIA

 

Fautores gladiatorum

 

les gradins

hommes admiratifs

femmes amoureuses

bourreaux des coeurs

vers l’immortalité ?

points de vue antiques sur les combats de gladiateurs

Sénèque

Tertullien

saint Augustin

 

Points de vue modernes sur les combats de gladiateurs

abbé Rolland (XIXe s.)

Theodor Mommsen

Jérôme Carcopino

Pierre Grimal


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. . .  et qui ad cadaver hominis communi lege defuncti exhorret, idem in amphitheatro derosa et dissipata et in suo sanguine squalentia corpora patientissimis oculis desuper incumbat,

« … un homme qui selon la loi commune se détourne avec horreur d’un cadavre, ce même homme dans l’amphithéâtre se penche du haut des gradins, les yeux prêts à tout supporter sur des cadavres à demi-dévorés, mis en pièces ou souillés de leur sang.

immo qui propter homicidae poenam probandam ad spectaculum veniat, idem gladiatorem ad homicidium flagellis et virgis compellat invitum,

« Un homme qui vient au spectacle pour voir s’accomplir le juste châtiment d’un assassin, ce même homme pousse des cris pour que l’on donne le fouet ou les verges à un gladiateur peu enclin à l’assassinat.

et qui insigniori cuique homicidae leonem poscit, idem gladiatori atroci petat rudem et pilleum praemium conferat.

« Un homme qui exige que l’on jette aux lions l’auteur d’un assassinat insupportable, ce même homme demande qu’on récompense un abominable gladiateur de sa libération et de son affranchissement. » (Tertullien, Les spectacles, 21.)

 

Les gradins

 des théâtres et des amphithéâtres devaient être tout sauf calmes :

 

Aspice populum ad id spectaculum iam cum furore venientem, iam tumultuosum, iam caecum, iam de sponsionibus concitatum. Tardus est illi praetor, semper oculi in urna eius cum sortibus volutantur. Dehinc ad signum anxii pendent, unius dementiae una vox est. Cognosce dementiam de vanitate: "misit", dicunt et nuntiant invicem quod simul ab omnibus visum est.

Regarde le peuple qui arrive à ce genre de spectacle déjà hors de lui, déjà agité, déjà aveugle, déjà excité par ses paris. Le préteur lui semble lambiner, les yeux roulent sans arrêt tout comme les jetons du tirage au sort qu’il agite dans son urne. Puis ils guettent le signal avec anxiété, il y a un seul et même cri poussé par une seule et même folie. Distinguons la folie de la sottise : « C’est parti », disent-ils, et ils s’annoncent les uns aux autres ce qui a été vu en même temps par tous. Tertullien, De spectaculis, 16.

 

Cet extrait concerne, il est vrai, les courses de chevaux, quand le préteur donne le signal du départ en lançant la mappa, « le chiffon ». Mais l’ambiance de l’amphithéâtre ne devait pas être très différente.

 

Les rixes n’étaient pas rares :

 

Caede in theatro per discordiam admissa capita factionum et histriones, propter quos dissidebatur, relegauit, nec ut revocaret umquam ullis populi precibus potuit evinci

une bagarre sanglante ayant eu lieu au théâtre à la suite d’une dispute entre spectateurs, il [Tibère] fit reléguer les meneurs des groupes rivaux et les histrions qui avaient pour lesquels la rixe avait éclaté et il ne se laissa jamais fléchir par les prières de peuple en faveur de leur rappel. » (Suétone, Tibère, 37).

 

D’autant que les paris allaient bon train :

Illa saepe puer Veneris pugnavit harena,

    Et qui spectavit vulnera, vulnus habet.

Dum loquitur tangitque manum poscitque libellum

    Et quaerit posito pignore, vincat uter,

Saucius ingemuit telumque volatile sensit,

    Et pars spectati muneris ipse fuit.

Souvent le fils de Vénus a combattu sur ce sable, et qui a regardé des blessures en reçoit une blessure.

Tandis qu’on parle, qu’on touche une main, qu’on demande un programme et qu’on cherche à savoir, après avoir parié, quel sera le vainqueur,

on est touché, on gémit, on sent une flèche rapide et on joue soi-même un rôle dans le combat que l’on regarde. Ovide, Art d’aimer, I, 165-170.

 

Bagarre sanglante à Pompéi

On sait par Tacite (Annales, XIV, 17) comment en 59 une rixe a dégénéré dans l’amphithéâtre de Pompéi, faisant de nombreuses victimes :

 

Levi initio atrox caedes orta inter colonos Nucerinos Pompeianosque gladiatorio spectaculo, quod Livineius Regulus, quem motum senatu rettuli, edebat. quippe oppidana lascivia in vicem incessente[s] probra, dein saxa, postremo ferrum sumpsere, validiore Pompeianorum plebe, apud quos spectaculum edebatur. ergo deportati sunt in urbem multi e Nucerinis trunco per vulnera corpore, ac plerique liberorum aut parentum mortes deflebant. cuius rei iudicium princeps senatui, senatus consulibus permisit. et rursus re ad patres relata, prohibiti publice in decem annos eius modi coetu Pompeiani collegiaque, quae contra leges instituerant, dissoluta; Livineius et qui alii seditionem conciverant exilio multati sunt.

 

Pour une raison futile se produisit un affreux massacre entre les habitants des colonies de Nucéria et de Pompéi ; ceci se passa lors d’un spectacle de gladiateurs donné par Livinéius Régulus, qui avait été, comme je l'ai dit, chassé du sénat. En effet, après avoir échangé des plaisanteries de mauvais goût, on en vint aux injures, puis aux pierres, enfin aux armes. La plèbe de Pompéi, ville où se donnait le spectacle l’emporta. Nombreux furent donc les Nucériens rapportés chez eux le corps tout mutilé par les blessures mais plus nombreux encore ceux qui pleuraient la mort d'un fils ou d'un père. L’empereur renvoya le jugement de cette affaire au sénat, et le sénat aux consuls. L’affaire revint devant le sénat : on défendit pour dix ans à la ville de Pompéi, en tant que collectivité, ces sortes de réunions, et on supprima les associations qui s'y étaient formées illégalement. Livinéius et les autres responsables de l’émeute furent punis de l'exil.

 

Enthousiasme, colère ou déception des tifosi

 

expressions diverses :

habet ! hoc habet ! : touché !

mitte ! : gracie-le !

occide ! : tue-le !

iugula ! : égorge-le !

pollicem premere : « presser le pouce contre l’index » (pour demander la grâce)

pollicem vertere : « renverser le pouce vers le bas » (pour demander la mort du vaincu)

munera nunc edunt et, verso pollice vulgus

cum iubet, occidunt populariter . . .

Ils donnent maintenant des combats et, si en renversant le pouce

le peuple le demande, ils tuent pour se faire bien voir. Juvénal, III, 36-37

 

pendant le spectacle de midi, d’après Sénèque, Lettres à Lucilius, 7 :

verbera ! : frappe-le !

ure ! : brûle-le ! (au fer rouge ; ces deux cris s’adressent à l’arbitre)

quare tam timide incurrit in ferrum ? : pourquoi a-t-il si peur de se jeter sur l’épée ?

quare parum audacter occidit ? : pourquoi manque-t-il d’entrain pour tuer ?

quare parum libenter moritur ? : pourquoi meurt-il de si mauvaise grâce ?

 

 

Hommes admiratifs...

 

Thallus durus Crescens thaumastus (yaumastñw)

Thallus le dur à cuire et Crescens la merveille.

omnia munera vicisti ton hepta theamaton esti

CIL 4, 1111

Tu as gagné tous tes combats… C’est l’une des sept merveilles du monde.

(en grec noté en caractères latins : tVn epta YeamatVn esti = unum e septem miraculis est).

 

 

Hermes Martia saeculi voluptas,

Hermes omnibus eruditus armis,

Hermes et gladiator et magister,

Hermes turbo sui tremorque ludi,

   Hermes, quem timet Helius, sed unum.

Hermès, délices guerriers de son siècle ;

Hermès, rompu à toutes les armes ;

Hermès, gladiateur et aussi maître d'armes ;

Hermès, terreur et effroi de son école ;

Hermès, le seul que redoute Hélius.

Hermes, cui cadit Advolans, sed uni,

Hermes vincere nec ferire doctus,

Hermes subpositicius sibi ipse,

Hermes divitiae locariorum,

   Hermes cura laborque ludiarum.

Hermès, le seul à faire tomber Advolans sous ses coups.

Hermès, passé maître à vaincre sans blesser ;

Hermès, qui n’a de remplaçant que lui-même ;

Hermès, fortune des loueurs de places ;

Hermès, amour des gladiatrices aux petits soins ;

Hermes belligera superbus hasta,

Hermes aequoreo minax tridente,

Hermes casside languida timendus,

Hermes gloria Martis universi,

   Hermes omnia solus et ter unus.

Hermès, maniant avec orgueil une lance guerrière ;

Hermès, effrayant avec un trident marin ;

Hermès, redoutable avec son casque à crête ;

Hermès, gloire de Mars dans toutes les catégories ;

Hermès, tout à lui seul et trois en un. Martial, V, 24.

vincere nec ferire doctus : le gladiateur maladroit blesse son adversaire, alors que l’intérêt du spectacle se fonde sur l’affrontement de combattants aux chances égales ; Hermès sait sans doute tuer sans souffrances un adversaire plus faible que lui, il sait aussi pousser à l’abandon celui qu’il parvient à dominer, comme Hélios ou Advolans.

cura laborque ludiarum : s’agit-il, comme le suggèrent certaines traductions, de « femmes de gladiateurs inquiètes » de voir leurs maris exposés à ses coups ? ou de « femmes de gladiateurs sensibles à ses charmes et qui tremblent secrètement pour lui » ? s’agit-il de « danseuses » amoureuses, ? Juvénal emploie le mot ludia pour désigner la maîtresse d’un gladiateur (VI, 104) ou la femme accoutrée en gladiateur (VI, 266). Pourrait-on aller jusqu’à donner à ce mot le sens de « fans de gladiateurs » ?

ter unus : cet Hermès, non seulement combattant mais déjà instructeur, est capable de combattre armé d’une lance (c’est-à-dire contre des fauves ou à cheval), mais aussi comme rétiaire armé du trident de Neptune, et enfin comme mirmillon, c’est-à-dire contre les rétiaires.

 

Les fautores « supportent » une catégorie de gladiateurs ; les empereurs eux-mêmes donnent l’exemple :

 

Caligula était partisan des thraces : « Thraeces quosdam Germanis corporis custodibus praeposuit. Murmillonum armaturas recidit. Columbo victori, leviter tamen saucio, venenum in plagam addidit, quod ex eo Columbinum appellavit  Il fit commander ses gardes du corps germains par des gladiateurs thraces ; il réduisit l’armure des mirmillons ; il fit verser du poison sur la blessure de Columbus (un mirmillon) qui était vainqueur mais légèrement blessé. C’est pour cette raison qu’il appela ce poison « Columbinum » Suétone, Caligula, 55.

 

Titus également, mais contrairement à Caligula, il sait éviter les excès : « Quin et studium armaturae Thraecum prae se ferens, saepe cum populo et voce et gestu ut fautor cavillatus est, verum maiestate salva nec minus aequitate En outre il afficha ouvertement sa préférence pour le groupe des Thraces et il en plaisanta souvent comme un vrai supporter de la voix et du geste avec le peuple, sans que sa dignité en souffrît et sans léser la justice » Suétone, Titus, 8.

 

Domitien par contre, partisan des mirmillons, « patrem familias, quod Thraecem murmilloni parem, munerario imparem dixerat, detractum spectaculis in harenam canibus obiecit cum hoc titulo : Impie locutus parmularius fit arracher de sa place et jeter aux chiens dans l’arène avec cet écriteau : blasphémateur et partisan des boucliers ronds un chef de famille qui avait dit qu’un thrace valait un mirmillon, et plus que l’organisateur des jeux (Domitien lui-même) » Suétone, Domitien, 10.

 

... et femmes amoureuses

 

Etaient-ils beaux, ces gladiateurs ?

Oui, dit ironiquement Cicéron …

[Clodius Pulcher] norat studia populi, videbat clamores et concursus futuros. hac exspectatione elatus homo flagrans cupiditate gloriae tenere se non potuit quin eos gladiatores induceret, quorum esset ipse pulcherrimus. [Clodius le Beau] connaissait les goûts du peuple, il entendait d'avance ses acclamations, et le voyait accourir de toutes parts. Enivré de cet espoir, avide de renommée, il n'a pu résister à son impatience de montrer aux Romains ces admirables gladiateurs, qu'il effaçait tous en beauté. Cicéron, Pro Sestio.

… et non répond Juvénal, sans doute plus réaliste :

Qua tamen exarsit forma, qua capta iuuenta

Eppia? quid vidit propter quod ludia dici

sustinuit? nam Sergiolus iam radere guttur

coeperat et secto requiem sperare lacerto;

praeterea multa in facie deformia, sicut

attritus galea mediisque in naribus ingens

gibbus et acre malum semper stillantis ocelli.

Sed gladiator erat. Facit hoc illos Hyacinthos !

Sous l’emprise de quelle beauté, de quelle jeunesse Eppia s’enflamme-t-elle ? Qu’a-t-elle vu pour supporter qu’on l’appelle « la gladiatrice » ?

C’est Sergiolus, Sergiolus qui avait déjà commencé à se raser le menton [comme un homme libre] et qui espérait prendre sa retraite avec son bras tailladé.

En outre, il a quantité de blessures sur le visage : le nez meurtri par le casque porte une bosse immense en son milieu, un œil affligé en permanence d’un écoulement purulent. Mais c’était un gladiateur ! Cela en fait des Hyacinthes ! (Satires, VI, 103-110)

 

Les témoignages qui présentent des femmes de la bonne société amoureuses ou maîtresses de gladiateurs ne manquent pas :

 

Quaedam enim feminae sordibus calent, nec libidinem concitant, nisi aut servos viderint aut statores altius cinctos. Arena aliquas accendit, aut perfusus pulvere mulio, aut histrio scaenae ostentatione traductus. Certaines femmes en effet ne sont émues que par la lie de la société, et qui ne conçoivent de désir qu’à la vue d’un esclave ou d’un valet à la ceinture trop haute. Les gladiateurs en font vibrer un certain nombre, d’autres c’est un muletier poussiéreux, d’autres un histrion qui se produit sur la scène. ». (Pétrone, Satiricon, 126).

 

Ne parlons pas de la naissance suspecte de l’empereur Commode : « Aiunt quidam, quod et verisimile videtur, Commodum Antoninum, successorem illius ac filium, non esse de eo natum sed de adulterio, ac talem fabellam vulgari sermone contexunt. Faustinam quondam, Pii filiam, Marci uxorem, cum gladiatores transire vidisset, unius ex his amore succensam. . . Certains disent, ce qui paraît vraisemblable, que Commode Antonin, successeur et fils [de Marc-Aurèle] n’était pas né de lui, mais était le fruit d’un adultère. Voici l’histoire que l’on a forgée dans les conversations populaires : Faustine, la fille d’Antonin le Pieux, l’épouse de Marc-Aurèle, aurait un jour vu une parade de gladiateurs et se serait enflammée d’amour pour l’un d’eux… » (Historia augusta, « Vita Marci Aurelii philosophi », 10).

 


Bourreaux des coeurs

 

On ne peut demander à un matador qui a triomphé dans l'après-midi grâce aux risques qu'il a courus, de ne pas en courir d'autres pendant la nuit, et « mas cornadas dan las mujeres »[…] Il y a chez le torero la tradition qui exige qu'il ait de nombreuses aventures, puis ses penchants, le fait que les femmes courent toujours après lui, les unes pour lui-même, les autres pour son argent et beaucoup pour les deux, et enfin son mépris des maladies vénériennes comme de tout danger. Hemingway, Mort dans l’après-midi, X.

 

A Pompéi, les gladiateurs eux-mêmes se vantent de leurs bonnes fortunes :

 

suspirium puellarum Celadus Tr(aex)

Celadus le Thrace fait soupirer les filles.

 

puellarum decus Celadus Tr

Celadus le Thrace, l’idole des filles.

 

Tr Celadus reti Cresces puparru domnus e

Celadus le Thrace et Crescens le rétiaire sont les maîtres des petites poupées.

 

Cresce(n)s retia(rius)

puparum nocturnarum mat[utin]ar[um et] aliarum C

ser[.]atinus [..] medicus...

CIL IV, 4353

Crescens le rétiaire, médecin des poupées de la nuit, du matin et des autres ... (?)

le chant de gloire de Crescens ?

 


Sic itur ad astra ?

Libertus eius [Neronis], cum daret Anti munus gladiatorium, publicas porticus occupavit pictura, ut constat, gladiatorum ministrorumque omnium veris imaginibus redditis. Hic multis iam saeculis summus animus in pictura, pingi autem gladiatoria munera atque in publico exponi coepta a C. Terentio Lucano. Is avo suo, a quo adoptatus fuerat, triginta paria in foro per triduum dedit tabulamque pictam in nemore Dianae posuit.

Un affranchi de Néron qui donnait à Antium un spectacle de gladiateurs couvrit les portiques publics de peintures (c’est un fait assuré) de tous les gladiateurs et de tous les valets d’arène, les portraits étant traités de façon réaliste. On s’attache depuis déjà bien des générations à traiter le portrait en peinture, mais l’initiative de faire peindre les combats de gladiateurs et d’exposer ces tableaux au public est due à Gaius Terentius Lucanus. Ce dernier a donné en l’honneur de son grand-père qui l’avait adopté trente paires de combattants sur le forum durant trois journées consécutives, et il a fait représenter les combats sur un tableau qu’il a exposé dans le bois consacré à Diane. (Pline, N. H., XXXV, 52)

 


Points de vue sur les jeux

 

Sénèque, De tranquillitate animi, 4.

Gladiatores, ut ait Cicero, invisos habemus, si omni modo vitam impetrare cupiunt; favemus, si contemptum eius prae se ferunt.

Comme le dit Cicéron, nous détestons les gladiateurs s’ils font tout pour obtenir la vie sauve ; nous les encourageons s’ils portent devant eux le mépris de la vie.

 

 Deux points de vue chrétiens

Tertullien, Apologétique, IX.

Ecce in illa religiosissima urbe Aeneadarum piorum est Iupiter quidam quem ludis suis humano sanguine proluunt. Sed bestiarii, inquitis. Hoc, opinor, minus quam hominis ? An hoc turpius, quod mali hominis ? certe tamen de homicidio funditur.

Voyez : dans cette très religieuse cité des pieux descendants d'Énée, il y a un certain Jupiter, que dans ses jeux on arrose de sang humain. « Mais c'est le sang d'un bestiaire », direz-vous. Apparemment, c'est là moins que de l'arroser du sang d'un homme ! Est-ce que donc la chose n'est pas plus honteuse, parce que c'est le sang d'un malfaiteur? Ce qui est sûr du moins, c'est qu'il est versé par suite d'un homicide.

saint Augustin, Confessions, III, 8 et VI, 8.

Je suis frappé, dans les deux extraits qui suivent, de l’indifférence presque totale que manifeste saint Augustin envers les gladiateurs. Son souci ne concerne que les spectateurs.

 

Item in facinoribus, ubi libido est nocendi, sive per contumeliam sive per iniuriam, et utrumque vel ulciscendi causa, sicut inimico inimicus, vel adipiscendi alicuius extra conmodi, sicut latro viatori, vel evitandi mali, sicut ei qui timetur, vel invidendo, sicut feliciori miserior aut in aliquo prosperatus ei quem sibi aequari timet aut aequalem dolet, vel sola voluptate alieni mali, sicut spectatores gladiatorum aut inrisores aut inlusores quorumlibet.

J'en dirai autant des crimes qui comportent le désir de nuire par des outrages ou par la violence. Tous deux ont pour mobile soit le désir de la vengeance, comme l’ennemi contre son ennemi ; soit la convoitise du bien d’autrui, comme le bandit qui attaque un voyageur ; soit l'intention d'éviter un mal, comme l’homme qui se sent menacé ; soit l'envie, comme le misérable envie un homme heureux ou l'homme qui a réussi envie celui qui menace de devenir son égal ou dont il se plaint qu’il le soit devenu ; soit le seul plaisir du malheur d'autrui, comme les spectateurs des combats de gladiateurs ou les moqueurs et des mystificateurs.

 

Non sane relinquens incantatem sibi a parentibus terrenam viam, Romam praecesserat, ut ius disceret, et ibi gladiatorii spectaculi hiatu incredibili et incredibiliter abreptus est. Cum enim aversaretur et detestaretur talia, quidam eius amici et condiscipuli, cum forte de prandio redeuntibus pervium esset, recusantem vehementer et resisitentem, familiari violentia duxerunt in amphitheatrum crudelium et funestorum ludorum diebus, haec dicentem : si corpus meum in locum illum trahitis, numquid et animum et oculos meos in illa spectacula potestis intendere ? Adero itaque absens, ac sic et vos et illa superabo. Quibus auditis illi nihilo setius eum adduxerunt secum, id ipsum forte explorare cupientes, utrum posset efficere. Quo ubi ventum est et sedibus quibus potuerunt locati sunt, fervebant omnia inmanissimis voluptatibus. Ille clausis foribus oculorum interdixit animo, ne in tanta mala procederet. Atque utinam et aures opturasset !

Ne songeant aucunement à lâcher la carrière du monde que lui vantaient ses parents, il m'avait précédé à Rome pour y étudier le Droit et là il fut pris dans des conditions incroyables d'une passion également incroyable pour les spectacles des gladiateurs. Il avait commencé par le dégoût et la haine de ces spectacles. Mais des amis, des camarades d'études, qui revenaient d'un dîner, le rencontrèrent par hasard dans la rue ; il eut beau refuser et résister énergiquement, ils lui firent une amicale violence et l'emmenèrent à l'amphithéâtre où se donnaient, ce jour-là, ces cruels et funestes jeux. Il leur disait : « Mon corps, vous pouvez le traîner et l'installer là-bas, mais est-ce que vous pouvez fixer de force mon esprit et mes yeux sur ces spectacles ? J'y serai comme absent et de la sorte je triompherai et de vous et d'eux. » Ces paroles n'empêchèrent pas ses amis de l'emmener avec eux peut-être voulaient-ils voir s'il pourrait faire ce qu'il avait dit. On arriva, on se plaça comme on put, tout l'amphithéâtre brûlait des passions les plus sauvages. Alypius, ayant clos la porte de ses yeux, interdit à son âme de se mêler de ces atrocités. Plût au Ciel qu'il eût aussi bouché ses oreilles !