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Noctes Gallicanae Ploutrxou toè Xairvn¡vw BÛow AntvnÛou |
Première partie: A l'image d'Héraclès
Plutarque
nous parle d'abord de la famille d'Antoine: un grand-père considéré comme le
"Démosthène latin", un père faible et raté, une mère autoritaire.
Puis on passe à sa jeunesse tumultueuse: fréquentations douteuses comme Curion
ou Clodius, dettes (250 talents!), puis
études en Grèce où
di¡tribe tò te sÇma gumnzvn pròw toçw strativtikoçw gÇnaw
kaÜ l¡gein meletÇn "il passa son temps à s'entraîner physiquement en vue des
activités militaires et à pratiquer l'éloquence" (Ant., 2).
Comme tous les Romains, le jeune Antoine ne conçoit donc le sport que comme
entraînement militaire.
En
57, le proconsul Gabinius, en route pour sa province de Syrie, fait escale à
Athènes. Il propose à Antoine de l'accompagner en qualité d'officier de
cavalerie, ßpp¡vn rxvn (ne pas confondre avec ápparxow, "le maître de cavalerie").
En
55, Antoine participe avec enthousiasme à l'expédition en Égypte qui remet sur
son trône le roi Ptolémée Aulète. Il se fait remarquer pour sa valeur militaire
et son comportement humain envers les vaincus lorsqu'il s'oppose aux mouvements
de vengeance de Ptolémée.
Selon
Appien, lors de ce séjour à Alexandrie, Antoine aurait été sensible au charme
de la toute jeune Cléopâtre. Plutarque n'en
souffle mot.
Le
chapitre 3 se termine par cette phrase: RvmaÛvn toÝw strateuom¡noiw n¯r ¦doje lamprñtatow eänai
"Il
acquit un très grand renom auprès des Alexandrins et fut considéré par les
Romains de l'armée comme un chef des plus brillants`."
Ici commence
notre texte.
Pros°n d¢ kaÜ morf°w ¤leuy¡rion jÛvma
kaÜ pÅgvn tiw oék genn¯w kaÜ pltow metÅpou kaÜ grupñthw mukt°row ¤dñkei
toÝw grafom¡noiw kaÜ plattom¡noiw `Hrakl¡ouw prosÅpoiw ¤mfer¢w ¦xein tò rrenvpñn.
'Hn d¢ kaÜ lñgow palaiòw `HrakeÛdaw eänai toçw 'AntvnÛouw p'
Antvnow
paidòw `Hrakl¡ouw gegonñtaw. KaÜ toèton Õeto tòn lñgon t» te morf» toè sÅmatow,
Ësper eàrhtai, kaÜ t» stol» bebaioèn. 'AeÜ gr ÷te m¡lloi pleÛosin õrsyai,
xitÇna eÞw mhrñn ¦zvsto kaÜ mxaira meglh par®rthto, kaÜ sgow
peri¡keito tÇn stereÇn.
Il avait aussi dans son extérieur un grand air de dignité: sa
barbe majestueuse, son large front et son nez aquilin semblaient reproduire
l'aspect viril que les peintres et les sculpteurs prêtent au visage d'Héraclès.
Il existait d'ailleurs une antique tradition selon laquelle les Antonii étaient
des Héraclides, qui descendaient d'Anton, fils d'Héraclès. Et il pensait
confirmer cette tradition par son apparence physique, comme je l'ai dit, et par
son accoutrement: toujours, lorsqu'il devait se montrer à la foule, il
retroussait sa tunique sur la cuisse, portait suspendu à son côté un grand
sabre et revêtait une grosse casaque.
Oé m¯n ll kaÜ t toÝw lloiw fortik dokoènta,
megalauxÛa kaÜ skÇmma kaÜ kÅyvn ¤mfan¯w kaÜ kayÛsai par tòn ¤syÛonta kaÜ
fageÝn ¤pistnta trap¡zú strativtik» yaumastòn ÷son eénoÛaw kaÜ pñyou prñw
aétòn ¤nepoÛei toÝw stratiÅtaiw. 'Hn d¡ pou kaÜ tò ¤rvtikòn oék nafrñditon
ll kaÜ toétÄ polloçw ¤dhmagÅgei, sumprttvn te toÝw ¤rÇsi kaÜ
skvptñmenow oék hdÇw eÞw toçw ÞdÛouw ¦rvtaw. `H d' ¤leuyeriñthw kaÜ
tò mhd¢n ôlÛgú xeirÜ mhd¢ feidom¡nú xarÛzesyai stratiÅtaiw kaÜ fÛloiw rx®n
te lamprn ¤pÜ tò Þsxæein aétÒ par¡sxe kaÜ meglou genom¡nou t¯n dænamin
¤pÜ pleÝon ¤p°ren, ¤k murÛvn llvn marthmtvn natrepom¡nhn.
Même ce que les autres trouvaient vulgaire, son habitude de se
vanter, de railler, de boire en public, de s'asseoir auprès des dîneurs ou de
manger debout à la table des soldats, tout cela inspirait à ses troupes une
sympathie et une affection extraordinaires. Ses amours non plus n'étaient pas
sans grâce, et là encore il se rendait populaire auprès de beaucoup de gens en
servant leurs passions et en se laissant volontiers plaisanter sur les siennes.
Sa libéralité et les faveurs qu'il accordait à ses soldats et à ses amis d'une
main largement ouverte et sans compter lui frayèrent une route brillante vers
le pouvoir, et, quand il fut devenu un grand personnage, accrurent encore
davantage son influence, malgré les milliers de fautes qui pouvaient par
ailleurs la compromettre.
Plutarque
nous propose, pour son époque où la propagande d'Auguste était encore très
sensible, un portrait nuancé d'Antoine:
*
Relevez les mots qui appartiennent au champ lexical de la grandeur ou de
l'excès.
*
Relevez le dernier mot de chaque phrase.
*
Relevez les termes mélioratifs et les termes péjoratifs.
*
Relevez les trois litotes de ce passage, quel est leur intérêt?
*
A partir de ces relevés, essayez de préciser quelle image Plutarque cherche à
donner d'Antoine. Comparez avec la préface et reportez-vous à la
"conclusion ".
*
² mxaira s'applique le plus souvent à un outil et non
à une arme: c'est le couteau de boucherie. L'épée grecque (et romaine) est une
épée droite appelée õ jÛfow [voir chapitre
76, suicide d'Antoine]. Mxaira,
terme souvent péjoratif, désigne donc un sabre courbe en usage chez les
Barbares. Plutarque rapporte dans la Vie de Lycurgue (19) un mot du roi
de Sparte Agis le Jeune, mot qu'il avait déjà noté dans ses Apophtegmes des
rois (191E) et Apophtegmes lacédémoniens (216C): à un Athénien qui
lui disait que les courtes épées spartiates étaient faites pour les avaleurs de
sabre des foires, Agis répondit que les Spartiates n'en touchaient pas moins
bien leurs ennemis. Or, dans les deux versions des Moralia, Plutarque
emploie les mots t
Lakvnik jÛfh, mais dans la Vie
de Lycurgue, il met dans la bouche de l'Athénien le terme péjoratif tw Lakvnikw maxaÛraw.
*
õ sgow: "le sayon", emprunté au latin sagum ou sagus ou encore saga (qui a donné le français "une saie"). Il s'agit d'un
mot d'origine celtique qui désignait un manteau gaulois de laine grossière.
Passé dans le vocabulaire militaire latin, il s'applique au manteau de soldat
(à ne pas confondre, comme dans les films d'Hollywood, avec le paludamentum pourpre de l'imperator!).
*
² megalvxÛa: de aéx¡v "se
vanter". Cette "jactance" est un défaut que Plutarque attribue
volontiers aux militaires, surtout met tòn pñton
"après avoir bu".
Même
Alexandre, un modèle, s'y laisse aller: tñte taÝw megalauxÛaiw hd¯w ¤gÛneto kaÜ lÛan strativtikòw "il devenait alors insupportable par ses
vantardises et un peu trop soldatesque." (Alexandre, 23). Notez ici
l'adjectif hd®w qui se trouve dans notre extrait sous sa
forme adverbiale hdÇw.
* tò skÇmma: "la raillerie, la moquerie, le sarcasme";
il s'agit de plaisanteries faites aux dépens de quelqu'un, alors que ² paidi désigne la plaisanterie sans méchanceté (mais
pas nécessairement de bon goût!).
Plutarque
ne manque jamais, quand il dispose d'une documentation suffisante, de nous
tracer un portrait physique de ses personnages. D'abord parce que la culture
grecque a toujours attaché une grande importance au corps, on se souvient du
célèbre kalòw kgayñw, ensuite parce qu'il compare souvent son art
de biographe à celui du peintre: Ësper eÞkñna cux°w êpografom¡nouw ("je peins une sorte d'image de
l'âme", Caton le Jeune, 24).
A
la suite de la damnatio memoriae [chapitre 86, indications
complémentaires] dont Antoine fut frappé après sa mort, ses innombrables
statues ont été presque toutes détruites, mais celles qui subsistent
correspondent bien à l'image que Plutarque nous donne ici de lui. Ajoutons
cette phrase qui se trouve un peu plus loin dans la biographie (Ant.
11): César parlant d'Antoine et
de Dolabella déclare m¯
dedi¡nai toçw paxeÝw toætouw kaÜ kom®taw
"qu'il n'avait pas peur de ces gens bien en
chair et chevelus".
Pour
Cicéron, Antoine n'évoque pas le moins du monde Héraclès mais un gladiateur,
physiquement et moralement: gladiatore nequissimo "avec ce
gladiateur de bas étage"; Tu istis faucibus, istis lateribus,
ista gladiatoria totius corporis firmitate "Toi, avec ce gosier, ces
flancs, cette robustesse de tout ton corps de gladiateur..." (Phil.,
II, 7 et 63).
Ce
portrait apparaît dans notre texte après le récit de l'expédition en Égypte de
55. Mais Plutarque ne se soucie pas toujours de la chronologie et le costume
qu'il nous décrit pourrait bien avoir été porté par Antoine en 50 à son retour
de Gaule, costume que lui reproche Cicéron: quo modo redissem :
primum luce, non tenebris, deinde cum calceis et toga, nullis nec Gallicis nec
lacerna. [...] per
municipia coloniasque Galliae [...] cum
Gallicis et lacerna cucurristi.
"Comment je suis revenu? d'abord en plein
jour, pas dans le noir, ensuite je portais les chaussures romaines et la toge,
non les sandales gauloises et le manteau à capuchon. [...] Tu as couru en
sandales gauloises et manteau à capuchon [...] à travers les municipes et les
colonies de Gaule cisalpine." (Phil., II, 76).
Les
Romains se définissaient eux-mêmes comme la gens togata, "le peuple
en toge": Romanos rerum dominos gentemque togatam, "les
Romains, maîtres de tout et peuple en toge" (Virgile, Énéide,
I, 282). Porter un autre vêtement revient de fait à renier sa patrie. Mais
Antoine est loin d'être le seul à porter ce genre de costume, puisque selon
Suétone (Aug., 40), Auguste Etiam habitum vestitumque pristinum
reducere studuit, ac visa quondam pro contione pullatorum turba indignabundus
et clamitans: "en Romanos, rerum dominos, gentemque togatam!"
negotium aedilibus dedit, ne quem posthac paterentur in Foro circave nisi
positis lacernis togatum consistere.
"il s'efforça aussi de remettre en usage la
tenue et le vêtement d'autrefois, et voyant un jour au forum une foule en
vêtements sombres, il eut ce cri d'indignation: Les
voilà ces Romains, maîtres de tout et peuple en toge!, et il donna des instructions
aux édiles pour qu'à l'avenir ils interdisent l'accès du forum et de ses
environs immédiats à qui n'aurait pas enlevé son manteau pour aller en toge."
Il
semble qu'Antoine ait eu un certain goût du costume exotique ou peut-être tout
simplement du costume local. Ainsi, en Orient (Grèce, Asie ou Égypte), il porte
volontiers le costume grec:
kaÜ stol¯n eäxe tetrgonon `Ellhnik¯n ntÜ t°w patrÛou
kaÜ êpod®ma ·n aétÒ leukòn 'Attikñn...
il portait le vêtement à coupe rectangulaire des Grecs au lieu de
son vêtement national [la toge à coupe semi-circulaire] et il avait des
sandales blanches à la mode attique"
(Appien, V, 11), ce qui ne choque personne sur place. Mais il n'hésite pas à
revêtir des uniformes peu compatibles avec sa dignité de triumvir: "Il assuma la charge de gymnasiarque pour les Athéniens et
laissant chez lui les insignes de son autorité officielle, il sortait avec les
baguettes des gymnasiarques en manteau grec et escarpins blancs." (Ant.,
33).
Plus
tard, on le verra, si l'on en croit Florus (II, 21), Aureum
in manu baculum, ad latus acinaces, purpurea vestis ingentibus obstricta
gemmis: diadema deerat "sceptre d'or à la main, cimeterre (mxaira?) au côté,
vêtement de pourpre agrafé par d'énormes pierres précieuses, il ne lui manquait
que le diadème."
Atavisme?
Il est amusant de noter que le grand-père maternel d'Antoine, Tuditanus, devenu
fou, cum palla et cothurnis nummos populo de rostris spargere solebat "avait pris l'habitude,
vêtu du manteau grec et chaussé de cothurnes, de jeter au peuple des pièces de
monnaie du haut des rostres." (Cicéron, Phil., III, 16).
Enfin
il semble qu'Antoine ait voulu exprimer par son vêtement son personnage social,
simple particulier en vacances ou imperator: met t°w ¤sy°tow ² öciw ¤nhllseto "en
changeant de vêtement, il changeait la façon dont on le percevait."
(Appien, V, 76).