Noctes Gallicanae

 

Plout‹rxou toè Xairvn¡vw

BÛow ƒAntvnÛou

 

Deuxième partie : Aphrodite et Dionysos

 

2. La Vie inimitable à Alexandrie

 Antoine prend le temps de régler les affaires d'Asie et d'organiser les préparatifs de sa future expédition contre les Parthes avant de rejoindre Cléopâtre à Alexandrie où il passe l'hiver 41, en vacances.

 

Luxe et gaspillage (chapitre 28)

Oìtv d' oïn tòn 'AntÅnion ´rpasen Ëste oàxesyai ferñmenon êp' aét°w eÞw 'Alej‹ndreian, ¤keÝ d¢ meirakÛou sxol¯n gontow diatribaÝw kaÜ paidiaÝw xrÅmenon ŽnalÛskein kaÜ kayhdupayeÝn "tò polutel¡staton, Éw 'AntifÇn eäpen, Žn‹lvma", tòn xrñnon. ‰Hn g‹r tiw aétoÝw "sænodow 'AmimhtobÛvn" legom¡nh: kaÜ kay' ²m¡ran eßstÛvn Žll®louw Žpistñn tina poioæmenoi tÇn Žnaliskom¡nvn ŽmetrÛan.

 

DihgeÝto goèn ²mÇn tÒ p‹ppÄ LamprÛ& FilÅtaw õ 'Amfisseçw Þatròw eänai m¢n ¤n 'AlejandreÛ& tñte many‹nvn t¯n t¡xnhn, genñmenow d¡ tini tÇn basilikÇn ôcopoiÇn sun®yhw Žnapeisy°nai n¡ow Ìn êp' aétoè t¯n polut¡leian kaÜ t¯n paraskeu¯n toè deÛpnou yeÝsasyai. PareisaxyeÜw oïn eÞw toéptaneÝon, Éw t‹ t' lla p‹mpolla ¥Åra kaÜ sèw ŽgrÛouw ôptvm¡nouw ôktÅ, yaum‹sai tò pl°yow tÇn deipnoæntvn. Tòn d' ôcopoiòn gel‹sai kaÜ eÞpeÝn ÷ti "polloÜ m¢n oïn oék eÞsÜn oß deipnoèntew, ŽllŒ perÜ dÅdeka: deÝ d' Žkm¯n ¦xein tÇn paratiyem¡nvn §kaston, ¶n Žkar¢w Ëraw maraÛnei. KaÜ gŒr aétÛka g¡noit' ’n 'AntÅnion deÛpnou dehy°nai kaÜ metŒ mikrñn, ’n d' oìtv tæxú, paragageÝn aÞt®santa pot®rion µ lñgou tinòw ¤mpesñntow. †Oyen oéx ©n ŽllŒ pollŒ, f‹nai, deÝpna sunt¡taktai: dusstñxastow gŒr õ kairñw." Taèta m¢n oïn ²mÝn ¦legen õ p‹ppow ¥k‹stote dihgeÝsyai tòn FilÅtan.

 

Ainsi donc elle conquit Antoine à tel point qu'il laissa entraîner par Cléopâtre à Alexandrie, et là, dans des amusements et des jeux de gamin oisif, il dépensait et gaspillait avec mollesse "le plus précieux des biens", selon le mot d'Antiphon, à savoir le temps. Cléopâtre et lui avaient formé une association dite de la "Vie inimitable", et chaque jour ils s'offraient l'un à l'autre des festins en faisant des dépenses incroyables et sans mesure.

 

En tout cas, le médecin Philotas d'Amphissa racontait ceci à mon grand-père Lamprias: apprenant alors son art à Alexandrie, il avait lié connaissance avec l'un des cuisiniers royaux et, en jeune homme qu'il était, il avait accepté son offre de venir contempler les somptueux apprêts du dîner. Introduit dans la cuisine, il vit, entre beaucoup d'autres choses, huit sangliers à la broche. Comme il s'étonnait du nombre des convives, le cuisinier se mit à rire et lui dit: "Les convives ne sont pas nombreux: douze environ, mais il faut que chaque mets soit juste à point, et un instant suffit à le gâter; or, il se peut qu'Antoine veuille dîner tout de suite ou presque, ou que, si cela se trouve, il remette à plus tard, parce qu'il aura demandé à boire ou qu'il se sera mis à causer avec quelqu'un. Voilà pourquoi ce n'est pas un seul repas, mais plusieurs qu'on apprête à la fois, le moment de servir étant difficile à deviner." Voilà ce que mon grand-père disait avoir entendu raconter à plusieurs reprises par Philotas.

 

Remarques

* rp‹zv: "enlever, ravir". ² rp‹gh désigne une sorte de râteau (pensez à "Harpagon"); Plutarque veut nous donner l'impression qu'Antoine se laisse "accrocher" par Cléopâtre, ce qui est inexact.

* ² sxol®: "le temps libre", celui qu'un homme qui n'est pas soumis à un travail servile peut consacrer à se cultiver. Ce mot, par l'intermédiare du latin schola, est l'ancêtre de tous les termes européens qui désignent l'école: Schule, school, escuela, scola, etc. Dans notre passage, il se traduit assez bien par "vacances". Sxol® correspond à peu près au latin otium (mais negotium ne traduit absolument pas ŽsxolÛa qui signifie "travail servile").

* ² diatrib®: "le passe-temps" en général et plus particulièrement "toutes les façons intelligentes d'employer son temps", c'est-à-dire les activités culturelles, l'étude, la philosophie. (voir c-dessous "Antiphon"). N'oublions quand même pas, n'en déplaise ici à Plutarque, qu'Antoine n'était pas un traîne-sabre mais un homme cultivé: Appien (V, 11) emploie le même mot pour parler des activités d'Antoine à Alexandrie mais sans équivoque:

¦jodoÛ te ·san ¤w ßerŒ µ gumn‹sia µ filolñgvn diatribŒw mñnai "il ne sortait [du palais royal] que pour les cérémonies religieuses, le sport et les conversations avec les spécialistes de la Bibliothèque".

* 'AmimhtobÛvn est au génitif pluriel. Certains auteurs ont traduit par "Les Inimitables viveurs", mais cette traduction, proche du grec, apporte en français une connotation trop péjorative.

* aétoÝw et Žll®louw ne désignent pas seulement Antoine et Cléopâtre, mais aussi leurs amis [voir ci-dessous, voir aussi chapitre 71: l'attente de la mort en commun].

* eänai suivi d'un participe marque un état durable: "il séjournait alors à Alexandrie où il apprenait...".

* õ ôcopoiñw: le "cuisinier", et tout particulièrement le "rôtisseur".

* ² Žkm®: parent de krow, "aigu, au sommet". Ce mot désigne ce qui se réalise au plus haut degré, ce qui atteint son point de perfection: "la pointe, la fleur de l'âge, l'apogée". La notion d'acmè a servi aux critiques anciens à indiquer la période de la vie d'un écrivain où il possède la maîtrise totale de son art. C'est parfois d'après l'Žkm® ainsi définie (quarante ans environ) que l'on essaie de préciser l'année de naissance des auteurs anciens.

* par‹gv [xrñnon ou deÝpnon]: "faire traîner en longueur". Les deux participes qui suivent marquent la cause, mais le premier en apposition au sujet exprime une cause directe (il veut dîner après l'apéritif), le second au génitif absolu une cause indirecte (il a oublié l'heure du dîner).

 

* Antiphon: selon le Pseudo-Plutarque des Vies des dix orateurs, Antiphon "ouvrit une école (diatrib®) et discutait de l'éloquence avec Socrate le philosophe non en cherchant la dispute mais en argumentant, comme Xénophon l'a rapporté dans ses Mémorables. Il composait sur commande des plaidoiries pour ses concitoyens et fut, suivant certains, le premier à s'adonner à cette activité".

 

* Les cuisines du palais: petite scène de comédie où Plutarque alterne discours indirect et discours direct en prenant visiblement plaisir à faire parler son cuisinier... qu'on imagine facilement, selon l'habitude méditerranéenne, donnant une grande claque dans le dos de Philotas après "õ kairñw". Remarquez le passif Žnapeisy°nai: le cuisinier n'est sans doute pas fâché de se faire valoir aux yeux du jeune intellectuel. Enfin, comédie dans la comédie, si vous imaginez l'âge de Philotas quand il racontait sa jeunesse à Lamprias [voir chapitre 68: soulagement des Grecs après Actium], le mot ¤k‹stote, avant dihg¡omai qui signifie "exposer en détail" peut laisser entendre que le bon Philotas âgé radotait un peu!

 

* Une scène prise sur le vif: relevez les mots qui expriment l'ahurissement du jeune apprenti-médecin devant ce qui n'est qu'un petit repas intime; les mots qui expriment la fierté du cuisinier qui vante son art devant un médecin.

 

* En quoi consiste, selon le rôtisseur royal, le vrai luxe et le vrai raffinement? Notons au passage que le sanglier est en Égypte un gibier d'importation.

 

 


Antoine et Cléopâtre inséparables (chapitre 29)

 

„H d¢ Kleop‹tra t¯n kolakeÛan oéx, Ësper õ Pl‹tvn fhsÜ tetrax» pollax» d¢ dieloèsa, kaÜ spoud°w ptom¡nú kaÜ paidiw ŽeÛ tina kain¯n ²don¯n ¤pif¡rousa kaÜ x‹rin, diepaidagÅgei tòn 'AntÅnion oëte nuktòw oëy' ²m¡raw ŽnieÝsa. KaÜ gŒr sunekæbeue kaÜ sun¡pine kaÜ suney®reue kaÜ gumnazñmenon ¤n ÷ploiw ¤yeto, kaÜ næktvr prosistam¡nÄ yæraiw kaÜ yurÛsi dhmotÇn kaÜ skÅptonti toçw ¦ndon suneplanto kaÜ sun®lue yerapainidÛou stol¯n lamb‹nousa. KaÜ gŒr ¤keÝnow oìtvw ¤peirto skeu‹zein ¥autñn. †Oyen ŽeÜ skvmm‹tvn, poll‹kiw d¢ kaÜ plhgÇn Žpolaæsaw ¤pan®rxeto: toÝw d¢ pleÛstoiw ·n di' êponoÛaw. Oé m¯n ŽllŒ pros¡xairon aétoè t» bvmoloxÛ& kaÜ sun¡paizon oék Žrræymvw oéd' Žmoæsvw oß 'AlejandreÝw, ŽgapÇntew kaÜ l¡gontew Éw tÒ d¢ tragikÒ pròw toçw „`RvmaÛouw xr°tai prosÅpÄ, tÒ d¢ kvmikÒ pròw aétoæw.

 

Cléopâtre ne divisa pas l'art de séduire sous quatre rubriques, comme le fait Platon, mais elle en multiplia les aspects: en apportant toujours un petit plus inattendu aux occupations sérieuses ou récréatives d'Antoine, un plaisir, une attention, elle confortait son influence sur lui, et ne le quittait ni le jour ni la nuit. Elle jouait aux dés avec lui, elle buvait avec lui, elle chassait avec lui, elle assistait à ses exercices militaires, et la nuit, quand il se plantait à la porte ou à la fenêtre d'une maison et qu'il se moquait des gens qui s'y trouvaient, elle traînait avec lui et se baladait avec lui, habillée en petite servante d'une robe de quatre sous. Il essayait lui aussi de se déguiser de la même façon: ce qui fait que toutes les nuits il rentrait au palais tout content d'avoir essuyé de mauvaises plaisanteries, et parfois d'avoir reçu des coups ! mais la plupart des gens pensaient bien le reconnaître. Il n'empêche que les Alexandrins s'amusaient de ses pitreries et participaient à ses jeux: tout cela ne dépassait pas la mesure et ne manquait pas d'esprit. Ils l'aimaient bien et affirmaient qu'il portait le masque tragique chez les Romains mais le masque comique chez eux.

 

Remarques

* ² spoud®: "l'empressement, l'application sérieuse", le verbe speædv signifie "travailler activement à quelque chose", spoud‹zv "être sérieux". Platon dit de Socrate: spoud‹zei paÛzvn "il est sérieux en plaisantant".

* yerapainidÛon: diminutif affectif (au neutre) de yerapainÛw (voir chap. 26), lui-même diminutif de yer‹paina qui sert de féminin à yer‹pvn. Ces mots n'impliquent pas nécessairement une condition servile, contrairement à õ doælow (voir chap. 83) et ² doælh. Ils désignent tantôt comme ici "la servante", tantôt (chap. 26) la "dame de compagnie". Vous trouverez aussi aux chapitres 75 et 76 õ oÞk®thw "le domestique attaché au service personnel" et au chapitre 77 õ êphr¡thw "le subordonné".

* Žgap‹v: "être satisfait de quelque chose ou de quelqu'un, et donc l'aimer (bien)" (voir chapitre 9). Ce verbe se distingue de st¡rgv qui traduit l'amour filial ou fraternel et de ¤r‹v qui signifie "aimer d'amour". ŽgapÇ est généralement dépourvu de connotations érotiques: les "repas fraternels des premiers chrétiens" ont reçu le nom d'agapes (aß Žg‹pai). Mais en grec moderne, "Je t'aime" se dit S'agapÅ.

* Remarquez la fréquence anormale du préverbe sun- dans ce passage.

* diapaidagvg¡v: "diriger l'éducation d'un enfant", le mot ne manque pas d'humour ici, mais Plutarque fait aussi allusion à une phrase d'un chapitre précédent, lequel?

 

* L'attitude de Cléopâtre dans les gamineries d'Antoine: pourquoi l'accompagne-t-elle? passe-t-elle vraiment inaperçue (comment comprenez-vous ¤peirto? A quel passage précédent peut-on penser ici?

 

* Comment expliquez-vous l'attitude des Alexandrins vis à vis d'Antoine, quels traits de caractère de notre personnage peuvent expliquer cette attitude?

 

* tò prñsvpon, "le masque de l'acteur de théâtre, le rôle", que veulent dire les Alexandrins? Pensez aussi à la famille étymologique du mot kvmikñw.


Une pêche miraculeuse (chapitre 29, suite)

 

TŒ m¢n oïn pollŒ tÇn tñy' êp' aétoè paizom¡nvn di°geisyai polçw ’n eàh flæarow: ¤peÜ d' lieævn pot¢ kaÜ dusagrÇn ³xyeto paroæshw t°w Kleop‹traw, ¤k¡leuse toçw lieÝw êponhjam¡nouw kræfa tÒ ŽgkÛstrÄ perikay‹ptein Þxyèw tÇn proealvkñtvn, kaÜ dÜw µ trÜw Žnasp‹saw oék ¦laye t¯n AÞguptÛan. Prospoioum¡nh d¢ yaum‹zein, toÝw fÛloiw dihgeÝto kaÜ parek‹lei t» êsteraÛ& gen¡syai yeat‹w. 'Emb‹ntvn d¢ pollÇn eÞw tŒw li‹daw kaÜ toè 'AntvnÛou t¯n õrmÛan kay¡ntow, ¤k¡leus¡ tina tÇn aét°w êpofy‹santa kaÜ prosnhj‹menon tÒ ŽgkÛstrÄ peripeÝrai Pontikòn t‹rixow. „`Vw d' ¦xein peisyeÜw õ 'AntÅniow ŽneÝlke, g¡lvtow, oåon eÞkñw, genom¡nou "Par‹dow ²mÝn, ¦fh, tòn k‹lamon, aétñkrator, toÝw FarÛtaiw kaÜ KanvbÛtaiw basileèsin: ² d¢ s¯ y®ra pñleiw eÞsÜ kaÜ basileÝai kaÜ µpeiroi.

 

Il serait fastidieux de raconter un grand nombre de ses plaisanteries d'alors; je n'en citerai qu'une. Un jour qu'Antoine pêchait à la ligne et était contrarié de ne rien prendre en présence de Cléopâtre, il ordonna à des pêcheurs, de plonger sans se faire voir et d'accrocher à son hameçon des poissons qu'ils avaient pris auparavant, et ainsi deux ou trois fois il tira sa ligne avec succès, mais l'Égyptienne ne fut pas dupe. Elle feignit d'admirer et rapporta le fait à ses amis en les priant d'assister à la partie de pêche du lendemain. Ils montèrent en grand nombre dans les barques des pêcheurs, et, lorsqu'Antoine eut lancé sa ligne, elle commanda à l'un de ses gens de prendre les devants pour plonger et attacher à l'hameçon un poisson salé du Pont. Antoine, persuadé qu'il tenait un poisson, ramena sa ligne, et tout le monde, comme on peut croire, éclata de rire: "Grand général, dit Cléopâtre, laisse-nous la ligne à nous qui régnons sur Pharos et Canope: ta pêche à toi, ce sont des villes, des royaumes, des continents."

 

Remarques

* toçw lieÝw: il faut comprendre qu'Antoine est entouré de pêcheurs locaux.

* Pontikòw t‹rixow: "un [poisson] salé importé du Pont".

* ²mÝn toÝw... basileèsin: Cléopâtre fait semblant de parler au nom des "copains" d'Antoine, les pêcheurs de Pharos et de Canope.

* ² AàguptÛa: Plutarque cherche-t-il seulement à éviter la répétition de Kleop‹tra ou peut-on trouver dans les mots qui suivent une justification de l'emploi de ce mot? (voir aussi chap. 31 et La bataille d'Actium)

 

1. Commediante... traggediante... [voir préface]:

kaÜ polloÝw ¤p¹ei l¡gein tÇn Makedñnvn... Éw [...] oß lloi <basileÝw> kaÜ m‹lista Dhm®triow ¤pÜ skhn°w tò b‹row êpokrÛnointo kaÜ tòn ögnon toè Žndrñw. ‰Hn d' Éw ŽlhyÇw tragÄdÛa meg‹lh perÜ tòn Dhm®trion...

Et beaucoup de Macédoniens en vinrent à dire que [...] les autres rois, et surtout Démétrios, ne représentaient, à la façon des acteurs tragiques, que l'orgueil et le faste de ce grand homme [Alexandre]. Et sans mentir il y avait autour de Démétrios tout pour monter une grande tragédie. (Dém., 41).

 

2. TŒ m¢n oïn pollŒ ... dihgeÝsyai polçw ’n eàh flæarow, par exemple peut-être l'anecdote bien connue de la perle dissoute dans le vinaigre que rapporte Pline l'Ancien (Hist. nat., IX, 58):

 

Duo fuere maximi uniones per omne aevum; utrumque possedit Cleopatra, Aegypti reginarum novissima, per manus orientis regum sibi traditos. Haec, cum exquisitis cotidie Antonius saginaretur epulis, superbo simul ac procaci fastu, ut regina meretrix lautitiam eius omnem apparatumque obtrectans, quaerente eo quid adstrui magnificentiae posset, respondit una se cena centiens HS absumpturam. Cupiebat discere Antonius, sed fieri posse non arbitrabatur. Ergo sponsionibus factis postero die, quo iudicium agebatur, magnificam alias cenam, ne dies periret, sed cotidianam, Antonio apposuit inridenti computationemque expostulanti.

Il y avait deux perles, les plus grosses qui eussent jamais existé, l'une et l'autre propriété de Cléopâtre, dernière reine d'Égypte; elles les avaient héritées des rois de l'Orient. Au temps où Antoine se gavait journellement de mets choisis, Cléopâtre, avec le dédain à la fois hautain et provocant d'une prostituée couronnée, dénigrait toute la somptuosité de ces apprêts. II lui demanda ce qui pouvait être ajouté à la magnificence de sa table; elle répondit qu'en un seul dîner elle engloutirait dix millions de sesterces. Antoine était désireux d'apprendre comment, sans croire la chose possible. Ils firent donc un pari; le lendemain, jour de la décision, elle fit servir à Antoine un dîner certes somptueux - il ne fallait pas que ce jour fût perdu -, mais ordinaire. Antoine se moquait et demandait le compte des dépenses. Ce n'était, assura-t-elle, qu'un à-côté; le dîner coûterait le prix fixé, et elle mangerait à elle seule les dix millions de sesterces.

At illa corollarium id esse et consumpturam eam cenam taxationem confirmans solamque se centiens HS cenaturam, inferri mensam secundam iussit. Ex praecepto ministri unum tantum vas ante eam posuere aceti, cuius asperitas visque in tabem margaritas resoluit. Gerebat auribus cum maxime singulare illud et vere unicum naturae opus. Itaque expectante Antonio quidnam esset actura, detractum alterum mersit ac liquefactum obsorbuit. Iniecit alteri manum L. Plancus, iudex sponsionis eius, eum quoque parante simili modo absumere, victumque Antonium pronuntiavit omine rato.

Elle ordonna d'apporter le second service. Suivant ses instructions, les serviteurs ne placèrent devant elle qu'un vase, rempli d'un vinaigre dont la violente acidité dissout les perles. Elle portait à ses oreilles ces bijoux extraordinaires, ce chef-d'œuvre de la nature vraiment unique. Alors qu'Antoine se demandait ce qu'elle allait faire, elle détacha l'une des perles, la plongea dans le liquide, et, lorsqu'elle fut dissoute, l'avala. Elle se préparait à engloutir l'autre de la même façon; L. Plancus, arbitre de ce pari, mit le holà et prononça qu'Antoine était vaincu, présage qui s'est accompli.

 

Pourquoi, selon vous, Plutarque qui à coup sûr connaissait cette anecdote (pistñn tina ŽmetrÛan y fait peut-être allusion) ne la raconte-t-il pas?

 

3. toÝw fÛloiw dihgeÝto prouve que l'association de la "Vie inimitable" est ouverte à tout un petit groupe de familiers: "La formule du club n'était pas en soi une nouveauté: les structures associatives s'étaient considérablement développées dans les cités hellénistiques, où les particuliers se groupaient volontiers entre eux pour entretenir des liens d'amitié et d'entraide en se plaçant sous l'invocation d'un dieu. Les cérémonies du culte et les banquets rituels étaient les manifestations habituelles de ces associations privées. Celle qui fut conclue entre Antoine et Cléopâtre avait l'avantage de mettre sur le même plan, celui de l'amitié, la reine et son amant qui n'était pas de sang royal, dans un cadre probablement cultuel que Plutarque ne précise pas." (F. Chamoux)

 

On aimerait savoir en quoi consistaient les festins et les incroyables dépenses dont parle Plutarque. Velleius Paterculus (II, 83) se fait un malin plaisir d'évoquer l'un des membres de l'association, le célèbre Munatius Plancus: cum caeruleatus et nudus caputque redimitus arundine et caudam trahens, genihus innixus Glaucum saltasset in convivio "peint en bleu et nu, la tête couronnée de roseaux et traînant une queue, Plancus avait en rampant sur les genoux dansé dans un banquet le rôle de Glaucus".

Il faut comprendre qu'il joue, pendant un banquet, une pantomime représentant le mythe de Glaucos, le pêcheur qui devint un dieu marin après avoir mangé une algue.

Rappelons que ce même L. Munatius Plancus, fondateur de Lugdunum, fera décerner un beau jour de l’année 27 av. J.-C. le titre d’« Augustus » à Octave !

 

4. Il était facile d'accabler Antoine et Cléopâtre, mais Octavien lui non plus n'était pas irréprochable, comme nous le raconte Suétone (Aug., 70): Cena quoque eius secretior in fabulis fuit, quae vulgo dodekatheos vocabatur; in qua deorum dearumque habitu discubuisse convivas et ipsum pro Apolline ornatum, non Antoni modo epistulae singulorum nomina amarissime enumerantis exprobrant, sed et sine auctore notissimi versus;

[...] Impia dum Phoebi Caesar mendacia ludit,

Dum nova divorum cenat adulteria [...]

On parla beaucoup aussi d'un dîner secret donné par Auguste et que tout le monde appelait le festin des douze dieux. Les convives y parurent, en effet, travestis en dieux ou en déesses, et Auguste lui-même déguisé en Apollon. C'est ce que lui reprochent non seulement les lettres d'Antoine, qui énumère tous les noms avec une cruelle ironie, mais encore ces vers anonymes et bien connus:

[...] Quand César, dans son impiété, osa parodier Phébus

quand il régala ses convives des nouveaux adultères des dieux [...].

 

5. L'influence néfaste de Cléopâtre sur un Antoine débauché a fait les beaux jours de la propagande d'Octavien et plus tard d'Auguste: écoutons ce qu'il en reste chez Florus (II, 21): captus amore Cleopatrae quasi bene gestis rebus in regio se sinu reficiebat. Hunc mulier Aegyptia ab ebrio imperatore pretium libidinum Romanum imperium petit; et promisit Antonius, quasi facilior esset Partho Romanus. Igitur dominationem parare nec tacite; sed patriae, nominis, togae, fascium oblitus totus in monstrum illud ut mente, ita habitu quoque cultuque desciverat. Il s'éprit de Cléopâtre et, comme s'il avait remporté des succès, s'accordait du repos dans les bras de la reine. C'est ainsi qu'une femme, une Égyptienne, demande l'Empire romain à un général ivre, pour prix de ses faveurs. Et Antoine le lui promit, comme si le Romain était plus facile à vaincre que le Parthe. Il se prépara donc à conquérir le pouvoir et cela, sans se cacher; mais, après avoir oublié sa patrie, son nom, sa toge, ses faisceaux, il s'abandonna tout entier à ce monstre, et cela se vit non seulement dans ses sentiments, mais aussi dans son costume et même dans ses ornements.

 

Nos chapitres semblent aller dans le même sens: Plutarque, s'il est relativement indulgent pour Cléopâtre, ne ménage pas Antoine, et pourtant... l'auteur d'un traité intitulé Propos de table ne prend pas pot®rion ou lñgou tinòw ¤mpesñntow dans un sens forcément péjoratif, ajoutons que spoud°w ptom¡nÄ suppose une activité sérieuse, que gumnazñmenon ¤n ÷ploiw semble peu compatible avec un état d'ivresse permanent (et montre qu'Antoine ne néglige pas de faire manoeuvrer ses soldats). Mais Plutarque qui a promis dans sa préface de faire le portrait d'un mauvais sujet ne peut pas, comme Appien, insister sur l'intérêt que portait Antoine aux aspects culturels et intellectuels de la vie à Alexandrie.

 

Cléopâtre met tout en oeuvre pour offrir à Antoine un séjour inoubliable: remarquons encore une fois le verbe diapaidagvg¡v: il sous-entend peut-être aussi que la reine initie Antoine à la vie royale, ou qu'elle lui sert de guide, au Musée comme à Canope ! Quant à l'anecdote de la pêche miraculeuse, remarquez le vocatif aétñkrator qui, sur le ton de la plaisanterie, contient un rappel à des devoirs que la suite de la phrase développe. Plutarque ne date pas cette anecdote, et c'est dommage, car elle prendrait un sens très précis si elle se passait en fin d'hiver (voyez le chapitre suivant).

 

L'art de Plutarque dans ces pages consiste à rester bien aligné sur le cap qu'il s'est fixé, tout en laissant au lecteur averti la possibilité de lire entre les lignes.


Vie d'Antoine: suite