Noctes Gallicanae

 

Plout‹rxou toè Xairvn¡vw

BÛow ƒAntvnÛou

 

Deuxième partie : Aphrodite et Dionysos

 

3. Antoine épouse Octavie

Retour d'Antoine en Italie (chapitre 30)

Situation de l'extrait

Deux séries de nouvelles parviennent à Alexandrie: en Orient les Parthes passent à l'offensive en Asie; en Occident l'Italie connaît une situation de crise. Octavien a dû faire face à une agitation croissante; L. Antonius, frère d'Antoine et consul en 41, a entretenu le mécontentement. Peut-être y a-t-il été poussé par la remuante Fulvia qui "combattait à Rome contre Octavien pour les intérêts de son mari" (Ant. 28). C'est aussi ce que dit Appien (V, 19): "elle aurait été poussée par les paroles d'un certain Manius qui lui aurait soufflé que tant que l'Italie serait en paix, Antoine resterait avec Cléopâtre, mais que si la guerre éclatait, il reviendrait aussitôt". Ce Manius sera mis à mort par Antoine Éw ¤reyÛsant‹ te FoulbÛan ¤pÜ diabol°w Kleop‹traw "pour avoir poussé Fulvie à calomnier Cléopâtre" (ibid.)

 

Octavien réagit d'abord en répudiant Clodia, la fille de Fulvia, qu'il avait épousée pour sceller le triumvirat: privignam eius Claudiam, Fulviae ex P. Clodio filiam, duxit uxorem vixdum nubilem ac simultate cum Fulvia socru orta dimisit intactam adhuc et virginem "il épousa Clodia, la belle-fille d'Antoine, fille de Fulvia et de P. Clodius, bien qu'elle fût à peine nubile, puis, s'étant brouillé avec sa belle-mère Fulvia, il la renvoya encore vierge" (Suétone, Aug., 62). Ce dernier détail, affront supplémentaire pour le parti antonien, montre surtout qu'Octavien avait prévu dès la signature du triumvirat que l'affrontement serait un jour inévitable ! L. Antonius se laisse enfermer dans la ville de Pérouse, qui est prise et détruite; Octavien lui accorde le pardon; Fulvia quitte l'Italie pour la Grèce.

 

Mñliw oïn Ësper ¤jupnisyeÜw kaÜ Žpokraipal®saw, Ërmhse m¢n P‹ryoiw ¤nÛstasyai kaÜ m¡xri FoinÛkhw pro°lye, FoulbÛaw d¢ gr‹mmata yr®nvn mestŒ pempoæshw, ¤p¡strecen eÞw t¯n 'ItalÛan, gvn naèw diakosÛaw. 'AnalabÆn d¢ katŒ ploèn tÇn fÛlvn toçw pefeugñtaw, ¤puny‹neto toè pol¡mou t¯n FoulbÛan aÞtÛan gegon¡nai, fæsei m¢n oësan polupr‹gmona kaÜ yraseÝan ¤lpÛzousan d¢ t°w Kleop‹traw Žp‹jein tòn 'AntÅnion, eà ti g¡noito kÛnhma perÜ t¯n 'ItalÛan. SumbaÛnei d' Žpò tæxhw kaÜ FoulbÛan pl¡ousan pròw aétòn ¤n SikuÇni nñsÄ teleut°sai: diò kaÜ mllon aß pròw KaÛsara diallagaÜ kairòn ¦sxon. „`Vw gŒr pros¡mije t» 'ItalÛ& kaÜ KaÝsar ·n faneròw ¤keÛnÄ m¢n oéy¢n ¤gkalÇn, aétòw d' Ïn ¤nekaleÝto tŒw aÞtÛaw t» FoulbÛ& prostribñmenow.

 

Réveillé à grand-peine de sa somnolence et de son ivresse, il se mit en devoir de faire tête aux Parthes et s'avança jusqu'en Phénicie. Mais une lettre éplorée de Fulvia le fit revenir sur ses pas, et il se mit en route pour l'Italie avec deux cents vaisseaux. En cours de traversée il recueillit ceux de ses amis qui avaient pris la fuite, et apprit d'eux que Fulvia avait été l'instigatrice de la guerre: agitée et audacieuse de nature, elle espérait détacher Antoine de Cléopâtre, s'il se produisait un mouvement en Italie. Mais le hasard voulut que Fulvia, en route pour le rejoindre, mourût de maladie à Sicyone, ce qui facilita la réconciliation avec César, car, dès qu'Antoine eut abordé en Italie, il fut manifeste que César ne faisait aucun reproche à Antoine et que lui-même rejetait sur Fulvia les griefs que l'on avait contre lui.

 

 Remarques

Les historiens s'interrogent sur l'indifférence d'Antoine devant ces nouvelles inquiétantes. L'explication de Plutarque ne tient pas à l'examen: les chapitres précédents montrent qu'Antoine n'a pas passé l'hiver en état d'ébriété ou d'abrutissement. La navigation était bien sûr ralentie en hiver, mais les nouvelles circulaient. On peut penser que si Antoine n'a pas réagi aux événements d'Italie, c'est parce que Fulvia (notre texte le confirme) a pris des initiatives dont elle ne tenait pas à rendre compte à son mari, vexée aussi de le savoir en train de filer le parfait amour avec Cléopâtre; c'est parce que L. Antonius essayait de jouer un jeu personnel; c'est enfin parce qu'Octavien aussi gardait le silence, trop content de pouvoir rejeter ultérieurement toute la responsabilité des événements sur Antoine.

 

 


Octavie (chapitre 31)

Taèt' ¦xein kalÇw dokoènta pÛstevw ¤deÝto sfodrot¡raw, ¶n ² tæxh par¡sxen. 'OktaouÛa gŒr ·n Ždelf¯ presbut¡ra m¡n, oéx õmomhtrÛa d¢ KaÛsari: ¤gegñnei gŒr ¤j 'AgxarÛaw õ d' ìsteron ¤j 'AtÛaw.

…Esterge d' êperfuÇw t¯n Ždelf¯n xr°ma yaumastñn, Éw l¡getai, gunaikòw genom¡nh. Aìth GaÛou Mark¡llou toè g®mantow aét¯n oé p‹lai teynhkñtow ¤x®reuen. 'Edñkei d¢ kaÜ FoulbÛaw Žpoixom¡nhw xhreæein 'AntÅniow ¦xein m¢n oék Žrnoæmenow Kleop‹tran, g‹mÄ d' oéx õmologÇn, Žll' ¦ti tÒ lñgÄ perÛ ge toætou pròw tòn ¦rvta t°w AÞguptÛaw maxñmenow. Toèton ‘pantew eÞshgoènto tòn g‹mon, ¤lpÛzontew t¯n 'OktaouÛan ¤pÜ k‹llei tosoætÄ semnñthta kaÜ noèn ¦xousan eÞw taétòn tÒ 'AntvnÛÄ paragenom¡nhn kaÜ sterxyeÝsan, Éw eÞkòw toiaæthn gunaÝka, p‹ntvn pragm‹tvn aétoÝw svthrÛan ¦sesyai kaÜ sægkrasin. `„Vw oïn ¦dojen Žmfot¡roiw, Žnab‹ntew eÞw „`RÅmhn ¤pet¡loun tòn 'OktaouÛaw g‹mon.

Tout cela paraissait convenir mais demandait une garantie plus solide, que le hasard fournit. Octavien avait une soeur plus âgée que lui, mais d'une autre mère: elle était née d'Ancharia et lui, plus tard, d'Atia. Il aimait par dessus tout cette soeur qui était devenue un beau brin de femme. Elle avait épousé Gaius Marcellus qui était mort tout récemment et se trouvait donc veuve. Comme Fulvia venait de disparaître, Antoine passait pour veuf lui aussi: qu'il ait une liaison avec Cléopâtre, il ne le niait pas, mais qu'il soit marié avec elle, il n'en convenait pas, au contraire sa raison au moins sur ce point combattait encore son amour pour l'Égyptienne. Les deux partis recommandaient ce mariage, dans l'espoir qu'Octavie, qui en plus de sa très grande beauté, faisait preuve de sérieux et de réflexion, aurait une bonne influence sur Antoine en se faisant aimer de lui - on pouvait s'y attendre d'une telle femme - et dans l'espoir qu'elle serait la solution de tous leurs problèmes et un trait d'union entre eux. Comme cela convenait aux deux hommes, on remonta à Rome et on célébra le mariage d' Octavie.

 

1. Montrez l'importance de l'adverbe êperfuÅw en fonction de la suite probable des événements.

 

2. La femme romaine en âge de procréer se remariait en général dès la fin du délai de viduité (300 jours), une jeune femme ne restait donc pas longtemps veuve. Montrez comment Plutarque laisse entendre que le veuvage d'Antoine et celui d'Octavie sont un hasard inespéré.

 

3. Dans la phrase qui commence par ¤dñkei, où se situe l'incertitude? Relevez une figure de style et un mot qui confirment votre réponse.

 

4. Qui est désigné par ‘pantew, qui est désigné par aétoÝw dans la phrase suivante?

Octavie ? Livie ?

5. Žll' ¦ti tÒ lñgÄ perÛ ge toætou pròw tòn ¦rvta t°w AÞguptÛaw maxñmenow. Que penser de la "passion folle" d'Antoine pour Cléopâtre? Relisez la fin du chapitre 25 et les premiers mots du chapitre 30.

 

6. tòn 'OktaouÛaw g‹mon: que veut laisser entendre Plutarque par cette expression?

 

 Indications complémentaires.

1. Le retour d'Antoine en Italie à la fin de l'été 40 s'est passé beaucoup moins facilement que ne le dit Plutarque: la guerre civile entre les triumvirs a bien failli éclater, mais dans la mesure où ni l'un ni l'autre n'était vraiment prêt sur le plan militaire, ils ont préféré négocier.

 

2. Appien (V, 6) précise qu'Antoine avait revu Fulvia en escale à Athènes (katŒ ploèn!), qu'elle s'était laissé tomber malade diŒ t¯n ôrg¯n 'AntvnÛou, "à cause de la colère d'Antoine" et qu'il avait quitté la Grèce sans même lui dire au revoir. Il ajoute qu'Antoine avait été néanmoins affecté par l'annonce de sa mort.

 

3. Et Cléopâtre? Aucun texte ne nous rapporte ce qu'elle a pensé en apprenant qu'Antoine, au lieu de rester en Orient comme prévu, était retourné en Italie, qu'il avait revu Fulvia et qu'il était devenu le beau-frère d'Octavien. En dehors de ses sentiments personnels qu'on peut imaginer aisément, que restait-il de ses projets d'alliance avec le triumvir et quel avenir les Romains allaient-ils ménager à son royaume?

 

4. ² AÞguptÛa, voir La bataille d'Actium. Dans quel type de discours ce mot apparaît-il ici? Peut-on en attribuer le choix au seul Plutarque?

 

5. Quant à Octavie, vous avez remarqué qu'elle n'avait pas été consultée sur son mariage avec Antoine: légalement mineure à vie, la femme romaine devenue veuve retombait sous la tutelle de son père ou, s'il était mort, ce qui est le cas ici, sous la tutelle de son frère le plus âgé. Il faut bien garder en tête par contre qu'Antoine et Octavie se connaissaient déjà pour appartenir tous les deux à la classe dirigeante de Rome.

 


Comment on se brouille (chapitre 33)

 

Antoine passe l'hiver 40-39 à Rome où il file le parfait amour avec Octavie, qui ne tarde pas à être enceinte d'Antonia Major. A Alexandrie, Cléopâtre met au monde des jumeaux, Alexandre Hélios ("Soleil") et Cléopâtre Séléné ("Lune").

 

KaÜ t”lla koinÇw kaÜ filikÇw ¤n toÝw politikoÝw kaÜ megÛstoiw ¦pratton. Aß d¢ perÜ tŒw paidiŒw ‘millai tòn 'AntÅnion ¤læpoun, ŽeÜ toè KaÛsarow ¦latton ferñmenon. ‰Hn gŒr tiw Žn¯r sçn aétÒ mantikòw Žp' AÞgæptou tÇn tŒw gen¡seiw ¤piskoptoæntvn, ùw eàte Kleop‹tr& xarizñmenow, eàte xrÅmenow ŽlhyeÛ& pròw tòn 'AntÅnion ¡parrhsi‹zeto, l¡gvn t¯n tæxhn aétoè lamprot‹thn oïsan kaÜ megÛsthn êpò t°w KaÛsarow Žmauroèsyai, kaÜ suneboæleue porrvt‹tv toè neanÛskou poieÝn ¥autñn: "„`O gŒr sñw, ¦fh, daÛmvn tòn toætou fobeÝtai." KaÜ m¡ntoi tŒ ginñmena tÒ AÞguptÛÄ martureÝn ¤dñkei. L¡getai gŒr ÷ti klhroum¡nvn metŒ paidiw ¤f' ÷tÄ tæxoien ¥k‹stote kaÜ kubeuñntvn ¦latton ¦xvn õ 'AntÅniow Žp¹ei. Poll‹kiw d¢ sumbalñntvn Žlektruñnaw, poll‹kiw d¢ maxÛmouw örtugaw, ¤nÛkvn oß KaÛsarow. 'Ef' oåw ŽniÅmenow Žd®lvw õ 'AntÅniow kaÜ mllñn ti tÒ ƒAÞguptÛÄ pros¡xvn, Žp°ren ¤k t°w 'ItalÛaw, ¤gxeirÛsaw KaÛsari tŒ oÞkeÝa: t¯n d' 'OktaouÛan xri t°w `Ell‹dow ¤p®geto, yugatrÛou gegonñtow aétoÝw.

 

Dès lors, ils traitèrent en commun sur le ton de l'amitié les plus importantes des affaires politiques, mais, dans leur émulation en matière de jeux, Antoine était contrarié de voir César l'emporter toujours sur lui. Il avait avec lui un devin venu d'Égypte, qui examinait les horoscopes et qui, soit qu'il voulût complaire à Cléopâtre, soit qu'il parlât à Antoine en toute franchise et sincérité lui disait que sa Fortune, si brillante et si grande qu'elle fût, était éclipsée par celle de César, et qui lui conseillait de s'éloigner le plus possible du jeune homme: "Ton génie, lui disait-il, tremble devant le sien." Et vraiment ce qui se passait semblait donner raison à l'Égyptien lorsqu'ils s'amusaient, dit-on, à tirer quoi que ce fût au sort ou jouaient aux dés, Antoine avait toujours le dessous; souvent ils mettaient aux prises des cailles et souvent des coqs de combat, et ceux de César avaient l'avantage. Secrètement dépité de cette infériorité, Antoine prêta plus d'attention aux prédictions de l'Égyptien. Il quitta l'Italie, en remettant entre les mains de César les affaires qui le concernaient et en emmenant jusqu'en Grèce Octavie, qui lui avait donné une fille.

 

Remarques

1. Le devin venu d'Égypte: est-il payé par Cléopâtre ou dit-il la vérité? Citez un mot qui montre que Plutarque laisse son lecteur choisir. A la fin de notre extrait, le devin est-il l'interprète ou l'instrument de la tæxh d'Antoine?

 

2. KaÜ t”lla... aß d¢... revoyez le portrait d'Antoine au chapitre Dionysos, quel est alors le sens de AÞguptÛÄ pros¡xvn?

 

 Indications complémentaires

1. Les jeux des deux beaux-frères: le premier jeu se pratique encore dans le bassin méditerranéen et s'appelle le "jeu de mourre", en latin micatio. Il faut deviner le nombre de doigts de la main droite que va tendre l'adversaire. Une variante grecque (posÛnda paÛzein) consistait à deviner le nombre (pñsow;) pair ou impair de fèves ou de noix que l'adversaire avait dans la main. Suétone (Aug., 70) nous confirme le goût d'Octavien pour le jeu: Aleae rumorem nullo modo expavit lusitque simpliciter et palam oblectamenti causa etiam senex ac praeterquam Decembri mense aliis quoque festis et profestis diebus "sa réputation de joueur ne l'effraya en aucune façon et il continua de jouer, sans le moindre mystère, afin de se divertir, jusque dans sa vieillesse, et non seulement en décembre, mais aussi durant les autres mois, les jours ouvrables comme les jours fériés".

 

2. Antoine semble se consacrer à des passe-temps très convenables loin de l'influence de Cléopâtre? On pourrait le croire si l'on n'avait pas lu le début de cette biographie. La propagande ultérieure d'Octavien devenu Auguste n'aurait-elle pas plutôt jeté un voile pudique sur des fêtes auxquelles Octavien aurait participé avec Antoine?

 


Vie d'Antoine: suite