Deuxième partie : Aphrodite et Dionysos
4. Cléopâtre reprend l'avantage
Antoine retrouve
Cléopâtre (chapitre 36)
Situation de l'extrait
Antoine
prépare sa grande offensive contre les Parthes. Il passe l'hiver 39-38 avec
Octavie à Athènes où il vit en Grec parmi les Grecs. Pendant l'été 38, il fait
une brève campagne en Syrie et retourne passer l'hiver à Athènes. Il y retrouve
Octavie qui donne le jour à une seconde fille, Antonia Minor. Au printemps 37,
il entre en conflit avec Octavien, tente d'aborder à Brindes mais doit aller
mouiller à Tarente avec ses trois cents vaisseaux. Octavie, qui l'a accompagné,
s'interpose entre son frère et son mari qu'elle parvient à réconcilier. Le
triumvirat qui arrivait à échéance est renouvelé pour cinq ans. Antoine reprend
le chemin de l'Asie, mais laisse Octavie en Italie avec leurs enfants et ceux
qu'il avait eus de Fulvia.
Eëdousa d' ² dein¯ sumfor xrñnon polæn,
õ Kleoptraw ¦rvw, dokÇn kateunsyai kaÜ katakekl°syai toÝw beltÛosi
logismoÝw, aëyiw n¡lampe kaÜ neyrrei SurÛ& plhsizontow
aétoè. KaÜ t¡low, Ësper fhsÜn õ Pltvn tò duspeiy¢w kaÜ kñlaston t°w
cux°w êpozægion, polaktÛsaw t kal kaÜ svt®ria pnta, KapÛtvna
Font®ion ¦pemcen §jonta Kleoptran eÞw SurÛan. 'Elyoæsú d¢ xarÛzetai kaÜ
prostÛyhsi mikròn oéd¢n oéd' ôlÛgon, ll FoinÛkhn, KoÛlhn SurÛan, Kæpron,
KilikÛaw poll®n.
Mais le terrible mal, qui était en sommeil depuis longtemps, son
amour pour Cléopâtre, bien qu'on pût le croire affaibli et endormi par de
meilleures idées, se ralluma avec une force et une vigueur nouvelles lorsqu'il
approcha de la Syrie. Finalement, regimbant contre tous les avis honnêtes et
salutaires, comme dit Platon à propos du cheval indocile et déréglé qui
entraîne l'âme, il envoya Fonteius Capito avec mission de lui amener Cléopâtre
en Syrie. A son arrivée, voulant lui complaire, il lui fit des présents qui
n'avaient rien de petit ni de mesquin: la Phénicie, la Coelé-Syrie, Chypre et
une grande partie de la Cilicie.
Aðtai mlista `RvmaÛouw ±nÛasan aß
dvreaÛ. 'All tò aÞsxròn ·n tÇn Kleoptraw timÇn niarñtaton. Hëjhse
d¢ t¯n diabol¯n paÝdaw ¤j aét°w didæmouw nelñmenow kaÜ prosagoreésaw tòn
m¢n 'Al¡jandrow, t¯n d¢ Kleoptran, ¤pÛklhsin d¢ tòn m¢n Hlion, t¯n
d¢ Sel®nhn. Oé m¯n ll' gayòw Ïn ¤gkallopÛsasyai toÝw aÞsxroÝw, ¦lege
t°w m¢n `RvmaÛvn ²gemonÛaw oé di' Ïn lambnousin, ll' ¤n oåw
xarÛzousi faÛnesyai tò m¡geyow: diadoxaÝw d¢ kaÜ teknÅsesi pollÇn basil¡vn platænesyai
tw eégeneÛaw. Oìtv goèn êf' `Hrakl¡ouw teknvy°nai tòn aétoè prñgonon,
oék ¤n mi gastrÜ yem¡nou t¯n diadox®n.
Ces dons mécontentèrent spécialement les Romains. Mais la honte
la plus sensible aux Romains, ce furent les honneurs rendus à Cléopâtre. Et il
aggrava encore sa mauvaise réputation en reconnaissant deux jumeaux qu'il avait
eus d'elle et qu'il appela l'un Alexandre, et l'autre Cléopâtre, avec, comme
surnoms, Hélios pour l'un, et Séléné pour l'autre. Cependant, habile à
enjoliver ses actes honteux, il prétendait que la grandeur de l'empire des
Romains apparaissait moins dans leurs conquêtes que dans leurs libéralités, et
que la noblesse du sang se propage par la succession et la naissance de
nombreux rois: c'est ainsi, en tout cas, que l'auteur de sa race avait été
engendré par Héraclès; celui-ci n'avait pas confié à une seule femme le germe
de sa descendance.
Remarques
*
xarÛzetai: "chercher à plaire, à faire
plaisir", mais aussi "s'abandonner à quelqu'un", Plutarque fait
peut-être allusion à une phrase du Banquet de Platon (182a):
"certains osent dire que c'est une honte de s'abandonner à un amant, mais
s'ils parlent ainsi, c'est parce qu'ils voient des amours scandaleuses d'amants
malhonnêtes".
*
Après prostÛyhsi, notez les deux litotes et l'asyndète.
*
niv et niarñw expriment
l'idée de chagrin, de tristesse plus que de mécontement.
*
Kleoptraw: génitif objectif ou subjectif?
* ² diabol®: "la calomnie que l'on propage ou que
l'on suscite"; diabñllv, "répandre un bruit pour désunir et
brouiller", õ dibolow, notre "diable" est un
"calomniateur".
*
nelñmenow (de nair¡v)
traduit le latin filium
tollere, le père "prend un
enfant dans ses bras pour montrer qu'il fait désormais partie de la gens, de la
famille". Il s'agit d'un rituel fondamental de la société romaine, pas
d'une simple reconnaissance de paternité.
*
¤pÛklhsiw: "surnom sacré".
* ² eégeneÛa: " la noblesse du sang " [voir
chap. 4, Žggen®w, et chap. 86].
Indications complémentaires.
1.
L'art du récit
*
Il faut imposer dans l'esprit du lecteur la fiction de cette passion endormie
qui se réveille au bout de trois ou quatre ans au fur et à mesure qu'Antoine se
rapproche du royaume de Cléopâtre (proximité toute relative d'ailleurs).
Plutarque joue sur les préverbes et les redondances, cite Platon et se
débarrasse des point délicats en un raccourci brillant, trois mots: ¦pemcen, jonta, ¤lyoæsú, le tour est joué.
*
Antoine avait la réputation d'être un orateur brillant; la phrase introduite
par ¦lege est-elle une citation? Dans la mesure où les
textes d'Antoine ont tous disparu, il est impossible de le savoir. La partie introduite
par m¢n renferme un joli paradoxe: on sait que les
Romains, au cours de leur histoire, ont beaucoup pris et bien peu donné ! Il
faut comprendre peut-être qu'ils donnaient quand ils ne prenaient pas, comme
Flamininus donnant la liberté à la Grèce, c'est-à-dire ne la réduisant pas en
province romaine. La deuxième partie de la phrase (avec le mot abstrait rare t¡knvsiw) a une allure de raisonnement sophistique:
citation d'Antoine ou parodie de "ce style
exubérant qu'il pratiquait et qu'on appelle asiatique, [...] plein de vaine
emphase et de prétention capricieuse" (Ant., 2).
*
Vous remarquez qu'Héraclès, il faudrait ici dire "Hercule", se tient
prêt à voler au secours d'Antoine-Dionysos quand le besoin s'en fait sentir et
qu'il est question de Rome.
2.
Histoire et biographie
*
Antoine reprend ses projets de guerre contre les Parthes, les conditions n'ont
pas changé depuis 41. Il a besoin d'assurer ses arrières, il a besoin aussi du
concours logistique de l'Égypte. Cléopâtre en tant que femme avait sans doute
de solides griefs contre Antoine, mais en tant que reine elle était en position
de force pour négocier avec le triumvir: voilà pourquoi elle se rend si
facilement en Syrie.
*
Les territoires qu'Antoine lui accorde correspondent à peu près à ceux que
possédait la monarchie lagide au temps de sa splendeur. Ce sont aussi des pays
boisés dont les ressources peuvent contribuer à la construction d'une flotte.
Précisons qu'en réalité Antoine n'a pas "donné" ces provinces à
Cléopâtre, il lui en a délégué la souveraineté. D'ailleurs, si Antoine était en
train de démanteler l'empire, comme pourrait le laisser entendre le mot dvreiaÛ, les Romains en seraient plus que
"chagrinés". Mais à la fois Hercule et Dionysos, Romain et Grec,
triumvir et père de rois, Antoine tente d'établir en Orient un empire fondé sur
une synthèse des civilisations: son attitude, à l'égard du sénat de Rome par
exemple, prouve qu'il n'a jamais abjuré son appartenance au monde romain. Nous
le verrons dans les derniers chapitres de cette biographie.
*
Le scandale, tò aÞsxrñn: en admettant dans sa gens les enfants qu'il a eus de Cléopâtre, il
confirme implicitement la légitimité de son union avec elle; en leur donnant
des noms grecs, il renonce implicitement à sa filiation romaine; en leur donnant
des surnoms qui évoquent des divinités orientales, il renie implicitement les
dieux de sa patrie.
3.
La citation de Platon (Phèdre, 254 a-d): "Au début de cette allégorie, j'ai
distingué dans l'âme trois parties, et assimilé les deux premières à des
chevaux et la troisième à un cocher. Continuons à faire usage de la même
figure. Des deux chevaux [attelés sous un même joug], disions-nous, l'un est
bon, l'autre ne l'est pas; [... il est] tortu, épais, mal bâti, le cou trapu,
l'encolure courte, la face camarde et la robe noire, les yeux bleus et injectés
de sang; il est ami de la violence et de la fanfaronnade, il est velu autour
des oreilles, il est sourd et n'obéit qu'avec peine au fouet et à
l'aiguillon".
Jalousie de Cléopâtre (chapitre 53)
Situation de l'extrait
Du
chapitre 37 au chapitre 50, Plutarque raconte longuement la campagne de l'été
36 contre les Parthes: Antoine part de Syrie avec des forces considérables,
mais il a pris du retard, la saison est déjà avancée et les distances sont
énormes. Mal préparée, gênée par la défection d'Artavazdès, le roi d'Arménie,
l'offensive se transforme en une épouvantable retraite durant laquelle Antoine
fait preuve de grandes qualités militaires et humaines et conserve un prestige
intact auprès de ses soldats. Pourtant, quand il passe ses troupes en revue à
l'arrivée en Syrie, il constate qu'il a perdu près de trente mille hommes dont
plus de la moitié sont morts de maladie et d'épuisement. Cléopâtre le rejoint
(janvier 35) à la tête d'un convoi de secours qui apporte aux hommes épuisés
vêtements et argent. Mais, dit Plutarque (Ant. 51), "selon certains
auteurs, il reçut bien d'elle des vêtements mais c'est sur ses propres fonds
qu'il paya les soldats en prétendant que l'argent venait d'elle". En
effet, nous savons par ailleurs que Cléopâtre n'approuvait pas vraiment ces
campagnes coûteuses où son royaume n'avait rien à gagner : Antoine était
loin de satisfaire à toutes les exigences politiques de la reine d'Égypte.
Cléopâtre,
mère pendant l'été 36 d'un garçon qu'elle avait nommé Ptolémée Philadelphe, du
nom du plus grand de ses propres ancêtres, comme si sa filiation du côté
paternel n'avait pas d'importance... Antoine, abattu par sa défaite, inquiet
pour son avenir, eÞw tò
pÛnein kaÜ meyæskesyai didoçw ¥autñn
(Ant. 51)... Nous sommes bien loin de la "Vie inimitable".
A
Rome, Octavien a considérablement renforcé sa position en venant à bout de
Sextus Pompée, dernier brandon des guerres civiles. Aussi, lorsqu' Octavie émue
par les malheurs de son mari (et jalouse de Cléopâtre?) demande à son frère la
permission de lui convoyer quelques secours, Octavien y consent "non pas,
dit Plutarque (Ant. 53), pour être agréable à sa soeur, mais dans l'espoir
qu'elle allait être humiliée et bafouée, ce qui fournirait un prétexte de
guerre convenable".
Pendant
l'été 35, alors qu'Antoine se trouve de nouveau en Syrie avec Cléopâtre,
Octavie fait annoncer sa présence à Athènes.
AÞsyom¡nh d' ²
Kleoptra t¯n 'OktaouÛan õmñse xvroèsan aêt», kaÜ fobhyeÝsa m¯ toè trñpou
t» semnñthti kaÜ t» KaÛsarow dunmei proskthsam¡nh tò kay' ²don¯n õmileÝn
kaÜ yerapeæein 'AntÇnion maxow g¡nhtai kaÜ krat®sú pantpasi toè ndrñw,
¤rn aét¯ prosepoieÝto toè 'AntvnÛou, kaÜ tò sÇma leptaÝw kay¹rei diaÛtaiw: tò
d¢ bl¡mma prosiñntow ¤kpeplhgm¡non, perxom¡nou d¢ thkñmenon kaÜ tapeinoæmenon
êpefaÛneto. Pragmateuom¡nh d¢ pollkiw ôfy°nai dakræousa, taxç tò dkruon
f¹rei kaÜ p¡krupten, Éw d¯ boulom¡nh lanynein ¤keÝnon.
Oß d¢ kñlakew spoudzontew êp¢r aét°w ¤loidñroun tòn 'AntÅnion
Éw "sklhròn kaÜ pay° kaÜ parapollænta gænaion eÞw §na kaÜ mñnon ¤keÝnon
nhrthm¡non. 'OktaouÛan m¢n gr pragmtvn ¦neka di tòn delfòn
sunelyeÝn kaÜ tò t°w gamet°w önoma karpoèsyai: Kleoptran d¢ tosoætvn nyrÅpvn
basileæousan ¤rvm¡nhn 'AntvnÛou kaleÝsyai kaÜ toënoma toèto m¯ feægein mhd' pajioèn,
§vw õrn ¤keÝnon ¦jesti kaÜ suz°n: pelaunom¡nhn d¢ toætou m¯ peribiÅsesyai."
T¡low d' oïn oìtv tòn nyrvpon ¤j¡thjan kaÜ pey®lunan Ëste deÛsanta m¯ Kleoptra
prñhtai tòn bÛon, eÞw 'Alejndreian ¤panelyeÝn.
Mais Cléopâtre sentit qu' Octavie avait entrepris ce voyage
contre elle. Octavie avait de son côté sa haute tenue morale et la puissance d'
Octavien; si elle pouvait ajouter à cela les plaisirs de la vie privée et les
petits soins qu'elle prodiguait à Antoine, la lutte serait perdue d'avance et
elle allait dominer entièrement son mari. Voilà ce que craignait Cléopâtre.
Elle affecta un amour passionné pour Antoine et, se privant de nourriture, elle
se laissa dépérir. Quand il entrait chez elle, son regard laissait
transparaître le choc qu'elle ressentait; quand il la quittait, son regard
semblait se fondre et se diluer. Elle s'arrangeait pour qu'il la voie souvent
pleurer, mais vite elle essuyait et cachait ses larmes, comme si elle voulait
pas qu'il la voie pleurer, et elle se hâtait d'essuyer et de cacher ses larmes,
comme si elle voulait qu'il ne les aperçût pas.
Ses flatteurs, empressés à la servir, accusaient Antoine d'être
dur, insensible et de laisser mourir une pauvre femme qui ne respirait que pour
lui seul: "Octavie, disaient-ils, ne s'était unie à Antoine que pour des
raisons politiques, à cause de son frère, et elle jouissait du titre d'épouse,
tandis que Cléopâtre, souveraine d'un si grand royaume, était appelée la
maîtresse d'Antoine, nom qu'elle ne refusait pas et ne jugeait pas indigne
d'elle, pourvu qu'il lui fût permis de le voir et de vivre avec lui; séparée de
lui, elle ne survivrait point." A la fin, Antoine fut tellement bouleversé
et attendri par de tels propos que, craignant que Cléopâtre ne renonçât à la
vie, il retourna à Alexandrie.
Remarques
*
Octavie telle que Cléopâtre l'imagine: comparez avec le chapitre 29.
*
La rouerie féminine telle que la présente Plutarque: quels moyens emploie
Cléopâtre pour reconquérir Antoine? Quelle est leur efficacité?
*
Les arguments des courtisans: auxquels Antoine a-t-il pu être le plus sensible?
Pourquoi se laisse-t-il finalement convaincre? Quelle image Plutarque nous
donne-t-il de lui?
*
Plutarque nous montre Cléopâtre en train de jouer la comédie à Antoine (prosepoieÝto, pragmateuom¡nh), mais la psychanalyse n'existait pas encore
et il est possible qu'en toute bonne foi notre auteur ait mal interprété les
faits. Comment appellerions-nous, à notre époque, l'état moral dans lequel se
trouve Cléopâtre (et peut-être aussi Antoine)?