Noctes Gallicanae

 

Plout‹rxou toè Xairvn¡vw

BÛow ƒAntvnÛou

 

Deuxième partie : Aphrodite et Dionysos

 

5. La bataille d'Actium

Dès l'annonce à Rome de la victoire d'Octavien à Actium, cette bataille a donné naissance à une littérature abondante. Et de nos jours, il ne se passe pas d'année sans qu'un érudit lui consacre au moins un article. Nous allons essayer de faire un point sommaire en précisant d'abord les circonstances de cette bataille, puis le rôle de Cléopâtre dans les préparatifs et enfin le déroulement de la bataille elle-même.

La rupture avec Octavien

Le piège d'Actium

Cléopâtre et l'état major romain

La bataille

1. La rupture avec Octavien

Antoine passe à nouveau l'hiver à Alexandrie, mais il n'est plus question chez Plutarque de "Vie inimitable". Il consacre l'été 34 à une campagne éclair contre le roi d'Arménie Artavazdès qui l'avait trahi en 36 et le ramène en Égypte chargé de chaînes (d'argent en hommage à sa dignité royale).

Il fait son entrée à Alexandrie dans un kÇmow qui rappelle un peu son entrée à Éphèse, mais où la propagande romaine veut voir une insupportable parodie de triomphe: cum ante novum se Liberum Patrem appellari iussisset, cum redimitus hederis crocotaque velatus aurea et thyrsum tenens cothurnisque succinctus curru velut Liber Pater vectus esset Alexandriae. Il se faisait appeler le Nouveau Liber Pater [nom latin de Dionysos], il parcourut Alexandrie sur un char, la tête ceinte de lierre sous lequel se devinait une couronne d'or, un thyrse à la main et des cothurnes au pied. (Velleius Paterculus, II, 82).

 

Au cours d'une cérémonie solennelle, il annonce une réorganisation politique de l'Orient (connue sous le nom de « donations d'Alexandrie »): il définit des royaumes à la tête desquels il place Cléopâtre et ses enfants. Dans son esprit ces royaumes restent vassaux de l'empire romain. Le principe de ce découpage et la cérémonie en elle-même (Antoine et Cléopâtre assis sur des trônes d'or) apparaissent aux Romains comme tragik¯n kaÜ êper®fanon kaÜ misorrÅmaion une comédie prétentieuse et anti-romaine (Ant. 54). Il ne reste plus à Octavien qu'à envenimer la situation, ce qu'il va faire à merveille.

 

La guerre des propagandes fait rage, comme le rapporte Dion Cassius (L, 1 et 2): Antoine reprochait à Octavien d'avoir mis un terme à la charge de Lépide et de s'être approprié son territoire et ses forces. [...] Il en réclamait donc la moitié et la moitié aussi des soldats qu'ils avaient enrôlés en Italie, région qu'il leur appartenait d'administrer ensemble. [...]

Octavien réclamait également la moitié du butin [des campagnes d'Antoine]; il faisait surtout à Antoine grief de Cléopâtre, des enfants de celle-ci qu'il avait reconnus, des territoires dont il leur avait fait présent et, particulièrement, du fait qu'il appelait Césarion de ce nom et l'introduisait ainsi dans la famille d' Octavien.

Tels étaient donc leurs reproches mutuels et les arguments par lesquels ils se justifiaient en s'envoyant des lettres privées et en s'exprimant en outre publiquement, Octavien par des discours, Antoine par des lettres ouvertes.

 

Ces lettres, Suétone (Aug., 69) nous en a conservé un exemple dont vous apprécierez le ton et le vocabulaire: Scribit etiam ad ipsum haec familiariter adhuc necdum plane inimicus aut hostis: Quid te mutavit? Quod reginam ineo? Uxor mea est. Nunc coepi an abhinc annos novem? Tu deinde solam Drusillam inis? Ita valeas, uti tu, hanc epistulam cum leges, non inieris Tertullam aut Terentillam aut Rufillam aut Salviam Titiseniam aut omnes. An refert, ubi et in qua arrigas? Il écrit même à Auguste, avec sa familiarité ancienne, quand ils n'étaient pas encore entièrement brouillés ni en guerre: Pourquoi as-tu changé? est-ce parce que je baise une reine? c'est ma femme. C'est d'aujourd'hui ou d'il y a neuf ans? Et toi, tu ne baises que Drusilla? A la bonne heure si, au moment où tu liras cette lettre, tu n'as pas baisé Tertulla ou Terentilla ou Rufilla ou Salvia Titisenia ou toutes les autres. Que m'importe où et avec laquelle tu bandes?

 

Rappelons en effet que sur le plan privé Octavien n'était pas absolument sans reproche: Octavien épousa Livie [Drusilla...] mariée à Tiberius Claudius Nero [...] et enceinte de lui de six mois. [...] Son mari lui-même la lui donna en mariage comme un père. [...] Elle mit au monde Claudius Drusus Nero. Octavien reconnut d'abord l'enfant, puis l'envoya à son père. [...] Le peuple disait qu'aux gens heureux les enfants naissent en trois mois. (Dion Cassius, XLVIII, 44)

 

2. le piège d'Actium

Lorsque le conflit se précise à la fin de l 'été 33, Antoine se trouve en Arménie. Il envisage de porter les opérations en Italie et ordonne la concentration de toutes les troupes dont il dispose à Éphèse où Cléopâtre le rejoint, puis il fait chasser Octavie de la maison qu’il possède encore à Rome: la rupture avec Octavien est consommée.

Sa flotte se compose de "cinq cents vaisseaux de guerre, dont plusieurs à huit et dix rangs de rames, superbement décorés comme pour une fête; son armée se montait à cent mille fantassins et douze mille cavaliers" (Ant. 61). Ajoutons les trois cents navires de transport, les effectifs non-combattants de l'armée et les milliers de rameurs et de matelots, et on peut estimer les forces rassemblées entre trois cent et cinq cent mille hommes! Cléopâtre a fourni deux cents navires, l'essentiel des rameurs et... les fonds nécessaires.

Au printemps 32, cette masse énorme se met en mouvement vers l'ouest, accompagnée des troupes des différents rois orientaux alliés d'Antoine. En raison de toutes les difficultés, d'approvisionnement en particulier, le trajet s'effectue trop lentement et au début de l'automne, quand le gros des forces terrestres se trouve concentré en Épire, la flotte d'Octavien réussit à s’assurer la maîtrise de la mer en occupant Corfou.

Il faut donc remettre le débarquement en Italie au printemps suivant. Antoine abrite ses navires dans le golfe d'Ambracie. Les légions campent à proximité dans la région marécageuse du port d'Actium. Antoine et Cléopâtre passent l'hiver à Patras, au centre du dispositif.

Au printemps 31, Agrippa, l'amiral d'Octavien, prend l'initiative des opérations: il s'empare de Méthonè, verrou du sud du Péloponnèse et gêne ainsi la circulation des convois en provenance d'Égypte; Octavien en profite pour effectuer le débarquement de ses troupes au nord de Corfou. Antoine se trouve réduit à la défensive. Cette situation s'aggrave pendant l'été pour de nombreuses raisons.

 

3. Cléopâtre et l'état-major romain

Les historiens anciens rejettent la responsabilité de la défaite sur Cléopâtre. Nous allons voir comment sa présence - n'oublions pas qu'elle assurait le financement de l'entreprise - a sans doute compliqué les choses. Alexandre le Grand aurait dit que Makedñnaw gŒr oék ’n êpomeÝnai basileuom¡nouw êpò gunaikñw "Les Macédoniens ne supporteraient pas longtemps d'avoir pour roi une femme" (Alexandre, 68), or pour les Romains Cléopâtre est à la fois un roi, une femme et une Égyptienne !

 

a. Une reine et des Romains

Elle se heurte en tant que reine avec les chefs romains, en particulier avec les républicains ralliés à Antoine: lorsque Domitius Ahenobarbus passe à l'adversaire, Antoine se comporte en gentleman, eégnvmñnvw, contre l'avis de Cléopâtre, nous dit Plutarque (Ant. 63). Et effet, Domitius solus Antonianarum partium numquam reginam nisi nomine salutavit "seul de tout l'entourage d'Antoine ne salua jamais la reine que par son nom" (Velleius Paterculus, II, 84). C'est-à-dire sans lui donner son titre de reine.

Or, tout donne à penser que Cléopâtre avait une haute idée de sa fonction royale [voir conclusion], comme le montrent par exemple les dernières paroles de la fidèle Charmion devant le cadavre de la reine: [taèta] k‹llista m¢n oïn, ¦fh, kaÜ pr¡ponta t» tosoætvn ŽpogñnÄ basil¡vn "Tout cela est très beau, dit-elle, et digne de la descendante de tant de rois." (Ant. 85).

L'incompréhension vient de Cléopâtre autant que des Romains: sa culture grecque hellénistique l'empêche de comprendre l'horreur des Romains pour la royauté, alors qu’ils ont accepté la dictature à vie de César et le triumvirat. Plutarque et Appien, eux aussi de culture grecque, expriment bien cette incompréhension: ù kaÜ yaumastòn ·n, ÷ti toÝw ¦rgoiw tŒ tÇn basileuom¡nvn êpom¡nontew, toënoma toè basil¡vw Éw kat‹lusin t°w ¤leuyerÛaw ¦feugon. "Ce qui est surprenant, c'est que ces gens qui dans la pratique supportaient ce que supportent les sujets des rois rejetaient le titre de roi comme synonyme de perte de la liberté" (Ant. 12); ¤w önoma mñnon aétoÝw diaferoæshw, ¦rgÄ d¢ kaÜ toè dikt‹torow öntow ŽkribÇw basil¡vw "la différence ne se trouvait que dans les mots, en pratique le dictateur n'était ni plus ni moins qu'un roi" (II, 111).

 

b. Une femme dans des affaires d'hommes

Dion Cassius (L, 24) prête ces mots à Octavien dans le discours qu'il adresse à ses troupes: `„RvmaÛouw te öntaw... katafroneÝsyai kaÜ katapateÛsyai pròw gunaikòw AÞguptÛaw. [...] ²mw ôl¡yrÄ gunaikÜ êpopeptvkñtaw [...] gunaikÜ Žnt' Žndròw douleæontew "que nous, des Romains, nous soyons méprisés et foulés aux pieds par une femme égyptienne... après avoir succombé à une femme fatale... asservis par une femme et non par un homme".

 

On reproche à Cléopâtre sa légèreté féminine: lorsqu'Octavien s'empare de la ville de Torynè, non loin des bases d'Antoine, elle plaisante (Ant. 62): TÛ deinòn eÞ KaÝsar ¤pÛ torænh k‹yhtai; "La belle affaire, que César s'installe dans une louche!" Le mot torænh désigne en effet une cuillère de cuisine. Ce qui dans la bouche d’Antoine serait un bon mot devient dans celle de Cléopâtre la preuve d’une insupportable légèreté.

 

On lui reproche sa délicatesse féminine (ou royale?) dans une armée en proie à la faim et à la malaria, c'est ce que rapporte Horace (Épodes, 9, v. 15-16):

Interque signa turpe militaria

sol aspicit conopium.

"Parmi les enseignes de l'armée, le soleil aperçoit, quelle honte ! une moustiquaire".

De fait, la moustiquaire est connue depuis longtemps en Égypte, Hérodote (II, 95) la décrit, en la confondant d'ailleurs avec un filet de pêche, ce qui prouve qu'elle était inconnue des Grecs de son époque: Oß d¢ kÅnvpew, µn m¢n ßmatÛÄ ¤neilij‹menow eìdú µ sindñni, diŒ toætvn d‹knousi: diŒ d¢ toè diktæou oéd¢ peirÇntai Žrx®n. "Les moustiques, si vous dormez enveloppé dans un manteau ou dans un drap, vous piquent à travers; à travers le filet, ils n'essaient pas le moins du monde."

 

On lui reproche enfin d'être femme et Égyptienne (voir chap. 29, chap.31 et conclusion). Reine d'Égypte, détentrice des attributs pharaoniques, Cléopâtre possède évidemment ce que nous appellerions la "nationalité égyptienne", mais elle est d'ascendance et de culture grecques (voir chap. 27). Pour les Romains, les Égyptiens sont des barbari aux moeurs aussi inquiétantes qu'incompréhensibles. Ægyptia dans leur bouche doit être compris comme un terme péjoratif. Il est par contre difficile de déterminer quelles connotations Plutarque attache au mot AÞguptÛa, qui doit s'appliquer plutôt dans son esprit aux grecs d’Alexandrie.

 

c. Une ambiance détestable

Notons quand même que selon Plutarque les Kleop‹traw kñlakew portent une large responsabilité dans cette situation. Et cet entourage royal n'a pas grand-chose pour plaire aux Romains qui méprisent aussi bien les Graeculi plus ou moins orientalisés que les Égyptiens

contaminato cum grege turpium

morbo virorum...

" avec son troupeau souillé et malsain d'hommes infâmes", écrit Horace dans ses Odes (I, 37).

Le pire aux yeux des Grecs, mais surtout des Latins qui ont le culte de la virilité, reste la présence d'eunuques dans l'entourage de la reine:

"Pothin et Ganymède, ces monstres pas même virils (ne virilia quidem portenta)", écrit Florus (II, 13) en parlant des assassins de Pompée;

ßpp¡aw kaÜ bouleutŒw „`RvmaÛvn kolakeæontaw aét¯n [t¯n basilÛda] Ësper eunoèxouw "des chevaliers et sénateurs romains qui la flattent [la reine] comme des eunuques", dit Octavien chez Dion Cassius (L, 25).

Et dans un discours démagogique, le même Octavien avait désigné nommément (Ant. 60) les ennemis du peuple romain, tous sans doute présents à Actium:

MardÛvn õ eénoèxow kaÜ Poyeinòw kaÜ EÞrŒw ² Kleop‹traw koureætra kaÜ X‹rmion, êf' Ïn tŒ m¡gista diakeÝtai t°w ²gemonÛaw. "l'eunuque Mardion et Pothinos et Iras la coiffeuse de Cléopâtre et Charmion, entre les mains desquels se trouvait l'essentiel du pouvoir royal".

Tout devient prétexte à conflit: Dellius, nous dit Plutarque (Ant. 59), se plaint qu'on lui serve à boire du vin piqué et prétend que Cléopâtre cherche à l'empoisonner! Antoine et Cléopâtre eux-mêmes semblent s'éloigner l'un de l'autre: il est significatif de noter qu'après la bataille il faudra trois jours aux "femmes de la reine pour les convaincre d'abord de s'adresser la parole, puis de dîner et de dormir ensemble" (Ant. 67).

 

d. Des conceptions stratégiques opposées

Plutarque et les autres historiens anciens sont formels: les Romains souhaitent une bataille terrestre, Cléopâtre veut une bataille navale. Autant qu'on puisse en juger, les deux options présentaient de graves inconvénients: la première solution impliquait le sacrifice de la flotte et coupait les relations avec l'Égypte; la deuxième divisait dangereusement les forces navales et terrestres. Antoine devait donc choisir le moindre mal. Il semble qu'il ait longuement hésité. Un de ses vieux officiers, au corps couvert de cicatrices, raconte Plutarque (Ant. 64), l'aborde et lui dit:

‰V aétñkrator, tÛ tÇn traum‹tvn toætvn µ toè jÛfouw katagnoçw ¤n jæloiw ponhroÝw ¦xeiw tŒw ¤lpid‹w;

"Impérator, pourquoi méprises-tu ces blessures et cette épée? pourquoi places-tu nos espoirs dans de mauvais bouts de bois?"; Antoine, ajoute Plutarque, prit un air accablé mais ne répondit rien. On sait que l'avis de Cléopâtre l'emporta.

 

4. La bataille

Antoine avait sans doute prévu de forcer le blocus et de regrouper ses forces navales et terrestres plus à l'est. Plutarque insiste sur le fait, insolite avant une bataille navale de l'époque, qu'il avait fait préparer mâts et voiles: son intention était donc bien de gagner le large pour trouver un vent favorable et échapper à la poursuite. Mais son plan de combat a été révélé à Octavien par les transfuges de la dernière heure, en particulier par Dellius (voir La documentation de Plutarque). Dès lors, la flotte d' Octavien, commandée par Agrippa, a réussi à le bloquer, sans toutefois pouvoir empêcher Cléopâtre et la flotte égyptienne, restée en arrière du dispositif d'Antoine, de se faufiler vers le large. Antoine la rejoint sous voile avec quelques navires qui réussissent à se dégager. Les fantassins qui suivaient depuis le rivage le déroulement du combat et qui ignoraient évidemment le plan de bataille ont eu l'impression que leur imperator tentait simplement de s'enfuir avec la reine en les abandonnant sur place, prodoy¡ntew Žpò tÇn Žrxñntvn "trahis par leurs chefs".

Il est certain que les opérations ne se sont pas déroulées selon les prévisions d'Antoine et son Žpñnoia des jours suivants a permis à Octavien de transformer en victoire triomphale ce qui n'était au soir du 2 septembre 31 qu'un succès partiel.

 


 

Vie d'Antoine: suite