Troisième
partie : La mort en commun
1. L'attente de la
mort en commun
Situation de l'extrait
La
flotte égyptienne fait escale à Paraetonium (actuellement Mersa Matrouh) où
Antoine débarque, laissant Cléopâtre repartir vers Alexandrie. Elle doit en
effet devancer la nouvelle de la défaite pour prévenir une révolte de ses
sujets. Antoine de son côté tente de s'assurer la fidélité des légions
stationnées en Cyrénaïque, mais en vain. Devant leur défection, il rentre à
Alexandrie désespéré, nous dirions dépressif, et passe quelque temps "à
l'écart de la compagnie des hommes", prenant modèle sur Timon, un célèbre
misanthrope athénien.
Dans
une longue digression (Ant. 70), Plutarque nous cite quelques-unes des
reparties féroces de Timon ainsi que l'épitaphe qu'il avait lui-même composée
pour son tombeau et qu'Antoine connaissait certainement:
Enyd'
porr®jaw cux¯n barudaÛmona keÝmai
Toënoma d' oé peæsesye
kakoÜ d¡ kakÇw pñloisye.
"
Ici je repose, l'âme brisée par un lourd destin.
Vous
ne saurez pas mon nom. Puissiez-vous, misérables que vous êtes, périr
misérablement!"
On n'est pas plus
aimable... Voyez aussi Épigrammes
funéraires.
Mais les
nouvelles se succèdent rapidement, Octavien approche, les alliés font
défection... et quand Antoine comprend que tout est perdu, "comme
satisfait d'abandonner tout espoir afin d'abandonner en même temps tout
souci" (Ant. 71), il rentre à Alexandrie.
Ici commence
notre extrait.
Retour à Alexandrie (chapitre 71)
Oé m¯n dietraj¡ ti toætvn aétñn, ll'
Ësper smenow tò ¤lpÛzein poteyeim¡now, ána kaÜ tò frontÛzein, t¯n m¢n ¦nalon
¤keÛnhn dÛaitan, ¶n TimÅneion Ènñmazen, ¤j¡lipen, nalhfyeÜw d' 'AntÅniow êpò
t°w Kleoptraw eÞw t basÛleia, pròw deÝpna kaÜ pñtouw kaÜ dianomw
¦trece t¯n pñlin, ¤ggrfvn m¢n eÞw ¤f®bouw tòn Kleoptraw paÝda kaÜ
KaÛsarow, tò d' pñrfuron kaÜ t¡leion ßmtion 'AntællÄ tÒ ¤k FoulbÛaw
peritiyeÛw, ¤f' oåw ²m¡raw pollw sumpñsia kaÜ kÇmoi kaÜ yalÛai t¯n 'Alejndreian
kateÝxon. AétoÜ d¢ t¯n m¢n "tÇn 'AmimhtobÛvn" ¤keÛnhn sænodon kat¡lusan,
¥t¡ran d¡ sun¡tajan oéd¡n ti leipom¡nhn ¤keÛnhw brñthti kaÜ trufaÝw kaÜ
poluteleÛaiw, ¶n "Sunapoyanoum¡nvn" ¤kloun. 'Apegrfonto gr
oß fÛloi sunapoyanoum¡nouw ¥autoçw kaÜ di°gon eépayoèntew ¤n deÛpnvn periñdoiw.
Reçu à nouveau par Cléopâtre dans son palais il replongea la
ville dans les festins, les beuveries et les prodigalités. Il inscrivit sur la
liste des éphèbes le fils de Cléopâtre et de César, et fit prendre la toge
virile, sans bordure de pourpre, à Antyllus, le fils qu'il avait eu de Fulvia.
A cette occasion, ce ne furent à Alexandrie pendant plusieurs jours que
festivités, banquets et bruyants divertissements. Ils mirent fin eux-mêmes à la
célèbre association de la Vie inimitable, et en fondèrent une autre, qui ne le
cédait en rien la précédente pour le luxe, la débauche et les délices, et
qu'ils appelèrent celle de "l'Attente de la mort en commun"; leurs
amis s'y inscrivirent comme devant mourir avec eux, et ils passaient gaiement
leur temps en s'offrant des festins à tour de rôle.
L'art du récit
*
Comment interprétez-vous nalhfyeÛw? (attention à la voix); quel est l'intérêt de
mentionner êpò t°w
Kleoptraw?
*
Relevez les verbes principaux; où sont-ils placés dans la phrase? quels sont
leurs sujets? pouvez-vous déterminer une progression?
*
Relevez les noms de lieu, pouvez-vous déterminer une progression?
*
Quelle conclusion pouvez-vous tirer de la répétition de sun- dans le second paragraphe?
*
Vérifiez les sens de kat¡xv, pourquoi Plutarque a-t-il choisi ce verbe, en
quoi annonce-t-il l'avenir?
*
Les trois groupes ternaires:
deÝpna kaÜ pñtouw kaÜ dianomw, sumpñsia kaÜ kÇmoi kaÜ yalÛai,
brñhti kaÜ trufaÝw kaÜ poluteleÛaiw.
Précisez
le sens de chacun des mots, montrez que chaque groupe est soigneusement
construit pour convenir à son contexte; déterminez la progression du début à la
fin du paragraphe.
Rapprochez
ce passage du chapitre 17. Montrez l'évolution de
l'état moral d'Antoine.
Pourquoi
Césarion et Antyllus sont-ils traités différemment par Antoine? Que veut-il
signifier aux Alexandrins, aux intéressés, à Cléopâtre? Pourquoi Plutarque
insiste-t-il sur ce point?
Kleoptra d¢ farmkvn yanasÛmvn sun°ge pantodapw
dunmeiw, Ïn ¥ksthw tò nÅdunon ¤l¡gxousa, proëballe toÝw ¤pÜ
yantÄ frouroum¡noiw. 'EpeÜ d' ¥Åra tw m¢n Èkumñrouw t¯n ôjæthta toè
yantou di' ôdænhw ¤piferoæsaw, tw d¢ pr&ot¡raw txow oék ¤xoæsaw,
tÇn yhrÛvn pepeirto, yevm¡nhw aét°w §teron ¥t¡rÄ prosferñntvn. 'EpoÛei d¢
toèto kay' ²m¡ran: kaÜ sxedòn ¤n psi mñnon eìriske tò d°gma t°w spÛdow
neu spasmoè kaÜ stenagmoè kron êpnÅdh kaÜ kataforn ¤felkñmenon, ßdrÇti
malakÒ toè prosÅpou kaÜ tÇn aÞsyhthrÛvn maurÅsei paraluom¡nvn =&dÛvw,
kaÜ dusxerainñntvn pròw tw ¤jeg¡rseiw kaÜ nakl®seiw Ësper oß bay¡vw
kayeædontew.
Cependant Cléopâtre rassemblait toute sorte de poisons mortels
et, pour savoir lequel était le moins douloureux, elle les faisait prendre à
des prisonniers condamnés à mort. Quand elle se fut aperçue que ceux dont
l'effet est prompt causent une mort non moins douloureuse que rapide, et que
les poisons plus doux n'agissent que lentement, elle essaya le venin des
serpents; elle en fit appliquer, sous ses yeux de différentes espèces à divers
individus, et elle renouvelait chaque jour ces expériences. Elle ne trouva
guère que la morsure de l'aspic, entre toutes, pour amener sans convulsion ni
gémissement à une sorte de sommeil et d'engourdissement, accompagné d'une sueur
légère au visage et d'un affaiblissement des sensations; les patients, dont le
corps se paralyse doucement sont fâchés qu'on tente de les réveiller et de les
rappeler à la vie, comme ceux qui dorment profondément.
Remarques
*
Quelles sont les expressions qui semblent montrer la désapprobation de
Plutarque devant les expériences de Cléopâtre?
*
Pourquoi, selon vous, n'est-il pas plus explicite? Comparez par exemple avec
ses commentaires sur l'attitude des triumvirs [voir chapitres 19 et 20].
Indications complémentaires
Dion
Cassius (LI,11) rapporte les mêmes faits mais plus brièvement:
eÝxe d¢ kaÜ spÛdaw lla te ¥rpet ¤f' ¥aut»,
propeirayeÝsa aétÇn ¤n nyrÅpoiw, ÷ntina trñpon ¦kastñn
sfvn poktÛnnusi.
Quel
est le mot qui fait toute la différence entre les deux auteurs?
Lucain
nous décrit l'aspic et les effets de sa morsure au chant IX de la Pharsale:
*
aspida somniferam
tumida cervice "le serpent au cou gonflé qui endort " (vers
701);
* At
tibi, Laeve miser, fixus praecordia pressit
Niliaca serpente cruor, nulloque dolore
testatus morsus subita caligine mortem
accipis et socias somno descendis ad umbras.
"Quant à toi, malheureux Laevus, le serpent du Nil a figé
ton sang refoulé au coeur; sans qu'une douleur t'ait révélé la morsure, soudain
t'envahit le brouillard de la mort et c'est en dormant que tu descends
rejoindre les ombres de tes compagnons" (vers 815-818).