Noctes Gallicanae

 

Plout‹rxou toè Xairvn¡vw

BÛow ƒAntvnÛou

 

Troisième partie : La mort en commun

 

2. Dionysos abandonne Antoine (chapitre 75)

 

Situation de l'extrait

Antoine et Cléopâtre tentent de négocier, séparément semble-t-il, avec Octavien. Shakespeare (Antoine et Cléopâtre, ACTE III, SCÈNE XII) résume en deux répliques les chapitres 72 et 73 de Plutarque:

 

EUPHRONIUS

Lord of his fortunes he salutes thee, and

Requires to live in Egypt: which not granted,

He lessens his requests; and to thee sues

To let him breathe between the heavens and earth,

A private man in Athens: this for him.

Next, Cleopatra does confess thy greatness;

Submits her to thy might; and of thee craves

The circle of the Ptolemies for her heirs,

Now hazarded to thy grace.

 

OCTAVIUS CAESAR

For Antony,

I have no ears to his request. The queen

Of audience nor desire shall fail, so she

From Egypt drive her all-disgraced friend,

Or take his life there: this if she perform,

She shall not sue unheard. So to them both.

 

EUPHRONIUS. - Antoine salue en toi le maître de ses destinées, et demande à vivre en Égypte; en cas de refus, il restreint sa demande et te prie de le laisser respirer entre les cieux et la terre, comme personne privée, dans Athènes; voilà pour lui. Quant à Cléopâtre, elle confesse ta grandeur, se soumet à ta puissance, et implore de toi pour ses enfants le diadème des Ptolémées maintenant à la merci de ta faveur.

OCTAVE-CÉSAR. - Pour Antoine, je suis sourd à sa requête. Quant à la reine, je consens à l'entendre et à la satisfaire pourvu qu'elle chasse d'Égypte son amant dégradé ou lui ôte la vie. Cela fait, elle ne priera pas en vain. Telle est ma réponse à tous deux.

 

Octavien prend Péluse (à peu près Port Saïd actuel) et le bruit court que la ville s'est livrée sur ordre de Cléopâtre.

 

<'AntÅniow> sumfron®saw ÷ti toè diŒ m‹xhw oék ¦stin aétÒ beltÛvn y‹natow, ¦gnv kaÜ katŒ g°n ‘ma kaÜ y‹lattan ¤pixeireÝn. KaÜ parŒ deÝpnon, Éw l¡getai, toçw oÞk¡taw ¤k¡leuen ¤pegxeÝn kaÜ proyumñteron eévxeÝn aétñn: dhlon gŒr eÞ toèto poi®sousin aërion µ despñtaiw ¥t¡roiw êphret®sousin, aétòw d¢ keÛsetai skeletòw kaÜ tò mhd¢n genñmenow. Toçw d¢ fÛlouw ¤pÜ toætoiw dakræontaw õrÇn ¦fh m¯ pro‹jein ¤pÜ t¯n m‹xhn, ¤j ¸w aétÒ y‹naton eékle mllon µ svthrÛan zhteÝn kaÜ nÛkhn.

 Antoine réfléchit alors qu'il n'était pas pour lui de mort préférable à celle que l'on trouve en combattant, et il résolut d'attaquer à la fois sur terre et sur mer. On raconte qu'à table il ordonnait à ses serviteurs de lui redonner à boire et de s'appliquer à lui faire faire meilleure chère: "Car, disait-il, on ne sait si demain vous pourrez encore vous occuper de moi, et si vous ne servirez pas d'autres maîtres, tandis que moi, squelette gisant à terre, je ne serai plus rien." Voyant ses amis fondre en larmes à ces mots, il reprit: "Je ne vous mènerais pas à un combat où je chercherais une mort glorieuse plutôt que le salut et la victoire."

 

'En taætú t» nuktÜ l¡getai mesoæsú sxedñn, ¤n ²suxÛ& kaÜ kathfeÛ& t°w pñlevw diŒ fñbon kaÜ prosdokÛan toè m¡llontow oëshw, aÞfnÛdion ôrg‹nvn te pantodapÇn ¤mmeleÝw fvnŒw Žkousy°nai kaÜ bo¯n öxlou met' eéasmÇn kaÜ phd®sevn saturikÇn, Ësper yi‹sou tinòw oék Žyoræbvw ¤jelaænontow: eänai d¢ t¯n õrm¯n õmoè ti diŒ t°w pñlevw m¡shw ¤pÜ t¯n pælhn ¦jv t¯n tetramm¡nhn pròw toçw polemÛouw, kaÜ taætú tòn yñrubon ¤kpeseÝn pleÝston genñmenon. 'Edñkei d¢ toÝw Žnalogizom¡noiw tò shmeÝon ŽpoleÛpein õ yeòw 'AntÅnion, Ú m‹lista sunejomoiÇn kaÜ sunoikeiÇn ¥autòn diet¡lesen.

On rapporte que cette nuit-là, vers minuit, alors que la ville, saisie de frayeur dans l'attente des événements, était plongée dans le silence et la consternation, on entendit tout à coup les sons harmonieux d'instruments de toute espèce et les clameurs d'une foule qui criait "Évoé!" et dansait à la façon des satyres, comme si un thiase s'élançait bruyamment; cette foule avançait en masse à travers le centre de la ville vers la porte tournée à l'extérieur du côté où se trouvaient les ennemis, et c'est par là que le bruit devint le plus fort puis s'éteignit. Ceux qui réfléchirent sur ce signe pensèrent qu'Antoine était abandonné du dieu auquel il s'était toujours particulièrement efforcé de ressembler et de s'assimiler.

 

Remarques

* ² fr®n: désigne au sens propre (rare), le "diaphragme"; au sens figuré, le "coeur", l'"âme", comme siège des sentiments justifiables, de la raison. fron¡v exprime le fait de penser en faisant appel à ses sentiments (voir chap. 25). Ici, vous comprendrez sumfron¡v comme "estimer après avoir pesé le pour et le contre, après avoir examiné la situation".

* õ oÞk¡thw: voir chap. 29.

* x¡v: "verser" (oÞnoxñh: "la cruche à vin"), [voir chapitre 26, ¤kxeom¡nou et chapitre 84].

* Éw l¡getai: n'implique pas, contrairement à l¡getai, de réserve de l'auteur à l'égard de sa source (les Mémoires d'Olympos?).

 

1. Dans le premier paragraphe, que pensez-vous des paroles d'Antoine, sincérité ou comédie? (voir chap. 17)

 

2. Relevez les mots ou expressions autres que l¡getai qui confirment l'impression que Plutarque établit une distance entre son récit et lui. Si l'interprétation de cette anecdote ne lui paraît pas assurée, pourquoi la rapporter?

 

3. Pouvons-nous formuler une hypothèse réaliste sur ce qui s'est réellement passé à Alexandrie cette nuit-là? Pourquoi Plutarque se garde-t-il de la mentionner?

 


Vie d'Antoine: suite