Troisième
partie : La mort en commun
Blessure mortelle
(chapitre 76)
Situation de l'extrait
Sous
les yeux d'Antoine, sa flotte passe à l'ennemi ainsi que sa cavalerie "puis
son infanterie fut défaite...
êpò Kleoptraw prodedñsyai boÇn oåw di' ¤keÛnhn ¤pol¡mhsen.
`H d¢ t¯n ôrg¯n aétoè fobhyeÝsa kaÜ t¯n pñnoian, eÞw tòn tfon
kat¡fuge kaÜ toçw katarrktaw f°ke kleÛyroiw kaÜ moxloÝw karteroçw öntaw:
pròw d' 'AntÅnion ¦pemce toçw paggeloètaw ÷ti t¡ynhke " il rentra
alors dans la ville en criant que Cléopâtre l'avait trahi pour ceux qu'il
combattait à cause d'elle. Quant à elle, redoutant sa colère et son désespoir,
elle se réfugia dans son mausolée et fit baisser les herses renforcées par des
serrures et des verrous, puis elle envoya des gens chargés d'annoncer à Antoine
qu'elle était morte." (Ant. 76)
Pisteæsaw d' ¤keÛnow kaÜ eÞpÆn pròw aêtñn,
"TÛ ¦ti m¡lleiw, 'AntÅnie; t¯n mñnhn ² tæxh kaÜ loip¯n f¹rhke toè
filocuxeÝn prñfasin", eÞs°lyen eÞw tñ dvmtion, kaÜ tòn yÅraka paralævn
kaÜ diast¡llvn, "'V Kleoptra, eäpen, oék xyomaÛ sou steroæmenow, aétÛka
gr eÞw taétòn fÛjomai, ll' ÷ti gunaikòw õ thlikoètow aétokrtvr
eécuxÛ& pefÅramai leipñmenow".
Il le crut, et il dit, se parlant à lui-même:
"Pourquoi tardes-tu encore, Antoine? La Fortune t'a enlevé ton seul et
dernier motif de tenir à la vie." Puis il entra dans sa chambre, ouvrit et
défit sa cuirasse: "O Cléopâtre, s'écria-t-il, ce qui m'afflige, ce n'est
pas d'être privé de toi, car je vais te rejoindre à l'instant; c'est qu'un
général tel que moi se soit révélé inférieur en courage à une femme."
Hn d¡ tiw oÞk¡thw aétÒ pistòw
Ervw
önoma. Toèton ¤k polloè paraleklhkÅw, eÞ de®seien, neleÝn aétñn, p¹tei
t¯n êpñsxesin. `O d¢ spasmenow tò jÛfow n¡sxe m¢n Éw paÛsvn ¤keÝnon,
postr¡cantow d¢ tò prñsvpon, ¥autòn p¡kteine. Pesñntow d' aétoè pròw
toçw pñdaw, õ 'AntÅniow "Eëge, eäpen, Î
Ervw, ÷ti m¯ dunhyeÜw aétòw ¤m¢
poieÝn ù deÝ didskeiw" kaÜ paÛsaw di t°w koilÛaw ¥autòn f°ken
eÞw tò klinÛdion. Hn d' oék eéyuynatow ² plhg®. Diò kaÜ t°w forw
toè aámatow ¤peÜ kateklÛyh pausam¡nhw, nalabÆn ¤deÝto tÇn parñntvn ¤pisfttein
aétñn. Oß d' ¦feugon ¤k toè dvmatÛou boÇntow kaÜ sfadzontow, xri oð par
Kleoptraw ¸ke Diom®dhw õ grammateæw, komÛzein aétòn Éw ¤keÛnhn eÞw tòn tfon
keleusyeÛw.
Il avait un serviteur fidèle, nommé Éros, qu'il avait depuis
longtemps invité à le tuer quand il le lui demanderait. Il le somma de tenir sa
promesse. Éros tira son épée et la leva comme pour frapper Antoine, mais,
celui-ci ayant tourné la tête, il se tua lui-même. Le voyant tombé à ses pieds,
Antoine dit: "C'est bien, Éros; tu m'apprends à faire ce que tu n'as pu
faire toi-même." Il se frappa alors au ventre et se laissa choir sur son
lit. Mais le coup ne causa pas immédiatement la mort: le sang s'arrêta de
couler dès qu'Antoine fut étendu; il revint à lui et supplia ceux qui étaient
là de l'achever en l'égorgeant. Ils s'enfuirent de la chambre, où il cria et se
débattit jusqu'à l'arrivée de Diomède, secrétaire de Cléopâtre, qu'elle avait
chargé de le porter auprès d'elle dans le mausolée.
Gnoçw oïn ÷ti z», proyæmvw ¤k¡leusen
rasyai toÝw êphr¡taiw tò sÇma kaÜ di xeirÇn prosekomÛsyh taÝw yæraiw toè
oÞk®matow.
Ayant donc appris qu'elle vivait, Antoine pressa vivement ses
serviteurs de le prendre dans leurs bras, et ils le portèrent à l'entrée du
monument.
Remarques
*
filocux¡v: un de ces mots à double sens comme les aime
Plutarque. Il exprime "l'amour de la vie", même si parfois cet amour
de la vie conduit à "être lâche". Comment l'interpréterez-vous ici?
Notons que nous retrouverons ce même verbe au chapitre suivant, avec la même
difficulté. Par contre, le nom ² eécuxÛa signifie
"le courage"
*
fvromai: "être pris en flagrant délit de
vol"; ô fÇr: "le voleur" (latin fur). Remarquez la place du mot aétokrtvr, entre gunaikñw et pefÅramai.
1.
Remarquez la place du mot prñfasin
dans une phrase qui commence par T¯n mñnhn: on espérait un autre mot dans la bouche
d'Antoine.
2.
Notez la différence de sens entre ² tæxh et ² ngkh. A quoi Antoine attribue-t-il son sort?
3.
Le serviteur chargé de tuer son maître: la tradition romaine en connaît de
multiples exemples, de C. Gracchus à Néron. Que pensez-vous de l'adjectif pistñw ? du nom de l'homme?
4.
Antoine devant la mort.
*
Une fois encore, Plutarque n'exprime aucune opinion personnelle, mais vous
pouvez relever trois mots ou expressions qui comportent un jugement implicite
de l'auteur.
*
Ses paroles: il croit que ce sont les dernières, et les Anciens attachaient une
grande importance aux dernières paroles. Quelles conclusions tirez-vous de
celles qu'il s'adresse à lui-même, de celles qu'il adresse à Cléopâtre absente
(mais n'oubliez pas tÇn
parñntvn!) et de celles qu'il
adresse à Éros agonisant à ses pieds?
5.
Cléopâtre espère-t-elle revoir Antoine encore vivant? Relevez un mot dans la
dernière phrase du chapitre 76 qui pourrait constituer un élément de réponse.
6.
Fiction ou histoire? Les deux sans doute. Plutarque mentionne un peu plus loin
Olympos (chap. 82), médecin de Cléopâtre, auquel il a
sans doute emprunté (voir La
documentation de Plutarque) le détail di t°w koilÛaw qui, nous le verrons, a son intérêt.
Dion
Cassius (LI, 10) propose à peu près le même récit à quelques détails près:
*
Antoine avant d'apprendre la fausse nouvelle de la mort de Cléopâtre mllon Éw eÞpeÝ ¤keÛnhn µ ¥autòn ±l¡ei
"il avait pour ainsi dire plus
de pitié pour elle que pour lui-même". Elle lui fait annoncer sa mort,
certaine que « s'il apprenait qu'elle avait disparu, il ne lui survivrait
pas mais mourrait aussitôt » .
*
Dion Cassius ne mentionne pas le nom d'Éros, il dit simplement tÇn parñntvn tinñw "l'une des personnes présentes".
*
Enfin Antoine mortellement blessé entend la foule informer Cléopâtre et
comprend qu'elle est vivante (kaÜ ùw mayÆn ÷ti perÛestin)
et c'est lui qui supplie qu'on le transporte au mausolée.
Quelles
conclusions pouvez-vous tirer, de cette comparaison rapide, sur les intentions
de Plutarque, sur la façon dont il veut qu'on perçoive ses personnages?
L'apaisement
(chapitres 77-82)
Dejam¡nh d' aétòn oìtvw kaÜ kataklÛnasa
perierr®jatñ te toçw p¡plouw ¤p' aétÒ, kaÜ t st¡rna tuptom¡nh kaÜ sparttousa
taÝw xersÛ, kaÜ tÒ prosÅpÄ toè aámatow namattom¡nh, despñthn ¤klei
kaÜ ndra kaÜ aétokrtora: kaÜ mikroè deÝn ¤pil¡lhsto tÇn aêt°w kakÇn oàktÄ
tÇn ¤keÛnou. Katapaæsaw d¢ tòn yr°non aét°w 'AntÅniow ¾thse pieÝn oänon, eàte dicÇn
eàte suntomÅteron ¤lpÛzvn poluy®sesyai.
Quand elle l'eut ainsi recueilli, elle le coucha, déchira ses
propres vêtements pour l'en couvrir et, se frappant la poitrine et la
meurtrissant de ses mains elle essuya le sang avec son visage, en l'appelant son
maître, son époux, son imperator, et elle oubliait presque ses maux à elle dans
sa pitié pour ceux d'Antoine. Celui-ci arrêta ses lamentations et demanda du
vin à boire, soit qu'il eût soif, soit qu'il espérât être ainsi délivre plus
promptement de la vie.
PiÆn d¢ par¹nesen aét» t m¢n ¥aut°w, n
 m¯ met' aÞsxænhw svt®ria tÛyesyai, mlista
tÇn KaÛsarow ¥taÛrvn ProklhÛÄ pisteæousan, aétòn d¢ m¯ yrhneÝn ¤pÜ taÝw êsttaiw
metabolaÝw, ll makarÛzein Ïn ¦tuxe kalÇn, ¤pifan¡statow nyrÅpvn
genñmenow kaÜ pleÝston Þsxæraw, kaÜ nèn oék gennÇw `RvmaÝow êpò `RvmaÛou
krathyeÛw.
Après avoir bu, il lui conseilla de pourvoir à son salut, si
elle pouvait le faire sans déshonneur, et de se fier à Proculeius plutôt qu'à
tout autre des amis d'Octavien; il l'exhorta à ne pas le plaindre de ce dernier
changement de Fortune, mais à l'estimer heureux pour les biens dont il avait
joui et d'être devenu le plus puissant des hommes, et maintenant n'éprouvant
pas de honte à être vaincu lui Romain par un Romain.
`O d¢ <KaÝsar> Éw ³kousen, ¤ndot¡rv
t°w skhn°w êpostw pedkrusen ndra khdest¯n genñmenon kaÜ sunrxonta
kaÜ pollÇn gÅnvn kaÜ pragmtvn koinvnñn. Eäta tw ¤pistolw
labÆn kaÜ toçw fÛlouw kal¡saw negÛnvsken, Éw eégnÅmona grfontow aétoè
kaÜ dÛkaia fortikòw ·n kaÜ êper®fanow eÜ perÜ tw pokrÛseiw ¤keÝnow.
A cette nouvelle, César se retira au fond de sa tente et pleura
sur celui qui avait été son parent, son collègue et son associé dans tant de combats
et d'affaires. Puis il prit les lettres d'Antoine, et, ayant appelé ses amis,
leur en donna lecture pour leur montrer avec quelle hauteur et quelle
grossièreté Antoine avait toujours répondu aux propositions raisonnables et
justes qu'il lui adressait par écrit.
'Ek d¢ toètou tòn Prokl®ion ¦pemce keleæsaw,
µn dænhtai, mlista t°w Kleoptraw zÅshw krat°sai: kaÜ gr ¤fobeÝto
perÜ tÇn xrhmtvn, kaÜ m¡ga pròw dñjan ²geÝto toè yrimbou katagageÝn
¤keÛnhn.
Ensuite il envoya Proculeius en lui ordonnant avant tout de
prendre, s'il le pouvait, Cléopâtre vivante, car il craignait pour ses trésors,
et il pensait que sa présence contribuerait grandement à l'éclat de son
triomphe.
'AntÅnion d¢ pollÇn aÞtoum¡nvn ycai
kaÜ basil¡vn kaÜ strathgÇn, oék feÛleto Kleoptraw tò sÇma KaÝsar, ll'
¤ypteto taÝw ¤keÛnhw xersÜ polutelÇw kaÜ basilikÇw, psin Éw ¤boæleto xr°syai
laboæshw.
Quant au corps d'Antoine, bien qu'il fût réclamé par plusieurs
rois et généraux qui voulaient lui faire des funérailles, César ne l'enleva pas
à Cléopâtre; elle l'ensevelit de ses propres mains avec une magnificence
royale, et elle put disposer à cette fin de tout ce qu'elle voulut.
Remarques
*
perierr®jatñ te toçw p¡plouw
¤p' aétÒ: "elle déchira ses
vêtements pour l'en couvrir".
*
t st¡rna, tÒ prosÅpÄ: il s'agit de la poitrine et du visage de
Cléopâtre.
õ despñthw:
étymologiquement, "le maître de la maison", équivalent au latin dominus. Le mot avait pris un sens politique dans les
royautés hellénistiques. Notez que les chrétiens ont utilisé pour s'adresser à
Dieu le mot kæriow (Kærie
¤le°son) et non despñthw. Par le choix des trois mots despñthn, ndra et aétokrtora,
comment Cléopâtre se définit-elle elle-même par rapport à Antoine? Ce point de
vue correspond-il à ce que nous avions imaginé jusqu'ici? Notons que c'est la
première fois dans cette biographie que Cléopâtre exprime ses sentiments au
discours direct.
Les
dernières paroles d'Antoine (au discours indirect, pourquoi?):
*
un adieu à Cléopâtre, quel est son ultime message?
*
un retour sur lui-même, quel jugement porte-t-il sur sa propre vie, sur sa
défaite (oék gennÇw, voir Un nouvel Héraclès) ?
*
Quel message veut faire passer Plutarque en terminant sur `RvmaÝow êpò `RvmaÛou? Comparez aux paroles que lui adressait
Cléopâtre. On a beaucoup reproché, Plutarque aussi, à Antoine sa passion fatale
pour Cléopâtre, qu'en reste-t-il?
Les
larmes d'Octavien: montrez que Plutarque les présente comme sincères. Dion
Cassius ne les mentionne pas, peut-être est-ce une faiblesse que le futur
empereur a cachée par la suite. Antoine était bien son parent, parce que sa
mère était une Julia comme celle d'Octavien et parce qu'ils étaient devenus
beaux-frères; à quoi pense Plutarque en distinguant sunrxonta et koinvnñn.
Que
cherche Octavien en donnant lecture des lettres d'Antoine [voir La bataille d'Actium]? Contre qui cette guerre est-elle
officiellement dirigée? (notez que le mot fortikñw se trouve
déjà au chap. 4)
6.
Dans quelle intention politique Octavien consent-il, après réflexion, à
accorder à Antoine des funérailles "royales"?
Indications complémentaires.
1.
L'attitude de Cléopâtre devant Antoine mourant: c'est le comportement
traditionnel des pleureuses antiques; le yr°now étant le
"chant funèbre", yrhn¡v "mener les lamentations funèbres".
2.
Selon la tradition égyptienne, Cléopâtre embaume Antoine, ce qui explique les
derniers mots du paragraphe. Dion Cassius (LI, 11) est plus précis: ²m¡raw m¡n tinaw kat xÅran ("sur place, dans le mausolée") tò toè 'AntvnÛou sÇma tarixeuoæshw ("embaumer ") diatrÝcai ¤pÛtrecan .
3.
Dernier clin d'oeil de la Tæxh: Antoine, amant passionné de Cléopâtre, a
toujours aimé le vin; il meurt dans les bras de Cléopâtre en buvant du vin ou
de boire du vin! suntomÅteron: une blessure au ventre (di t°w koilÛaw) provoque toujours une impression de soif et
chacun sait que donner satisfaction au blessé précipite sa mort, Antoine le
sait pour avoir fréquenté les champs de bataille, Olympos le sait pour être
médecin et Plutarque le sait pour s'être intéressé à la médecine, c'est ce que
signifient les mots ¤lpÛzvn
poluy®sesyai.