Noctes Gallicanae

 

Plout‹rxou toè Xairvn¡vw

BÛow ƒAntvnÛou


 

Troisième partie : La mort en commun

 

4. Octavien et Cléopâtre (chapitre 83)

 

Situation de l'extrait

Octavien estime urgent de s'emparer de Cléopâtre: pendant que Gallus occupe la reine à la porte du mausolée, Proculeius [voir chapitre précédent] escalade le monument, entre par une fenêtre, désarme Cléopâtre qui le menaçait d'une dague, et la fouille à la recherche de poison. Elle est mise au secret dans son palais mais traitée selon son rang. Le mot d'ordre est de la garder vivante. Octavien fait, cela va sans dire, main basse sur les trésors entassés dans le mausolée et s'occupe de faire tuer le fils aîné d'Antoine, Antyllus, ainsi que Césarion, le fils de César et Cléopâtre. Il aurait, dit Plutarque (Ant. 81), hésité au sujet de ce dernier, mais se serait laissé convaincre par un mot de son ami Aréios, philosophe alexandrin, parodiant Homère (Iliade, II, 204): Oék Žgayòn polukoiranÛh "Il n'est pas bon d'avoir plusieurs souverains" devenu Oék Žgayòn polukaisarÛh "Il n'est pas bon d'avoir plusieurs Césars".

 

Cléopâtre, qui ignore tout des événements, se laisse dépérir avec la complicité de son médecin Olympos. Ici commence notre extrait.

 

‰Hke d¢ kaÜ aétòw ²m¡raw ôlÛgaw dialipÆn ¤nteujñmenow aét» kaÜ parhgor®svn. „`H d' ¦tuxe m¢n ¤n stib‹di katakeim¡nh tapeinÇw,  eÞsiñnti d' aétÒ monoxÛtvn Žnaphd®sasa prospÛptei, deinÇw m¢n ¤jhgrivm¡nh kefal¯n kaÜ prñsvpon, êpñtromow d¢ t» fvn» kaÜ suntethkuÝa taÝw öcesin. ‰Hn d¢ pollŒ kaÜ t°w perÜ tò st¡rnon aÞkÛaw katafan°: kaÜ ÷lvw oéy¢n ¤dñkei tò sÇma t°w cux°w ¦xein b¡ltion. „`H m¡ntoi x‹riw ¤keÛnh kaÜ tò t°w Ëraw Þtamòn oé kat¡sbesto pant‹pasin, ŽllŒ kaÛper oìtvw diakeim¡nhw ¦ndoy¡n poyen ¤j¡lampe kaÜ sunepefaÛneto toÝw kin®masi toè prosÅpou. Keleæsantow d¢ toè KaÛsarow aét¯n katakliy°nai kaÜ plhsÛon aét°w kayÛsantow, ´cato m¡n tinow dikaiologÛaw, eÞw Žn‹gkhn kaÜ fñbon 'AntvnÛou tŒ pepragm¡na tr¡pousa, ¤nistam¡nou d¢ pròw ¦kaston aét» toè KaÛsarow, ¤jelegxom¡nh taxç pròw oäkton meyhrmñsato kaÜ d¡hsin, Éw d® tiw ’n m‹lista toè z°n periexom¡nh. T¡low d¢ toè pl®youw tÇn xrhm‹tvn Žnagraf¯n ¦xousa pros¡dvken aétÒ.

César laissa passer quelques jours, et vint ensuite lui-même pour s'entretenir avec elle et la consoler. Il la trouva misérablement couchée sur un grabat. A son entrée, elle bondit, vêtue d'une simple tunique, et se jeta à ses pieds, la tête et le visage affreusement flétris, la voix tremblante et les yeux battus. On voyait sur sa poitrine les marques des nombreux coups qu'elle s'était donnés. En un mot, son corps paraissait en aussi mauvais état que son âme. Cependant le charme fameux dont elle était douée et l'orgueil que lui inspirait sa beauté n'étaient pas entièrement éteints, et, même dans l'abattement où elle se trouvait, ils jaillissaient encore de l'intérieur et apparaissaient dans les mouvements de son visage. César l'ayant invitée à s'étendre à nouveau et s'étant assis près d'elle, elle entreprit de se justifier, en rejetant tout ce qu'elle avait fait sur la fatalité et sur la crainte qu'elle avait d'Antoine. Mais, comme César contestait et réfutait chacun de ses arguments, elle changea vite d'attitude et eut recours à la pitié et à la prière, comme si elle était une femme très attachée à la vie. Finalement elle lui remit un inventaire de l'ensemble de ses richesses.

 

Seleækou d¡ tinow tÇn ¤pitrñpvn ¤l¡gxontow Éw ¦nia kræptousan kaÜ diakl¡ptousan, Žnaphd®sasa kaÜ tÇn trixÇn aétoè labom¡nh pollŒw ¤nefñrei tÒ prosÅpÄ plhg‹w. Toè d¢ KaÛsarow meidiÇntvw kaÜ katapaæontow aét®n, "ƒAll' oé deinñn, eäpen, Î KaÝsar, eÞ sç m¢n ±jÛvsaw Žfik¡syai pròw ¤m¢ kaÜ proseipeÝn oìtv pr‹ttousan, oß d¢ doèloi mou kathgoroèsin, eà ti tÇn gunaikeÛvn Žpey¡mhn, oék ¤maut» d®pouyen, ² t‹laina, kñsmon, Žll' ÷pvw 'OktaouÛ& kaÜ LibÛ& t» s» mikrŒ doèsa di' ¤keÛnvn áleÅ sou tæxoimi kaÜ pr&ot¡rou;" Toætoiw õ KaÝsar ´deto pant‹pasin aét¯n filocuxeÝn oÞñmenow. EÞpÆn oïn ÷ti kaÜ taèta ¤pitr¡pei kaÜ t®lla p‹shw ¤lpÛdow aét» xr®setai lamprñteron, Õxeto ŽpiÅn, ¤jhpathk¡nai m¢n oÞñmenow, ¤jhpathm¡now d¢ mllon.

 

Comme Séleucos, un de ses intendants, lui reprochait de cacher et de détourner certains objets, elle se dressa soudain, le saisit aux cheveux et lui porta plusieurs coups au visage. César se mettant à sourire et cherchant à la calmer: "N'est-il pas horrible, dit-elle, César, alors que tu as daigné venir chez moi et me parler dans la triste situation où je me trouve, que mes esclaves m'accusent d'avoir mis de côté quelques bijoux de femme, non pas certes pour m'en parer, malheureuse que je suis, mais pour faire quelques présents à Octavie et à ta Livie, afin de te trouver, grâce à elles, clément et plus doux à mon égard." Ces paroles réjouirent César, qui crut qu'elle tenait tout à fait à la vie. Aussi lui dit-il qu'il lui abandonnait ces bijoux et que, pour le reste, elle serait traitée par lui de façon brillante et supérieure à tout espoir. Puis il se retira, persuadé qu'il l'avait trompée, alors qu'il s'était bien plutôt laissé tromper par elle.

 

 Remarques

* parhgor¡v: verbe à double sens ici, "encourager" ou "consoler"?

* ¤nteujñmenow: de ¤ntugx‹nv "rencontrer par hasard" (õ ¤ntuxÇn: "le premier venu" et aussi "le lecteur" [voir préface]).

* ´cato dikaiologÛaw: "elle se justifia (‘ptv) dans un développement argumenté (comme un discours judiciaire) ".

* tŒ pepragm¡na tr¡pousa: "elle avait infléchi sa politique".

* ¤nÛsthmi: " réfuter "; pròw §kaston: "point par point", sens distributif de prñw.

 

1. Par quels mots Plutarque fait-il comprendre qu'Octavien arrive à l'improviste? Pourquoi ce dernier ne s'est-il pas fait annoncer?

 

2. Dans quelle position se trouvent les deux interlocuteurs, quelle est l'intention de l'auteur?

 

3. Le corps, expression de l'âme: comment peut-on expliquer l'état physique de Cléopâtre? quelles conclusions Octavien, qui en était déjà informé, en tire-t-il sur son état moral?

 

4. Le fameux charme de Cléopâtre: comment Plutarque le définit-il ici?

 

5. L'argumentation de Cléopâtre: avait-elle réellement "peur d'Antoine"? Pourquoi change-t-elle son système de défense?

 

6. La vérité historique: sur la rencontre de Cléopâtre et d' Octavien, nous possédons, en dehors du récit de Plutarque, celui de Florus et celui de Dion Cassius, deux auteurs favorables à Octavien.

 

* Voici la version que donne Florus (II, 21) des événements: regina ad pedes Caesaris provoluta temptavit oculos ducis. Frustra quidem; nam pulchritudo infra pudicitiam principis fuit. Nec illa de vita, quae offerebatur, sed de parte regi laborabat. "La reine prosternée aux pieds de César s'offrit à ses regards pour le tenter. En vain bien sûr: sa beauté resta en deçà de la chasteté du prince. Elle ne cherchait pas à avoir la vie sauve, on le lui offrait, mais à garder une partie de son royaume." Inutile de s'attarder à commenter ces quelques lignes, il suffit de lire Suétone (Aug., 69 en particulier), ou de se souvenir des lettres d'Antoine [voir La bataille d'Actium], pour apprécier à sa juste valeur le pudicitia de Florus!

 

* Dion Cassius (LI, 11-13) développe à peu près le même point de vue que Florus, avec davantage de détails, certains peut-être même empruntés à Plutarque.

" Elle obtint facilement satisfaction lorsqu'elle voulut voir Octavien et s'entretenir avec lui. Pour la tromper davantage, il promit de venir en personne auprès d'elle.

Elle avait donc préparé un appartement splendide et une couche somptueuse; elle s'était en outre parée avec une certaine négligence: ses vêtements de deuil rehaussaient son éclat. [...] Lorsqu'Octavien entra, elle s'avança dans un élan gracieux et lui dit: "Je te salue, maître (XaÝre, Î d¡spota)! Un dieu t'a donné ce titre et me l'a ôté." [...] Elle adressait à Octavien des oeillades tendres et des paroles caressantes. Il comprenait bien qu'elle éprouvait une vive émotion et s'exprimait sous le coup de la passion, mais il faisait comme s'il n'en était rien. Les yeux fixés au sol, il lui dit seulement: "Aie confiance, femme, (Y‹rsei, Î gènai) et garde courage, il ne t'arrivera aucun mal!".

Cléopâtre, très affligée parce qu'il ne l'avait même pas regardée et n'avait pas proféré une parole sur sa royauté, ni prononcé de mot d'amour, tomba à ses genoux et s'écria en sanglotant: "César, je ne veux ni ne peux plus vivre, mais je te demande cette grâce [...] ne me refuse pas d'être ensevelie aux côtés d'Antoine, afin que, mourant à cause de lui, je demeure avec lui chez Hadès." Elle espérait par de telles paroles exciter la pitié, mais Octavien n'y répondit en rien. Craignant cependant qu'elle ne mît fin à ses jours, il l'exhorta de nouveau à garder confiance, ne lui enleva pas sa suite et fit prendre soin d'elle pour que sa présence donnât plus de lustre à son triomphe."

Relevez les divergences les plus flagrantes avec le texte de Plutarque. Quelle est, selon vous, la version la plus vraisemblable, étant entendu que la vérité a disparu à jamais?

 

Indications complémentaires

1. L'art du récit.

Plutarque, dans ce chapitre, ne dessine pas le portrait d'un homme bien sympathique. On peut se demander d'abord pourquoi Octavien ne se fait pas annoncer, si ce n'est pour signifier que c'est lui qui tient la situation en main. Les participes qui se rapportent à lui sont intéressants à relever et à examiner: keleæsantow possède un sens très large, intermédiaire entre notre "inviter" et notre "ordonner", mais vous avez pu remarquer tout au long de la Vie d'Antoine que ce verbe implique une autorité reconnue dans la bouche de celui qui l'emploie. Pas un mot de salutation ou de compassion (pensez à parhgor¡v), il s'assoit sans y avoir été invité. ¤nistam¡nou nous montre Octavien réfutant un à un les arguments de Cléopâtre de façon méthodique; d'après la concision de ce génitif absolu, on imagine avec quelle froideur. Par contre, il exprime un sentiment devant la réaction violente de Cléopâtre contre Séleucos: il sourit (meidiÇntow) en s'interposant. Vous avez remarqué la répétition de oÞñmenow à quelques lignes d'intervalle: Octavien est un homme qui raisonne. Si Cléopâtre souhaite se concilier Livie et Octavie, c'est qu'elle garde espoir, il est donc rassuré sur ses intentions et il peut mettre fin à l'entretien. Il a réfléchi avant de parler, ce que confirme le oïn après eÞpÅn, il ne lui reste plus qu'à sortir (ŽpiÇn) en méditant sur les résultats de l'entrevue (oÞñmenow).

 

Mais Plutarque lui fait jouer le rôle farcesque du trompeur trompé: ses raisonnements sont faux et ses paroles sont mensongères. Cléopâtre, se dit-il, peut bien garder les bijoux... jusqu'au triomphe au cours duquel on lui fera tenir effectivement le rôle principal. Malheureusement pour lui, Cléopâtre a vu clair dans son jeu et le dernier participe de notre chapitre est un participe passif, ¤japathm¡now).

Quant à Cléopâtre, son changement de tactique prouve son sens aigu de la psychologie: elle n'est plus reine, elle est femme (tiw) et adopte l'attitude humble qui convient à une femme selon la mentalité romaine. Plutarque simplifie son discours, sans doute dans un but de vulgarisation et parce qu'il ne veut pas entrer dans le détail de l'Histoire; comprenons que Cléopâtre se place sur le plan politique, comme l'avait fait à Tarse avec Antoine.

 

2. õ ¤pÛtropow désigne un "administrateur", un de ces célèbres scribes égyptiens, et n'implique pas une condition servile. D'ailleurs, Séleucos est un nom grec. Le doèlow de Cléopâtre n'a ici qu'une valeur péjorative.

Le verbe ¤pitr¡pv signifie qu'Octavien laisse à Cléopâtre la "gestion", la "jouissance" des biens en question mais non la nu-propriété.

 

3. L'entretien de Cléopâtre et d' Octavien n'a pas eu lieu en tête à tête, la présence de Séleucos le prouve; par ailleurs, ce genre de rencontre d'une grande importance politique exige la présence de témoins; enfin il est vraisemblable qu'Octavien ne se serait pas risqué sans protection rapprochée auprès de Cléopâtre, toujours susceptible malgré les fouilles de dissimuler un poison. Quelqu'un, Proculeius, Olympos ou un autre a-t-il noté les paroles échangées? C'est vraisemblable, mais chacun a dû les colorer selon les besoins de son camp.

 

4. Le manque de spontanéité d'Octavien, Suétone (Aug., 84): Sermones quoque cum singulis atque etiam cum Livia sua graviores non nisi scriptos et e libello habebat" Il rédigeait d'avance ses conversations particulières si elles étaient importantes, même avec son épouse Livie et gardait les yeux sur ses notes."


Vie d'Antoine: suite