Noctes Gallicanae

 

Plout‹rxou toè Xairvn¡vw

BÛow ƒAntvnÛou

 

Troisième partie : La mort en commun

 

5. Mort de Cléopâtre

L'adieu à Antoine (chapitre 84)

Situation de l'extrait

Pour Plutarque, le récit de la mort de Cléopâtre devait se présenter comme un temps fort de cette biographie. Il lui consacre trois chapitres: dans le chapitre 84, il nous la présente sur la tombe d'Antoine et la fait parler au discours direct; dans le chapitre 85, c'est le récit des événements, en focalisation externe; le chapitre 86 commence, ce qui est important, par L¡getai mais on attendra en vain une prise de position du biographe qui continue par un f‹skousi: le parti pris d'objectivité reste total.

 

 „H d' Žkoæsasa taèta prÇton m¢n ¤de®yh KaÛsarow ÷pvw aét¯n ¤‹sú xoŒw ¤penegkeÝn 'AntvnÛÄ: kaÜ sugxvr®santow ¤pÜ tòn t‹fon komisyeÛsa kaÜ peripesoèsa t» sorÒ metŒ tÇn sun®yvn gunaikÇn,

"‰V fÛl' 'AntÅnie, eäpen, yapton m¡n se prÅhn ¦ti xersÜ ¤leuy¡raiw, sp¡ndv d¢ nèn aÞxm‹lvtow oïsa kaÜ frouroum¡nh m®te kopetoÝw m®te yr®noiw aÞkÛsasyai tò doèlon toèto sÇma kaÜ throæmenon ¤pÜ toçw katŒ soè yri‹mbouw. …Allaw d¢ m¯ prosd¡xou timŒw µ xo‹w: Žll' aðtaÛ soi teleutaÝai Kleop‹traw Žgom¡nhw.

ZÇntaw m¢n gŒr ²mw oéy¢n Žll®lvn di¡thse, kinduneæomen d¢ tÒ yan‹tÄ diameÛcasyai toçw tñpouw: sç m¢n õ „`RvmaÝow ¤ntaèya keÛmenow, ¤gÆ d' ² dæsthnow ¤n 'ItalÛ& tosoèto t°w s°w metalaboèsa xÅraw mñnon. 'All' eÞ d® tiw tÇn ¤keÝ yeÇn Žlk¯ kaÜ dænamiw (oß gŒr ¤ntaèya proëdvkan ²mw) m¯ prñú zÇsan t¯n seautoè gunaÝka, mhd' ¤n ¤moÜ periÛdúw yriambeuñmenon seautñn, Žll' ¤ntaèy‹ me kræcon metŒ seautoè kaÜ sænyacon, Éw ¤moÜ murÛvn kakÇn öntvn oéd¢n oìtv m¡ga kaÜ deinñn ¤stin Éw õ braxçw oðtow xrñnow ùn soè xvrÜw ¦zhka."

Ainsi prévenue, elle demanda d'abord à César la permission d'offrir des libations à Antoine. Il la lui accorda. Alors elle se lit porter au tombeau et se prosternant auprès du tertre funéraire avec ses suivantes ordinaires:

 

"Cher Antoine, dit-elle, quand je t'ai naguère enseveli, mes mains étaient encore libres, et maintenant que je verse ces libations, je suis captive et gardée à vue pour m'empêcher de maltraiter ce corps esclave par des coups en me lamentant et pour me réserver en vue du triomphe qui sera célébré sur toi. N'attends plus de moi d'autres honneurs et d'autres libations: ce sont les dernières que t'offre Cléopâtre, que l'on veut emmener.

Vivants, rien ne nous a séparés l'un de l'autre, mais nous risquons en mourant d'échanger nos pays l'un pour l'autre: toi, Romain, enterré ici, et moi, malheureuse, en Italie, une tombe étant la seule part de ton pays que j'aurai reçue. Mais si les dieux de là-bas ont quelque force et quelque puissance (ceux d'ici nous ayant trahis), n'abandonne pas ta femme vivante, ne souffre pas qu'on triomphe de toi en ma personne; cache-moi ici avec toi dans le même tombeau, car, parmi les maux sans nombre qui m'accablent, aucun n'a été aussi grand ni aussi affreux que ce peu de temps que j'ai vécu sans toi."

 

Remarques

* õ tñpow désigne un lieu assez vaste, une "région", un "pays"; ² xÅra s'applique en général à un espace de terre plus limité mais habité. Ce mot a fini par désigner la "campagne". On le retrouve en grec moderne sous la forme h xvri‹tikh [sal‹ta]: "Greek salad, salade paysanne".

* ² Žlk® exprime la "force en train d'agir", ² dænamiw l'énergie potentielle, la puissance. Plutarque associe souvent ces deux mots.

* Relevez le champ lexical de la captivité, les mots qui sont répétés sous une forme ou une autre.

* metŒ tÇn sun®yvn gunaikÇn: en quoi cette indication est-elle importante? [voir le chapitre précédent]

* Kleop‹traw Žgom¡nhw: quel est l'effet produit par ces génitifs en fin de phrase?

* õ „`RvmaÝow / ² dæsthnow: quel est l'intention de Plutarque lorsqu'il prête ces deux mots à Cléopâtre? En quoi s'opposent-ils ici?

* Les occurences du verbe z°n: quelle progression exprime l'emploi des temps auxquels il est employé?

 


Un panier de figues (chapitre 85)

 

Toiaèt' ôlofuram¡nh kaÜ st¡casa kaÜ kataspasam¡nh t¯n soròn ¤k¡leusen aét» loutròn gen¡syai. Lousam¡nh d¢ kaÜ katakliyeÝsa lampròn riston ±rÛsta. KaÛ tiw ¸ken Žp' Žgroè kÛsthn tinŒ komÛzvn: tÇn d¢ ful‹kvn ÷ ti f¡roi punyanom¡nvn, ŽnoÛjaw kaÜ ŽfelÆn tŒ yrÝa sækvn ¤pÛplevn tò ŽggeÝon ¦deije. Yaumas‹ntvn d¢ tò k‹llow kaÜ tò m¡geyow, meidi‹saw parek‹lei labeÝn: oß d¢ pisteæsantew ¤k¡leuon eÞsenegkeÝn. MetŒ d¢ tò riston ² Kleop‹tra d¡lton ¦xousa gegramm¡nhn kaÜ kataseshmasm¡nhn Žp¡steile pròw KaÛsara, kaÜ toçw llouw ¤kpodÆn poihsam¡nh pl¯n tÇn dueÝn ¤keÛnvn gunaikÇn, tŒw yæraw ¦kleise.

" Telles étaient ses supplications. Elle déposa une couronne sur la tombe qu'elle embrassa, puis ordonna qu'on lui prépare un bain. Elle se baigna, se mit à table et s'attarda devant un déjeuner raffiné. C'est à ce moment qu'un homme portant une sorte de panier arriva de la campagne. Comme les gardes lui demandaient ce qu'il contenait, il l'ouvrit et montra, en écartant les feuilles, un récipient plein de figues. Ils s'extasiaient sur leur beauté et leur grosseur, l'homme en souriant leur proposa de se servir. Sans méfiance, ils l'autorisèrent à les porter à l'intérieur. Après le déjeuner, Cléopâtre prit des tablettes déjà écrites et déjà cachetées qu'elle envoya à Octavien. Elle fit sortir tout le monde, sauf les deux femmes dont j'ai parlé tout à l'heure, et referma les portes.

 

KaÝsar d¢ læsaw t¯n d¡lton, Éw ¤n¡tuxe litaÝw kaÜ ôlofurmoÝw deom¡nhw aét¯n sçn 'AntvnÛÄ y‹cai, taxç sun°ke tò pepragm¡non.

Octavien décacheta les tablettes, et dès qu'il eut pris connaissance des prières et des suppliques qu'elle lui adressait pour être ensevelie auprès d'Antoine, il comprit aussitôt ce qu'elle venait de se faire.

 

KaÜ prÇton m¢n aétòw Ërmhse bohyeÝn, ¦peita toçw skecom¡nouw katŒ t‹xow ¦pemcen. 'Egegñnei d' ôjç tò p‹yow. DrñmÄ gŒr ¤lyñnyew kaÜ toçw m¢n ful‹ttontaw oéd¢n ¼syhm¡nouw katalabñntew, tŒw d¢ yæraw ŽnoÛjantew, eðron aét¯n teynhkuÝan ¤n xrus» katakeim¡nhn klÛnú kekosmhm¡nhn basilikÇw.

Sa première réaction fut de courir lui-même essayer de la sauver puis, à la réflexion, il envoya des hommes à lui pour voir ce qui s'était passé avec ordre de faire vite. La délivrance avait été rapide. Arrivés en courant, ils surprirent les hommes de garde qui n'avaient rien remarqué et firent ouvrir les portes. Ils la trouvèrent morte, allongée sur un lit d'or, revêtue de ses ornements royaux."

 

L'art du récit:

* Remarquez d'abord le découpage très dramatique (on aimerait pouvoir dire cinématographique) de la scène, notez à quels moments interviennent les changements de décor, les mouvements du regard du narrateur.

* ²rÛsta est à l'imparfait d'effort ou de durée? Quelle signification prend alors ce déjeuner?

* L'homme aux figues: quel mot le désigne? comment expliquez-vous la répétition de ce même mot dans la même phrase? comment expliquer son sourire?

* Quelle est la valeur des deux participes parfaits gegramm¡nhn et kataseshmasm¡nhn?

* Octavien: pourquoi renonce-t-il à suivre son premier mouvement?

* Cléopâtre sur son lit de mort: que vous rappelle l'expression kekosmhm¡nhn basilikÇw? pourquoi cette précision, quel message posthume Cléopâtre adresse-t-elle à Octavien?

 

Indications complémentaires

1. oé yriambeæsomai

Cum de industria ab Augusto in captivitate indulgentius tractaretur, identidem dicere solitam fuisse: oé yriambeæsomai, id est "non trumphabor ab alio". "Comme Auguste la traitait intentionnellement dans sa captivité avec trop de ménagements, elle répétait sans cesse: oé yriambeæsomai, c'est-à-dire "je ne figurerai pas à son triomphe". (Tite-Live, Fragments, 133)

 

Florus (II, 13) décrit le triomphe de Jules César sur l'Égypte en 45: Caesarem in patriam victor invehitur, primum de Gallia triumphum trahens [...]. Altera laurus Aegyptia: tunc in ferculis Nilus, Arsinoe et ad simulacrum ignium ardens Pharos. "César entre dans sa patrie, porté en vainqueur, célébrant un premier triomphe sur la Gaule [...]. Son second laurier, c'est l'Égypte: ce jour-là, sur des brancards, le Nil, Arsinoé, et une reproduction du Phare brillant de tous ses feux."

 

Or, en 45, Cléopâtre se trouvait à Rome, elle a certainement vu sa soeur Arsinoé défiler enchaînée sous les quolibets de la foule. Il est certain que ce souvenir a hanté ses derniers jours. Shakespeare (Antoine et Cléopâtre, ACTE V, SCÈNE II) a su rendre de façon saisissante ce que pouvaient être les craintes de Cléopâtre:

 

CLEOPATRA

Now, Iras, what think'st thou?

Thou, an Egyptian puppet, shalt be shown

In Rome, as well as I mechanic slaves

With greasy aprons, rules, and hammers, shall

Uplift us to the view; in their thick breaths,

Rank of gross diet, shall be enclouded,

And forced to drink their vapour.

 

IRAS

The gods forbid!

 

CLEOPATRA

Nay, 'tis most certain, Iras: saucy lictors

Will catch at us, like strumpets; and scald rhymers

Ballad us out o' tune: the quick comedians

Extemporally will stage us, and present

Our Alexandrian revels; Antony

Shall be brought drunken forth, and I shall see

Some squeaking Cleopatra boy my greatness

I' the posture of a whore.

 

CLÉOPÂTRE. - Eh bien! Iras, qu'en penses-tu? Marionnette égyptienne, tu vas être exhibée dans Rome, ainsi que moi: de misérables artisans, avec des tabliers, des équerres et des marteaux crasseux, nous hisseront à la portée de tous les regards; leurs haleines épaisses, rancies par une nourriture grossière, feront un nuage autour de nous, et nous serons forcées d'en aspirer la vapeur.

IRAS. - Aux Dieux ne plaise!

CLÉOPÂTRE. - Oui, cela est certain, Iras. D'insolents licteurs nous rudoieront comme des filles publiques; de sales rimeurs nasilleront sur nous des ballades; des comédiens expéditifs nous parodieront en impromptu, et figureront nos orgies d'Alexandrie. Antoine sera représenté ivre; et je verrai quelque garçon criard singer la grande Cléopâtre dans la posture d'une prostituée.

 

Peut-être aussi se souvenait-elle de Persée, roi comme elle, Macédonien comme elle, vaincu par Paul-Émile et dont Plutarque nous raconte la lâcheté: "Persée avait bien envoyé demander à Paul-Émile de ne pas le faire figurer dans le cortège et de ne pas le traîner en triomphe. Mais le Romain se moquant, à ce qu'il paraît, de sa lâcheté et de son attachement à la vie, répondit: Ce qu'il demande là était déjà précédemment en son pouvoir et l'est encore aujourd'hui, s'il le veut (ŽllŒ toètñ ge, eäpe, kaÜ prñteron ·n ¤p' aétÒ kaÜ nèn ¤stin ’n boælhtai), désignant ainsi la mort comme remède à la honte; mais le lâche ne supporta point cette idée et, amolli par je ne sais quelles espérances, il devint lui-même une partie de ses propres dépouilles." (Paul-Émile, 34)

 

2. L'attitude de Cléopâtre devant la mort:

On pourrait espérer de la part des auteurs latins une certaine admiration devant ce suicide, admiration qu'ils ne refusent pas à tant d'autres comme Caton d'Utique.

 

En vain. Le geste de Cléopâtre se retourne contre elle, la morsure de serpent les choque, le suicide est présenté comme un acte peu féminin: At Cleopatra frustratis custodibus inlata aspide in morsu et sanie eius expers muliebris metus spiritum reddidit. "Mais Cléopâtre trompa ses gardiens, se fit apporter un serpent et, sans éprouver de peur comme l'aurait fait n'importe quelle femme, elle se fit mordre sans hésiter et rendit l'âme." (Velleius Paterculus, 87)

Étrange contradiction qui fait à la fois de Cléopâtre une redoutable séductrice et un homme manqué: un monstre!

 

Horace développe ce thème dans une ode célèbre (I, 37):

[...]

fatale monstrum. Quae generosius

perire quaerens nec muliebriter

expavit ensem nec latentis

classe cita reparavit oras,

 

ausa et iacentem visere regiam

voltu sereno, fortis et asperas

tractare serpentes, ut atrum

corpore conbiberet venenum,

 

deliberata morte ferocior:

saevis Liburnis scilicet invidens

privata deduci superbo,

non humilis mulier, triumpho.

Monstre élu du destin. Cherchant à mourir plus noblement, elle n'eut pas, comme les femmes, peur de l'épée et ne chercha le refuge de contrées inconnues avec sa flotte rapide;

elle osa même regarder son palais à terre d'un visage serein et sans crainte ensuite elle osa prendre de ses mains d'âpres serpents afin d'imprégner son corps du noir venin

intrépide au-delà du croyable dans sa volonté de mourir: c'est parce qu'elle refusait d'être transportée, détrônée, par les cruels croiseurs pour l'orgueil du triomphe, cette femme dépourvue de modestie.


Unis dans la mort (chapitre 86)

 

L¡getai d¢ t¯n ŽspÛda komisy°nai sçn toÝw sækoiw ¤keÛnoiw kaÜ toÝw yrÛoiw nvyen ¤pikalufyeÝsan, oìtv gŒr t¯n Kleop‹tran keleèsai mhd' aét°w ¤pistam¡nhw tÒ sÅmati prospeseÝn tò yhrÛon: Éw d' Žfairoèsa tÇn sækvn eäden, eÞpeÝn: "'Entaèty' ·n ra toèto": kaÜ tòn braxÛona parasxeÝn tÒ d®gmati gumnÅsasan. Oß d¢ threÝsyai m¢n ¤n êdrÛ& t¯n ŽspÛda kayeirgm¡nhn f‹skousi, ±lak‹tú d¡ tini xrus» t°w Kleop‹traw ¤kkaloum¡nhw aét¯n kaÜ diagriainoæshw, õrm®sasan ¤mfènai tÒ braxÛoni. Tò d' Žlhy¢w oédeÜw oäden.

 L'aspic, dit-on, fut apporté à Cléopâtre avec ces figues et il avait été caché sous les feuilles car elle l'avait ainsi ordonné, afin que l'animal l'attaquât sans même qu'elle le sût; mais, en enlevant des figues, elle le vit et dit: "Le voilà donc", puis elle tendit son bras à la morsure après avoir retroussé sa manche. D'autres prétendent qu'elle gardait cet aspic enfermé dans un vase et que, Cléopâtre le provoquant et l'excitant avec un fuseau d'or, il bondit et s'attacha à son bras. Mais personne ne sait la vérité.

 

KaÝsar d¢, kaÛper ŽxyesyeÜw ¤pÜ t» teleut» t°w gunaikñw, ¤yaæmase t¯n eég¡neian aét°w: kaÜ taf°nai tò sÇma sçn 'AntvnÛÄ lamprÇw kaÜ basilikÇw ¤k¡leusen. 'EntÛmou d¢ kaÜ tŒ gænaia khdeÛaw ¦tuxen aétoè prost‹jantow.

César, tout fâché qu'il était de la mort de cette femme, admira sa grandeur âme, et la fit ensevelir avec une magnificence royale auprès d'Antoine. Il fit faire aussi à ses suivantes des obsèques honorables.

 

'Eteleæthse d¢ Kleop‹tra m¢n ¥nòw d¡onta tessar‹konta ¦th biÅsasa, kaÜ toætvn dæo kaÜ eàkosi basileæsasa, sun‹rjasa d' AntvnÛÄ pleÛv tÇn dekatess‹rvn. 'AntÅnion d' oß m¢n §j, oß d¢ trisÜ tŒ pent®konta êperbaleÝn fasin.

Cléopâtre mourut à l'âge de trente-neuf ans, après avoir régné vingt-deux années, dont plus de quatorze en compagnie d'Antoine. Quant à Antoine, les uns disent qu'il avait dépassé la cinquantaine de six ans, les autres de trois.

 

Aß m¢n oïn 'AntvnÛou kayúr¡yhsan eÞkñnew, aß d¢ Kleop‹traw katŒ xèran ¦meinan, 'ArxibÛou tinòw tÇn fÛlvn aét°w disxÛlia t‹lanta KaÛsari dñntow ána m¯ tò aétò taÝw 'AntvnÛou p‹yvsin.

Les statues d'Antoine furent renversées, mais celles de Cléopâtre restèrent en place, un des amis de la reine, Archibios, ayant donné deux mille talents à César pour qu'elles n'eussent pas le même sort que celles d'Antoine.

 

 

1. Plutarque est-il aussi objectif qu'il cherche à nous le faire croire?

2. Quelle image veut-il donner de Cléopâtre?

 

Indications complémentaires

1. Plutarque consacre une partie de ce chapitre à examiner les hypothèses relatives au suicide de la reine. Tò d' Žlhy¢w oédeÜw oäden, écrit-il, et en effet, on n'aurait pas retrouvé de serpent dans le mausolée. Mais la thèse de la morsure aurait été confortée par l'observation de "deux piqûres légères et peu distinctes sur son bras".

 

Lors du triomphe à Rome, on fit défiler un mannequin représentant Cléopâtre avec le serpent enroulé autour de son bras. Enfin, Suétone et Dion Cassius ajoutent qu'Octavien fit venir des Psylles, peuplade mystérieuse aux liens étroits avec les reptiles, pour tenter de ramener Cléopâtre à la vie.

 

Quant au serpent lui-même, le mot grec spiw a un sens vague. On pense à un cobra, l'uraeus sacré des pharaons, dont la morsure a un effet curarisant. [voir chap. 71].

Précisons pour terminer que Plutarque et Dion Cassius s'accordent bien sur le fait que Cléopâtre portait des traces de piqûre sur le bras, et non sur le sein, comme le veut une légende tenace mais ô combien plus pittoresque!

 

2. pleÛv tÇn dekatess‹rvn: Cléopâtre n'a pas régné quatorze ans avec Antoine, mais onze. Cette erreur doit provenir d'une très ancienne édition puisqu'elle se retrouve dans tous les manuscrits conservés. Les premières lettres de l'alphabet ont servi de chiffres dans l'écriture grecque vers 200 avant notre ère, or 14 s'écrivait ID' et 11 IA'; il était donc facile à un copiste distrait de confondre les deux nombres.

 

3. La damnatio memoriae: elle consiste à détruire le souvenir même de quelqu'un en détruisant ses statues et autres représentations de sa personne, ses oeuvres, ses discours, sa correspondance, etc. (pourtant Plutarque pouvait encore lire des textes d'Antoine, Suétone aussi mais dans des archives inaccessibles au public). Un de ses effets est d'effacer le nom même, et donc de nier l'existence de celui dont on abolit le souvenir. Auguste écrit dans ses Res Gestae: In templis omnium civitatium provinciae Asiae victor ornamenta reposui quae spoliatis templis is cum quo bellum gesseram privatim possederat"Après ma victoire [à Actium], j'ai remis à leur place dans les temples de toutes les cités de la province d'Asie les ornements que celui contre qui j'avais fait la guerre avait détournés pour son usage privé" (24). Vous avez remarqué (Chronologie sommaire) que nous ignorons l'année de naissance d'Antoine, mais comme son jour de naissance a été décrété néfaste, nous savons qu'il est né un quatorze janvier. Ajoutons pour terminer qu'il a été interdit à tous les Antonii de donner à leurs fils le prénom de Marcus.

 

Soixante-dix ans après la mort d’Antoine, son petit-fils Caligula tente de réhabiliter sa mémoire : Actiacas Siculasque victorias ut funestas populo Romano et calamitosas vetuit solemnibus feriis celebrari « il interdit de célébrer dans des fêtes annuelles les victoires d’Actium et de Sicile comme désastreuses et ruineuses pour le peuple romain. (Suétone, Caligula, 23) »

Claude, autre petit-fils d’Antoine, Ne Marcum quidem Antonium inhonoratum ac sine grata mentione transmisit, testatus quondam per edictum, tanto impensius petere se ut natalem patris Drusi celebrarent, quod idem esset et avi sui Antoni « ne négligea pas de rendre les honneurs à Antoine ni d’exprimer sa reconnaissance envers lui, ce qu’il prouva un jour dans un édit où il demandait avec d’autant plus d’insistance que l’on célébrât l’anniversaire de naissance de son père Drusus qu’il tombait le même jour que celui de son grand-père Antoine. »

 

Néron a fait lui aussi l'objet d'une damnatio memoriae, voyez mes pages sur Néron et Poppée. Voyez aussi dans mes pages sur la gladiature Affiches des spectacles.


Vie d'Antoine: suite