Noctes Gallicanae
Ploutrxou toè Xairvn¡vw
BÛow AntvnÛou

L'HOTEL DE VILLE DE NIMES.
Quand on visite l'hôtel de, ville de Nîmes, ce
qui frappe tout d'abord les regards, c'est la vue de quatre énormes crocodiles,
conservés suivant le mode égyptien, et qui se tiennent cramponnés au plafond
d'une des salles de l'édifice. L'étranger se demande ce que font là, à une
place d'honneur, ces animaux amphibies, singulier ornement d'une maison
commune, qui serait mieux placé dans un musée d'histoire naturelle. Mais
l'étonnement cesse bientôt, quand on apprend que le crocodile, ce dieu de la
vieille Égypte, joue un rôle important dans les origines de l'antique cité de Nemausus, et forme l'un des symboles de
sa fondation. Écoutons d'abord Ménard, le docte historien de la ville qu'on a
si justement surnommée la Rome gauloise.
« Ce fut des soldats vétérans de l'armée
que ce prince (César Auguste) avoit amenée dans cette province (la Gaule
Narbonnoise) pour la conduire dans la Grande-Bretagne, que la colonie de Nîmes
fut fondée, et que celles qui étoient déjà fondées en ce pays furent renforcées
et repeuplées. Il paroit même que ces vétérans furent particulièrement tirés,
pour celle de Nîmes, des légions qui avoient servi dans la guerre
d'Égypte ; comme en fait foi le type de la célèbre médaille que cette colonie
fit frapper alors en l'honneur d'Auguste, et dont les figures symboliques
caractérisent avec évidence cette importante conquête.
Les habitans de la colonie voulant remplir les
devoirs de la reconnoissance, et donner des marques publiques et durables du ressentiment
qu'ils avaient de cette fondation, ne crurent pas pouvoir le faire avec plus
d'éclat qu'en fesant frapper une médaille de moyen bronze.
Ils choisirent pour sujet de cette médaille
l'événement qui se présentoit alors le plus glorieux et le plus flatteur pour
Auguste, c'est-à-dire, la célèbre victoire d'Actium, par laquelle ce prince
étoit devenu maître de l'Égypte et de l'Empire. C'est ce qu'ils exprimèrent par
un crocodile attaché avec une chaîne à un palmier, d'où pend une couronne
civique ou de chêne d'un côté, et une manière de bandelette ou de rubans de
l'autre, symboles évidens de l'Égypte et de la conquête qu'Auguste en avoit
faite. Ils y joignirent ces mots : COL. NEM., qui tiennent lieu de légende , et
qui signifient colonia Nemausensis pour marquer que c'étoit la nouvelle
colonie de Nimes, qui consacroit ce monument à son fondateur. » (T. I, p. 25.)
Depuis cette époque mémorable, la médaille de
la colonie romaine de Nîmes est devenue pour la vieille cité comme son principal
titre de noblesse et d'antiquité. On la retrouve empreinte sous toutes les
formes sur les monuments de toute sorte qu'elle renferme dans son sein. Or.
comme le crocodile est l'objet le plus saillant de cette médaille, c'est lui
surtout qu'on s'attache à représenter. Il figure dans les armoiries de la
ville, et semble présider ainsi à chacun des actes de la communauté. Si l'on
oubliait que Nîmes est une ville chrétienne, on serait vraiment presque tenté de croire qu'à
i'instar de la vieille Égypte, elle adore,
elle aussi, cette antique divinité des roseaux du Nil ; mais non, elle
voit dans ce symbole un souvenir de son ancienne noblesse, de sa splendeur
originelle ; il y a là comme une voix majestueuse qui dit de siècle en
siècle à chaque citoyen : Tu es du sang du peuple-roi !
Ce dut donc être un jour de fête pour la cité
nîmoise, lorsqu'en 1597 on apporta dans son sein pour la première fois un vrai
crocodile venu des rivages du Nil. On lui assigna tout naturellement une place
d'honneur. Écoutons ici encore l'historien Ménard :
– « Je ne crois pas devoir passer sous
silence que, cette année 1597, les habitans de Nîmes eurent occasion de se
procurer pour la première fois un crocodile, et qu'ils le placèrent à l'hôtel
de ville ; ce qui étoit d'autant plus heureux que cette espèce d'animal
amphibie forme à la fois, et le type de la célèbre médaille frappée sous les
Romains par la colonie de cette ville, et la principale des figures qui
occupent le champ de ses armoiries. On s'en est depuis procuré d'autres, ils
sont tous aujourd'hui, au nombre de quatre, placés et suspendus avec des
chaînes de fer aux poutres de la grande sale (sic)
de l'hôtel de ville. Le millésime et le
consulat y sont marqués contre une plaque de fer-blanc qu'on a placée sur le
ventre des crocodiles. » (T. 2, p. 293.)
Le millésime et les noms des consuls de Nîmes
alors en charge, telles sont, en effet, les seules indications qu'on possède
sur les trois premiers de ces crocodiles arrivés dans notre cité en 1597, en
1671 et en 1692. Mais le quatrième et le plus beau, par sa grosseur du moins,
porte sur son ventre une inscription plus longue ; on y lit
« Ce crocodile a esté donné
à la ville par sieur Abraham Poussielgue, natif de cette ville, résidant à
Malthe, et transporté par les soings de sieur Jean Auvellier, mur, bourgeois,
assesseur de la seconde échelle. »
L’autre côté de la médaille représente les têtes d'Auguste et d'Agrippa,
les deux héros de la fameuse journée d'Actium.
Occupé à classer et à inventorier les archives
de l'hôtel de ville de Nîmes, nous avons trouvé dans un registre la lettre originale d'envoi du susdit animal. Cette lettre nous semble
mériter d'être connue d'abord à cause des sentiments patriotiques qu'elle
exprime, et ensuite comme pièce d'éclaircissement à l'histoire des crocodiles de
Nîmes. La voici donc
textuellement, avec son orthographe parfois quelque peu étrange :
« Messieurs,
Quoy que mon comerce mais reteneu depuis
pleusieurs ainnées dans ce pais, leloignemant ni les longueurs du temps n'ont faict aucune broche
sur l'amour que jâi pour la patrie, et
je ne desespere pas daller un jour jouir du
plaisir dy gouter un parfaict repos. Cepandant ayant este informe que vous aves
construit une nouvelle maison de ville, je veux avoir l'honneur de contribuer,
autant que je puis a l'orner, par un monument, qui cellon que jespere ne vous
desagreera pas, et pour testtifet, je me suis advise de fore venier d'Egipte,
un crocodilee, des plus grand quond a peut trouver, j'ai este servi cellon que
je le soiettes. Je prand, messieurs, la liberté de vous loffrier comme une
marque de mon attachement inviolable au bien de la patrie, et à vos personnes
en particuliers. Monsieur Jean Auvelliers, mon intime amy, aura la boute de
vous le presanter de ma part, agreés le, messieurs, et faictes moy la grace de
le faire placer ou vous jugeres quil vous puisse servier d'ornement dans vostre
nouvel esdifice, qui cellon quond ma assure est tres beau et digne de vos
applications infatigables au service du public qui est tousjours heureux soubz
de magistrats qui ont autant de probite et de vigilance que vous en aves. Je
vous soiette, messieurs, et pour vostre communaute, et pour vos personnes en
particuliers, toute sorte de prosperite, et je vous prié destre plainemant
persuades que je rechercheray toutte ma vie avec emprecetnant les occasions de
vous faire conoistre que je suis avec, un profonds respect et un zele
inviolable,
« Messieurs,
« Vostre tres
humble et tres obbeisant serviteur, POUSSIELGUE. »
1702 le
28, aoust à Malthe.