Noctes Gallicanae

 

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Plutarque et les femmes

 


" Pour notre moraliste, la femme idéale est l'épouse soumise, menant une vie discrète et digne, toute de dévouement à son mari, sans tapage et sans luxe", écrit France Le Corsu (Plutarque et les femmes, Les Belles Lettres, Paris, 1981). N'oublions qu'il a vécu dans une petite ville grecque où les traditions avaient dû peser lourd sur son éducation. Sans aller jusqu'à dire comme l'Ajax de Sophocle (293):

Gænai, gunaijÜ kñsmon ² sig¯ f¡rei.

" Femme, pour les femmes c'est une parure que le silence", il est toujours choqué par les femmes qui se mêlent des affaires d'hommes, comme ces Spartiates "dont on dit qu'elles étaient devenues hardies à l'excès (
yrasñterai) et viriles en tout premier lieu à l'égard de leurs maris (ŽndrÅdeiw toçw Žndraw)." (Numa, 25)

Il est possible que Plutarque ait été influencé dans les appréciations qu'il porte sur ses personnages féminins par les sentiments qu'il éprouvait pour sa propre femme: Plutarque lui-même aimait tendrement sa femme qui possélait les qualités qu'il prisait. Nous connaissons cette discrète épouse grâce à la lettre que lui écrivit son mari lorsqu'il apprit, lors d'un déplacement à Tanagra, la mort d'un de leurs enfants: une petite fille de deux ans dont la naissance avait comblé de joie sa maman après celles de quatre garçons dont deux lui aient déjà été enlevés. Dans cette lettre, où se mêlent la sincérité des sentiments et les artifices littéraires, Plutarque cherche à consoler sa femme, Timoxéna, dont il loue les qualités: la sérénité dans le malheur, la discrétion dans les cérémonies de funérailles, la modestie dans sa toilette, l'absence de luxe dans sa façon de vivre. Il lui rappelle le bonheur qu'ils ont connu grâce à leur parfaite entente. Cette Timoxéna, ainsi dépeinte comme une femme plutôt effacée, était pourtant cultivée, car elle avait écrit un essai Sur la toilette. Elle devait ressembler à Cornélie, la dernière épouse de Pompée, qui, malgré sa culture étendue, se gardait de toute pédanterie. (France Le Corsu)

Certes, la beauté physique des femmes, tout comme celle des hommes, a son importance aux yeux de Plutarque. D'ailleurs, s'il ne décrit jamais une femme, il ne manque jamais de préciser qu'elle est belle... lorsque c'est vrai, mais cette beauté n'est rien sans l'
eépeiyeÛa et le praætropon qui restent les qualités féminines essentielles.

Peut-on aller jusqu'à penser que son idéal féminin a été décrit par Xénophon dans son Economique, l'épouse soumise, menant une vie discrète et digne, toute de dévouement à son mari, sans tapage et sans luxe?  

 »[VII, 5.] Que pouvait-elle savoir, Socrate, répondit Ischomaque, lorsque je la reçus? Elle n'avait pas encore quinze ans quand elle entra chez moi. Auparavant elle avait vécu, strictement surveillée, afin qu'elle ne vît, n'entendît, ne questionnât que le moins possible. N'était-ce pas assez, à ton avis, qu'en entrant chez moi elle sût tout au plus faire un manteau avec la laine qu'on lui mettait en main et qu'elle eût vu comment on distribue leur tâche aux fileuses? Pour la sobriété, Socrate, continua-t-il, on l'y avait très bien formée, et c'est, à mes yeux, un excellent enseignement pour l'homme et pour la femme.

 »[VII, 30.] Il faut donc, ma femme, dis-je, que, sachant ce qui a été prescrit à chacun de nous par la divinité, nous nous efforcions de remplir nos devoirs respectifs le mieux que nous pourrons. La loi, poursuivis-je, ratifie cette volonté de Dieu en unissant l'homme et la femme; et si Dieu les associe en vue des enfants, la loi les associe en vue de fonder un ménage. C'est elle aussi qui proclame honnêtes les fonctions dont Dieu a rendu chacun d'eux plus spécialement capable. Il est en effet plus honnête pour la femme de rester à la maison que de passer le temps dehors, et il est plus honteux pour l'homme de rester au logis que de s'occuper des travaux du dehors. Si l'un agit contrairement à la nature que la divinité lui a donnée, on peut croire que ce désordre n'échappe pas aux regards des dieux et que l'homme est puni de négliger ses propres devoirs ou de faire les besognes de la femme.

 »[X, 1-3.] Pour moi, dit Socrate, j'ai beaucoup plus de plaisir à contempler la vertu d'une femme vivante que si Zeus me faisait voir une belle femme en portrait.

 »Alors Ischomaque me dit: Un jour, Socrate, je la vis toute fardée de céruse pour paraître plus blanche et de rouge pour paraître plus rose qu'elle ne l'était réellement et chaussée de souliers hauts pour sembler plus grande qu'elle ne l'était naturellement.

 »Réponds-moi, ma femme, lui dis-je. Me jugerais-tu plus digne d'être aimé, moi qui suis en société de fortune avec toi si je te montrais mes biens tels qu'ils sont, sans me vanter d'en avoir plus que je n'en ai et sans en cacher aucun, que si je cherchais à te tromper en te disant que j'en ai plus que je n'en ai réellement, en te montrant de l'argent de mauvais aloi...

 »[X, 11-13.] Elle me demanda pourtant si je pouvais lui indiquer le moyen non seulement de paraître belle, mais de l'être réellement. Et moi, Socrate, je lui conseillai de ne pas rester toujours assise avec les esclaves. [...] J'ajoutai que ce serait aussi un bon exercice de détremper la farine, de la pétrir, de secouer et de serrer les vêtements et les couvertures. Je lui dis qu'en prenant ainsi de l'exercice elle aurait plus de plaisir à manger, qu'elle se porterait mieux et y gagnerait réellement de plus belles couleurs. Son air même, comparé à celui d'une servante, son extérieur plus propre et sa parure plus décente sont autant de charmes séduisants, surtout si elle cherche naturellement à plaire au lieu de servir par contrainte. Les femmes qui restent toujours gravement assises se classent elles-mêmes parmi les coquettes et les trompeuses.

 »Et maintenant, Socrate, ajouta Ischomaque, sache bien que ma femme, formée par ces leçons, vit comme je l'ai dressée et comme je viens de te le dire. »