
Henri Blaze de Bury
Les Femmes et
la société
au temps
d’Auguste
CLÉOPÂTRE
La vérité de l’histoire est souvent dans le
cri d’un poète. Les gros livres ont leur parti pris, leurs systèmes ; les
Mémoires mentent ; l’inspiration il la faut subir. Écrivant, nous sommes
de sang-froid : celui qui chante ne se possède plus ; on n’est un
lyrique qu’à ce prix. Les vrais inspirés perdent terre, et presque toujours en
disent plus qu’ils ne voudraient. Qui ne connaît, ne sait par cœur l’ode
d’Horace : Nunc est bibendum, nunc pede libero !.. Il y a plus que la joie de la victoire dans ces
fameuses strophes, il y a le cri de libération ; l’âme de tout un peuple…
Un immense danger a menacé Rome : ce danger, les dieux l’ont
conjuré ; enfin, on va donc revivre. Lisons ces vers comme on les doit
lire, en nous reportant au centre des événements : les triomphes inespérés
provoquent seuls de tels élans ; cette exaltation capiteuse ne saurait
être que le contre-coup d’une grande épouvante ; « être furieux,
c’est n’avoir plus peur à force d’avoir eu peur, et dans ces cas-là la colombe
frapperait l’épervier du bec[1]. »
Vous vous dites : faut-il que ces Romains aient tremblé pour triompher si
bruyamment ! et quelle ennemie était donc cette Cléopâtre dont la
disparition les soulageait d’un poids si lourd ? L’ode d’Horace est un
document que revendique l’histoire ; la supériorité de Cléopâtre y éclate
de partout. A travers les jubilations de cet hymne entonné à la gloire du
vainqueur, vous surprenez chez le poète un mouvement de sympathie, d’admiration
involontaires pour la grande Égyptienne[2].
D’autres, plus tard, l’insulteront ;
un Properce imaginera que, si les dieux n’ont pas permis qu’elle tombât vivante
aux mains d’Octave, c’est qu’ils la jugeaient indigne d’orner son triomphe, et
ne voulaient point qu’une femme pareille fût conduite par ces mêmes rues de
Rome où jadis passaient les Jugurtha ; mais Properce est un plat
courtisan, un de ces diffamateurs à la suite, dont le sauveur du monde (servator mundi) aime à patronner les bons offices.
D’ailleurs Properce avait dix ans lors de la mort de Cléopâtre ; ses
impressions ne sont que de seconde main. Horace et Virgile ont assisté aux
derniers moments de la République, Horace a même combattu pour elle. Properce
n’a rien vu de ces glorieux temps ; il est sans modération comme sans
élévation d’esprit, et tombe sur les vaincus, parce que c’est une manière de
faire sa cour au vainqueur. La onzième élégie du livre III n’a qu’une
intention : chauffer, pousser au fanatisme cette haine nationale des
Romains contre Cléopâtre[3]. Le poète y chante le funeste pouvoir des grandes dominations
féminines, et passe en revue tous les mythes, lors les fameux exemples, dont le
plus effroyable est naturellement celui qu’on vient d’avoir sous les yeux.
La flatterie gagne à la main, la belle
littérature s’en va. Il ne s’agit plus que de plaire au maître, qui sait ce que
vaut l’enthousiasme des honnêtes gens et ne marchande pas. On n’est un parfait
panégyriste de décadence qu’à deux conditions, s’aplatir devant César et jeter
de la boue à ses ennemis. Properce remplit ce double emploi ; ceux qui
viennent après lui, historiographes et rapsodes, également ne s’y ménagent pas,
car c’est à remarquer qu’à mesure qu’on s’éloigne de la génération
contemporaine de Cléopâtre, et que le despotisme s’affermit, l’invective, moyen
d’adulation, se corse et s’envenime, – tandis qu’Horace, à l’autorité du
galant homme, joint ici la garantie du témoin. Il a vu de ses yeux, entendu de
ses oreilles. Cette crise terrible, il l’a traversée, vécue. Horace touchait à
ses trente ans quand éclata la guerre entre Octave et Marc Antoine, ou plutôt
entre Rome et Cléopâtre, ainsi que les protocoles de l’époque affectent de
s’exprimer. Pendant toute la durée de la campagne, il ne quitta point
Rome ; on peut donc s’en fier à son émotion, qui fut, à tout prendre,
celle du Forum, mais qu’il manifeste en des termes dont assurément le Forum ne
se servirait pas, car la peur est d’ordinaire pour la multitude une effroyable
conseillère de mauvaises paroles, et respecter dans sa défaite un ennemi qui
nous a rudement secoué les entrailles n’appartient qu’aux âmes élevées. Horace
donne la vraie note ; il s’emporte au nom de son patriotisme contre l’être
fatal mauvais démon de César et d’Antoine, et dont l’ambition téméraire osa
prétendre conquérir le Capitole et l’Empire : funus at imperio parabat ; mais son indignation ne l’aveugle pas, il est des
ascendants prestigieux auxquels l’âme d’un poète ne se peut soustraire. Horace
a beau s’évertuer, même à l’instant qu’il la maudit, Cléopâtre le domine ;
il se débat sous son regard, avoue sa puissance, et cette créature néfaste (il
accouche du mot), ce fatale monstrum reste à ses yeux une femme de génie.
Sur sa beauté, Horace, pas plus que
Virgile, n’insiste ; mais quand on vous parle toujours de la grâce et du
charme d’une femme, quand vous la voyez enguirlander, asservir à son gré tous
les maîtres du monde, il en faut cependant bien conclure que cette femme était
belle, disons mieux, qu’elle était pire. « Hélène du Nil, » Plutarque
l’appelle de ce nom, ce qui prouve beaucoup et ne prouve rien ; car, si
les conditions d’origine et de climat, si les facultés de l’âme et de
l’intelligence sont un indice, il est certain que la fille de Léda, nature
impersonnelle, passive, et la fille des Lagides, activité, lumière, flamme,
orage, ne devaient pas plus se ressembler au physique qu’elles ne se
ressemblent au moral. Sous quels traits se la figurer ? Pas un document
vraisemblable ; les gigantesques dessins hiératiques de Denderah,
d’horribles médailles ; où le connu permet de juger l’inconnu, et qui
trahissent leur mensonge par ce qu’elles nous montrent au revers de la belle
tête d’Antoine grossièrement caricaturée. M. de Prokesch-Osten, parlant du
colossal profil du temple égyptien, croit y voir, à travers le système
conventionnel, des signes attestant une grande beauté.
« Cléopâtre est représentée en Isis,
superbe, séduisante au plus haut degré pour l’harmonie, l’abondance de
l’ensemble, la beauté physique c’est elle. » Et l’ingénieux amateur,
captivé davantage encore par les divers portraits placés au-dessus de l’image
énorme, ajoute, non sans une pointe de madrigal : « Il me suffit de
contempler cette Cléopâtre pour comprendre la faiblesse d’un César[4] !
La coiffure a beaucoup d’élégance et de distinction, les cheveux nattés en filet
sur la tête pendent sur la nuque et les épaules en tresses nubiennes ; le
visage est noble, fin, altier, une aile se déploie à chaque tempe, et sur le
front se dresse un petit serpent ; le sein, les bras sont nus, richement
ornés de joyaux ; une ceinture presse la taille au-dessous de la gorge et
maintient la tunique étroite qui descend jusque la cheville. Pour le dessin de
l’étoffe, on dirait des écailles d’argent ; aux pieds brillent aussi des
bijoux comme en porte encore aujourd’hui la femme arabe. »
Les belles dames de la Fronde ne sont pas
les seules qui aient su inspirer des passions d’outre-tombe. J’ai connu jadis à
Vienne le baron de Prokesch, c’était un amoureux de Cléopâtre. Mon premier
mouvement serait donc de me défier de son impression et d’y voir plutôt le rêve
d’un idéaliste qui se monte la tête, devant une informe ébauche ; mais la
science pure et simple ne tient pas un autre langage. M. Rosellini, dans son
ouvrage sur les monuments d’Egypte et de Nubie, admet la possibilité d’une
certaine notion conjecturale du type d’après l’examen de cette imagerie.
« Ces traits, écrit-il, sont loin de
mentir à l’histoire et dénoncent assez bien la femme dont l’influence s’exerça
si puissamment sur César et sur Marc Antoine. Quiconque a l’habitude de la
physionomie humaine reconnaîtra une âme instinctivement adonnée à l’amour et
aux plaisirs des sens, tandis que cette médaille fabriquée sous son règne, et
reproduite dans l’Iconographie de Visconti, ne nous offrira qu’une
grotesque charge où l’œil s’émousse vainement à vouloir ressaisir quoi que ce
soit d’analogue à l’être qu’on se représente comme une des merveilles du sexe
féminin. »
Attiré naturellement par l’intérêt qui
s’attache à ces grandes figures du temple de Denderah, l’archéologue italien
poursuit ainsi sa description.
« La reine marche précédée de
Césarion, qui porte la coiffure des dieux, le casque orné du pschent ; sur sa gonna très courte, on voit l’image d’un
roi couvrant de son glaive un groupe de vaincus qui demandent grâce,
– sujet reproduit dans presque tous les portraits des Pharaons illustres.
Césarion offre à la déesse du temple un sacrifice d’encens ; sa main
gauche tient la cassolette sacrée, tandis que de la droite il répand les grains
de parfum. Au-dessus de sa tête voltige l’épervier de Hat, serrant entre ses
griffes l’emblème de la victoire. La Reine porte sur son front les insignes
d’Athyr, divinité locale ; elle est vêtue d’une robe très juste au corps,
et présente en offrande un collier. Les inscriptions la désignent sous ce vocable :
« Cléopâtre, maîtresse du monde, » et Césarion est appelé Ptolémée,
César, Philopator et Philométor, selon les titres qu’Antoine lui donna en
l’élevant près de sa mère à la régence. Ce qu’il y a de plus frappant, c’est
l’exacte ressemblance du jeune homme avec ce que nous connaissons du visage de
Jules César : d’où il suit que les Alexandrins, loin d’incriminer la
naissance du fils de leur reine, en tiraient gloire, comme faisait la reine
elle-même. »
Tout cela ne m’empêchera pas de penser que,
si Cléopâtre revenait au monde, la noble dame rougirait et s’indignerait de
voir sur quels indices nous la jugeons, et que la postérité en soit réduite à
ne pouvoir, au sujet d’une beauté comme elle, interroger que le ciseau d’un art
provincial de la haute Égypte au temps de la décadence. Octave, au moment de
quitter Alexandrie, fit emballer pour Rome, tous les objets précieux. Les
statues d’Antoine, descendues de leur piédestal, durent se préparer à prendre
le chemin du Capitole ; celles de Cléopâtre allaient avoir le même sort,
lorsque l’intervention d’un puissant personnage les sauva de l’affront auquel
la reine s’était dérobée par la mort. Cet Alexandrin, courtisan du malheur,
comprit qu’il valait mieux s’adresser et la cupidité d’Octave qu’à sa pitié ;
comme il avait autant d’or que de dévouement, il proposa la somme de 2,000
talents, et les statues de Cléopâtre, ainsi que ses portraits, restèrent en
Égypte. C’est à cet acte pieux que se rattache peut-être l’absolue disparition
de tant de monuments si regrettables. A Rome probablement,. tout n’aurait pas
péri ; en même temps que bien d’autres chefs-d’œuvre, quelques restes
auraient surnagé de ces marbres, de ces peintures, où le génie grec devait tant
de fois s’être appliqué à reproduire cet idéal de formes et de physionomie.
Un linéament symbolique en plein désert, un
griffonnage sur le mur d’un temple croulant, voilà donc l’unique
répertoire ! Béatrice Cenci, dona Lucrezia, Monna Lisa, où sont-ils vos
Léonard, vos Raphaël, vos Titien ? « Savez-vous que vous finiriez par
me rendre jalouse de ce fantôme, disait une femme d’esprit à son amant ?
Passionnez-vous tant qu’il vous plaira pour des vivantes : si belles
qu’elles soient, je ne les crains guère, car je sais que pas une d’elles ne
vous aimera comme moi ; mais ces figures de marbre que vous animez de
toutes les flammes de votre cœur et de votre imagination, je les redoute, et,
si vous voulez que je dorme tranquille, ne me parlez plus de votre
Cléopâtre ! » L’imagination, c’est en effet l’unique ressource ;
dans l’absence de toute information pittoresque, essendo carentia, l’esprit travaille, cherche à reconstruire,
des anciens descend aux modernes, pour remonter ensuite par Shakespeare à
Plutarque ; ne pouvant copier, on recompose, on s’abandonne à cette idée
secrète qui vous vient à l’âme. Essayons du système, cherchons l’idole sous les
bandelettes sacrées, fouillons comme des sarcophages tous les livres récemment
publiés, Drumond, Merivale, Adolphe Stahr ; interrogeons-les,
utilisons-les. « Je vais à elle malgré moi, comme l’oiseau va au
serpent ! » Ainsi de certains sujets : ils vous attirent, vous
fascinent, vous absorbent. Pourquoi parler de rajeunir ? Est-ce que l’idée
vieillit jamais ? Les types sont immortels ; on ne les rajeunit pas,
on les évoque. C’est affaire d’imagination ; d’analyse psychologique et de
pur sentiment. « La Muse seule peut prêter de la vie à la mort, » dit
l’Euphrosyne de Goethe, et je complète la pensée, en ajoutant : que de
taches peut aussi effacer la Muse !
C’était au lendemain de Philippes, Antoine
touchait au point culminant de sa fortune. Le petit-fils de Jupiter et de
Sémélé, – on sait qu’Antoine, comme César, était de la maison des dieux,
pouvait alors avoir quarante ans, l’âge sous lequel on se représente aisément
un descendant d’Hercule ; et sa constitution, que ni les fatigues de la
guerre, ni les épreuves du plaisir n’avaient entamée, prouvait aux yeux de tous
que depuis le grand ancêtre, la race n’avait pas dégénéré. Comme chef
militaire, et aussi comme grand seigneur, la nature l’avait pourvu de ses plus
rares avantages, de ses dons les plus aimables et les plus séduisants. Elle lui
avait octroyé tout, excepté tout, c’est-à-dire qu’en lui prodiguant tant de
choses, la nature lui en avait refusé deux : un bon jugement et cet art de
se gouverner soi-même par lesquels seulement tous ces biens portent leurs
profits. Magnum virum ingenii nobilis, ainsi l’appelle Sénèque, qui d’ailleurs
lui reproche son ivrognerie et son libertinage. Faible parfois, méchant jamais,
le premier au combat, au danger, patient, solide, imperturbable, en campagne un
modèle de soumission à la discipline, le camarade du légionnaire et son idole,
de tous les généraux formés à l’école de César, il n’y en avait pas de plus
populaire. Il fallait le voir enlever sa cavalerie et se précipiter à la tête
de quatre cents hommes sur un carré d’ennemis, qu’il enfonçait et taillait en
pièces : c’était un Murat.
Cicéron, dans ses pages de haine, nous le
peint comme un composé de tous les vices et de tous les crimes de la terre.
Rien n’est plus faux que ce portrait, si peu en rapport d’ailleurs avec les
autres témoignages : pourtant, ce sont aussi des ennemis d’Antoine qui
parlent ; mais de cette histoire, écrite par des flatteurs d’Octave, la
figure d’un héros se dégage. Son simple commerce avec Jules César nous montre
une âme capable des plus généreux mouvements. Quelle excellente note, et pour
le caractère d’un homme, et pour sa valeur intellectuelle, que cette
subordination constante et sans envie à la grandeur ! Tant que vivra
César, Antoine estimera que sa place est au second rang ; pour que l’idée
lui vienne de jouer le premier rôle, il faut que l’autre ne soit plus
là.
Ce qui manquait à cette nature, c’était la
volonté. Deux pôles irrésistiblement l’attiraient : le pôle ambition et le
pôle volupté, qui, somme toute fut le plus fort et l’entraîna dans le gouffre.
Jouir était l’unique but ; le reste, influence, autorité, renom, ne
comptait que pour moyens, tant il est vrai que les abstinences, les privations
ne retrempent que les natures foncièrement morales, en ce sens qu’elles
imposent à l’être physique des habitudes de soumission, et font prévaloir le
principe supérieur ; mais ceci n’est que l’exception. Chez la plupart des
hommes et des demi-dieux, la nature reprend ses droits dès qu’elle en trouve
l’occasion, et rebondit alors avec d’autant plus d’entraînement et de frénésie
qu’elle a été plus violemment et plus longtemps comprimée et mise à l’épreuve.
Les âpres souvenirs de la faim dont on fut consumé aiguisent les appétits
présents, et ces servitudes de la vie, rudement supportées, endurcissent moins
le tempérament qu’elles ne le prédisposent à la mollesse[5]. Antoine, devant l’ennemi, pouvait, dans son héroïque retraite
de Mutine, s’abreuver d’eau croupie et se nourrir de racines sauvages ;
mais ce serait mal comprendre une organisation comme la sienne que de s’étonner
de voir cet Héraclide oublier dans les excès de la jouissance les strapaces de
la guerre, et perdre de vue, dans l’orgie de la victoire, les millions d’hommes
dont les circonstances viennent de mettre les destinées entre ses mains. Faites
que dans une pareille nature ainsi placée au sommet du pouvoir l’action
prédomine, et vous avez un Alexandre : l’organisation politique,
l’initiative, la régénération dans toutes les branches de la vie sociale, la
conception hardie de toutes les théories, l’appel à toutes les idées
pratiques ; que la même nature incline au relâchement, à la mollesse, et
vous avez le virtuose par excellence en fait de jouissances. Car cette
pluralité de dons, de facultés, n’aura qu’un art où s’exercer ; celui de
varier, d’aviver le plaisir par des inventions toujours nouvelles.
Antoine et Cléopâtre, faiblesse contre
faiblesse, lierre contre lierre ! Ce héros de Philippes, cet Hercule, il
lui faut toujours s’appuyer sur quelqu’un d’abord, c’est Jules César qui lui
sert de support ; puis c’est Fulvie, un caractère, un grand esprit par
lequel il se laisse volontairement dominer ; dans mainte occasion, Fulvie
est l’homme du ménage, lui la femme. Témoin cette guerre qu’elle entreprend à
Rome contre Octave, héroïque moyen, moyen désespéré, pour arracher son infidèle
aux enlacements de la Sirène ! Plus tard, il s’étaiera sur Octavie ;
il épousera la sœur de son antagoniste pour avoir la paix, pour gagner un temps
qu’il emploiera à ses plaisirs. Hercule, Bacchus, autres soutiens sans cesse
invoqués, mis en avant et qui dans Plutarque, comme dans Shakespeare,
s’éloignent à l’heure de l’écroulement.
Chose étrange que l’hyménée de cette nature
toujours ployante avec Cléopâtre, la faiblesse féminine incarnée. Il la connaît
et sait qu’il ne doit attendre d’elle aucun appui. Mais la plante parasite
l’étreint, l’enveloppe, l’étouffe. Ses sens, ses instincts, ses penchants, elle
accapare tout, si bien que lui, cette troisième colonne du monde, incapable de
se maintenir debout, perd jusqu’à la volonté de chercher ailleurs où s’étayer.
Cette passion a l’embrasement et la constance des dernières amours. « Là
où les âmes couchent sur des fleurs, nous irons la main dans la main, et nous
éblouirons les Esprits de notre auguste apparition. Didon et son Énée perdront
leur cortège et la foule des Ombres nous suivra. »
Enorgueilli par la victoire, ivre de sa
fortune, le cerveau travaillé d’ambition et les sens plus encore enfiévrés, tel
était Marc Antoine lorsqu’il mit le pied sur le sol d’Asie, où régnait dans sa
pompe, sa gloire, son implacable puissance de fascination, celle dont les
amours de César avalent fait la dame de beauté du monde antique. Dame de beauté
n’est point assez ; le terme applicable aux agréments de la personne
n’exprime pas ce que ces agréments pouvaient avoir de charme fantastique. Si
Cléopâtre n’avait eu que de la beauté, Antoine, ce coureur d’aventures
galantes, ce don Juan romain las de conquêtes, ne l’eût pas instinctivement
recherchée pour ne plus la quitter ensuite qu’à la mort. Ce qu’il faut voir où
elle, c’est la charmeuse,
un de ces êtres adorables et malfaisants dont la faiblesse tue les forts, et
qui doivent avoir servi de type aux Sirènes, aux Walkyries, car, bien que les
poètes prétendent le contraire, c’est dans l’humanité que se recrutent les
mythologies. Chez Cléopâtre, comme dans lady Macbeth, une force démoniaque
travaille ; nommez-la ambition, délire des sens : toujours est-il que
chez la Walkyrie du Nord comme chez la Sirène d’Orient, une richesse, une
puissance surnaturelle d’organisme sauve, au point de vue poétique du moins, ce
que le personnage a d’anormal. La beauté, la grâce ennoblit tout. A ce compte,
et s’il n’existait en ce monde d’autre morale que l’esthétique, Cléopâtre
serait sans reproche.
Comme chez Cléopâtre la suprême beauté, la
forme suprême sauve le côté esthétique, de même chez Antoine, on sent jusque
dans la dégradation, les superbes restes du héros, les restes d’une force
géniale et du naturel le plus noble et le mieux doué. Généreux et magnifique,
il semait l’argent sans chercher à se le procurer par des moyens
ignobles ; il détestait la concussion, vice du moment, et Cicéron, son
ennemi mortel, ne peut s’empêcher de lui rendre cette justice : « Il
est certain qu’on ne saurait t’accuser de malversations pécuniaires, de vues
intéressées, ni d’aucune autre vilenie de cette espèce. »
Dès longtemps, le sortilège avait agi sur
le triumvir. Moins perverse et moins femme, elle n’eût pas si prodigieusement
troublé, affolé ce grand libertin, marié à Fulvie, qui n’avait de féminin que
le corps, nihil muliebre praeter corpus gerens, Fulvie, l’énergie et l’action en personne,
l’ambition aussi, – virile, soldatesque, souvent féroce, détestant le
neveu de César, qu’elle appelait « ce gamin d’Octave. » Nous autres
modernes, c’est du côté de l’esprit que nous avons poussé notre débauche ;
nous voulons tout savoir. Ces demi-dieux du paganisme romain en train de
s’écrouler, voulaient, eux, tout sentir. Terrible curiosité que celle des sens,
et quel théâtre pour la satisfaire, l’Égypte avec ses enchantements, ses
débauches déifiées, son libertinage primitif où la culture hellénique avait importé
tous les raffinements de l’intelligence !
Pour le luxe, les arts, la science, les
plaisirs, pour cette agglomération, ce tohu-bohu d’éléments dissemblables qu’on
appelle du nom de civilisation, Alexandrie tenait la tête. C’était le Paris de
l’ancien monde, le vertex omnium civitatum. Le fier romain lui-même s’inclinait religieusement devant ce
pays, cette ville dont la grande ombre des Pharaons séculaires protégeait le
passé, et qu’inondait de ses rayons le soleil nouveau d’Alexandre. Là se trouvaient
rassemblés, dans des bibliothèques, des musées, tous les trésors de la
littérature et de la poésie ; là, sous le regard de la plus belle et de la
plus élégante des femmes, d’une reine qui mettait son émulation et sa
coquetterie à maintenir l’équilibre entre les séductions de l’esprit et les
grâces physiques, là, splendidement soldés, entretenus sur la cassette de
Cléopâtre, philosophes, astronomes, mathématiciens, médecins et naturalistes
expérimentaient, dogmatisaient et professaient. Et nous, modernes, ce qu’après
deux mille ans nous possédons aujourd’hui des lettres grecques, c’est à ces
institutions des Lagides que nous le devons. Cette gloire du savant et du bel
esprit tenta la plupart des Ptolémées ; il y eut chez eux jusqu’à des
virtuoses, témoin le père de Cléopâtre qui jouait de la flûte comme le grand
Frédéric, et ces goûts n’étaient point simplement un privilège de la dynastie
et des hautes classes, toute la population y participait. Race ardente, mobile,
ingénieuse, sarcastique, aimant fort le changement, les nouvelles, les mots, et
qui, de l’atmosphère intellectuelle qui l’entourait, la chauffait, absorbait
tout : bon et mauvais ; courant à l’émeute, à la mort avec autant de
bravoure et souvent aussi peu de raison que notre Paris[6]
actuel. L’élément grec, quoique
mêlé, dominait et formait encore le meilleur de cette cohue alexandrine, où le
vieil élément égyptien continuait à se montrer réfractaire aux mœurs nouvelles,
et qu’infectaient de leur contagion ces hordes mercenaires composant l’armée
nationale, rendues encore plus insupportables par la brutalité des garnisaires
romains, – depuis la restauration du dernier roi. Aux uns comme aux
autres, une chose était pourtant commune, l’élancement vers toutes les ivresses
de la vie ; le plaisir sous toutes ses formes, les festins, la danse, les
courses, le théâtre, l’orgie du vin et de l’amour. Aux environs de la grande
cité, les maisons de fleurs remplissaient
la campagne. Tavernes, villas et palais, il y en avait pour la plèbe et les
gens de high-life. Canope, Éleusis,
étaient des lieux renommés dans l’univers pour leurs débauches, et dont les
grands viveurs hantaient les mystères avec le fanatisme de la chair. Sur le
canal qui reliait Canope à la ville montaient et descendaient nuit et jour de
folles bandes, et de leurs barques, de leurs gondoles s’exhalaient, au bruit
des flûtes et du cistre, des baisers et des chansons qui n’étaient que le
prélude ou l’épilogue de la fête. De plus en plus illustre et prépondérante, la
capitale des bords du Nil exerçait au loin sur l’Occident, un mystérieux
prestige ; on se racontai ses mœurs, ses divinités et ses monuments.
L’Italie se peuplait d’Égyptiens : devins, charmeurs de serpents,
nécromanciens, prêtres d’Isis et de Sérapis, habiles à s’emparer de l’imagination
des grands par toute sorte d’évocations surnaturelles, pratiquées dans leurs
maisons de campagne aux nuits de pleine lune. Des récits merveilleux se
répandaient sur ce pays. Quiconque entendait chanter la statue de Memnon en
avait pour cent ans d’existence, et celui-là posséderait toute puissance sur
les choses visibles et invisibles, toute domination sur les esprits des quatre
éléments, qui découvrirait la fameuse bague opaline du Pharaon Sésostris.
Antoine avait jadis entrevu la reine,
lorsqu’il commandait un corps de cavalerie dans l’armée de Gabinius en Cilicie.
Il l’avait ensuite retrouvée à Rome pendant sa liaison avec Jules César. Si le
rêve de ces amours, qui devait remplir le monde, fut alors ébauché, les
circonstances ne permettaient guère d’espérer qu’il se réalisât. Les choses
avaient désormais changé de face ; César était mort, la victoire de
Philippes, les événements avaient fait d’Antoine un triumvir, et de ce triumvir
le maître de tout l’Orient. Quoi d’étonnant que dans ce cerveau de satrape
l’ancien rêve reparût, et cette fois avec l’intensité du désir qui n’a plus
s’occuper de l’impossible ? De son côté, Cléopâtre le voulait ; il
convenait à cette main d’enfant de ployer sous le joug ce dompteur. Ce que la
coquetterie d’une femme peut en certaines occasions faire d’un homme et d’un
grand homme, César le lui avait appris. N’était-ce pas le moment de recommencer
l’épreuve et de rejouer avec un autre la partie si fatalement perdue aux ides
de mars ? Ainsi, dans le silence de son cœur, parlait déjà l’ambition, et
la Céline du Nil n’en avait dans ses mouvements que plus de liberté pour viser,
atteindre et saisir sa proie, qui d’ailleurs ne demandait qu’à se laisser
prendre.
Depuis Rome, ils ne s’étaient donc pas
revus. Elle avait de ses nouvelles pourtant, et d’Alexandrie suivait la marche
du héros, qui, après avoir parcouru en triomphateur Athènes et les villes de la
Grèce ; après s’être vu dans Éphèse décerner les honneurs divins sous le
nom de Dionysos, venait de s’installer sur les bords enchantés du Cydnus pour y
tenir cour plénière et recevoir l’hommage des princes de l’Asie.
Tous en foule arrivaient à
l’obéissance ; elle seule, la plus ardemment attendue, ne paraissait
point, et ne daignait-pas même s’excuser par ambassadeur : attitude
d’autant plus arrogante que la conduite de cette reine pendant la dernière
guerre prêtait à l’inculpation ; mais Cléopâtre connaissait son Marc
Antoine, et se disait qu’avec une nature aussi pressée que celle-là, le plus
infaillible des stimulants devait être la temporisation. Son calcul ne la
trompait pas. Cette abstention prolongée, si fort qu’elle affectât l’orgueil
d’Antoine, le blessait moins en somme qu’elle n’irritait son désir de voir la
reine. Rien ne l’empêchait d’exercer sur elle son autorité
discrétionnaire ; il pouvait la mander par ordre ; il la fit très
humblement inviter à venir, et ce fut le Quintus Dellius des odes d’Horace,
– un de ces beaux esprits sans mœurs ni caractère, vivant dans les
honneurs et la fortune en trahissant tous les partis, – Quintus Dellius
mort plus tard, l’intime ami de l’empereur Auguste, qu’Antoine, alors son
maître, chargea de cette commission délicate. Cléopâtre l’attendait, et si roué
que fût l’entremetteur, il ne lui dit que ce qu’elle savait d’avance, en lui
parlant et de sa beauté et de la suprême domination qu’elle allait exercer sur
Antoine aussitôt qu’elle apparaîtrait. Pressée de tous côtés, et par les
lettres du triumvir et par ses ambassadeurs, elle promit, mais sans consentir à
préciser l’instant de son arrivée. Cléopâtre se réservait d’offrir à
l’Alcibiade romain un de ces spectacles imprévus comme ses yeux n’en avaient
pas encore rencontré, même en Asie.
Assis à son tribunal au milieu de la place
publique de Tarse, Antoine, environné de dynastes et de mages, rendait la
justice, distribuant les peines et les grâces, lorsque soudain une nouvelle se
répand, et voilà toute la multitude qui se précipite électrisée vers le fleuve,
dont la ville entière couvrait déjà les bords. Le triumvir, resté seul ou à peu
près, envoie savoir ce qui se passe, et son messager lui rapporte ce
bruit : Aphrodite s’approche en grande pompe, et vient, pour le salut de
l’Asie, rendre visite au divin Bacchus.
C’était elle, en effet, l’Aphrodite du Nil,
la reine des rois, qui venait à la conquête du triomphateur.
Elle remontait le Cydnus dans sa galère
étincelante d’or ; les voiles qu’enflait la brise étaient de pourpre, les
rames à poignée d’argent s’agitaient en cadence, battant les flots harmonieux.
Quant à elle, couchée sous les tissus d’or de son pavillon, dans la molle
posture que les peintres donnent à Vénus, on l’eût prise pour Vénus même. Qui
ne connaît le merveilleux récit de Shakespeare, auquel la palette de Plutarque
semble avoir prêté ses couleurs ? « Ses femmes, pareilles à des
Néréides, épient des yeux ses désirs ; au gouvernail, une d’elles, une
sirène, dirige l’embarcation. La voilure de soie se gonfle sous la manœuvre de
ses mains douces comme des fleurs, qui lestement font leur office. De
l’embarcation émanent invisibles des parfums délicieux qui viennent sur les
quais voisins enivrer les sens. La ville envoie son peuple entier à sa
rencontre, et Antoine demeure seul assis sur son trône, dans la place du
marché, sifflant à l’air qui, s’il avait pu se faire remplacer, serait allé,
lui aussi, contempler Cléopâtre et aurait créé un -vide dans la nature
A peine débarquée, Antoine l’envoie
complimenter et la prie à souper. La reine s’excuse en ajoutant qu’elle sera
charmée de recevoir d’abord chez elle le triumvir. Antoine était galant et
savait vivre ; il accepte. Je me tais sur les splendeurs de ce festin
improvisé ; je laisse les anciens et les modernes décrire ces
magnificences, ces prodigalités invraisemblables. L’émerveillement de
l’histoire, il n’est ni dans ce luxe de vaisselles, de tapis et de pierreries,
ni dans ce train d’un service près duquel tout le faste romain semblait de la
rusticité ; il est dans la puissance de cette femme, dont l’ascendant
s’exerce à volonté, et qui, d’un regard, d’un sourire, va disposer à merci d’un
soldat, d’un vainqueur. Antoine l’avait citée à comparaître comme accusée, et,
sans l’avoir, pour ainsi dire encore vue, il tombe à ses pieds.
Elle avait d’avance décidé que sa beauté,
sa grâce, ne seraient cette fois que de simples forces de réserve ;
c’était par les charmes de l’esprit, les séductions de l’intelligence, qu’elle
voulait combattre et vaincre. Elle en avait assez du renom d’enchanteresse que
l’univers lui prodiguait ; il lui plaisait, pour le moment d’apparaître à
ce Romain, sous les traits d’une grande reine, ayant les traditions du trône et
sachant en parler la langue. Se défendre des torts qu’on lui reprochait, elle
n’eût daigné ; au lieu de s’excuser, elle récrimina, citant les nombreuses
tribulations qu’elle avait encourues de la part de Cassius en lui refusant à
trois reprises les secours qu’il réclamait d’elle, parlant de sa flotte de la
Mer ionienne, qu’elle s’apprêtait à commander lorsqu’une maladie, survenue à la
suite de tant de fatigues et d’ennuis, l’avait arrêtée au milieu de ses
projets, et finissant par dire qu’après la conduite qu’elle avait tenue,
c’étaient des remerciements et des actions de grâce, non pas des reproches et
des accusations, qu’elle se croyait en droit d’attendre de Marc Antoine et de
ses collègues. L’effet sur Antoine fut surprenant. En l’abordant, il n’avait vu
que sa beauté, et maintenant, en l’écoutant, il oubliait de la contempler. Par
la tête, les sens et le cœur, la déesse l’envahissait si bien, qu’à dater de
cette heure il l’adora, comme un homme de quarante ans, au faîte des passions
et du pouvoir, adore une femme.
Oeil qui fascine et griffe qui tue,
Cléopâtre avait de la race féline la souplesse, l’élégance et cette férocité
inconsciente qui, chez le jeune tigre jouant avec sa proie, a tant de grâce. Se
sentant la maîtresse, elle voulut aussitôt des gages, et dans le premier
sourire de cette bouche aimable, avant même de l’avoir effleurée, Antoine
surprit des caprices de vengeance que le triumvir s’empressa de satisfaire.
Arsinoé, sœur de la reine, s’était jadis déclarée sa rivale au trône ;
Mégabyse, grand-prêtre de Diane à Éphèse, avait traité en majesté cette rivale
d’un moment ; l’amiral Sérapion avait désobéi. Arsinoé, réfugiée à Milet
dans le sanctuaire d’Artémis, fut enlevée et mise à mort ; Mégabyse,
emprisonné, n’eut la vie sauve que par l’intervention suppliante des Éphésiens,
et sur un ordre d’extradition, les Tyriens renvoyèrent l’amiral rebelle en
Égypte, où son châtiment l’attendait.
L’entrevue aux bords du Cydnus, bien que rapide,
avait donné tout ce que l’habile Égyptienne s’en était promis. Cléopâtre
rentrait dans sa capitale, le cœur fier de sa victoire et des conséquences que
cette victoire allait avoir. Son trône était de nouveau raffermi, sa primatie
entre tous les monarques d’Orient reconnue et consolidée. Les anciens rêves de
toute puissance, jadis caressés au temps de César, pouvaient renaître, et, qui
sait ? agrandis encore par le ressort de cette imagination incandescente.
Pour les moyens d’action, le pouvoir, le génie militaire, n’était-ce pas un
autre César qu’elle avait à son côté ? Et si le caractère était moins
grand, l’esprit moins vaste, ne devait-on pas se féliciter même de ces
désavantages, qui lui permettaient de gouverner Antoine au gré de sa volonté,
de son désir, de ses caprices ? du reste, il y a tout lieu de soupçonner
que déjà la question politique n’était plus seule en jeu. Entre ces deux
natures si peu dissemblables et qui invinciblement s’attiraient l’une l’autre,
les courants magnétiques avaient agi. Antoine était doué d’une de ces beautés
viriles qui ne manquent jamais d’exercer leur prestige sur les Cléopâtre et les
Marie Stuart, organisations physiquement subtiles, délicates, sûres de dominer
quand même par leur prétendue faiblesse, et trouvant en dehors de beaucoup
d’autres sensations plus secrètes un certain raffinement d’orgueil dans la
force apparente de l’homme qu’elles ont choisi. Ajoutez à cela l’héroïsme du
triumvir, ses succès parmi les femmes romaines, ses mille aventures de par le
monde, et jusqu’à ses fantasques transformations par le costume, qui tantôt
vous le montraient vêtu à l’athénienne et tantôt à l’asiatique.
Ces premières rencontres à Tarse font
songer au tableau de Virgile. On revoit Énée et Didon avec Éros entre les deux,
qui, sous les traits non plus d’Ascagne cette fois, mais du jeune Césarion,
dérobe au doigt de Cléopâtre l’ancien anneau du divin Jules, pour y substituer
l’anneau brûlant d’Antoine. La liaison commença-t-elle à Tarse ? On en
peut douter. Cléopâtre, qui dès la première entrevue s’était donnée à César,
connaissait mieux le prix de ses faveurs ; l’enfant avait grandi, c’était
aujourd’hui une reine de vingt-six ans, et, bien que ses débuts dix ans plus
tôt ne fussent point d’une ingénue, les événements, le séjour à Rome, l’usage
du trône, lui avaient enseigné certaines bienséances pratiques. Ses mœurs n’en
étaient pas beaucoup meilleures, seulement elle avait rayé de son programme, du
moins avec les puissants de ce monde, ces avant-propos qui ne mènent à rien.
Son ambition, son orgueil, lui suggéraient
que, jusque dans les désordres d’une grande reine, la politique doit avoir sa
part d’intérêt, et l’occasion se subordonner à la volonté. Tout porte à croire
qu’il n’y eut alors que des préliminaires de posés, et que Cléopâtre ne devint
la maîtresse d’Antoine que l’hiver suivant, dans Alexandrie, où l’on se donna
rendez-vous en se quittant.
L’antiquité a beau parler de sortilèges, de
philtres, de démons, il n’y eut, dans cette romanesque aventure, d’autre démon que
le tempérament d’Antoine, d’autre philtre que son amour, le plus dévorant, le
plus profond, le plus implacable dont l’ancien monde nous ait transmis la
chronique. Alexandrie paya la dette de Tarse, et avec quel luxe et quel
art ! Antoine n’avait encore connu que le plaisir, on l’initiait aux
mystères de la volupté. De ce concert de toutes les ivresses réunies, dont la maestra
souveraine dirigeait les modulations, quelques sons à peine articulés ont tout
au plus traversé les âges, et c’en est assez pour que l’imagination s’enflamme.
Comment décrire tout ce que notre romantisme moderne emprunte là de ces
tableaux où les sens et l’esprit font échange de délices ? Qu’est-ce que
Renaud ; Armide ? Promenez-vous avec Arioste, et Gluck dans leurs
jardins enchantés ; leurs fontaines jaillissantes ; les échos vous
jetteront les noms d’Antoine et de Cléopâtre, les arbres vous montreront les
chiffres entrelacés des deux amants, et vous songerez moins à la magicienne du
poème qu’à celle de l’histoire, dont Shakespeare a dit : « L’âge ne
peut la vieillir, ni l’habitude de la voir émousser pour vos yeux l’attrait de
la séduction toujours nouvelle. Les autres femmes rassasient les appétits
auxquels elles donnent pâture ; mais elle, plus elle satisfait la faim,
plus elle l’aiguise, et les choses les moins nobles prennent en elle un tel air
de dignité, que les piètres saints la consacrent jusque dans ses
désordres ! » Il faut lire la première scène de ce drame d’où
j’extrais ces lignes. Pour peindre cette Cour d’Égypte, les mœurs de son temps
permettent à Shakespeare l’expression âpre et trivialement pittoresque dont
s’indignerait le public si respectable des ballets d’aujourd’hui.
Coleridge place Antoine et Cléopâtre au
rang des plus beaux chefs-d’œuvre de Shakespeare. Il fait de cet ouvrage
un pendant à Roméo et Juliette ; l’amour
physique, sensuel, opposé à l’amour instinct et passion. De toutes les pièces
historiques, il l’appelle « de beaucoup la plus merveilleuse, » et,
sous plus d’un rapport, j’accepterais cette opinion. Dès l’exposition, les
grandes perspectives s’ouvrent sur ce contact de Rome avec l’Orient ; de
la frugale Europe avec l’Asie luxurieuse, qui devait entraîner la ruine du
monde romain : tout cela rapide, tumultueux, enlevé. Le mouvement des choses provoque en nous un mouvement
d’idées ; en quelques phrases, souvent en quelques mots, de grands faits
sont résumés, et quelle variété d’incidents, de personnages ! la politique
et la guerre interviennent dans les affaires domestiques ; se lient aux
plus grands intérêts de cœur. Votre émotion reste concentrée sur deux
personnages, et le lieu de la scène s’étend depuis le pays des Parthes jusqu’au
cap Misène. Au point de vue esthétique, Shakespeare a produit des oeuvres plus
complètes, et dans lesquelles les types qu’il étudie, avec son art ordinaire,
ont sur le héros et l’héroïne qu’il aborde ici, l’avantage (comme dans Jules
César) d’offrir autre chose qu’un idéal de décadence. Mais, pour la pure et
simple intelligence de l’histoire, je pense, avec Coleridge, que Shakespeare
n’a jamais été si loin et c’est à de telles sources qu’il faut venir apprendre
comment on extrait l’esprit de la chronique.
C’est Plutarque mis en action ; vous
vivez à la Cour d’Egypte au moment de cette fantastique lune de miel ;
vous respirez l’atmosphère de la grande cité gréco-orientale, paradis d’un
monde qui, revenu de son idéal de jeunesse, a fait de la jouissance physique le
suprême objet de son culte et se dit que la toute sagesse consiste à savoir
fêter l’heure présente. « Il gaspillait, écrit Plutarque en parlant
d’Antoine, il galvaudait le bien le plus précieux donné aux hommes : le
temps. » Toute l’exposition de Shakespeare roule sur ce mot. La parole est
aux courtisanes, aux eunuques, aux devins ; frivolité, superstition,
montrent leur vieux compagnonnage ; l’immoralité s’affiche, avec la belle
humeur d’une conscience honnête. On a franchi la période transitoire de
l’hypocrisie, fort vilaine période, à laquelle succède un nouvel état de nature
qui s’appelle la naïveté dans le vice.
Cléopâtre employait sur Antoine tous les
moyens de captation. Elle se mêlait à ses jeux, à ses exercices, l’accompagnait
au gymnase, à la chasse et jusque dans son camp au milieu de ses officiers,
joyeuse de vider une coupe à la santé de son héros, de son vainqueur.
Incapable d’aimer, pourquoi l’eût-elle
été ? Quand il serait vrai que le seul intérêt et la seule ambition
l’eussent jetée dans les bras de César, quelle raison peut-on voir là pour
décréter que le cœur d’une pareille femme fut de ceux qui ne s’émeuvent
point ? Entre cette adolescente spoliée, chassée par ses frères, qui
venait, sans réfléchir à la disproportion d’âge, ressaisir par un coup d’audace
sa couronne sur le lit d’un grand homme usé, vieilli dans le plaisir, accoutumé
déjà depuis longtemps à prendre tout ce qui s’offrait à lui, et la personne de
vingt-six ans, consciente, accomplie, qui pose devant nous, les conditions sont
loin d’être les mêmes.
Pour la gloire et la puissance, Antoine
sans doute à ses yeux vaudra César, car on conçoit qu’une imagination qui ne
demande qu’à s’exalter confonde aisément les lauriers de Philippes avec ceux de
Pharsale ; mais eût-il été moins illustre cent fois, Antoine, fils
d’Hercule, avait en son pouvoir pour s’emparer d’une Cléopâtre et la passionner,
des avantages et des facultés dont toute la gloire du monde ne saurait tenir
lieu, et que le fils de Vénus, si tant est qu’il les eût jamais eus, ne
possédait, hélas ! déjà plus à l’époque où l’étoile des Lagides projeta
sur lui son éblouissement. Non, dans cet hymen qui riva l’une à l’autre leurs
destinées, il y eut chez Cléopâtre plus que l’ivresse des sens et que
l’ambition : son cœur aussi fut engagé. Antoine n’était pas un dameret, et
probablement ne mit point au jeu tant de malice : l’adorer éperdument
n’eût point suffi ; mais il sut la rendre amoureuse, et par là se fit
aimer d’elle.
Que cet amour, qu’il devait, devant
l’univers, payer d’un si terrible prix, lui ait également coûté bien cher dans
le train journalier de la vie, un pareil fait n’a rien qui puisse étonner. Les
Célimènes de l’histoire l’emportent sur les grandes coquettes de la vie
ordinaire par le merveilleux de la catastrophe ; leur écroulement entraîne
un monde, et pendant trois mille ans on en parle. Les autres meurent bourgeoisement
d’une fluxion de poitrine, et personne, hors du quartier, n’y prend
garde ; mais pour ce qui touche aux petites misères de l’existence
qu’elles vous font mener, cela doit au demeurant se ressembler beaucoup. Scènes
de jalousie et de colère, évanouissements, menaces de rupture, larmes et
pâmoisons, c’est toujours à peu près le même air, et qui n’en vaut pas mieux,
je suppose, parce que la virtuose qui l’exécute porte un bandeau royal à son
front et des perles de six millions à ses oreilles. D’ailleurs, de ce qu’une
femme joue la comédie, on aurait tort de conclure que cette femme n’aime pas.
« Vois où il est, qui est avec lui, ce qu’il fait. Tu sais que je ne t’ai
pas envoyé. Si tu le trouves triste, dis-lui que je danse ; si tu le
trouves gai, raconte-lui que je suis subitement tombée malade. » Je cite
Shakespeare, et j’y retournerai : c’est la vraie source ; bien
rarement son point de vue à lui prête à la controverse ; lorsque dans le
doute il devine ; mais pour la vivante peinture des caractères, le mouvement
scénique, il semble qu’on y doive recourir comme à des documents certains. Dire
que c’est Plutarque mis en action n’est point assez dire, c’est Plutarque mis
en poésie ! Je laisse de côté tout ce va et vient pittoresque, toute cette
variété, cette pompe et ne songe qu’à la douceur, à l’harmonie de ce langage si
harmonieusement approprié à la bouche qui le parle.
« Le charme de son discours pénétrait
les âmes dans la conversation, sa beauté empruntait à sa voix un nouvel
attrait, et sans qu’il soit question de l’agrément de son entretien ni de sa
facilité à manier toutes les langues, tous les dialectes, on l’eût écoutée
causer pour la seule magie de son organe. »
Shakespeare s’est accordé si bien au-dessus
avec l’histoire, qu’il a fait de tout son rôle de Cléopâtre un chant d’oiseau,
une musique. Cléopâtre joue la comédie en ce sens que la plupart du temps ses
mouvements, ses gestes, ses discours, sont en parfaite contradiction avec le
sentiment qui l’affecte. Elle pleure quand elle aurait envie de rire, et rit
quand ses larmes l’étouffent ; mais presque toutes les femmes qui aiment
en sont là. Bien qu’elle s’efforce de ne livrer que ce qu’il lui convient de
laisser voir, on sent à travers les mille feintes de son jeu percer toujours
une émotion, ce quelque chose du cœur qui parle au cœur. Il y a de la vérité
dans son mensonge, comme du mensonge dans sa vérité. Ainsi, lorsqu’en proie au
dévorant souvenir d’Antoine et faisant sur elle-même une sorte de mélancolique
retour, elle dit à Charmion : « Regarde-moi ; regarde-moi comme
je suis bronzée par les amoureuses morsures de Phébus, ridée par le
temps ; ah ! César au large front, lorsqu’il t’arriva d’aborder sur
ce rivage, alors j’étais digne d’un roi ! » qui la prendrait au mot
serait malavisé, car la belle dame s’amuse et sait d’avance que ses femmes et
son miroir vont lui répondre qu’elle ment.
Ces crises incessamment renouvelées, loin
d’user la passion du triumvir, l’attisent au contraire, l’irritent et sont le
véritable philtre répandu dans la coupe qu’il boit avec ivresse. Inquiéter,
harceler, enfiévrer l’heure présente en ayant soin de tenir hors de page
l’immuable sécurité du sentiment où l’avenir commun est enchaîné : double
jeu de fieffée coquette et de femme qui aime. Plutarque observe spirituellement
qu’avant de tomber aux mains de sa royale maîtresse, Antoine avait appris à
vivre à l’école de Fulvie, qui lui avait formé, assoupli le caractère de façon
à mériter toute la reconnaissance de ses maîtresses. Je doute cependant
qu’Antoine eût jamais supporté de sa turbulente moitié tout ce qu’il supporta
de Cléopâtre. Il n’y a que les amours criminelles pour se payer de semblable
monnaie et tourner à délices et ravissements ce qui empoisonnerait même la lune
de miel d’une existence légitime. Gentillesses féroces, à plaisir réitérées,
coups de griffe sanglants auxquels un sourire agréable doit répondre !
Cette Fulvie sacrifiée, et dont le dévouement incommode parfois, mais sans
bornes, n’a pu sortir de sa mémoire, il lui faut l’entendre narguer à tout propos.
« Que dit la femme mariée ? Elle est peut-être en colère. Plût au
ciel qu’elle ne vous eût jamais donné la permission de venir ! Qu’elle ne
dise pas que c’est moi qui vous retiens ici : je n’ai pas de pouvoir sur
vous ; vous êtes à elle ! » Et quand le malheureux, apprenant
que Fulvie est morte, cède au premier accablement de sa douleur, de son
remords, quelle suite, quel croisement de reproches déraisonnables[7] !
Ce mari pleurant sa femme n’est qu’un traître envers sa maîtresse, et, s’il ne
la pleure pas, on lui jettera au visage ce compliment : « maintenant
je vois, je vois par la mort de Fulvie, comment la mienne sera
reçue ! »
Cléopâtre tient à la possession de son
amant avec l’indomptable furie d’une nature habituée à ne reconnaître au-dessus
d’elle ni morale ni Dieux. Elle veut d’Antoine, non pas seulement sa puissance
politique, ses trésors, elle veut aussi son intelligence et son cœur, son génie
et sa fortune. Elle a tout épousé, et Shakespeare, avec cette profonde
perception psychologique qui fait de lui un guide si parfait dans ces
labyrinthes de l’histoire, Shakespeare donnant à deviner, accusant chaque
nuance, vous montre une Cléopâtre d’ensemble, vous met devant les yeux la
figure dans son plein ; sans même indiquer par quels côtés chez elle l’intérêt
personnel se mêle à la passion, et dans quelle mesure cet amant et ce héros
agissent sur son esprit, ses sens et son cœur, qu’ils occupent et captivent à
la fois. C’est dans la fusion, l’assimilation organique de ces divers genres de
mobiles que réside l’attrait merveilleux du personnage. A ces petits manéges de
boudoirs, à ces artifices de gipsy couronnée, succèdent çà et là de
fulgurantes explosions, et la femme passionnée excuse alors, relève, ennoblit
presque là courtisane.
Comment douter encore de l’amour de cette
femme après la scène du messager ? Depuis de longs mois, les deux amants
sont séparés. Antoine, rappelé en Italie à la mort de Fulvie, est allé se
réconcilier avec Octave, qui, pour sceller la paix du monde et comme un suprême
gage de nouvelle amitié, vient de lui donner sa sœur Octavie en mariage.
Cléopâtre ignore tout ; on annonce l’arrivée d’un messager apportant des
nouvelles de Rome. Ici la transformation est complète ; plus de
minauderies, rien que le simple élan du cœur, la vraie nature. Quelle
frémissante agitation, quelle angoisse dans cette attente ! Dès les
premières paroles, sa curiosité s’élance follement au-devant de la certitude,
mais la crainte la force à reculer. Enfin l’horrible lumière éclate à ses
yeux ; elle apprend la trahison d’Antoine, son mariage. Sur qui se
vengera-t-elle d’un tel désastre, là, dans le moment même, sinon sur le pauvre
diable chargé de l’en instruire ? Il en coûtera cher au malheureux d’être
ainsi venu se jeter au travers des rêves de cette imagination. Elle l’accable
d’invectives, de menaces, de coups, c’est comme la manifestation plastique de
cette nature incontinente et désordonnée à l’excès ; s’il parvient à
sauver sa vie, ce colporteur de mauvaises nouvelles aura du bonheur. Elle-même
ne fait que tomber d’un paroxysme dans un autre ; puis, au sortir de
l’attaque de nerfs obligée, la voilà soudain qui veut qu’on lui décrive les
traits, la beauté d’Octavie, les moindres particularités de sa personne.
« Quel âge a-t-elle ? quelles
sont ses inclinations ? et n’oublie pas surtout la couleur de ses
cheveux. »
Sir James Melvil, envoyé l’an 1564 par
Marie Stuart, reine d’Écosse, à sa bonne sœur Élisabeth d’Angleterre, donne
l’historique suivant de la manière dont il fut reçu.
Sa Majesté commença par me demander comment
s’habillait ma souveraine, quelle était
la couleur de ses cheveux, et laquelle des deux avait, à mon sens, la
taille la mieux faite ? Ensuite elle voulut savoir à quoi la reine Marie
occupait son temps. Je répondis que la reine, au moment où je l’avais quittée,
revenait de chasser dans les highlands, mais que, lorsque les affaires lui
en laissaient le loisir, elle aimait beaucoup à se distraire en jouant soit du
luth, soit du virginal. Et joue-t-elle bien ? – me demanda Élisabeth.
Je répliquai : – Oui, très bien pour une reine. – Le même jour,
après dîner, lord Hunsden me conduisit dans une galerie dérobée pour entendre
jouer Sa Majesté, assurant qu’il agissait ainsi de son propre mouvement et sans
y être autorisé. Après avoir écouté quelques instants, je soulevai la
tapisserie qui servait de portière, et, voyant que la reine me tournait le
clos, je pénétrai dans la chambre, et continuai à prêter l’oreille. Elisabeth
jouait remarquablement bien. Sitôt en m’apercevant elle s’arrêta ; parut un
peu surprise, se leva et vint à moi en me menaçant gracieusement de la main
comme pour me donner une tape. – J’ai pour habitude de ne jamais jouer
devant les hommes, me dit-elle ; je ne joue que lorsque je suis seule pour
dissiper la mélancolie. – Je tâchai de m’excuser de mon mieux, je parlai
de la Cour de France, où j’avais longtemps séjourné et où de pareilles licences
ne sont point mal vues, et j’ajoutai que j’étais prêt à me soumettre humblement
à telle peine qu’il plairait à Sa Majesté de m’infliger. Elle s’assit alors sur
un coussin, et, comme je m’agenouillais par terre à ses pieds, elle insista
pour me faire aussi m’asseoir. Ce n’était point tout. Elle voulait avoir mon
opinion sur son talent, et que je lui dise si je trouvais que c’était elle ou
ma souveraine qui jouait le mieux. La position devenait délicate ; je m’en
tirai en lui donnant le prix. »
J’ai cité ce trait, parce qu’il prouve une
chose, que dans toute reine, il y a une femme, et qu’en dépit des siècles et
des climats, des royaumes et des mœurs, chez les Ptolémées-Lagides comme chez
les Tudors, toutes les rivalités de femmes se ressemblent à l’endroit de la
curiosité.
Les scènes de colère et de jalousie,
l’impatiente Égyptienne dut les renouveler souvent dans ce long abandon.
Désespéra-t-elle jamais ? Entre cette Ariane et son Thésée s’étendaient
les mers, se dressait, belle et sympathique, imposante par son droit,
dangereuse par le prestige des contrastes, la plus chaste et la plus simplement
aimable des épouses ; mais le serpent du Nil savait le pouvoir de ses
morsures. Cléopâtre, jusqu’en ses plus démonstratives défaillances, comptait
sur les indélébiles souvenirs de volupté dont elle avait enflammé l’imagination
d’Antoine, et qui tôt ou tard le lui ramèneraient, souvenirs d’ailleurs fort habilement
entretenus par de secrets agents, courtisans, affranchis, serviteurs chargés
d’évoquer partout le nom de l’absente et de multiplier les favorables
allusions. Comme il s’agissait de l’éloigner tout d’abord de Rome, les
marchands d’oracles ne se gênaient pas pour faire parler les astres.
« L’éclat de ta fortune brille au plus haut, disait son devin, mais
l’étoile de César (Octave) cherche à l’obscurcir ; c’est pourquoi je te
conseille de te tenir aussi à distance que possible de ce jeune homme, car ton
démon à toi redoute celui de César, et plus il a de puissance et de domination
lorsqu’il règne seul, plus il sent sa force et son courage s’amoindrir dès que
l’autre approche de lui. » Lire Plutarque en ce chapitre, c’est lire un
roman.
Antoine et Octavie passèrent en Grèce les
deux premiers hivers qui suivirent leur mariage. A ce soldat épicurien, le doux
laisser-aller des mœurs athéniennes convenait. Il visitait les philosophes, les
rhéteurs, portait le costume du pays, vivait en simple particulier. Sa maison
était ouverte à tous, plus de licteurs autour de lui quand il sortait :
quelques intimes seulement et deux ou trois domestiques. Il présidait en
gymnasiarque les fêtes et les jeux publics, goûtait fort les flatteries des
Athéniens et s’en amusait avec sa jeune femme, dont il s’occupait très
tendrement. Ces descendants des héros de Marathon l’ayant par flagornerie
affublé du titre d’époux de Minerve, leur déesse, Antoine, toujours libéral et
grand seigneur, paya le compliment d’un million de drachmes, à quoi un membre
du conseil municipal répondit spirituellement : « O maître !
Jupiter prit sans dot ta mère Sémélé. »
C’était sa fantaisie en Grèce de jouer au
dieu Bacchus, au fils d’Hercule ; mais cette manie ne tenait que
l’hiver ; dès le printemps, tout de suite il reprenait la vie des camps.
Mimes et chanteurs disparaissaient pour céder la place aux licteurs, aux
généraux ; les audiences, les négociations étaient reprises. On
construisait des vaisseaux, on armait ; Dionysos redevenait l’imperator et
poussait ses aigles contre les Parthes.
Longtemps avait dormi cette malheureuse
passion de Marc Antoine, et il paraissait presque que les bons avis
triompheraient du sortilège, lorsqu’au retour en Syrie le feu se ralluma. Les
rapports de confiance rétablis, du moins par les semblants, avec son perfide
collègue, le triumvirat renouvelé pour cinq ans, Antoine revenait prendre le
gouvernement de l’Asie romaine, qui était sa part d’empire, et poursuivre ses
projets de guerre contre les Parthes. Observons que la passion d’Antoine trouva
dans cette circonstance un bien puissant réactif ; mais il faut ajouter,
pour être juste, que cette circonstance, il ne la créa point à plaisir. Son
amour n’eût pas existé que les événements ne lui eussent point dicté d’autre conduite.
C’était donc bien sa destinée qui pour la seconde fois le poussait vers
Cléopâtre. Ce qui devait arriver arriva. Ils se revirent ; dans cette
rencontre, éperdue, Cléopâtre oublia tout, et son amant ne se souvint que de ce
qu’il avait à réparer. Antoine avait cette sensibilité d’âme particulière aux
grands libertins. Il était bon, humain, magnifique ; les soldats
l’adoraient, et si jamais mœurs plus scandaleuses que les siennes ne furent
données en spectacle, encore doit-on lui tenir compte d’une qualité fort rare
chez les anciens : il n’était pas étranger au remords, sa conscience lui
reprochait les vices de son tempérament, ce qui ne le corrigeait point sans
doute, mais ce qui montre un naturel exempt de cruauté. Octave, au contraire,
sobre, doucereux, réservé près des femmes, nam
pulchritudo intra pudicitiam principis fuit, Octave avait le goût des proscriptions, aimait le sang, comme
plus tard Saint-Just et Robespierre, deux grands modèles aussi de chasteté, de
tempérance, et deux grands scélérats pour tout le reste. Antoine était ce que
j’appellerais un viveur lucide ; il pouvait faire la débauche sans perdre
absolument connaissance. Au plus profond de cette âme enténébrée de paganisme,
on perçoit je ne sais quel clignotement du sens moral ; rien ne dit que
cent ans plus tard, la foi chrétienne aidant, ce pourceau d’Épicure n’eût pas
fini comme un saint Jérôme dans quelque Thébaïde. Malmené par Fulvie, il pleura
sa mort ; c’était le tour d’Octavie d’émouvoir maintenant ses scrupules de
conscience. La noble dame, après avoir accompagné son mari jusqu’à Corcyre,
était rentrée à Rome dans la maison du grand Pompée, devenue, depuis Pharsale,
propriété d’Antoine, et ne s’occupait plus que du soin de ses enfants, qu’elle
élevait avec ceux de Fulvie. Toutes les vertus, tous les agréments faits pour
rendre un homme heureux, elle les possédait ; seulement il eût fallu que
cet homme ne fût pas l’excentrique descendant de Jupiter et de Sémélé. A cette
nature surabondante, géniale, accoutumée au bel esprit, au sans façon des mœurs
athéniennes, tant de pudeur, de rigorisme, ne pouvait longtemps convenir. Cette
atmosphère de préjugés l’opprimait, l’étouffait, lui qui partageait toutes les
idées d’indépendance du grand Jules.
Combien ne se sentait-il pas plus à. l’aise
près de l’autre ! Là du moins il échappait aux obséquieuses
protestations d’un entourage hostile, là son imagination trouvait à qui parler.
Puis cette reine d’Égypte, que Rome appelait sa concubine et qui lui avait
donné deux enfants, était-elle en somme moins sa femme que la veuve de
Marcellus, qu’il avait épousée étant grosse et par dispenses du Sénat ?
Cléopâtre était pour lui plus qu’une amante, qu’une épouse, elle était son
oeuvre, sa création ; s’il relevait de son amour, elle relevait, elle, de sa
puissance. Il l’avait assise sur le trône, grandie à la hauteur où le monde la
voyait, et de la même main qu’il l’avait faite, il pouvait la défaire.
D’ailleurs, entre tant d’avantages, elle avait surtout celui de n’être pas la
sœur d’Octave ; car ses nouveaux :rapports de famille, loin
d’atténuer l’antipathie d’Antoine, n’avaient servi qu’à l’accroître ;
c’était la secrète animosité du pressentiment qui désormais l’échauffait contre
ce pâle et imberbe jeune homme de vingt-quatre ans auquel tout réussissait ;
et qui, sans aucun mérite civil, sans ombre de valeur militaire, marchait déjà
son égal, pour ne pas dire plus, et le battait en politique comme au jeu.
L’enchanteuse ressaisissait à pleine main les
rênes d’or de son char de victoire. Antoine, a son côté, plus affolé que
jamais, s’intitulait le premier de ses esclaves, et, costumé à l’orientale, le
sabre recourbé des Mèdes à la ceinture, trônait au prétoire et dans les
cérémonies en satrape asiatique. Sa gloire était d’abdiquer la toute-puissance
aux pieds de cette femme et de n’être que le mari de la reine, le roi consort,
lui triumvir, lui que Rome et les dieux du Capitole avaient investi de leur
majesté souveraine ! César, insultant au sentiment public, avait jadis
poussé l’audace jusqu’à installer en plein temple de Vénus l’image de cette
-étrangère maudite, de ce monstre, monstrum
illud, comme l’appelle Horace.
Le scandale était dépassé. Les soldats romains, confondus avec des Nubiens, des
eunuques, portant sur leurs boucliers le chiffre de l’Égyptienne, lui servaient
de gardes d’honneur dans les revues qu’elle passait à cheval en compagnie de
Marc Antoine. Ici l’extravagance prend les proportions du mythe. Évidemment,
cette fameuse perle dévorée en un festin n’est qu’un symbole. Ils eussent à ce
train absorbé le monde. Et quelle chose merveilleuse il faut cependant que soit
l’amour pour faire que deux êtres si coupables, si chargés de responsabilités
terribles, trouvent la postérité moins sévère que miséricordieuse, et vivent à
travers les âges, amnistiés, plaints et célébrés dans la cause même de leurs
fautes. « Nul tombeau sur la terre n’enfermera un couple aussi fameux, et
la pitié qu’inspire leur histoire égale la gloire celui qui les a réduits à
être plaints ! » Quand César-Octave s’exprime ainsi au dénouement,
c’est Shakespeare qui parle par sa bouche au nom de la conscience humaine.
A la distance où, grâce à Dieu, nous sommes
d’une société qui pouvait supporter de telles aberrations, le spectacle a bien
sa grandeur. Jamais, depuis que le monde existe, cet éternel drame de l’amour
ne fut représenté d’une façon plus héroïque : ces acteurs, qui dépassent
la Fable de cent coudées, ont une authenticité chronologique ; aussi belle
qu’Hélène, Cléopâtre a toute la mobilité d’esprit, toute l’éducation de la
femme moderne, et la puissance de l’homme qui l’adore est, comme son amour,
sans mesure. Pour satisfaire les infinis caprices de sa déesse, Antoine n’a pas
besoin d’être un demi-dieu ; tel que Pharsale et Philippes l’ont fait, les
Olympiens sont ses vassaux. Il peut tout ce qu’il veut, tout ce que veut
Cléopâtre, et tailler en Asie autant de royaumes nouveaux qu’en demande sa
reine est aussi facile à sa munificence que d’étoiler cette tête vipérine d’une
escarboucle de cent millions.
Ce fut ainsi qu’il lui donna la
Phénicie ; Chypre, une partie de la Cilicie et toute une province de Judée
renommée pour la culture des essences, rendant la terre des parfums tributaire
de sa dame de beauté, et répondant à qui osait se plaindre que savoir conférer
était plus encore que savoir prendre l’attribut de Rome et de sa grandeur
universelle ; – politique du reste assez habile, puisqu’en même temps
qu’il enrichissait sa maîtresse, il fortifiait la puissance d’une alliée :
rien n’est plus erroné que de se représenter Cléopâtre sous les traits d’une
bayadère adonnée aux seules jouissances du moment et ne connaissant d’autres
occupations que la galanterie et le plaisir. Cette voluptueuse avait son
ambition ; et, pour remplir ses vues, sa faiblesse s’appuyait sur la force d’Antoine, comme elle se serait
appuyée sur le bras de César, qui, n’en doutons pas, s’il eût vécu, eût épousé,
non seulement la cause, mais la femme.
Étendre jusqu’aux anciennes limites
l’empire de ses aïeux, rétablir à tout jamais son indépendance, était la pensée
avouée ; mais combien d’autres desseins plus vastes, plus hardis ne
caressait-elle pas ! Quels rêves de domination ne s’agitaient dans cette
jolie tête nonchalamment inclinée sous le peigne d’or de la coiffeuse
Iras ? « Aussi vrai qu’il m’arrivera un jour de régner au
Capitole ! » on ne parlait à Rome que de cette nouvelle forme de
serment usitée par l’insolente courtisane du Nil.
Tout n’était peut-être pas calomnie dans
ces bruits qui, fomentés, propagés par les soins d’Octave, soulevaient
d’indignation la grande ville. En effet, depuis les jours heureux de jeunesse
et de fortune où, maîtresse déclarée du dictateur, elle s’était vue adulée par
la noblesse et le Sénat, Cléopâtre n’avait jamais oublié Rome.
César, un an après avoir quitté Alexandrie,
l’aimait toujours. Il veut qu’elle assiste à ses quatre triomphes, la fait
venir à Rome, et il est entendu que ce voyage aura pour motif avoué une
alliance à conclure avec le Sénat et le peuple romain. Elle y apparut donc en
souveraine d’un pays indépendant, environnée d’une Cour nombreuse et
magnifique, et le jeune roi d’Égypte, son époux, l’accompagnait. C’était le
bruit public que César, à défaut d’héritier légitime, adopterait Césarion
auquel il avait d’ailleurs déjà permis de porter son nom. Rome, à la vérité,
s’indignait à la seule idée de certains projets de mariage avec l’Égyptienne,
avec cette fille d’un pays et d’un peuple abhorrés, méprisés entre tous pour
leur religion bestiale, leurs mystères orgiaques, leurs eunuques. Mais César se
mettait au-dessus de l’opinion. Cependant Cléopâtre se voyait sur un terrain
hostile ; tant d’honneurs et de marques de déférence dont l’entourait
César, tant d’hommages que la société romaine affectait de lui prodiguer ne
l’aveuglaient pas ; elle se sentait haïe et méprisée par le peuple, qui
sourdement grondait, par cette aristocratie qui ne la caressait que pour la
mieux trahir et ne lui pardonnait pas ses plans ambitieux. Il résultait donc
des circonstances que la politique de Cléopâtre devait être de pousser le génie
de César du côté de l’Orient. Elle y travaillait de tout l’effort de son
influence, estimant qu’à moins de le tenir là, elle ne serait jamais sûre de
rien. Et tous les rivaux de César, tous ceux qui pour un motif ou pour un autre
avaient intérêt à l’éloigner de Rome et d’Italie, sans être de connivence avec
la reine, poussaient, comme on dit, à la roue. La guerre contre les Parthes
était résolue. On avait fixé pour l’embarquement le quatrième jour après les
ides de mars ; Cléopâtre triomphait et déjà se voyait, dans ses rêves,
associée à la destinée, au pouvoir du maître de la terre, lorsque, quelques
jours avant le départ projeté, le 15 mars de l’année 44 av. J.-C., vœux,
calculs, espérances, un orage dispersa tout. Sur la villa royale des bords du
Tibre, la nouvelle du meurtre de César vint tomber comme un coup de tonnerre.
Cléopâtre fit tête à l’événement ; le
courage ni le sang-froid ne l’abandonnèrent. Son premier soin devait être de
quitter Rome, où sa personne ne se trouvait plus en sûreté. Elle le fit, mais
sans trop de hâte. Dépossédée du côté de son ambition, elle voulait au moins
assurer sa part d’héritage au fils qu’elle avait donné à César.
Un mois seulement après la catastrophe,
Cicéron, alors dans sa terre de Sinuessa, sur la voie Appienne, apprend, par
une lettre d’Atticus, que Cléopâtre a quitté Rome, et il répond à son ami par
un : « Cela m’est bien égal » tout ironique. Reginae fuga
mihi non molesta est. Ce qui semble l’intéresser
davantage, c’est un bruit d’après lequel la reine aurait essayé de faire
déclarer son fils co-héritier de César. Cicéron n’a point l’air d’y croire
beaucoup à ce bruit, et cependant il aimerait le savoir vrai, espérant sans
doute que le désaccord n’en serait que plus grand entre Octave et Antoine. Le
fait est que Marc Antoine, pour évincer Octave, avait déclaré au Sénat, comme
une chose certifiée par tous les amis du dictateur, que César avait reconnu
Césarion comme son fils, s’appuyant, lui Antoine, dans cette-déclaration, du
témoignage de Caïus Oppius, confident intime de César et son homme d’affaires.
Il est vrai que, plus tard, ce même Caïus Oppius, devenu le partisan d’Octave,
trouva juste et salutaire de se dédire et d’énoncer une assertion tout opposée,
dans un écrit contre lequel protestait d’ailleurs la ressemblance de l’enfant.
Elle habitait alors, de l’autre côté du Tibre, dans ces jardins de César qui
s’étendaient au pied de la colline, à la place même que ceux de la villa
Pamphili occupent à présent, et tenait une Cour des plus brillantes. Encombrer
les antichambres de la reine d’Égypte était un honneur fort à la mode et fort
goûté de ces fiers consulaires, qui savaient par là se concilier les bonnes
grâces du nouveau maître. Cicéron se faisait présenter, et, quitte à l’accabler
plus tard d’allusions acerbes, commençait par dépenser en menue monnaie de
flatteries son éloquence et sa littérature[8].
Tous ces souvenirs ramenaient Cléopâtre
vers un passé qui d’un jour à l’autre pouvait cesser d’être un mirage. Rien ne
l’empêchait de revenir sur ses pas au bras d’Antoine, et de compléter avec lui
l’œuvre de domination souveraine ébauchée avec Jules César. Elle voulait y
rentrer, dans cette Rome, mais pour abattre sa puissance, pour y promener son
char de triomphe sur les ruines de cette aristocratie vénale dont son père
avait subi les extorsions, et pour transporter ensuite dans sa chère Alexandrie
le siège du gouvernement du monde. A défaut de César, elle avait l’épée
d’Antoine et son génie ; à elle seule, à Cléopâtre, appartenait désormais
le triumvir. Ses conquêtes, sa gloire, ne le regardaient plus ; il ne
devait agir et vaincre qu’au profit exclusif de l’idole, et c’était en s’aidant
de ces avantages qu’elle comptait, à côté du héros, et forte de tous les droits
d’une épouse légitime, gravir chaque degré du trône entrevu sur les hauteurs du
Capitole.
Projets superbes, auxquels manqua l’esprit
de conséquence et de ferme propos ! Cléopâtre eut bientôt fait de
subjuguer Antoine, mais là s’arrêta son action ; elle ne réalisa donc que
la moitié de son programme, qui était de régner sans partage sur le triumvir.
Une fois en possession du moyen, elle oublia le but. On perdit terre dans les
ivresses du moment, et les grandes perspectives disparurent, effacées par les
vapeurs de l’éternelle fête : plus égoïste qu’Antoine et sachant mieux
calculer ses intérêts, elle se montra également sans volonté contre le plaisir.
Le même démon les possédait l’un et l’autre, ils se ressemblaient trop.
« L’homme que la servitude entreprend, dit Homère, perd la moitié de sa
virilité. » Antoine lui appartenait corps et âme, en esclave, et
Cléopâtre, débordée elle-même par cette folie des sens, paraissait n’avoir plus
qu’une ambition : être la maîtresse de son esclave !
Jamais amant ne fut plus magnifique. La
reine avait le goût des belles-lettres, il enrichissait le musée d’Alexandrie
de 200,000 papyrus enlevés à la bibliothèque des rois de Pergame ; elle
aimait les arts, et il dépossédait le sanctuaire de Samos pour lui donner un
groupe de Miron. Rome criait au sacrilège ; il laissait dire, et, sentant
de loin gronder ses colères, leur préparait de bien autres motifs d’explosion.
Au retour d’une campagne victorieuse en Arménie, n’eut-il pas l’incroyable idée
d’offrir à cette magicienne le spectacle d’un triomphe ? Un général romain
triompher hors de Rome, cela ne s’était jamais vu. Pour Rome seule on devait
vaincre ; elle seule avait le privilège de conférer au vainqueur la
suprême récompense. Aller à l’encontre de ce principe, autant valait proclamer
l’indépendance des provinces et ne plus voir de différence entre le peuple
romain et les barbares ! Antoine, qui sait ? ne voulait peut-être pas
autre chose. Depuis longtemps, il méditait de rompre avec le Capitole, de forger
un rival au vieux Jupiter, et, pour atteindre, son but, il lui fallait grandir
le prestige d’Alexandrie aux yeux des populations orientales et les convaincre
que le Nil et l’Oronte ne méritaient pas moins que le Tibre, placé à
l’extrémité de l’empire. Déjà redoutable sous les derniers Lagides, l’Égypte
était devenue une menace, un danger pour Rome et l’Occident. Par des sorties
militaires presque toujours brillantes et que suivaient des traités avantageux,
Antoine avait mis sa reine à la tête d’une confédération de rois ; leur
marine était sans égale, et c’étaient des légions romaines qu’il commandait,
lui soldat romain, imperator, le premier homme de guerre de son
temps ! Cléopâtre voyait chaque jour s’accroître ses États : des
îles, des provinces, cadeau sur cadeau ! Antoine semblait ne prendre que
pour lui donner, et certes la spéculation avait son bon côté, car il se disait
que ce qui appartenait à la reine appartenait à Marc Antoine, et qu’il se
retrouverait encore fort à son aise dans le cas où rien ne lui resterait que ce
qu’il aurait donné, – ce qui prouve que c’est une assez vieille histoire
que de rentrer dans son bien en épousant la femme avec laquelle on s’est ruiné.
A ce triomphe dans Alexandrie, rien ne
manque ; on y trouve la solennité romaine, la pompe orientale, le goût des
Grecs. Artavas, le roi d’Arménie, y paraît enchaîné, mais avec des chaînes d’or
catenis,
sed ne quid honori deesset, aureis vinxit. Et c’est aux pieds de la reine d’Orient que toute cette gloire
est déposée par son chevalier, par le Renaud de cette Armide. Il reconnaît
solennellement devant tous, à cette occasion, Cléopâtre reine des reines, et
pour son successeur légitime, Césarion-Ptolémée (il avait alors quatorze ans),
issu d’un mariage avec le dictateur, ce qui, dans l’avenir, détruisait les
droits d’Octave.
Octave, pendant ce temps, créait à Rome ce
qu’on appelle un mouvement d’opinion. Ses écrivains, ses poètes, recevaient le
mot d’ordre : il s’agissait d’exploiter les faits au point de vue des
préjugés romains, et, la matière étant déjà si belle, il est vraiment curieux
que tant d’imaginations aient pris à tâche de l’illustre ; mais pour se
rendre agréable à César, rien ne coûte ; Au fond, ce qu’on voulait des
deux côtés, c’était la succession du grand Jules, la souveraineté universelle
sans partage. Au Capitole, comme sur les bords du Nil, on comprenait qu’un
pareil antagonisme ne pouvait désormais se prolonger ; la question de vie
ou de mort était posée. Il fallait une journée.
Octave s’y préparait en levant des troupes, Antoine armait à force. Ni l’un
ni l’autre n’avait cependant jeté le masque. Le vrai motif restait encore sous
entendu ; mais les griefs personnels, les prétextes activement disséminés,
commençaient à charger l’atmosphère d’une électricité louable. Quelle chance, en effet, pour ce roué tacticien d’Octave
d’avoir à jouer la partie qui s’engageait là ! Cette lutte toute d’égoïsme
et d’ambition, les circonstances lui permettaient de la présenter à l’opinion
comme une simple affaire de patriotisme ; s’il entreprenait de combattre
Antoine, cette guerre n’avait qu’un seul objet, l’existence même de l’empire.
Indifférent aux querelles d’intérêt, peu soucieux de sa propre fortune, il ne
livrait bataille que pour Rome, son honneur et sa suprématie dans le monde.
Venger les mœurs et les institutions nationales, défendre la religion des
ancêtres contre d’ignobles Égyptiens voués au culte des animaux, humilier leur
odieuse reine, implacable ennemie du nom romain, il n’a, quant à lui, jamais
connu d’autre programme. L’Italie et Rome doivent se le tenir pour dit,
– ce qu’elles firent. C’est bien là le thème qui circule dans la
littérature du temps, littérature qui naturellement donna le ton à la prose
comme à la poésie des âges suivants ; d’où l’on peut conclure que, sans
être de grands modèles d’honnêteté, Antoine et Cléopâtre n’ont peut-être point
mérité tout le mal qu’on a répandu sur leur compte, puisque leur histoire n’a
été écrite et qu’ils ne furent racontés et chantés que sur la recommandation
très particulière de l’homme qui les a vaincus.
La sorcière d’Egypte, le monstre, sert de point de mire à toutes
les colères ; Antoine est moins vilipendé ; sa qualité de Romain, son
titre d’ami, de vengeur de César, ses lauriers de Philippes le protègent. Le
malheureux n’est plus qu’à plaindre ; la conscience de lui-même l’a
désormais abandonné, il a bu sa folie dans un philtre. Représentons-nous le
sentiment d’horreur qu’à la Cour de Philippe II eût inspiré le mariage d’un
grand seigneur espagnol avec une Juive. La conduite d’Antoine soulevait aux
yeux des Romains une égale réprobation, et le sournois Octave n’avait garde de
négliger un seul des avantages de son jeu. Chaque affront infligé à sa sœur
était pour lui un capital qu’il faisait valoir à gros intérêts. Cette grande
dame, cette épouse délaissée, formait avec les enfants d’Antoine un groupe à la
fois sympathique et pittoresque. Les Romains se sentaient émus ; attendris
à la vue de cette auguste femme chargée de toutes les afflictions qui
contristaient la République, et dont on ne pouvait prononcer le nom sans
éclater aussitôt en récriminations contre son mari coupable et contre
l’Égyptienne, sa rivale détestée. Il est certain que tout ce beau puritanisme
prête quelque peu à l’étonnement dans une ville qui voyait chaque jour passer
les divorces d’un œil assez indifférent, et que ni l’exemple de César, ni celui
d’Octave n’avaient scandalisée ; mais on peut répondre qu’ici l’aversion
excitée par la personne même de Cléopâtre dominait tout : il n’était plus
question pour les Romains de divorce, mais de ce divorce qui, mettant à l’écart
une patricienne de sang illustre et de mœurs irréprochables allait lui
substituer une courtisane dont l’avènement menaçait la liberté de Rome.
Antoine, à qui tous ces bruits revenaient,
ne faisait qu’y puiser un aliment de plus à sa flamme, et répondait aux
reproches d’Octave avec une certaine affectation de cynisme soldatesque.
« Qu’est-ce donc finalement qui
t’indigne contre moi ? Tu m’en veux de mes rapports avec la reine ;
mais elle est ma femme (uxor), et ce n’est pas d’hier, puisque voilà neuf ans que cela
dure. Et toi-même n’as-tu donc de relations qu’avec Drusille ? Je gage ta
vie et ta santé qu’avant de lire cette lettre, tu n’étais pas sans avoir connu
Tertulla, ou la Terentilla, ou la Rufilia, ou la Salvia Titissennia, ou toutes
les quatre ensemble. »
Cette lettre, empruntée par Suétone aux
archives de la maison de Jules, et datée de l’an 39, prouve qu’à cette époque
Antoine avait formellement répudié Octavie[9].
La querelle s’accentuait, et chaque jour marquait un pas vers la rupture. Comme
jadis, au temps de César et de Pompée, l’esprit de parti remuait la ville. Les
signes précurseurs, oracles, prodiges, commençaient à parler. Antoine perdait
du terrain. Un seul moyen lui restait de rétablir sa popularité : éloigner
Cléopâtre. Ses amis voyaient le tour que prenaient les choses. Les uns l’en
informaient par lettres, d’autres arrivaient en personne. Antoine conservait
encore assez de bon sens, mais la reine, même de lui, ne voulut rien entendre. Vainement
il représenta que cette séparation serait courte, que nulle puissance au monde
ne le forcerait jamais à la quitter ; que peuvent de telles assurances
contre les prières et les larmes d’une femme si éperdument adorée ?
Cléopâtre n’avait oublié ni les charmes d’Octavie, ni la fragilité du cœur
d’Antoine. Ce qui s’était vu déjà pouvait se reproduire ; l’altière
Égyptienne était résolue à tout entreprendre plutôt que de servir une seconde
fois de gage à la réconciliation des triumvirs et d’être sacrifiée à la paix du
monde. Son amour, plus encore que le soin de son ambition et de sa propre
sûreté, lui dictait cette conduite. Antoine était un homme qu’il lui fallait en
quelque sorte garder à vue, et qu’elle ne tenait que par la continuelle
incantation de sa présence. Elle avait résolu de le suivre partout, quoi qu’il
advînt, sans vouloir réfléchir à ce que la présence d’une femme comme elle
devait nécessairement causer d’embarras dans l’exécution d’un plan stratégique.
Elle maintint sa volonté contre tous les avis. A Éphèse, où Marc Antoine
rassemblait la flotte, Domitius Énobarbus, la voyant apparaître, s’emporte
comme un lansquenet ; mais Antoine, au lieu de la renvoyer en Egypte
attendre la fin de la guerre, s’élance au-devant d’elle et rabroue son général.
Jamais le monde romain n’avait assisté à de
pareils armements. Octave commandait à l’Occident tout entier ; derrière
lui se levaient l’Italie, la Gaule, l’Espagne, l’Illyrie, la Sicile, la
Sardaigne et ses îles ; du côté d’Antoine étaient la Thrace, la Grèce, la
Macédoine, l’Égypte, toutes les provinces romaines de l’Asie et la plupart des
dynastes orientaux restés indépendants. Cent mille hommes de légionnaires
aguerris, douze mille cavaliers formaient le noyau de son armée, autour duquel
venaient se masser d’innombrables auxiliaires. Cinq cents vaisseaux de guerre,
y compris les fameuses galères égyptiennes, composaient sa flotte, bien montée
et bien pourvue d’engins de toute sorte.
Les forces d’Octave, beaucoup moindres,
– elles ne dépassaient pas 250 voiles, – avaient l’avantage, d’être
manœuvrées par d’incomparables marins. Parmi ces hommes rompus à la navigation,
habitués au succès, se trouvaient presque tous les anciens pirates de Sextus
Pompée, et l’on peut aisément se rendre compte des empêchements et des périls
dont ces hardis équipages menaceraient les énormes bâtiments égyptiens, si, par
un coup de maître, on les amenait à rompre leur ligne, ce qui fut le trait
décisif de la victoire d’Actium. Ajoutez à cela que ces forces, si admirablement
appareillées, étaient dans la main d’un amiral de premier mérite, qui
s’appelait Agrippa, et commandait sous les ordres de César-Octave, lequel, à
défaut de talents et de vertus militaires, avait du moins cette qualité de
savoir s’effacer, de laisser faire. Comment un général tel que Marc Antoine,
disposant d’une si belle armée, en vint-il à opter pour le combat naval quand
tout lui semblait conseiller de livrer bataille sur terre ? Cléopâtre ne
voulait se séparer de son amant ; il lui fallait être là près de lui,
sinon à son côté. On se battit sur mer, parce qu’elle y trouvait une occasion
d’assurer mieux son poste de combat. Qu’on ose donc parler encore de la
destinée d’Antoine, comme s’il y avait une destinée pour l’homme alors qu’une
femme est dans son jeu ! D’ailleurs, sur mer, la fuite n’était-elle pas
plus facile en cas de désastre ?
« O mon Imperator, pourquoi
veux-tu confier ta fortune à ces misérables planches ? Laisse tes Égyptiens
et tes Phéniciens combattre sur la mer, et donne-nous le champ de bataille en
terre ferme, où nous autres nous savons vaincre ou mourir. »
Ainsi parlait à la dernière heure un vieux
centurion de Pharsale et de Philippes tout criblé de blessures. Antoine
soucieux l’encouragea d’un geste amical, et, sans lui répondre, passa. Pendant
ce temps, Octave accostait un ânier :
« Comment te nommes-tu ?
– Je m’appelle Bonaventure, et ma bête
s’appelle Victoire ! »
C’était le 1er septembre de l’an
30 avant Jésus-Christ. Le combat, vigoureusement engagé, faisait rage de part
et d’autre, et se prolongeait depuis plusieurs fleures, implacable, mais encore
indécis. Cléopâtre, avec ses soixante galères, avait pris position à distance,
dans l’intérieur du golfe dont la flotte d’Antoine défendait l’entrée.
Intrépides à l’attaque, prompts à la retraite, les vaisseaux octaviens
multipliaient leurs évolutions, qui ressemblaient à des charges de cavalerie
poussées à fond de train contre des masses inexpugnables. Des deux côtés, les
forces se balançaient, ou, pour mieux dire, se neutralisaient ; car, si
les flottantes citadelles d’Antoine avaient le mérite de ne point se laisser
entamer, elles avaient aussi cet inconvénient que leur masse même les
condamnait à ne poursuivre aucun avantage sur un ennemi qu’il fallait se
contenter de repousser toujours, sans jamais pouvoir l’anéantir.
La Reine courait un danger, celui d’être
enveloppée dans la mêlée. Ce danger à chaque instant semblait la menacer de
plus près. Le rempart interposé, par les vaisseaux antoniens avait peu à peu
fléchi : le combat n’en avait pas fait un pas de plus, mais, elle se
sentait moins protégée, et déjà se voyait tombée aux mains de son redoutable
ennemi. Cléopâtre était femme ; l’attente, le doute, l’inaction, la peur,
tout la troublait, l’effarait. Soudain une brise favorable se lève, sa tête n’y
tient plus : elle donne le signal du départ. L’Antonia, sa galère
amirale, file au travers d’une trouée ouverte entre les combattants, et, ses
voiles dehors, sa banderole de pourpre au vent, suivie de la flotte égyptienne,
s’envole « comme un oiseau affolé » dans la direction du Péloponnèse.
L’ennemi s’étonne, les amis se regardent consternés ; est-ce une
fuite ? Personne n’y veut croire.
Et Antoine ?
Ici se dresse une de ces énigmes
psychologiques dont la solution défie l’entendement humain : écoutons les
témoins : Plutarque d’abord, ce grand devineur des secrets, de la
conscience.
« A ce moment, dit-il, Antoine montra
qu’il avait absolument perdu possession de lui-même. Le général avait disparu
aussi bien que l’homme. On a prétendu que l’âme d’un amoureux habite dans un
corps étranger[10] ;
Antoine s’élança sur la trace de cette femme, comme s’il n’eût fait qu’un avec
elle, et comme si de ses mouvements à elle ses mouvements à lui eussent
dépendu. A peine vit-il cingler le navire, il oublia tout ce qui se passait,
et, plantant là combattants et blessés, il se jeta dans une trirème rapide,
emmenant Alexas et Skellius à la poursuite de celle qui, perdue, allait
l’entraîner dans sa perte. ».