
Henri Blaze de Bury
Les Femmes et
la société
au temps
d’Auguste
CLÉOPÂTRE
La vérité de l’histoire est souvent dans le
cri d’un poète. Les gros livres ont leur parti pris, leurs systèmes ; les
Mémoires mentent ; l’inspiration il la faut subir. Écrivant, nous sommes
de sang-froid : celui qui chante ne se possède plus ; on n’est un
lyrique qu’à ce prix. Les vrais inspirés perdent terre, et presque toujours en
disent plus qu’ils ne voudraient. Qui ne connaît, ne sait par cœur l’ode
d’Horace : Nunc est bibendum, nunc pede libero !.. Il y a plus que la joie de la victoire dans ces
fameuses strophes, il y a le cri de libération ; l’âme de tout un peuple…
Un immense danger a menacé Rome : ce danger, les dieux l’ont
conjuré ; enfin, on va donc revivre. Lisons ces vers comme on les doit
lire, en nous reportant au centre des événements : les triomphes inespérés
provoquent seuls de tels élans ; cette exaltation capiteuse ne saurait
être que le contre-coup d’une grande épouvante ; « être furieux,
c’est n’avoir plus peur à force d’avoir eu peur, et dans ces cas-là la colombe
frapperait l’épervier du bec[1]. »
Vous vous dites : faut-il que ces Romains aient tremblé pour triompher si
bruyamment ! et quelle ennemie était donc cette Cléopâtre dont la
disparition les soulageait d’un poids si lourd ? L’ode d’Horace est un
document que revendique l’histoire ; la supériorité de Cléopâtre y éclate
de partout. A travers les jubilations de cet hymne entonné à la gloire du
vainqueur, vous surprenez chez le poète un mouvement de sympathie, d’admiration
involontaires pour la grande Égyptienne[2].
D’autres, plus tard, l’insulteront ;
un Properce imaginera que, si les dieux n’ont pas permis qu’elle tombât vivante
aux mains d’Octave, c’est qu’ils la jugeaient indigne d’orner son triomphe, et
ne voulaient point qu’une femme pareille fût conduite par ces mêmes rues de
Rome où jadis passaient les Jugurtha ; mais Properce est un plat
courtisan, un de ces diffamateurs à la suite, dont le sauveur du monde (servator mundi) aime à patronner les bons offices.
D’ailleurs Properce avait dix ans lors de la mort de Cléopâtre ; ses
impressions ne sont que de seconde main. Horace et Virgile ont assisté aux
derniers moments de la République, Horace a même combattu pour elle. Properce
n’a rien vu de ces glorieux temps ; il est sans modération comme sans
élévation d’esprit, et tombe sur les vaincus, parce que c’est une manière de
faire sa cour au vainqueur. La onzième élégie du livre III n’a qu’une
intention : chauffer, pousser au fanatisme cette haine nationale des
Romains contre Cléopâtre[3]. Le poète y chante le funeste pouvoir des grandes dominations
féminines, et passe en revue tous les mythes, lors les fameux exemples, dont le
plus effroyable est naturellement celui qu’on vient d’avoir sous les yeux.
La flatterie gagne à la main, la belle
littérature s’en va. Il ne s’agit plus que de plaire au maître, qui sait ce que
vaut l’enthousiasme des honnêtes gens et ne marchande pas. On n’est un parfait
panégyriste de décadence qu’à deux conditions, s’aplatir devant César et jeter
de la boue à ses ennemis. Properce remplit ce double emploi ; ceux qui
viennent après lui, historiographes et rapsodes, également ne s’y ménagent pas,
car c’est à remarquer qu’à mesure qu’on s’éloigne de la génération
contemporaine de Cléopâtre, et que le despotisme s’affermit, l’invective, moyen
d’adulation, se corse et s’envenime, – tandis qu’Horace, à l’autorité du
galant homme, joint ici la garantie du témoin. Il a vu de ses yeux, entendu de
ses oreilles. Cette crise terrible, il l’a traversée, vécue. Horace touchait à
ses trente ans quand éclata la guerre entre Octave et Marc Antoine, ou plutôt
entre Rome et Cléopâtre, ainsi que les protocoles de l’époque affectent de
s’exprimer. Pendant toute la durée de la campagne, il ne quitta point
Rome ; on peut donc s’en fier à son émotion, qui fut, à tout prendre,
celle du Forum, mais qu’il manifeste en des termes dont assurément le Forum ne
se servirait pas, car la peur est d’ordinaire pour la multitude une effroyable
conseillère de mauvaises paroles, et respecter dans sa défaite un ennemi qui
nous a rudement secoué les entrailles n’appartient qu’aux âmes élevées. Horace
donne la vraie note ; il s’emporte au nom de son patriotisme contre l’être
fatal mauvais démon de César et d’Antoine, et dont l’ambition téméraire osa
prétendre conquérir le Capitole et l’Empire : funus at imperio parabat ; mais son indignation ne l’aveugle pas, il est des
ascendants prestigieux auxquels l’âme d’un poète ne se peut soustraire. Horace
a beau s’évertuer, même à l’instant qu’il la maudit, Cléopâtre le domine ;
il se débat sous son regard, avoue sa puissance, et cette créature néfaste (il
accouche du mot), ce fatale monstrum reste à ses yeux une femme de génie.
Sur sa beauté, Horace, pas plus que
Virgile, n’insiste ; mais quand on vous parle toujours de la grâce et du
charme d’une femme, quand vous la voyez enguirlander, asservir à son gré tous
les maîtres du monde, il en faut cependant bien conclure que cette femme était
belle, disons mieux, qu’elle était pire. « Hélène du Nil, » Plutarque
l’appelle de ce nom, ce qui prouve beaucoup et ne prouve rien ; car, si
les conditions d’origine et de climat, si les facultés de l’âme et de
l’intelligence sont un indice, il est certain que la fille de Léda, nature
impersonnelle, passive, et la fille des Lagides, activité, lumière, flamme,
orage, ne devaient pas plus se ressembler au physique qu’elles ne se
ressemblent au moral. Sous quels traits se la figurer ? Pas un document
vraisemblable ; les gigantesques dessins hiératiques de Denderah,
d’horribles médailles ; où le connu permet de juger l’inconnu, et qui
trahissent leur mensonge par ce qu’elles nous montrent au revers de la belle
tête d’Antoine grossièrement caricaturée. M. de Prokesch-Osten, parlant du
colossal profil du temple égyptien, croit y voir, à travers le système
conventionnel, des signes attestant une grande beauté.
« Cléopâtre est représentée en Isis,
superbe, séduisante au plus haut degré pour l’harmonie, l’abondance de
l’ensemble, la beauté physique c’est elle. » Et l’ingénieux amateur,
captivé davantage encore par les divers portraits placés au-dessus de l’image
énorme, ajoute, non sans une pointe de madrigal : « Il me suffit de
contempler cette Cléopâtre pour comprendre la faiblesse d’un César[4] !
La coiffure a beaucoup d’élégance et de distinction, les cheveux nattés en filet
sur la tête pendent sur la nuque et les épaules en tresses nubiennes ; le
visage est noble, fin, altier, une aile se déploie à chaque tempe, et sur le
front se dresse un petit serpent ; le sein, les bras sont nus, richement
ornés de joyaux ; une ceinture presse la taille au-dessous de la gorge et
maintient la tunique étroite qui descend jusque la cheville. Pour le dessin de
l’étoffe, on dirait des écailles d’argent ; aux pieds brillent aussi des
bijoux comme en porte encore aujourd’hui la femme arabe. »
Les belles dames de la Fronde ne sont pas
les seules qui aient su inspirer des passions d’outre-tombe. J’ai connu jadis à
Vienne le baron de Prokesch, c’était un amoureux de Cléopâtre. Mon premier
mouvement serait donc de me défier de son impression et d’y voir plutôt le rêve
d’un idéaliste qui se monte la tête, devant une informe ébauche ; mais la
science pure et simple ne tient pas un autre langage. M. Rosellini, dans son
ouvrage sur les monuments d’Egypte et de Nubie, admet la possibilité d’une
certaine notion conjecturale du type d’après l’examen de cette imagerie.
« Ces traits, écrit-il, sont loin de
mentir à l’histoire et dénoncent assez bien la femme dont l’influence s’exerça
si puissamment sur César et sur Marc Antoine. Quiconque a l’habitude de la
physionomie humaine reconnaîtra une âme instinctivement adonnée à l’amour et
aux plaisirs des sens, tandis que cette médaille fabriquée sous son règne, et
reproduite dans l’Iconographie de Visconti, ne nous offrira qu’une
grotesque charge où l’œil s’émousse vainement à vouloir ressaisir quoi que ce
soit d’analogue à l’être qu’on se représente comme une des merveilles du sexe
féminin. »
Attiré naturellement par l’intérêt qui
s’attache à ces grandes figures du temple de Denderah, l’archéologue italien
poursuit ainsi sa description.
« La reine marche précédée de
Césarion, qui porte la coiffure des dieux, le casque orné du pschent ; sur sa gonna très courte, on voit l’image d’un
roi couvrant de son glaive un groupe de vaincus qui demandent grâce,
– sujet reproduit dans presque tous les portraits des Pharaons illustres.
Césarion offre à la déesse du temple un sacrifice d’encens ; sa main
gauche tient la cassolette sacrée, tandis que de la droite il répand les grains
de parfum. Au-dessus de sa tête voltige l’épervier de Hat, serrant entre ses
griffes l’emblème de la victoire. La Reine porte sur son front les insignes
d’Athyr, divinité locale ; elle est vêtue d’une robe très juste au corps,
et présente en offrande un collier. Les inscriptions la désignent sous ce vocable :
« Cléopâtre, maîtresse du monde, » et Césarion est appelé Ptolémée,
César, Philopator et Philométor, selon les titres qu’Antoine lui donna en
l’élevant près de sa mère à la régence. Ce qu’il y a de plus frappant, c’est
l’exacte ressemblance du jeune homme avec ce que nous connaissons du visage de
Jules César : d’où il suit que les Alexandrins, loin d’incriminer la
naissance du fils de leur reine, en tiraient gloire, comme faisait la reine
elle-même. »
Tout cela ne m’empêchera pas de penser que,
si Cléopâtre revenait au monde, la noble dame rougirait et s’indignerait de
voir sur quels indices nous la jugeons, et que la postérité en soit réduite à
ne pouvoir, au sujet d’une beauté comme elle, interroger que le ciseau d’un art
provincial de la haute Égypte au temps de la décadence. Octave, au moment de
quitter Alexandrie, fit emballer pour Rome, tous les objets précieux. Les
statues d’Antoine, descendues de leur piédestal, durent se préparer à prendre
le chemin du Capitole ; celles de Cléopâtre allaient avoir le même sort,
lorsque l’intervention d’un puissant personnage les sauva de l’affront auquel
la reine s’était dérobée par la mort. Cet Alexandrin, courtisan du malheur,
comprit qu’il valait mieux s’adresser et la cupidité d’Octave qu’à sa pitié ;
comme il avait autant d’or que de dévouement, il proposa la somme de 2,000
talents, et les statues de Cléopâtre, ainsi que ses portraits, restèrent en
Égypte. C’est à cet acte pieux que se rattache peut-être l’absolue disparition
de tant de monuments si regrettables. A Rome probablement,. tout n’aurait pas
péri ; en même temps que bien d’autres chefs-d’œuvre, quelques restes
auraient surnagé de ces marbres, de ces peintures, où le génie grec devait tant
de fois s’être appliqué à reproduire cet idéal de formes et de physionomie.
Un linéament symbolique en plein désert, un
griffonnage sur le mur d’un temple croulant, voilà donc l’unique
répertoire ! Béatrice Cenci, dona Lucrezia, Monna Lisa, où sont-ils vos
Léonard, vos Raphaël, vos Titien ? « Savez-vous que vous finiriez par
me rendre jalouse de ce fantôme, disait une femme d’esprit à son amant ?
Passionnez-vous tant qu’il vous plaira pour des vivantes : si belles
qu’elles soient, je ne les crains guère, car je sais que pas une d’elles ne
vous aimera comme moi ; mais ces figures de marbre que vous animez de
toutes les flammes de votre cœur et de votre imagination, je les redoute, et,
si vous voulez que je dorme tranquille, ne me parlez plus de votre
Cléopâtre ! » L’imagination, c’est en effet l’unique ressource ;
dans l’absence de toute information pittoresque, essendo carentia, l’esprit travaille, cherche à reconstruire,
des anciens descend aux modernes, pour remonter ensuite par Shakespeare à
Plutarque ; ne pouvant copier, on recompose, on s’abandonne à cette idée
secrète qui vous vient à l’âme. Essayons du système, cherchons l’idole sous les
bandelettes sacrées, fouillons comme des sarcophages tous les livres récemment
publiés, Drumond, Merivale, Adolphe Stahr ; interrogeons-les,
utilisons-les. « Je vais à elle malgré moi, comme l’oiseau va au
serpent ! » Ainsi de certains sujets : ils vous attirent, vous
fascinent, vous absorbent. Pourquoi parler de rajeunir ? Est-ce que l’idée
vieillit jamais ? Les types sont immortels ; on ne les rajeunit pas,
on les évoque. C’est affaire d’imagination ; d’analyse psychologique et de
pur sentiment. « La Muse seule peut prêter de la vie à la mort, » dit
l’Euphrosyne de Goethe, et je complète la pensée, en ajoutant : que de
taches peut aussi effacer la Muse !
C’était au lendemain de Philippes, Antoine
touchait au point culminant de sa fortune. Le petit-fils de Jupiter et de
Sémélé, – on sait qu’Antoine, comme César, était de la maison des dieux,
pouvait alors avoir quarante ans, l’âge sous lequel on se représente aisément
un descendant d’Hercule ; et sa constitution, que ni les fatigues de la
guerre, ni les épreuves du plaisir n’avaient entamée, prouvait aux yeux de tous
que depuis le grand ancêtre, la race n’avait pas dégénéré. Comme chef
militaire, et aussi comme grand seigneur, la nature l’avait pourvu de ses plus
rares avantages, de ses dons les plus aimables et les plus séduisants. Elle lui
avait octroyé tout, excepté tout, c’est-à-dire qu’en lui prodiguant tant de
choses, la nature lui en avait refusé deux : un bon jugement et cet art de
se gouverner soi-même par lesquels seulement tous ces biens portent leurs
profits. Magnum virum ingenii nobilis, ainsi l’appelle Sénèque, qui d’ailleurs
lui reproche son ivrognerie et son libertinage. Faible parfois, méchant jamais,
le premier au combat, au danger, patient, solide, imperturbable, en campagne un
modèle de soumission à la discipline, le camarade du légionnaire et son idole,
de tous les généraux formés à l’école de César, il n’y en avait pas de plus
populaire. Il fallait le voir enlever sa cavalerie et se précipiter à la tête
de quatre cents hommes sur un carré d’ennemis, qu’il enfonçait et taillait en
pièces : c’était un Murat.
Cicéron, dans ses pages de haine, nous le
peint comme un composé de tous les vices et de tous les crimes de la terre.
Rien n’est plus faux que ce portrait, si peu en rapport d’ailleurs avec les
autres témoignages : pourtant, ce sont aussi des ennemis d’Antoine qui
parlent ; mais de cette histoire, écrite par des flatteurs d’Octave, la
figure d’un héros se dégage. Son simple commerce avec Jules César nous montre
une âme capable des plus généreux mouvements. Quelle excellente note, et pour
le caractère d’un homme, et pour sa valeur intellectuelle, que cette
subordination constante et sans envie à la grandeur ! Tant que vivra
César, Antoine estimera que sa place est au second rang ; pour que l’idée
lui vienne de jouer le premier rôle, il faut que l’autre ne soit plus
là.
Ce qui manquait à cette nature, c’était la
volonté. Deux pôles irrésistiblement l’attiraient : le pôle ambition et le
pôle volupté, qui, somme toute fut le plus fort et l’entraîna dans le gouffre.
Jouir était l’unique but ; le reste, influence, autorité, renom, ne
comptait que pour moyens, tant il est vrai que les abstinences, les privations
ne retrempent que les natures foncièrement morales, en ce sens qu’elles
imposent à l’être physique des habitudes de soumission, et font prévaloir le
principe supérieur ; mais ceci n’est que l’exception. Chez la plupart des
hommes et des demi-dieux, la nature reprend ses droits dès qu’elle en trouve
l’occasion, et rebondit alors avec d’autant plus d’entraînement et de frénésie
qu’elle a été plus violemment et plus longtemps comprimée et mise à l’épreuve.
Les âpres souvenirs de la faim dont on fut consumé aiguisent les appétits
présents, et ces servitudes de la vie, rudement supportées, endurcissent moins
le tempérament qu’elles ne le prédisposent à la mollesse[5]. Antoine, devant l’ennemi, pouvait, dans son héroïque retraite
de Mutine, s’abreuver d’eau croupie et se nourrir de racines sauvages ;
mais ce serait mal comprendre une organisation comme la sienne que de s’étonner
de voir cet Héraclide oublier dans les excès de la jouissance les strapaces de
la guerre, et perdre de vue, dans l’orgie de la victoire, les millions d’hommes
dont les circonstances viennent de mettre les destinées entre ses mains. Faites
que dans une pareille nature ainsi placée au sommet du pouvoir l’action
prédomine, et vous avez un Alexandre : l’organisation politique,
l’initiative, la régénération dans toutes les branches de la vie sociale, la
conception hardie de toutes les théories, l’appel à toutes les idées
pratiques ; que la même nature incline au relâchement, à la mollesse, et
vous avez le virtuose par excellence en fait de jouissances. Car cette
pluralité de dons, de facultés, n’aura qu’un art où s’exercer ; celui de
varier, d’aviver le plaisir par des inventions toujours nouvelles.
Antoine et Cléopâtre, faiblesse contre
faiblesse, lierre contre lierre ! Ce héros de Philippes, cet Hercule, il
lui faut toujours s’appuyer sur quelqu’un d’abord, c’est Jules César qui lui
sert de support ; puis c’est Fulvie, un caractère, un grand esprit par
lequel il se laisse volontairement dominer ; dans mainte occasion, Fulvie
est l’homme du ménage, lui la femme. Témoin cette guerre qu’elle entreprend à
Rome contre Octave, héroïque moyen, moyen désespéré, pour arracher son infidèle
aux enlacements de la Sirène ! Plus tard, il s’étaiera sur Octavie ;
il épousera la sœur de son antagoniste pour avoir la paix, pour gagner un temps
qu’il emploiera à ses plaisirs. Hercule, Bacchus, autres soutiens sans cesse
invoqués, mis en avant et qui dans Plutarque, comme dans Shakespeare,
s’éloignent à l’heure de l’écroulement.
Chose étrange que l’hyménée de cette nature
toujours ployante avec Cléopâtre, la faiblesse féminine incarnée. Il la connaît
et sait qu’il ne doit attendre d’elle aucun appui. Mais la plante parasite
l’étreint, l’enveloppe, l’étouffe. Ses sens, ses instincts, ses penchants, elle
accapare tout, si bien que lui, cette troisième colonne du monde, incapable de
se maintenir debout, perd jusqu’à la volonté de chercher ailleurs où s’étayer.
Cette passion a l’embrasement et la constance des dernières amours. « Là
où les âmes couchent sur des fleurs, nous irons la main dans la main, et nous
éblouirons les Esprits de notre auguste apparition. Didon et son Énée perdront
leur cortège et la foule des Ombres nous suivra. »
Enorgueilli par la victoire, ivre de sa
fortune, le cerveau travaillé d’ambition et les sens plus encore enfiévrés, tel
était Marc Antoine lorsqu’il mit le pied sur le sol d’Asie, où régnait dans sa
pompe, sa gloire, son implacable puissance de fascination, celle dont les
amours de César avalent fait la dame de beauté du monde antique. Dame de beauté
n’est point assez ; le terme applicable aux agréments de la personne
n’exprime pas ce que ces agréments pouvaient avoir de charme fantastique. Si
Cléopâtre n’avait eu que de la beauté, Antoine, ce coureur d’aventures
galantes, ce don Juan romain las de conquêtes, ne l’eût pas instinctivement
recherchée pour ne plus la quitter ensuite qu’à la mort. Ce qu’il faut voir où
elle, c’est la charmeuse,
un de ces êtres adorables et malfaisants dont la faiblesse tue les forts, et
qui doivent avoir servi de type aux Sirènes, aux Walkyries, car, bien que les
poètes prétendent le contraire, c’est dans l’humanité que se recrutent les
mythologies. Chez Cléopâtre, comme dans lady Macbeth, une force démoniaque
travaille ; nommez-la ambition, délire des sens : toujours est-il que
chez la Walkyrie du Nord comme chez la Sirène d’Orient, une richesse, une
puissance surnaturelle d’organisme sauve, au point de vue poétique du moins, ce
que le personnage a d’anormal. La beauté, la grâce ennoblit tout. A ce compte,
et s’il n’existait en ce monde d’autre morale que l’esthétique, Cléopâtre
serait sans reproche.
Comme chez Cléopâtre la suprême beauté, la
forme suprême sauve le côté esthétique, de même chez Antoine, on sent jusque
dans la dégradation, les superbes restes du héros, les restes d’une force
géniale et du naturel le plus noble et le mieux doué. Généreux et magnifique,
il semait l’argent sans chercher à se le procurer par des moyens
ignobles ; il détestait la concussion, vice du moment, et Cicéron, son
ennemi mortel, ne peut s’empêcher de lui rendre cette justice : « Il
est certain qu’on ne saurait t’accuser de malversations pécuniaires, de vues
intéressées, ni d’aucune autre vilenie de cette espèce. »
Dès longtemps, le sortilège avait agi sur
le triumvir. Moins perverse et moins femme, elle n’eût pas si prodigieusement
troublé, affolé ce grand libertin, marié à Fulvie, qui n’avait de féminin que
le corps, nihil muliebre praeter corpus gerens, Fulvie, l’énergie et l’action en personne,
l’ambition aussi, – virile, soldatesque, souvent féroce, détestant le
neveu de César, qu’elle appelait « ce gamin d’Octave. » Nous autres
modernes, c’est du côté de l’esprit que nous avons poussé notre débauche ;
nous voulons tout savoir. Ces demi-dieux du paganisme romain en train de
s’écrouler, voulaient, eux, tout sentir. Terrible curiosité que celle des sens,
et quel théâtre pour la satisfaire, l’Égypte avec ses enchantements, ses
débauches déifiées, son libertinage primitif où la culture hellénique avait importé
tous les raffinements de l’intelligence !
Pour le luxe, les arts, la science, les
plaisirs, pour cette agglomération, ce tohu-bohu d’éléments dissemblables qu’on
appelle du nom de civilisation, Alexandrie tenait la tête. C’était le Paris de
l’ancien monde, le vertex omnium civitatum. Le fier romain lui-même s’inclinait religieusement devant ce
pays, cette ville dont la grande ombre des Pharaons séculaires protégeait le
passé, et qu’inondait de ses rayons le soleil nouveau d’Alexandre. Là se trouvaient
rassemblés, dans des bibliothèques, des musées, tous les trésors de la
littérature et de la poésie ; là, sous le regard de la plus belle et de la
plus élégante des femmes, d’une reine qui mettait son émulation et sa
coquetterie à maintenir l’équilibre entre les séductions de l’esprit et les
grâces physiques, là, splendidement soldés, entretenus sur la cassette de
Cléopâtre, philosophes, astronomes, mathématiciens, médecins et naturalistes
expérimentaient, dogmatisaient et professaient. Et nous, modernes, ce qu’après
deux mille ans nous possédons aujourd’hui des lettres grecques, c’est à ces
institutions des Lagides que nous le devons. Cette gloire du savant et du bel
esprit tenta la plupart des Ptolémées ; il y eut chez eux jusqu’à des
virtuoses, témoin le père de Cléopâtre qui jouait de la flûte comme le grand
Frédéric, et ces goûts n’étaient point simplement un privilège de la dynastie
et des hautes classes, toute la population y participait. Race ardente, mobile,
ingénieuse, sarcastique, aimant fort le changement, les nouvelles, les mots, et
qui, de l’atmosphère intellectuelle qui l’entourait, la chauffait, absorbait
tout : bon et mauvais ; courant à l’émeute, à la mort avec autant de
bravoure et souvent aussi peu de raison que notre Paris[6]
actuel. L’élément grec, quoique
mêlé, dominait et formait encore le meilleur de cette cohue alexandrine, où le
vieil élément égyptien continuait à se montrer réfractaire aux mœurs nouvelles,
et qu’infectaient de leur contagion ces hordes mercenaires composant l’armée
nationale, rendues encore plus insupportables par la brutalité des garnisaires
romains, – depuis la restauration du dernier roi. Aux uns comme aux
autres, une chose était pourtant commune, l’élancement vers toutes les ivresses
de la vie ; le plaisir sous toutes ses formes, les festins, la danse, les
courses, le théâtre, l’orgie du vin et de l’amour. Aux environs de la grande
cité, les maisons de fleurs remplissaient
la campagne. Tavernes, villas et palais, il y en avait pour la plèbe et les
gens de high-life. Canope, Éleusis,
étaient des lieux renommés dans l’univers pour leurs débauches, et dont les
grands viveurs hantaient les mystères avec le fanatisme de la chair. Sur le
canal qui reliait Canope à la ville montaient et descendaient nuit et jour de
folles bandes, et de leurs barques, de leurs gondoles s’exhalaient, au bruit
des flûtes et du cistre, des baisers et des chansons qui n’étaient que le
prélude ou l’épilogue de la fête. De plus en plus illustre et prépondérante, la
capitale des bords du Nil exerçait au loin sur l’Occident, un mystérieux
prestige ; on se racontai ses mœurs, ses divinités et ses monuments.
L’Italie se peuplait d’Égyptiens : devins, charmeurs de serpents,
nécromanciens, prêtres d’Isis et de Sérapis, habiles à s’emparer de l’imagination
des grands par toute sorte d’évocations surnaturelles, pratiquées dans leurs
maisons de campagne aux nuits de pleine lune. Des récits merveilleux se
répandaient sur ce pays. Quiconque entendait chanter la statue de Memnon en
avait pour cent ans d’existence, et celui-là posséderait toute puissance sur
les choses visibles et invisibles, toute domination sur les esprits des quatre
éléments, qui découvrirait la fameuse bague opaline du Pharaon Sésostris.
Antoine avait jadis entrevu la reine,
lorsqu’il commandait un corps de cavalerie dans l’armée de Gabinius en Cilicie.
Il l’avait ensuite retrouvée à Rome pendant sa liaison avec Jules César. Si le
rêve de ces amours, qui devait remplir le monde, fut alors ébauché, les
circonstances ne permettaient guère d’espérer qu’il se réalisât. Les choses
avaient désormais changé de face ; César était mort, la victoire de
Philippes, les événements avaient fait d’Antoine un triumvir, et de ce triumvir
le maître de tout l’Orient. Quoi d’étonnant que dans ce cerveau de satrape
l’ancien rêve reparût, et cette fois avec l’intensité du désir qui n’a plus
s’occuper de l’impossible ? De son côté, Cléopâtre le voulait ; il
convenait à cette main d’enfant de ployer sous le joug ce dompteur. Ce que la
coquetterie d’une femme peut en certaines occasions faire d’un homme et d’un
grand homme, César le lui avait appris. N’était-ce pas le moment de recommencer
l’épreuve et de rejouer avec un autre la partie si fatalement perdue aux ides
de mars ? Ainsi, dans le silence de son cœur, parlait déjà l’ambition, et
la Céline du Nil n’en avait dans ses mouvements que plus de liberté pour viser,
atteindre et saisir sa proie, qui d’ailleurs ne demandait qu’à se laisser
prendre.
Depuis Rome, ils ne s’étaient donc pas
revus. Elle avait de ses nouvelles pourtant, et d’Alexandrie suivait la marche
du héros, qui, après avoir parcouru en triomphateur Athènes et les villes de la
Grèce ; après s’être vu dans Éphèse décerner les honneurs divins sous le
nom de Dionysos, venait de s’installer sur les bords enchantés du Cydnus pour y
tenir cour plénière et recevoir l’hommage des princes de l’Asie.
Tous en foule arrivaient à
l’obéissance ; elle seule, la plus ardemment attendue, ne paraissait
point, et ne daignait-pas même s’excuser par ambassadeur : attitude
d’autant plus arrogante que la conduite de cette reine pendant la dernière
guerre prêtait à l’inculpation ; mais Cléopâtre connaissait son Marc
Antoine, et se disait qu’avec une nature aussi pressée que celle-là, le plus
infaillible des stimulants devait être la temporisation. Son calcul ne la
trompait pas. Cette abstention prolongée, si fort qu’elle affectât l’orgueil
d’Antoine, le blessait moins en somme qu’elle n’irritait son désir de voir la
reine. Rien ne l’empêchait d’exercer sur elle son autorité
discrétionnaire ; il pouvait la mander par ordre ; il la fit très
humblement inviter à venir, et ce fut le Quintus Dellius des odes d’Horace,
– un de ces beaux esprits sans mœurs ni caractère, vivant dans les
honneurs et la fortune en trahissant tous les partis, – Quintus Dellius
mort plus tard, l’intime ami de l’empereur Auguste, qu’Antoine, alors son
maître, chargea de cette commission délicate. Cléopâtre l’attendait, et si roué
que fût l’entremetteur, il ne lui dit que ce qu’elle savait d’avance, en lui
parlant et de sa beauté et de la suprême domination qu’elle allait exercer sur
Antoine aussitôt qu’elle apparaîtrait. Pressée de tous côtés, et par les
lettres du triumvir et par ses ambassadeurs, elle promit, mais sans consentir à
préciser l’instant de son arrivée. Cléopâtre se réservait d’offrir à
l’Alcibiade romain un de ces spectacles imprévus comme ses yeux n’en avaient
pas encore rencontré, même en Asie.
Assis à son tribunal au milieu de la place
publique de Tarse, Antoine, environné de dynastes et de mages, rendait la
justice, distribuant les peines et les grâces, lorsque soudain une nouvelle se
répand, et voilà toute la multitude qui se précipite électrisée vers le fleuve,
dont la ville entière couvrait déjà les bords. Le triumvir, resté seul ou à peu
près, envoie savoir ce qui se passe, et son messager lui rapporte ce
bruit : Aphrodite s’approche en grande pompe, et vient, pour le salut de
l’Asie, rendre visite au divin Bacchus.
C’était elle, en effet, l’Aphrodite du Nil,
la reine des rois, qui venait à la conquête du triomphateur.
Elle remontait le Cydnus dans sa galère
étincelante d’or ; les voiles qu’enflait la brise étaient de pourpre, les
rames à poignée d’argent s’agitaient en cadence, battant les flots harmonieux.
Quant à elle, couchée sous les tissus d’or de son pavillon, dans la molle
posture que les peintres donnent à Vénus, on l’eût prise pour Vénus même. Qui
ne connaît le merveilleux récit de Shakespeare, auquel la palette de Plutarque
semble avoir prêté ses couleurs ? « Ses femmes, pareilles à des
Néréides, épient des yeux ses désirs ; au gouvernail, une d’elles, une
sirène, dirige l’embarcation. La voilure de soie se gonfle sous la manœuvre de
ses mains douces comme des fleurs, qui lestement font leur office. De
l’embarcation émanent invisibles des parfums délicieux qui viennent sur les
quais voisins enivrer les sens. La ville envoie son peuple entier à sa
rencontre, et Antoine demeure seul assis sur son trône, dans la place du
marché, sifflant à l’air qui, s’il avait pu se faire remplacer, serait allé,
lui aussi, contempler Cléopâtre et aurait créé un -vide dans la nature
A peine débarquée, Antoine l’envoie
complimenter et la prie à souper. La reine s’excuse en ajoutant qu’elle sera
charmée de recevoir d’abord chez elle le triumvir. Antoine était galant et
savait vivre ; il accepte. Je me tais sur les splendeurs de ce festin
improvisé ; je laisse les anciens et les modernes décrire ces
magnificences, ces prodigalités invraisemblables. L’émerveillement de
l’histoire, il n’est ni dans ce luxe de vaisselles, de tapis et de pierreries,
ni dans ce train d’un service près duquel tout le faste romain semblait de la
rusticité ; il est dans la puissance de cette femme, dont l’ascendant
s’exerce à volonté, et qui, d’un regard, d’un sourire, va disposer à merci d’un
soldat, d’un vainqueur. Antoine l’avait citée à comparaître comme accusée, et,
sans l’avoir, pour ainsi dire encore vue, il tombe à ses pieds.
Elle avait d’avance décidé que sa beauté,
sa grâce, ne seraient cette fois que de simples forces de réserve ;
c’était par les charmes de l’esprit, les séductions de l’intelligence, qu’elle
voulait combattre et vaincre. Elle en avait assez du renom d’enchanteresse que
l’univers lui prodiguait ; il lui plaisait, pour le moment d’apparaître à
ce Romain, sous les traits d’une grande reine, ayant les traditions du trône et
sachant en parler la langue. Se défendre des torts qu’on lui reprochait, elle
n’eût daigné ; au lieu de s’excuser, elle récrimina, citant les nombreuses
tribulations qu’elle avait encourues de la part de Cassius en lui refusant à
trois reprises les secours qu’il réclamait d’elle, parlant de sa flotte de la
Mer ionienne, qu’elle s’apprêtait à commander lorsqu’une maladie, survenue à la
suite de tant de fatigues et d’ennuis, l’avait arrêtée au milieu de ses
projets, et finissant par dire qu’après la conduite qu’elle avait tenue,
c’étaient des remerciements et des actions de grâce, non pas des reproches et
des accusations, qu’elle se croyait en droit d’attendre de Marc Antoine et de
ses collègues. L’effet sur Antoine fut surprenant. En l’abordant, il n’avait vu
que sa beauté, et maintenant, en l’écoutant, il oubliait de la contempler. Par
la tête, les sens et le cœur, la déesse l’envahissait si bien, qu’à dater de
cette heure il l’adora, comme un homme de quarante ans, au faîte des passions
et du pouvoir, adore une femme.
Oeil qui fascine et griffe qui tue,
Cléopâtre avait de la race féline la souplesse, l’élégance et cette férocité
inconsciente qui, chez le jeune tigre jouant avec sa proie, a tant de grâce. Se
sentant la maîtresse, elle voulut aussitôt des gages, et dans le premier
sourire de cette bouche aimable, avant même de l’avoir effleurée, Antoine
surprit des caprices de vengeance que le triumvir s’empressa de satisfaire.
Arsinoé, sœur de la reine, s’était jadis déclarée sa rivale au trône ;
Mégabyse, grand-prêtre de Diane à Éphèse, avait traité en majesté cette rivale
d’un moment ; l’amiral Sérapion avait désobéi. Arsinoé, réfugiée à Milet
dans le sanctuaire d’Artémis, fut enlevée et mise à mort ; Mégabyse,
emprisonné, n’eut la vie sauve que par l’intervention suppliante des Éphésiens,
et sur un ordre d’extradition, les Tyriens renvoyèrent l’amiral rebelle en
Égypte, où son châtiment l’attendait.
L’entrevue aux bords du Cydnus, bien que rapide,
avait donné tout ce que l’habile Égyptienne s’en était promis. Cléopâtre
rentrait dans sa capitale, le cœur fier de sa victoire et des conséquences que
cette victoire allait avoir. Son trône était de nouveau raffermi, sa primatie
entre tous les monarques d’Orient reconnue et consolidée. Les anciens rêves de
toute puissance, jadis caressés au temps de César, pouvaient renaître, et, qui
sait ? agrandis encore par le ressort de cette imagination incandescente.
Pour les moyens d’action, le pouvoir, le génie militaire, n’était-ce pas un
autre César qu’elle avait à son côté ? Et si le caractère était moins
grand, l’esprit moins vaste, ne devait-on pas se féliciter même de ces
désavantages, qui lui permettaient de gouverner Antoine au gré de sa volonté,
de son désir, de ses caprices ? du reste, il y a tout lieu de soupçonner
que déjà la question politique n’était plus seule en jeu. Entre ces deux
natures si peu dissemblables et qui invinciblement s’attiraient l’une l’autre,
les courants magnétiques avaient agi. Antoine était doué d’une de ces beautés
viriles qui ne manquent jamais d’exercer leur prestige sur les Cléopâtre et les
Marie Stuart, organisations physiquement subtiles, délicates, sûres de dominer
quand même par leur prétendue faiblesse, et trouvant en dehors de beaucoup
d’autres sensations plus secrètes un certain raffinement d’orgueil dans la
force apparente de l’homme qu’elles ont choisi. Ajoutez à cela l’héroïsme du
triumvir, ses succès parmi les femmes romaines, ses mille aventures de par le
monde, et jusqu’à ses fantasques transformations par le costume, qui tantôt
vous le montraient vêtu à l’athénienne et tantôt à l’asiatique.
Ces premières rencontres à Tarse font
songer au tableau de Virgile. On revoit Énée et Didon avec Éros entre les deux,
qui, sous les traits non plus d’Ascagne cette fois, mais du jeune Césarion,
dérobe au doigt de Cléopâtre l’ancien anneau du divin Jules, pour y substituer
l’anneau brûlant d’Antoine. La liaison commença-t-elle à Tarse ? On en
peut douter. Cléopâtre, qui dès la première entrevue s’était donnée à César,
connaissait mieux le prix de ses faveurs ; l’enfant avait grandi, c’était
aujourd’hui une reine de vingt-six ans, et, bien que ses débuts dix ans plus
tôt ne fussent point d’une ingénue, les événements, le séjour à Rome, l’usage
du trône, lui avaient enseigné certaines bienséances pratiques. Ses mœurs n’en
étaient pas beaucoup meilleures, seulement elle avait rayé de son programme, du
moins avec les puissants de ce monde, ces avant-propos qui ne mènent à rien.
Son ambition, son orgueil, lui suggéraient
que, jusque dans les désordres d’une grande reine, la politique doit avoir sa
part d’intérêt, et l’occasion se subordonner à la volonté. Tout porte à croire
qu’il n’y eut alors que des préliminaires de posés, et que Cléopâtre ne devint
la maîtresse d’Antoine que l’hiver suivant, dans Alexandrie, où l’on se donna
rendez-vous en se quittant.
L’antiquité a beau parler de sortilèges, de
philtres, de démons, il n’y eut, dans cette romanesque aventure, d’autre démon que
le tempérament d’Antoine, d’autre philtre que son amour, le plus dévorant, le
plus profond, le plus implacable dont l’ancien monde nous ait transmis la
chronique. Alexandrie paya la dette de Tarse, et avec quel luxe et quel
art ! Antoine n’avait encore connu que le plaisir, on l’initiait aux
mystères de la volupté. De ce concert de toutes les ivresses réunies, dont la maestra
souveraine dirigeait les modulations, quelques sons à peine articulés ont tout
au plus traversé les âges, et c’en est assez pour que l’imagination s’enflamme.
Comment décrire tout ce que notre romantisme moderne emprunte là de ces
tableaux où les sens et l’esprit font échange de délices ? Qu’est-ce que
Renaud ; Armide ? Promenez-vous avec Arioste, et Gluck dans leurs
jardins enchantés ; leurs fontaines jaillissantes ; les échos vous
jetteront les noms d’Antoine et de Cléopâtre, les arbres vous montreront les
chiffres entrelacés des deux amants, et vous songerez moins à la magicienne du
poème qu’à celle de l’histoire, dont Shakespeare a dit : « L’âge ne
peut la vieillir, ni l’habitude de la voir émousser pour vos yeux l’attrait de
la séduction toujours nouvelle. Les autres femmes rassasient les appétits
auxquels elles donnent pâture ; mais elle, plus elle satisfait la faim,
plus elle l’aiguise, et les choses les moins nobles prennent en elle un tel air
de dignité, que les piètres saints la consacrent jusque dans ses
désordres ! » Il faut lire la première scène de ce drame d’où
j’extrais ces lignes. Pour peindre cette Cour d’Égypte, les mœurs de son temps
permettent à Shakespeare l’expression âpre et trivialement pittoresque dont
s’indignerait le public si respectable des ballets d’aujourd’hui.
Coleridge place Antoine et Cléopâtre au
rang des plus beaux chefs-d’œuvre de Shakespeare. Il fait de cet ouvrage
un pendant à Roméo et Juliette ; l’amour
physique, sensuel, opposé à l’amour instinct et passion. De toutes les pièces
historiques, il l’appelle « de beaucoup la plus merveilleuse, » et,
sous plus d’un rapport, j’accepterais cette opinion. Dès l’exposition, les
grandes perspectives s’ouvrent sur ce contact de Rome avec l’Orient ; de
la frugale Europe avec l’Asie luxurieuse, qui devait entraîner la ruine du
monde romain : tout cela rapide, tumultueux, enlevé. Le mouvement des choses provoque en nous un mouvement
d’idées ; en quelques phrases, souvent en quelques mots, de grands faits
sont résumés, et quelle variété d’incidents, de personnages ! la politique
et la guerre interviennent dans les affaires domestiques ; se lient aux
plus grands intérêts de cœur. Votre émotion reste concentrée sur deux
personnages, et le lieu de la scène s’étend depuis le pays des Parthes jusqu’au
cap Misène. Au point de vue esthétique, Shakespeare a produit des oeuvres plus
complètes, et dans lesquelles les types qu’il étudie, avec son art ordinaire,
ont sur le héros et l’héroïne qu’il aborde ici, l’avantage (comme dans Jules
César) d’offrir autre chose qu’un idéal de décadence. Mais, pour la pure et
simple intelligence de l’histoire, je pense, avec Coleridge, que Shakespeare
n’a jamais été si loin et c’est à de telles sources qu’il faut venir apprendre
comment on extrait l’esprit de la chronique.
C’est Plutarque mis en action ; vous
vivez à la Cour d’Egypte au moment de cette fantastique lune de miel ;
vous respirez l’atmosphère de la grande cité gréco-orientale, paradis d’un
monde qui, revenu de son idéal de jeunesse, a fait de la jouissance physique le
suprême objet de son culte et se dit que la toute sagesse consiste à savoir
fêter l’heure présente. « Il gaspillait, écrit Plutarque en parlant
d’Antoine, il galvaudait le bien le plus précieux donné aux hommes : le
temps. » Toute l’exposition de Shakespeare roule sur ce mot. La parole est
aux courtisanes, aux eunuques, aux devins ; frivolité, superstition,
montrent leur vieux compagnonnage ; l’immoralité s’affiche, avec la belle
humeur d’une conscience honnête. On a franchi la période transitoire de
l’hypocrisie, fort vilaine période, à laquelle succède un nouvel état de nature
qui s’appelle la naïveté dans le vice.
Cléopâtre employait sur Antoine tous les
moyens de captation. Elle se mêlait à ses jeux, à ses exercices, l’accompagnait
au gymnase, à la chasse et jusque dans son camp au milieu de ses officiers,
joyeuse de vider une coupe à la santé de son héros, de son vainqueur.
Incapable d’aimer, pourquoi l’eût-elle
été ? Quand il serait vrai que le seul intérêt et la seule ambition
l’eussent jetée dans les bras de César, quelle raison peut-on voir là pour
décréter que le cœur d’une pareille femme fut de ceux qui ne s’émeuvent
point ? Entre cette adolescente spoliée, chassée par ses frères, qui
venait, sans réfléchir à la disproportion d’âge, ressaisir par un coup d’audace
sa couronne sur le lit d’un grand homme usé, vieilli dans le plaisir, accoutumé
déjà depuis longtemps à prendre tout ce qui s’offrait à lui, et la personne de
vingt-six ans, consciente, accomplie, qui pose devant nous, les conditions sont
loin d’être les mêmes.
Pour la gloire et la puissance, Antoine
sans doute à ses yeux vaudra César, car on conçoit qu’une imagination qui ne
demande qu’à s’exalter confonde aisément les lauriers de Philippes avec ceux de
Pharsale ; mais eût-il été moins illustre cent fois, Antoine, fils
d’Hercule, avait en son pouvoir pour s’emparer d’une Cléopâtre et la passionner,
des avantages et des facultés dont toute la gloire du monde ne saurait tenir
lieu, et que le fils de Vénus, si tant est qu’il les eût jamais eus, ne
possédait, hélas ! déjà plus à l’époque où l’étoile des Lagides projeta
sur lui son éblouissement. Non, dans cet hymen qui riva l’une à l’autre leurs
destinées, il y eut chez Cléopâtre plus que l’ivresse des sens et que
l’ambition : son cœur aussi fut engagé. Antoine n’était pas un dameret, et
probablement ne mit point au jeu tant de malice : l’adorer éperdument
n’eût point suffi ; mais il sut la rendre amoureuse, et par là se fit
aimer d’elle.
Que cet amour, qu’il devait, devant
l’univers, payer d’un si terrible prix, lui ait également coûté bien cher dans
le train journalier de la vie, un pareil fait n’a rien qui puisse étonner. Les
Célimènes de l’histoire l’emportent sur les grandes coquettes de la vie
ordinaire par le merveilleux de la catastrophe ; leur écroulement entraîne
un monde, et pendant trois mille ans on en parle. Les autres meurent bourgeoisement
d’une fluxion de poitrine, et personne, hors du quartier, n’y prend
garde ; mais pour ce qui touche aux petites misères de l’existence
qu’elles vous font mener, cela doit au demeurant se ressembler beaucoup. Scènes
de jalousie et de colère, évanouissements, menaces de rupture, larmes et
pâmoisons, c’est toujours à peu près le même air, et qui n’en vaut pas mieux,
je suppose, parce que la virtuose qui l’exécute porte un bandeau royal à son
front et des perles de six millions à ses oreilles. D’ailleurs, de ce qu’une
femme joue la comédie, on aurait tort de conclure que cette femme n’aime pas.
« Vois où il est, qui est avec lui, ce qu’il fait. Tu sais que je ne t’ai
pas envoyé. Si tu le trouves triste, dis-lui que je danse ; si tu le
trouves gai, raconte-lui que je suis subitement tombée malade. » Je cite
Shakespeare, et j’y retournerai : c’est la vraie source ; bien
rarement son point de vue à lui prête à la controverse ; lorsque dans le
doute il devine ; mais pour la vivante peinture des caractères, le mouvement
scénique, il semble qu’on y doive recourir comme à des documents certains. Dire
que c’est Plutarque mis en action n’est point assez dire, c’est Plutarque mis
en poésie ! Je laisse de côté tout ce va et vient pittoresque, toute cette
variété, cette pompe et ne songe qu’à la douceur, à l’harmonie de ce langage si
harmonieusement approprié à la bouche qui le parle.
« Le charme de son discours pénétrait
les âmes dans la conversation, sa beauté empruntait à sa voix un nouvel
attrait, et sans qu’il soit question de l’agrément de son entretien ni de sa
facilité à manier toutes les langues, tous les dialectes, on l’eût écoutée
causer pour la seule magie de son organe. »
Shakespeare s’est accordé si bien au-dessus
avec l’histoire, qu’il a fait de tout son rôle de Cléopâtre un chant d’oiseau,
une musique. Cléopâtre joue la comédie en ce sens que la plupart du temps ses
mouvements, ses gestes, ses discours, sont en parfaite contradiction avec le
sentiment qui l’affecte. Elle pleure quand elle aurait envie de rire, et rit
quand ses larmes l’étouffent ; mais presque toutes les femmes qui aiment
en sont là. Bien qu’elle s’efforce de ne livrer que ce qu’il lui convient de
laisser voir, on sent à travers les mille feintes de son jeu percer toujours
une émotion, ce quelque chose du cœur qui parle au cœur. Il y a de la vérité
dans son mensonge, comme du mensonge dans sa vérité. Ainsi, lorsqu’en proie au
dévorant souvenir d’Antoine et faisant sur elle-même une sorte de mélancolique
retour, elle dit à Charmion : « Regarde-moi ; regarde-moi comme
je suis bronzée par les amoureuses morsures de Phébus, ridée par le
temps ; ah ! César au large front, lorsqu’il t’arriva d’aborder sur
ce rivage, alors j’étais digne d’un roi ! » qui la prendrait au mot
serait malavisé, car la belle dame s’amuse et sait d’avance que ses femmes et
son miroir vont lui répondre qu’elle ment.
Ces crises incessamment renouvelées, loin
d’user la passion du triumvir, l’attisent au contraire, l’irritent et sont le
véritable philtre répandu dans la coupe qu’il boit avec ivresse. Inquiéter,
harceler, enfiévrer l’heure présente en ayant soin de tenir hors de page
l’immuable sécurité du sentiment où l’avenir commun est enchaîné : double
jeu de fieffée coquette et de femme qui aime. Plutarque observe spirituellement
qu’avant de tomber aux mains de sa royale maîtresse, Antoine avait appris à
vivre à l’école de Fulvie, qui lui avait formé, assoupli le caractère de façon
à mériter toute la reconnaissance de ses maîtresses. Je doute cependant
qu’Antoine eût jamais supporté de sa turbulente moitié tout ce qu’il supporta
de Cléopâtre. Il n’y a que les amours criminelles pour se payer de semblable
monnaie et tourner à délices et ravissements ce qui empoisonnerait même la lune
de miel d’une existence légitime. Gentillesses féroces, à plaisir réitérées,
coups de griffe sanglants auxquels un sourire agréable doit répondre !
Cette Fulvie sacrifiée, et dont le dévouement incommode parfois, mais sans
bornes, n’a pu sortir de sa mémoire, il lui faut l’entendre narguer à tout propos.
« Que dit la femme mariée ? Elle est peut-être en colère. Plût au
ciel qu’elle ne vous eût jamais donné la permission de venir ! Qu’elle ne
dise pas que c’est moi qui vous retiens ici : je n’ai pas de pouvoir sur
vous ; vous êtes à elle ! » Et quand le malheureux, apprenant
que Fulvie est morte, cède au premier accablement de sa douleur, de son
remords, quelle suite, quel croisement de reproches déraisonnables[7] !
Ce mari pleurant sa femme n’est qu’un traître envers sa maîtresse, et, s’il ne
la pleure pas, on lui jettera au visage ce compliment : « maintenant
je vois, je vois par la mort de Fulvie, comment la mienne sera
reçue ! »
Cléopâtre tient à la possession de son
amant avec l’indomptable furie d’une nature habituée à ne reconnaître au-dessus
d’elle ni morale ni Dieux. Elle veut d’Antoine, non pas seulement sa puissance
politique, ses trésors, elle veut aussi son intelligence et son cœur, son génie
et sa fortune. Elle a tout épousé, et Shakespeare, avec cette profonde
perception psychologique qui fait de lui un guide si parfait dans ces
labyrinthes de l’histoire, Shakespeare donnant à deviner, accusant chaque
nuance, vous montre une Cléopâtre d’ensemble, vous met devant les yeux la
figure dans son plein ; sans même indiquer par quels côtés chez elle l’intérêt
personnel se mêle à la passion, et dans quelle mesure cet amant et ce héros
agissent sur son esprit, ses sens et son cœur, qu’ils occupent et captivent à
la fois. C’est dans la fusion, l’assimilation organique de ces divers genres de
mobiles que réside l’attrait merveilleux du personnage. A ces petits manéges de
boudoirs, à ces artifices de gipsy couronnée, succèdent çà et là de
fulgurantes explosions, et la femme passionnée excuse alors, relève, ennoblit
presque là courtisane.
Comment douter encore de l’amour de cette
femme après la scène du messager ? Depuis de longs mois, les deux amants
sont séparés. Antoine, rappelé en Italie à la mort de Fulvie, est allé se
réconcilier avec Octave, qui, pour sceller la paix du monde et comme un suprême
gage de nouvelle amitié, vient de lui donner sa sœur Octavie en mariage.
Cléopâtre ignore tout ; on annonce l’arrivée d’un messager apportant des
nouvelles de Rome. Ici la transformation est complète ; plus de
minauderies, rien que le simple élan du cœur, la vraie nature. Quelle
frémissante agitation, quelle angoisse dans cette attente ! Dès les
premières paroles, sa curiosité s’élance follement au-devant de la certitude,
mais la crainte la force à reculer. Enfin l’horrible lumière éclate à ses
yeux ; elle apprend la trahison d’Antoine, son mariage. Sur qui se
vengera-t-elle d’un tel désastre, là, dans le moment même, sinon sur le pauvre
diable chargé de l’en instruire ? Il en coûtera cher au malheureux d’être
ainsi venu se jeter au travers des rêves de cette imagination. Elle l’accable
d’invectives, de menaces, de coups, c’est comme la manifestation plastique de
cette nature incontinente et désordonnée à l’excès ; s’il parvient à
sauver sa vie, ce colporteur de mauvaises nouvelles aura du bonheur. Elle-même
ne fait que tomber d’un paroxysme dans un autre ; puis, au sortir de
l’attaque de nerfs obligée, la voilà soudain qui veut qu’on lui décrive les
traits, la beauté d’Octavie, les moindres particularités de sa personne.
« Quel âge a-t-elle ? quelles
sont ses inclinations ? et n’oublie pas surtout la couleur de ses
cheveux. »
Sir James Melvil, envoyé l’an 1564 par
Marie Stuart, reine d’Écosse, à sa bonne sœur Élisabeth d’Angleterre, donne
l’historique suivant de la manière dont il fut reçu.
Sa Majesté commença par me demander comment
s’habillait ma souveraine, quelle était
la couleur de ses cheveux, et laquelle des deux avait, à mon sens, la
taille la mieux faite ? Ensuite elle voulut savoir à quoi la reine Marie
occupait son temps. Je répondis que la reine, au moment où je l’avais quittée,
revenait de chasser dans les highlands, mais que, lorsque les affaires lui
en laissaient le loisir, elle aimait beaucoup à se distraire en jouant soit du
luth, soit du virginal. Et joue-t-elle bien ? – me demanda Élisabeth.
Je répliquai : – Oui, très bien pour une reine. – Le même jour,
après dîner, lord Hunsden me conduisit dans une galerie dérobée pour entendre
jouer Sa Majesté, assurant qu’il agissait ainsi de son propre mouvement et sans
y être autorisé. Après avoir écouté quelques instants, je soulevai la
tapisserie qui servait de portière, et, voyant que la reine me tournait le
clos, je pénétrai dans la chambre, et continuai à prêter l’oreille. Elisabeth
jouait remarquablement bien. Sitôt en m’apercevant elle s’arrêta ; parut un
peu surprise, se leva et vint à moi en me menaçant gracieusement de la main
comme pour me donner une tape. – J’ai pour habitude de ne jamais jouer
devant les hommes, me dit-elle ; je ne joue que lorsque je suis seule pour
dissiper la mélancolie. – Je tâchai de m’excuser de mon mieux, je parlai
de la Cour de France, où j’avais longtemps séjourné et où de pareilles licences
ne sont point mal vues, et j’ajoutai que j’étais prêt à me soumettre humblement
à telle peine qu’il plairait à Sa Majesté de m’infliger. Elle s’assit alors sur
un coussin, et, comme je m’agenouillais par terre à ses pieds, elle insista
pour me faire aussi m’asseoir. Ce n’était point tout. Elle voulait avoir mon
opinion sur son talent, et que je lui dise si je trouvais que c’était elle ou
ma souveraine qui jouait le mieux. La position devenait délicate ; je m’en
tirai en lui donnant le prix. »
J’ai cité ce trait, parce qu’il prouve une
chose, que dans toute reine, il y a une femme, et qu’en dépit des siècles et
des climats, des royaumes et des mœurs, chez les Ptolémées-Lagides comme chez
les Tudors, toutes les rivalités de femmes se ressemblent à l’endroit de la
curiosité.
Les scènes de colère et de jalousie,
l’impatiente Égyptienne dut les renouveler souvent dans ce long abandon.
Désespéra-t-elle jamais ? Entre cette Ariane et son Thésée s’étendaient
les mers, se dressait, belle et sympathique, imposante par son droit,
dangereuse par le prestige des contrastes, la plus chaste et la plus simplement
aimable des épouses ; mais le serpent du Nil savait le pouvoir de ses
morsures. Cléopâtre, jusqu’en ses plus démonstratives défaillances, comptait
sur les indélébiles souvenirs de volupté dont elle avait enflammé l’imagination
d’Antoine, et qui tôt ou tard le lui ramèneraient, souvenirs d’ailleurs fort habilement
entretenus par de secrets agents, courtisans, affranchis, serviteurs chargés
d’évoquer partout le nom de l’absente et de multiplier les favorables
allusions. Comme il s’agissait de l’éloigner tout d’abord de Rome, les
marchands d’oracles ne se gênaient pas pour faire parler les astres.
« L’éclat de ta fortune brille au plus haut, disait son devin, mais
l’étoile de César (Octave) cherche à l’obscurcir ; c’est pourquoi je te
conseille de te tenir aussi à distance que possible de ce jeune homme, car ton
démon à toi redoute celui de César, et plus il a de puissance et de domination
lorsqu’il règne seul, plus il sent sa force et son courage s’amoindrir dès que
l’autre approche de lui. » Lire Plutarque en ce chapitre, c’est lire un
roman.
Antoine et Octavie passèrent en Grèce les
deux premiers hivers qui suivirent leur mariage. A ce soldat épicurien, le doux
laisser-aller des mœurs athéniennes convenait. Il visitait les philosophes, les
rhéteurs, portait le costume du pays, vivait en simple particulier. Sa maison
était ouverte à tous, plus de licteurs autour de lui quand il sortait :
quelques intimes seulement et deux ou trois domestiques. Il présidait en
gymnasiarque les fêtes et les jeux publics, goûtait fort les flatteries des
Athéniens et s’en amusait avec sa jeune femme, dont il s’occupait très
tendrement. Ces descendants des héros de Marathon l’ayant par flagornerie
affublé du titre d’époux de Minerve, leur déesse, Antoine, toujours libéral et
grand seigneur, paya le compliment d’un million de drachmes, à quoi un membre
du conseil municipal répondit spirituellement : « O maître !
Jupiter prit sans dot ta mère Sémélé. »
C’était sa fantaisie en Grèce de jouer au
dieu Bacchus, au fils d’Hercule ; mais cette manie ne tenait que
l’hiver ; dès le printemps, tout de suite il reprenait la vie des camps.
Mimes et chanteurs disparaissaient pour céder la place aux licteurs, aux
généraux ; les audiences, les négociations étaient reprises. On
construisait des vaisseaux, on armait ; Dionysos redevenait l’imperator et
poussait ses aigles contre les Parthes.
Longtemps avait dormi cette malheureuse
passion de Marc Antoine, et il paraissait presque que les bons avis
triompheraient du sortilège, lorsqu’au retour en Syrie le feu se ralluma. Les
rapports de confiance rétablis, du moins par les semblants, avec son perfide
collègue, le triumvirat renouvelé pour cinq ans, Antoine revenait prendre le
gouvernement de l’Asie romaine, qui était sa part d’empire, et poursuivre ses
projets de guerre contre les Parthes. Observons que la passion d’Antoine trouva
dans cette circonstance un bien puissant réactif ; mais il faut ajouter,
pour être juste, que cette circonstance, il ne la créa point à plaisir. Son
amour n’eût pas existé que les événements ne lui eussent point dicté d’autre conduite.
C’était donc bien sa destinée qui pour la seconde fois le poussait vers
Cléopâtre. Ce qui devait arriver arriva. Ils se revirent ; dans cette
rencontre, éperdue, Cléopâtre oublia tout, et son amant ne se souvint que de ce
qu’il avait à réparer. Antoine avait cette sensibilité d’âme particulière aux
grands libertins. Il était bon, humain, magnifique ; les soldats
l’adoraient, et si jamais mœurs plus scandaleuses que les siennes ne furent
données en spectacle, encore doit-on lui tenir compte d’une qualité fort rare
chez les anciens : il n’était pas étranger au remords, sa conscience lui
reprochait les vices de son tempérament, ce qui ne le corrigeait point sans
doute, mais ce qui montre un naturel exempt de cruauté. Octave, au contraire,
sobre, doucereux, réservé près des femmes, nam
pulchritudo intra pudicitiam principis fuit, Octave avait le goût des proscriptions, aimait le sang, comme
plus tard Saint-Just et Robespierre, deux grands modèles aussi de chasteté, de
tempérance, et deux grands scélérats pour tout le reste. Antoine était ce que
j’appellerais un viveur lucide ; il pouvait faire la débauche sans perdre
absolument connaissance. Au plus profond de cette âme enténébrée de paganisme,
on perçoit je ne sais quel clignotement du sens moral ; rien ne dit que
cent ans plus tard, la foi chrétienne aidant, ce pourceau d’Épicure n’eût pas
fini comme un saint Jérôme dans quelque Thébaïde. Malmené par Fulvie, il pleura
sa mort ; c’était le tour d’Octavie d’émouvoir maintenant ses scrupules de
conscience. La noble dame, après avoir accompagné son mari jusqu’à Corcyre,
était rentrée à Rome dans la maison du grand Pompée, devenue, depuis Pharsale,
propriété d’Antoine, et ne s’occupait plus que du soin de ses enfants, qu’elle
élevait avec ceux de Fulvie. Toutes les vertus, tous les agréments faits pour
rendre un homme heureux, elle les possédait ; seulement il eût fallu que
cet homme ne fût pas l’excentrique descendant de Jupiter et de Sémélé. A cette
nature surabondante, géniale, accoutumée au bel esprit, au sans façon des mœurs
athéniennes, tant de pudeur, de rigorisme, ne pouvait longtemps convenir. Cette
atmosphère de préjugés l’opprimait, l’étouffait, lui qui partageait toutes les
idées d’indépendance du grand Jules.
Combien ne se sentait-il pas plus à. l’aise
près de l’autre ! Là du moins il échappait aux obséquieuses
protestations d’un entourage hostile, là son imagination trouvait à qui parler.
Puis cette reine d’Égypte, que Rome appelait sa concubine et qui lui avait
donné deux enfants, était-elle en somme moins sa femme que la veuve de
Marcellus, qu’il avait épousée étant grosse et par dispenses du Sénat ?
Cléopâtre était pour lui plus qu’une amante, qu’une épouse, elle était son
oeuvre, sa création ; s’il relevait de son amour, elle relevait, elle, de sa
puissance. Il l’avait assise sur le trône, grandie à la hauteur où le monde la
voyait, et de la même main qu’il l’avait faite, il pouvait la défaire.
D’ailleurs, entre tant d’avantages, elle avait surtout celui de n’être pas la
sœur d’Octave ; car ses nouveaux :rapports de famille, loin
d’atténuer l’antipathie d’Antoine, n’avaient servi qu’à l’accroître ;
c’était la secrète animosité du pressentiment qui désormais l’échauffait contre
ce pâle et imberbe jeune homme de vingt-quatre ans auquel tout réussissait ;
et qui, sans aucun mérite civil, sans ombre de valeur militaire, marchait déjà
son égal, pour ne pas dire plus, et le battait en politique comme au jeu.
L’enchanteuse ressaisissait à pleine main les
rênes d’or de son char de victoire. Antoine, a son côté, plus affolé que
jamais, s’intitulait le premier de ses esclaves, et, costumé à l’orientale, le
sabre recourbé des Mèdes à la ceinture, trônait au prétoire et dans les
cérémonies en satrape asiatique. Sa gloire était d’abdiquer la toute-puissance
aux pieds de cette femme et de n’être que le mari de la reine, le roi consort,
lui triumvir, lui que Rome et les dieux du Capitole avaient investi de leur
majesté souveraine ! César, insultant au sentiment public, avait jadis
poussé l’audace jusqu’à installer en plein temple de Vénus l’image de cette
-étrangère maudite, de ce monstre, monstrum
illud, comme l’appelle Horace.
Le scandale était dépassé. Les soldats romains, confondus avec des Nubiens, des
eunuques, portant sur leurs boucliers le chiffre de l’Égyptienne, lui servaient
de gardes d’honneur dans les revues qu’elle passait à cheval en compagnie de
Marc Antoine. Ici l’extravagance prend les proportions du mythe. Évidemment,
cette fameuse perle dévorée en un festin n’est qu’un symbole. Ils eussent à ce
train absorbé le monde. Et quelle chose merveilleuse il faut cependant que soit
l’amour pour faire que deux êtres si coupables, si chargés de responsabilités
terribles, trouvent la postérité moins sévère que miséricordieuse, et vivent à
travers les âges, amnistiés, plaints et célébrés dans la cause même de leurs
fautes. « Nul tombeau sur la terre n’enfermera un couple aussi fameux, et
la pitié qu’inspire leur histoire égale la gloire celui qui les a réduits à
être plaints ! » Quand César-Octave s’exprime ainsi au dénouement,
c’est Shakespeare qui parle par sa bouche au nom de la conscience humaine.
A la distance où, grâce à Dieu, nous sommes
d’une société qui pouvait supporter de telles aberrations, le spectacle a bien
sa grandeur. Jamais, depuis que le monde existe, cet éternel drame de l’amour
ne fut représenté d’une façon plus héroïque : ces acteurs, qui dépassent
la Fable de cent coudées, ont une authenticité chronologique ; aussi belle
qu’Hélène, Cléopâtre a toute la mobilité d’esprit, toute l’éducation de la
femme moderne, et la puissance de l’homme qui l’adore est, comme son amour,
sans mesure. Pour satisfaire les infinis caprices de sa déesse, Antoine n’a pas
besoin d’être un demi-dieu ; tel que Pharsale et Philippes l’ont fait, les
Olympiens sont ses vassaux. Il peut tout ce qu’il veut, tout ce que veut
Cléopâtre, et tailler en Asie autant de royaumes nouveaux qu’en demande sa
reine est aussi facile à sa munificence que d’étoiler cette tête vipérine d’une
escarboucle de cent millions.
Ce fut ainsi qu’il lui donna la
Phénicie ; Chypre, une partie de la Cilicie et toute une province de Judée
renommée pour la culture des essences, rendant la terre des parfums tributaire
de sa dame de beauté, et répondant à qui osait se plaindre que savoir conférer
était plus encore que savoir prendre l’attribut de Rome et de sa grandeur
universelle ; – politique du reste assez habile, puisqu’en même temps
qu’il enrichissait sa maîtresse, il fortifiait la puissance d’une alliée :
rien n’est plus erroné que de se représenter Cléopâtre sous les traits d’une
bayadère adonnée aux seules jouissances du moment et ne connaissant d’autres
occupations que la galanterie et le plaisir. Cette voluptueuse avait son
ambition ; et, pour remplir ses vues, sa faiblesse s’appuyait sur la force d’Antoine, comme elle se serait
appuyée sur le bras de César, qui, n’en doutons pas, s’il eût vécu, eût épousé,
non seulement la cause, mais la femme.
Étendre jusqu’aux anciennes limites
l’empire de ses aïeux, rétablir à tout jamais son indépendance, était la pensée
avouée ; mais combien d’autres desseins plus vastes, plus hardis ne
caressait-elle pas ! Quels rêves de domination ne s’agitaient dans cette
jolie tête nonchalamment inclinée sous le peigne d’or de la coiffeuse
Iras ? « Aussi vrai qu’il m’arrivera un jour de régner au
Capitole ! » on ne parlait à Rome que de cette nouvelle forme de
serment usitée par l’insolente courtisane du Nil.
Tout n’était peut-être pas calomnie dans
ces bruits qui, fomentés, propagés par les soins d’Octave, soulevaient
d’indignation la grande ville. En effet, depuis les jours heureux de jeunesse
et de fortune où, maîtresse déclarée du dictateur, elle s’était vue adulée par
la noblesse et le Sénat, Cléopâtre n’avait jamais oublié Rome.
César, un an après avoir quitté Alexandrie,
l’aimait toujours. Il veut qu’elle assiste à ses quatre triomphes, la fait
venir à Rome, et il est entendu que ce voyage aura pour motif avoué une
alliance à conclure avec le Sénat et le peuple romain. Elle y apparut donc en
souveraine d’un pays indépendant, environnée d’une Cour nombreuse et
magnifique, et le jeune roi d’Égypte, son époux, l’accompagnait. C’était le
bruit public que César, à défaut d’héritier légitime, adopterait Césarion
auquel il avait d’ailleurs déjà permis de porter son nom. Rome, à la vérité,
s’indignait à la seule idée de certains projets de mariage avec l’Égyptienne,
avec cette fille d’un pays et d’un peuple abhorrés, méprisés entre tous pour
leur religion bestiale, leurs mystères orgiaques, leurs eunuques. Mais César se
mettait au-dessus de l’opinion. Cependant Cléopâtre se voyait sur un terrain
hostile ; tant d’honneurs et de marques de déférence dont l’entourait
César, tant d’hommages que la société romaine affectait de lui prodiguer ne
l’aveuglaient pas ; elle se sentait haïe et méprisée par le peuple, qui
sourdement grondait, par cette aristocratie qui ne la caressait que pour la
mieux trahir et ne lui pardonnait pas ses plans ambitieux. Il résultait donc
des circonstances que la politique de Cléopâtre devait être de pousser le génie
de César du côté de l’Orient. Elle y travaillait de tout l’effort de son
influence, estimant qu’à moins de le tenir là, elle ne serait jamais sûre de
rien. Et tous les rivaux de César, tous ceux qui pour un motif ou pour un autre
avaient intérêt à l’éloigner de Rome et d’Italie, sans être de connivence avec
la reine, poussaient, comme on dit, à la roue. La guerre contre les Parthes
était résolue. On avait fixé pour l’embarquement le quatrième jour après les
ides de mars ; Cléopâtre triomphait et déjà se voyait, dans ses rêves,
associée à la destinée, au pouvoir du maître de la terre, lorsque, quelques
jours avant le départ projeté, le 15 mars de l’année 44 av. J.-C., vœux,
calculs, espérances, un orage dispersa tout. Sur la villa royale des bords du
Tibre, la nouvelle du meurtre de César vint tomber comme un coup de tonnerre.
Cléopâtre fit tête à l’événement ; le
courage ni le sang-froid ne l’abandonnèrent. Son premier soin devait être de
quitter Rome, où sa personne ne se trouvait plus en sûreté. Elle le fit, mais
sans trop de hâte. Dépossédée du côté de son ambition, elle voulait au moins
assurer sa part d’héritage au fils qu’elle avait donné à César.
Un mois seulement après la catastrophe,
Cicéron, alors dans sa terre de Sinuessa, sur la voie Appienne, apprend, par
une lettre d’Atticus, que Cléopâtre a quitté Rome, et il répond à son ami par
un : « Cela m’est bien égal » tout ironique. Reginae fuga
mihi non molesta est. Ce qui semble l’intéresser
davantage, c’est un bruit d’après lequel la reine aurait essayé de faire
déclarer son fils co-héritier de César. Cicéron n’a point l’air d’y croire
beaucoup à ce bruit, et cependant il aimerait le savoir vrai, espérant sans
doute que le désaccord n’en serait que plus grand entre Octave et Antoine. Le
fait est que Marc Antoine, pour évincer Octave, avait déclaré au Sénat, comme
une chose certifiée par tous les amis du dictateur, que César avait reconnu
Césarion comme son fils, s’appuyant, lui Antoine, dans cette-déclaration, du
témoignage de Caïus Oppius, confident intime de César et son homme d’affaires.
Il est vrai que, plus tard, ce même Caïus Oppius, devenu le partisan d’Octave,
trouva juste et salutaire de se dédire et d’énoncer une assertion tout opposée,
dans un écrit contre lequel protestait d’ailleurs la ressemblance de l’enfant.
Elle habitait alors, de l’autre côté du Tibre, dans ces jardins de César qui
s’étendaient au pied de la colline, à la place même que ceux de la villa
Pamphili occupent à présent, et tenait une Cour des plus brillantes. Encombrer
les antichambres de la reine d’Égypte était un honneur fort à la mode et fort
goûté de ces fiers consulaires, qui savaient par là se concilier les bonnes
grâces du nouveau maître. Cicéron se faisait présenter, et, quitte à l’accabler
plus tard d’allusions acerbes, commençait par dépenser en menue monnaie de
flatteries son éloquence et sa littérature[8].
Tous ces souvenirs ramenaient Cléopâtre
vers un passé qui d’un jour à l’autre pouvait cesser d’être un mirage. Rien ne
l’empêchait de revenir sur ses pas au bras d’Antoine, et de compléter avec lui
l’œuvre de domination souveraine ébauchée avec Jules César. Elle voulait y
rentrer, dans cette Rome, mais pour abattre sa puissance, pour y promener son
char de triomphe sur les ruines de cette aristocratie vénale dont son père
avait subi les extorsions, et pour transporter ensuite dans sa chère Alexandrie
le siège du gouvernement du monde. A défaut de César, elle avait l’épée
d’Antoine et son génie ; à elle seule, à Cléopâtre, appartenait désormais
le triumvir. Ses conquêtes, sa gloire, ne le regardaient plus ; il ne
devait agir et vaincre qu’au profit exclusif de l’idole, et c’était en s’aidant
de ces avantages qu’elle comptait, à côté du héros, et forte de tous les droits
d’une épouse légitime, gravir chaque degré du trône entrevu sur les hauteurs du
Capitole.
Projets superbes, auxquels manqua l’esprit
de conséquence et de ferme propos ! Cléopâtre eut bientôt fait de
subjuguer Antoine, mais là s’arrêta son action ; elle ne réalisa donc que
la moitié de son programme, qui était de régner sans partage sur le triumvir.
Une fois en possession du moyen, elle oublia le but. On perdit terre dans les
ivresses du moment, et les grandes perspectives disparurent, effacées par les
vapeurs de l’éternelle fête : plus égoïste qu’Antoine et sachant mieux
calculer ses intérêts, elle se montra également sans volonté contre le plaisir.
Le même démon les possédait l’un et l’autre, ils se ressemblaient trop.
« L’homme que la servitude entreprend, dit Homère, perd la moitié de sa
virilité. » Antoine lui appartenait corps et âme, en esclave, et
Cléopâtre, débordée elle-même par cette folie des sens, paraissait n’avoir plus
qu’une ambition : être la maîtresse de son esclave !
Jamais amant ne fut plus magnifique. La
reine avait le goût des belles-lettres, il enrichissait le musée d’Alexandrie
de 200,000 papyrus enlevés à la bibliothèque des rois de Pergame ; elle
aimait les arts, et il dépossédait le sanctuaire de Samos pour lui donner un
groupe de Miron. Rome criait au sacrilège ; il laissait dire, et, sentant
de loin gronder ses colères, leur préparait de bien autres motifs d’explosion.
Au retour d’une campagne victorieuse en Arménie, n’eut-il pas l’incroyable idée
d’offrir à cette magicienne le spectacle d’un triomphe ? Un général romain
triompher hors de Rome, cela ne s’était jamais vu. Pour Rome seule on devait
vaincre ; elle seule avait le privilège de conférer au vainqueur la
suprême récompense. Aller à l’encontre de ce principe, autant valait proclamer
l’indépendance des provinces et ne plus voir de différence entre le peuple
romain et les barbares ! Antoine, qui sait ? ne voulait peut-être pas
autre chose. Depuis longtemps, il méditait de rompre avec le Capitole, de forger
un rival au vieux Jupiter, et, pour atteindre, son but, il lui fallait grandir
le prestige d’Alexandrie aux yeux des populations orientales et les convaincre
que le Nil et l’Oronte ne méritaient pas moins que le Tibre, placé à
l’extrémité de l’empire. Déjà redoutable sous les derniers Lagides, l’Égypte
était devenue une menace, un danger pour Rome et l’Occident. Par des sorties
militaires presque toujours brillantes et que suivaient des traités avantageux,
Antoine avait mis sa reine à la tête d’une confédération de rois ; leur
marine était sans égale, et c’étaient des légions romaines qu’il commandait,
lui soldat romain, imperator, le premier homme de guerre de son
temps ! Cléopâtre voyait chaque jour s’accroître ses États : des
îles, des provinces, cadeau sur cadeau ! Antoine semblait ne prendre que
pour lui donner, et certes la spéculation avait son bon côté, car il se disait
que ce qui appartenait à la reine appartenait à Marc Antoine, et qu’il se
retrouverait encore fort à son aise dans le cas où rien ne lui resterait que ce
qu’il aurait donné, – ce qui prouve que c’est une assez vieille histoire
que de rentrer dans son bien en épousant la femme avec laquelle on s’est ruiné.
A ce triomphe dans Alexandrie, rien ne
manque ; on y trouve la solennité romaine, la pompe orientale, le goût des
Grecs. Artavas, le roi d’Arménie, y paraît enchaîné, mais avec des chaînes d’or
catenis,
sed ne quid honori deesset, aureis vinxit. Et c’est aux pieds de la reine d’Orient que toute cette gloire
est déposée par son chevalier, par le Renaud de cette Armide. Il reconnaît
solennellement devant tous, à cette occasion, Cléopâtre reine des reines, et
pour son successeur légitime, Césarion-Ptolémée (il avait alors quatorze ans),
issu d’un mariage avec le dictateur, ce qui, dans l’avenir, détruisait les
droits d’Octave.
Octave, pendant ce temps, créait à Rome ce
qu’on appelle un mouvement d’opinion. Ses écrivains, ses poètes, recevaient le
mot d’ordre : il s’agissait d’exploiter les faits au point de vue des
préjugés romains, et, la matière étant déjà si belle, il est vraiment curieux
que tant d’imaginations aient pris à tâche de l’illustre ; mais pour se
rendre agréable à César, rien ne coûte ; Au fond, ce qu’on voulait des
deux côtés, c’était la succession du grand Jules, la souveraineté universelle
sans partage. Au Capitole, comme sur les bords du Nil, on comprenait qu’un
pareil antagonisme ne pouvait désormais se prolonger ; la question de vie
ou de mort était posée. Il fallait une journée.
Octave s’y préparait en levant des troupes, Antoine armait à force. Ni l’un
ni l’autre n’avait cependant jeté le masque. Le vrai motif restait encore sous
entendu ; mais les griefs personnels, les prétextes activement disséminés,
commençaient à charger l’atmosphère d’une électricité louable. Quelle chance, en effet, pour ce roué tacticien d’Octave
d’avoir à jouer la partie qui s’engageait là ! Cette lutte toute d’égoïsme
et d’ambition, les circonstances lui permettaient de la présenter à l’opinion
comme une simple affaire de patriotisme ; s’il entreprenait de combattre
Antoine, cette guerre n’avait qu’un seul objet, l’existence même de l’empire.
Indifférent aux querelles d’intérêt, peu soucieux de sa propre fortune, il ne
livrait bataille que pour Rome, son honneur et sa suprématie dans le monde.
Venger les mœurs et les institutions nationales, défendre la religion des
ancêtres contre d’ignobles Égyptiens voués au culte des animaux, humilier leur
odieuse reine, implacable ennemie du nom romain, il n’a, quant à lui, jamais
connu d’autre programme. L’Italie et Rome doivent se le tenir pour dit,
– ce qu’elles firent. C’est bien là le thème qui circule dans la
littérature du temps, littérature qui naturellement donna le ton à la prose
comme à la poésie des âges suivants ; d’où l’on peut conclure que, sans
être de grands modèles d’honnêteté, Antoine et Cléopâtre n’ont peut-être point
mérité tout le mal qu’on a répandu sur leur compte, puisque leur histoire n’a
été écrite et qu’ils ne furent racontés et chantés que sur la recommandation
très particulière de l’homme qui les a vaincus.
La sorcière d’Egypte, le monstre, sert de point de mire à toutes
les colères ; Antoine est moins vilipendé ; sa qualité de Romain, son
titre d’ami, de vengeur de César, ses lauriers de Philippes le protègent. Le
malheureux n’est plus qu’à plaindre ; la conscience de lui-même l’a
désormais abandonné, il a bu sa folie dans un philtre. Représentons-nous le
sentiment d’horreur qu’à la Cour de Philippe II eût inspiré le mariage d’un
grand seigneur espagnol avec une Juive. La conduite d’Antoine soulevait aux
yeux des Romains une égale réprobation, et le sournois Octave n’avait garde de
négliger un seul des avantages de son jeu. Chaque affront infligé à sa sœur
était pour lui un capital qu’il faisait valoir à gros intérêts. Cette grande
dame, cette épouse délaissée, formait avec les enfants d’Antoine un groupe à la
fois sympathique et pittoresque. Les Romains se sentaient émus ; attendris
à la vue de cette auguste femme chargée de toutes les afflictions qui
contristaient la République, et dont on ne pouvait prononcer le nom sans
éclater aussitôt en récriminations contre son mari coupable et contre
l’Égyptienne, sa rivale détestée. Il est certain que tout ce beau puritanisme
prête quelque peu à l’étonnement dans une ville qui voyait chaque jour passer
les divorces d’un œil assez indifférent, et que ni l’exemple de César, ni celui
d’Octave n’avaient scandalisée ; mais on peut répondre qu’ici l’aversion
excitée par la personne même de Cléopâtre dominait tout : il n’était plus
question pour les Romains de divorce, mais de ce divorce qui, mettant à l’écart
une patricienne de sang illustre et de mœurs irréprochables allait lui
substituer une courtisane dont l’avènement menaçait la liberté de Rome.
Antoine, à qui tous ces bruits revenaient,
ne faisait qu’y puiser un aliment de plus à sa flamme, et répondait aux
reproches d’Octave avec une certaine affectation de cynisme soldatesque.
« Qu’est-ce donc finalement qui
t’indigne contre moi ? Tu m’en veux de mes rapports avec la reine ;
mais elle est ma femme (uxor), et ce n’est pas d’hier, puisque voilà neuf ans que cela
dure. Et toi-même n’as-tu donc de relations qu’avec Drusille ? Je gage ta
vie et ta santé qu’avant de lire cette lettre, tu n’étais pas sans avoir connu
Tertulla, ou la Terentilla, ou la Rufilia, ou la Salvia Titissennia, ou toutes
les quatre ensemble. »
Cette lettre, empruntée par Suétone aux
archives de la maison de Jules, et datée de l’an 39, prouve qu’à cette époque
Antoine avait formellement répudié Octavie[9].
La querelle s’accentuait, et chaque jour marquait un pas vers la rupture. Comme
jadis, au temps de César et de Pompée, l’esprit de parti remuait la ville. Les
signes précurseurs, oracles, prodiges, commençaient à parler. Antoine perdait
du terrain. Un seul moyen lui restait de rétablir sa popularité : éloigner
Cléopâtre. Ses amis voyaient le tour que prenaient les choses. Les uns l’en
informaient par lettres, d’autres arrivaient en personne. Antoine conservait
encore assez de bon sens, mais la reine, même de lui, ne voulut rien entendre. Vainement
il représenta que cette séparation serait courte, que nulle puissance au monde
ne le forcerait jamais à la quitter ; que peuvent de telles assurances
contre les prières et les larmes d’une femme si éperdument adorée ?
Cléopâtre n’avait oublié ni les charmes d’Octavie, ni la fragilité du cœur
d’Antoine. Ce qui s’était vu déjà pouvait se reproduire ; l’altière
Égyptienne était résolue à tout entreprendre plutôt que de servir une seconde
fois de gage à la réconciliation des triumvirs et d’être sacrifiée à la paix du
monde. Son amour, plus encore que le soin de son ambition et de sa propre
sûreté, lui dictait cette conduite. Antoine était un homme qu’il lui fallait en
quelque sorte garder à vue, et qu’elle ne tenait que par la continuelle
incantation de sa présence. Elle avait résolu de le suivre partout, quoi qu’il
advînt, sans vouloir réfléchir à ce que la présence d’une femme comme elle
devait nécessairement causer d’embarras dans l’exécution d’un plan stratégique.
Elle maintint sa volonté contre tous les avis. A Éphèse, où Marc Antoine
rassemblait la flotte, Domitius Énobarbus, la voyant apparaître, s’emporte
comme un lansquenet ; mais Antoine, au lieu de la renvoyer en Egypte
attendre la fin de la guerre, s’élance au-devant d’elle et rabroue son général.
Jamais le monde romain n’avait assisté à de
pareils armements. Octave commandait à l’Occident tout entier ; derrière
lui se levaient l’Italie, la Gaule, l’Espagne, l’Illyrie, la Sicile, la
Sardaigne et ses îles ; du côté d’Antoine étaient la Thrace, la Grèce, la
Macédoine, l’Égypte, toutes les provinces romaines de l’Asie et la plupart des
dynastes orientaux restés indépendants. Cent mille hommes de légionnaires
aguerris, douze mille cavaliers formaient le noyau de son armée, autour duquel
venaient se masser d’innombrables auxiliaires. Cinq cents vaisseaux de guerre,
y compris les fameuses galères égyptiennes, composaient sa flotte, bien montée
et bien pourvue d’engins de toute sorte.
Les forces d’Octave, beaucoup moindres,
– elles ne dépassaient pas 250 voiles, – avaient l’avantage, d’être
manœuvrées par d’incomparables marins. Parmi ces hommes rompus à la navigation,
habitués au succès, se trouvaient presque tous les anciens pirates de Sextus
Pompée, et l’on peut aisément se rendre compte des empêchements et des périls
dont ces hardis équipages menaceraient les énormes bâtiments égyptiens, si, par
un coup de maître, on les amenait à rompre leur ligne, ce qui fut le trait
décisif de la victoire d’Actium. Ajoutez à cela que ces forces, si admirablement
appareillées, étaient dans la main d’un amiral de premier mérite, qui
s’appelait Agrippa, et commandait sous les ordres de César-Octave, lequel, à
défaut de talents et de vertus militaires, avait du moins cette qualité de
savoir s’effacer, de laisser faire. Comment un général tel que Marc Antoine,
disposant d’une si belle armée, en vint-il à opter pour le combat naval quand
tout lui semblait conseiller de livrer bataille sur terre ? Cléopâtre ne
voulait se séparer de son amant ; il lui fallait être là près de lui,
sinon à son côté. On se battit sur mer, parce qu’elle y trouvait une occasion
d’assurer mieux son poste de combat. Qu’on ose donc parler encore de la
destinée d’Antoine, comme s’il y avait une destinée pour l’homme alors qu’une
femme est dans son jeu ! D’ailleurs, sur mer, la fuite n’était-elle pas
plus facile en cas de désastre ?
« O mon Imperator, pourquoi
veux-tu confier ta fortune à ces misérables planches ? Laisse tes Égyptiens
et tes Phéniciens combattre sur la mer, et donne-nous le champ de bataille en
terre ferme, où nous autres nous savons vaincre ou mourir. »
Ainsi parlait à la dernière heure un vieux
centurion de Pharsale et de Philippes tout criblé de blessures. Antoine
soucieux l’encouragea d’un geste amical, et, sans lui répondre, passa. Pendant
ce temps, Octave accostait un ânier :
« Comment te nommes-tu ?
– Je m’appelle Bonaventure, et ma bête
s’appelle Victoire ! »
C’était le 1er septembre de l’an
30 avant Jésus-Christ. Le combat, vigoureusement engagé, faisait rage de part
et d’autre, et se prolongeait depuis plusieurs fleures, implacable, mais encore
indécis. Cléopâtre, avec ses soixante galères, avait pris position à distance,
dans l’intérieur du golfe dont la flotte d’Antoine défendait l’entrée.
Intrépides à l’attaque, prompts à la retraite, les vaisseaux octaviens
multipliaient leurs évolutions, qui ressemblaient à des charges de cavalerie
poussées à fond de train contre des masses inexpugnables. Des deux côtés, les
forces se balançaient, ou, pour mieux dire, se neutralisaient ; car, si
les flottantes citadelles d’Antoine avaient le mérite de ne point se laisser
entamer, elles avaient aussi cet inconvénient que leur masse même les
condamnait à ne poursuivre aucun avantage sur un ennemi qu’il fallait se
contenter de repousser toujours, sans jamais pouvoir l’anéantir.
La Reine courait un danger, celui d’être
enveloppée dans la mêlée. Ce danger à chaque instant semblait la menacer de
plus près. Le rempart interposé, par les vaisseaux antoniens avait peu à peu
fléchi : le combat n’en avait pas fait un pas de plus, mais, elle se
sentait moins protégée, et déjà se voyait tombée aux mains de son redoutable
ennemi. Cléopâtre était femme ; l’attente, le doute, l’inaction, la peur,
tout la troublait, l’effarait. Soudain une brise favorable se lève, sa tête n’y
tient plus : elle donne le signal du départ. L’Antonia, sa galère
amirale, file au travers d’une trouée ouverte entre les combattants, et, ses
voiles dehors, sa banderole de pourpre au vent, suivie de la flotte égyptienne,
s’envole « comme un oiseau affolé » dans la direction du Péloponnèse.
L’ennemi s’étonne, les amis se regardent consternés ; est-ce une
fuite ? Personne n’y veut croire.
Et Antoine ?
Ici se dresse une de ces énigmes
psychologiques dont la solution défie l’entendement humain : écoutons les
témoins : Plutarque d’abord, ce grand devineur des secrets, de la
conscience.
« A ce moment, dit-il, Antoine montra
qu’il avait absolument perdu possession de lui-même. Le général avait disparu
aussi bien que l’homme. On a prétendu que l’âme d’un amoureux habite dans un
corps étranger[10] ;
Antoine s’élança sur la trace de cette femme, comme s’il n’eût fait qu’un avec
elle, et comme si de ses mouvements à elle ses mouvements à lui eussent
dépendu. A peine vit-il cingler le navire, il oublia tout ce qui se passait,
et, plantant là combattants et blessés, il se jeta dans une trirème rapide,
emmenant Alexas et Skellius à la poursuite de celle qui, perdue, allait
l’entraîner dans sa perte. ».
Velleïus est plus laconique :
« Cléopâtre, la première, prit la
fuite ; Antoine, plutôt que de continuer à se battre au milieu de ses
soldats, préféra accompagner la reine. L’imperator, dont c’eût été le devoir
de châtier les déserteurs, déserta lui-même sa propre armée. »
Et la bataille n’était pas perdue !
Dion Cassius donne une autre version qui pourrait hier être la vraie :
« Lorsque la flotte égyptienne
s’éloigna, l’idée ne lui vint pas que ce fût sur un ordre de la reine ; il
crut à une panique générale, et s’élança pour rallier l’escadre et la l’amener
au combat. »
Peut-être espérait-il, avec cet appoint,
décider la victoire. C’était trop tard. Cléopâtre refusa de rentrer dans
l’action, ses. officiers déclarèrent qu’ils n’obéiraient à d’autre volonté que
la sienne, et le malheureux Antoine n’eut qu’à se laisser emporter à la dérive.
On a parlé de. trahison. Quel intérêt Cléopâtre avait-elle à trahir Antoine à
ce moment ? Antoine qu’elle aimait, son époux, le père de ses enfants,
l’homme à qui elle devait tout, et sur le génie et la puissance duquel reposait
encore son avenir ? Et cette ignoble trahison, que pouvait-elle en somme
lui valoir ? Quoi ? Le pardon, les bonnes grâces d’Octave, dont elle
avait offensé la sœur, traversé les plans, et qui, dépositaire de tous les
préjugés, de toutes les rancunes du peuple romain et de l’armée, la haïssait
encore plus peut-être qu’il ne haïssait Marc Antoine.
Non, dans ce désastre d’Actium, le crime ne
fut pour rien ; de trahison, il n’y en eut pas, il n’y eut que la faute
d’une femme, et cette faute datait du jour où Cléopâtre, s’obstinant à ne pas
vouloir laisser Antoine agir seul, entrava, compromit et perdit tout par sa
présence.
Le mouvement d’opinion qui souleva Rome et
l’Italie, la défection de tant de partisans, le sourd mécontentement de
l’armée, la lenteur des opérations, les défaillances d’Antoine, combien de
funestes conséquences l’éloignement de la reine n’eût-il pas évitées ! Ce
n’était point assez d’avoir exigé qu’on se battit sur mer, elle voulut être à
la fête, à la peine, et sa présence, disons le mot, ensorcela la
bataille ; mais de trahison, il n’y en eut point cette fois. Est-ce à
prétendre qu’il n’y en ait jamais eu ? « Les femmes ne sont pas fortes
dans la meilleure fortune ; mais la nécessité déciderait au parjure la
vertu même d’une vestale. » C’est l’idée de César-Octave, virtuose passé
maître dans l’art de spéculer sur les faiblesses et les vices de ses
adversaires. Attendre et voir venir, à ce métier-là on gagne peu de
gloire ; mais en revanche comme le temps travaille pour vous ! Ainsi
lui sont tombés entre les mains Sextus Pompée, Lépide : le visage humain
ne ment pas : j’examine, j’étudie les bustes du Vatican, de la villa
Borghèse, les statues du cabinet des bronzes à Naples, de la galerie des
Offices à Florence. J’observe cette figure dans les trois périodes de la
vie : l’adolescent du musée Chiaramonte répond à l’homme mûr de la villa
de Borghèse, au vieux potentat de la galerie des Offices. Les traits,
ordinaires au début, prennent avec l’âge l’expression bourgeoise et madrée d’un
vilain compère : nulle trace d’héroïsme, de dignité vraie, pas l’ombre
d’idéal ; égoïsme, finasserie, agressivité, mauvaise foi, histrionisme, un
Médicis avant la lettre ! Si la noblesse de l’âme entre pour quelque chose
dans la beauté de l’homme, Auguste est laid. Ce visage embarrassé, sans cesse à
l’affût, écœure les honnêtes gens, et c’est pour le coup que Marie Stuart
s’écrierait : « Ô Dieu ! quel méchant renard me promet ce
museau ! » Le voilà toujours avec sa feinte bonhomie, qui s’approche
maintenant pour saisir sa double proie. Il compte que la frayeur, la vanité,
une insatiable ambition, lui livreront la femme, et commence par disjoindre à
l’instant les deux causes. Suivez à travers leur obscurité les négociations
entamées après la catastrophe, et qui se prolongent aussi longtemps que
l’agonie des deux victimes. Octave met sa diplomatie à ne traiter qu’avec la
reine ; vainement le héros vaincu envoie des propositions d’arrangement,
vainement il charge son fils Antyllas et d’une mission et d’une énorme
somme : on prend l’argent, et le jeune homme est congédié sans
réponse : que faire en pareille impuissance ? Provoquer son ennemi en
combat singulier, le défier en champ-clos ? Suprême incartade des paladins
désarçonnés, que César-Octave repoussera avec le même sourire dont, environ
quinze cents ans plus tard, les tenans d’armes de l’empereur Charles Quint
retrouveront l’expression narquoise sur les lèvres du roi François 1er.
« Ah ! que ne peuvent-ils, lui et César décider cette grande guerre
en combat singulier ! Alors, Antoine ; mais... maintenant !
Venez, sortons » Je confonds à plaisir dans mes citations Shakespeare et
Plutarque, parce que rien n’est dans Plutarque qui ne soit dans Shakespeare. Je
dirai plus, ce grand souffle de chevalerie qui parcourt l’épopée dramatique du
poète anglais lui vient de Plutarque. Ce romantisme n’est pas de Shakespeare,
il ne l’a point inventé ; ce romantisme est l’histoire elle-même, qui,
cette fois, au lieu de se copier, anticipe. Ce Marc Antoine, hier maître de la
moitié du monde, roi de tous les rois de l’Asie, ne comptant ni ses flottes, ni
ses armées, et maintenant vaincu, proscrit, ne possédant plus rien que ce qu’il
a donné, hoc habeo quodcumque dedi ; cet Antoine du soir d’Actium, assis, courbé la tête dans ses
mains au coucher du soleil, ressemble au roi don Rodrigue après sa défaite.
Et ce duel, en diverses circonstances deux fois
proposé par l’un et par l’autre des deux antagonistes, et deux fois également
repoussé tour à tour, parce qu’on ne peut se donner « l’assurance du
champ, » comme disait au vainqueur de Pavie le vainqueur de
Marignan ! On sourit en lisant dans Corneille : « Coriace,
gentilhomme d’Albe. » Antoine n’est pas un chevalier de la Croisade, mais
c’est un romain chevaleresque : tête noble et cœur chaud, tout amour,
flamme et dévouement pour sa dame ; Renaud triomphant et mourant pour Armide
et par Armide : « O toi, lumière du monde, enlace de tes bras mon cou
recouvert de l’armure, saute jusqu’à mon cœur en traversant cuirasse et tout,
et là, triomphe en t’asseyant sur ce cœur palpitant de joie. » Armide,
Mélusine ! Cléopâtre est tout cela et quelque chose de plus encore dont
l’antiquité ne s’était point doutée, et que, seule entre les nations modernes,
la France, par un mot plein de charme, d’élégance et de mysticité, a su définir
en s’écriant : « C’est une dame ! »
Là-bas est la mer Rouge, plus loin
Gidda ; quelle distance faudrait-il parcourir avant de trouver le
Gange ? Cette fuite romanesque un moment séduisit Cléopâtre. Elle voulait
faire passer sa flotte par delà l’isthme de Suez, s’embarquer avec tous ses
trésors, elle et son amant, sur la mer Rouge, et chercher aux Indes un refuge
contre la guerre et la servitude. Bravant les trois cents stades qui séparent
la Méditerranée du golfe Arabique, elle se jette à corps perdu dans
l’entreprise. Les choses semblaient réussir, le transport des vaisseaux s’opérait
avec succès, quand le traître Didius, à la tête de hordes arabes, vint mettre
partout le pillage et le feu. Vainement on eut recours aux princes confédérés.
C’était parmi ces Mages et Satrapes du Sud à qui tournerait à l’ennemi. Hérode
l’Iduméen, roi de Juda, pouvait encore tenir la campagne, et cet homme gorgé de
biens et de faveurs par Antoine, sa créature, lorsque celui-ci fait un appel
suprême à son dévouement, refuse de marcher, comptant sur cette défection pour
rentrer en grâce près d’Octave. Il y eut mieux, Alexas, le propre confident,
l’envoyé d’Antoine, au lieu de ramener ce traître, l’imita, mais de cette
lâcheté du moins il ne tarda guère à porter la peine ; ayant cru sur la
foi des promesses d’Hérode et de sa perfidie envers Antoine et Cléopâtre,
pouvoir reparaître devant le neveu de César, Octave, dont il avait offensé la
sœur et qui savait se souvenir des injures, lui fit trancher la tête. La fuite
aux Indes mise de côté, on imagina de nouveaux plans. Se diriger vers
l’occident, gagner l’Espagne, la Gaule, où Marc Antoine comptait de nombreux
partisans, et là recommencer la guerre en prenant l’ennemi à revers. L’idée
était cette fois moins aventureuse, Octave la jugea même assez sérieuse pour
s’en préoccuper. Mais il s’agissait surtout pour les deux vaincus d’Actium de
traîner les choses en longueur, d’égarer, de tromper l’adversaire sur leurs
véritables projets. Or, quel meilleur expédient, dans la situation que d’ouvrir
des négociations en vue de la paix.
Antoine et Cléopâtre étaient prêts aux plus
grands sacrifices. Octave écarte de la discussion l’ancien triumvir, son
beau-frère, et ne consent à parlementer qu’avec la reine. Qu’elle dépose les
armes, qu’elle abdique, et, dans sa justice, il avisera. A la vérité, ce
langage impitoyable était pour le public ; en secret, on insinuait
certains moyens de conciliation : « défaites-vous, délivrez-moi
d’Antoine, et vous aurez la vie sauve, et vous serez maintenue sur le
trône » César avait toute raison d’agir ainsi. Antoine vivant lui était
une gêne ; un danger : Sollicitudo
martis Actiaci (Pline). Ce
grand vaincu l’importunait ; il ne savait qu’en faire ; on n’enchaîne
pas un général romain à son char de triomphe. D’ailleurs, le général humilié
conservait un reste d’armée, il pouvait soutenir des sièges, disputer le sol
pied à pied, et s’en aller ensuite porter la guerre en Espagne ou dans les
Gaules. Quant à la reine, il fallait sur toute chose éviter de la pousser aux
extrémités. Ses immenses trésors, si
convoités, elle les avait enfouis dans les cryptes funèbres du palais ; et
menaçait, à la première alerte, de les anéantir avec elle-même par le feu.
Cléopâtre ouvrit-elle l’oreille aux
insinuations de César ? Tant de maux soufferts, de lassitude, l’épouvante
de ce qui l’attendait à Rome, lui conseillaient une perfidie ; regina ad pedes Caesaris provoluta tentavit oculos ducis frustra. Qu’elle y ait songé, je ne dis pas :
il y eut certainement là ce qu’on appelle un moment psychologique ; mais
l’idée du crime fut surmontée, point assez tôt pourtant pour qu’Antoine n’en
ait rien su. Elle et lui ne se voyaient plus. Abandonné, trahi de partout, le
malheureux s’était choisi près du temple de Neptune, sur le môle, une demeure
écartée, et vivait là sombre, farouche, amer. Méditations tardives de l’accablement,
vains retours vers l’irréparable ! Il s’accusait, déplorait les fautes
commises, se reprochait d’avoir eu trop de confiance dans sa propre fortune et
trop déprécié la force de son adversaire ; et ce combat follement livré
sur mer, cette fuite honteuse, restée inexplicable même pour lui ! A ces
remords, à ces déchirements, se mêlait la pensée de Cléopâtre, qu’il
envisageait désormais comme la cause de tous ses malheurs, sans pouvoir la
haïr ; de cette femme qu’il maudissait en lui pardonnant et qu’il aimait
toujours.
Actium lui a coûté l’honneur et la
puissance ; à peine a-t-il remis le pied en Égypte, sa résignation
l’abandonne. Il sent que c’en est fait pour lui de Cléopâtre ; l’ombre
même de ce bonheur va disparaître. Inquiétude au sein de la félicité, en plein
amour, défiance et soupçon ; en plein calme, effort et labeur éternel
dommage des affections où la dignité manque.
J’ai dit qu’il la connaissait ; elle
aussi le connaissait bien. L’un et l’autre, ils savaient à quel point était
fragile leur nature. C’est dans les jours heureux que Cléopâtre se défie ;
Antoine, au contraire, ne commence à douter qu’avec l’adversité. Il se croit
trahi, vendu par Cléopâtre à son atroce ennemi, songe à se venger d’elle ;
s’il la tuait ? la jalousie le mine, le dévore, comme Hercule, le grand
ancêtre, il porte la chemise de Nessus. Elle aussi perd la tête, oublie toute
prudence, tout calcul en faisant répandre la nouvelle de sa mort ! et
lorsqu’elle prévoit ce qui va résulter de ce bruit, il est trop tard pour en
conjurer les conséquences, car, à l’idée d’être séparé d’elle, l’infortuné ne
saurait survivre.
Il souffrait de la voir si calme, si
parfaitement libre d’esprit, tandis qu’un pareil désespoir le consumait. Cette
froideur, cette souplesse de complexion l’irritaient. Ne pouvait-elle donc,
elle aussi, regarder en arrière, se reprendre au passé, le regretter ?
Non, ses yeux semblaient n’en vouloir encore qu’à l’avenir ; loin de se
retourner, elle allait de l’avant, et négociait pour son salut, pour sa couronne,
avec le mortel ennemi d’Antoine. De là ces colères sourdes et ces féroces
jalousies lui grondaient ait cœur du vaincu d’Actium. Vivre ainsi plus
longtemps dans le voisinage de l’infidèle eût dépassé le courage d’Antoine. Il
rompit le jeûne, reparut au palais, tendit la main et fut le bienvenu. A dater
de ce moment, les nuages cessèrent, et la salle de festin s’anima de nouveau.
L’un et l’autre s’étaient compris et savaient à quelle divinité leurs libations
allaient être désormais consacrées. Leurs amis le savaient aussi, et ces
banquets suprêmes, auxquels l’idée d’une commune mort présidait, égalèrent en
raffinements les plus splendides fêtes d’autrefois. La reine avait vu clair
dans le jeu de César-Octave. Ces différentes missions d’agents publics ou
secrets, parmi lesquels ils s’en trouvait qui devaient, comme Thyréus,
transmettre les déclarations d’amour du vainqueur, toutes ces allées et venues
n’étaient point de nature à tromper longtemps une Grecque aussi intelligente,
aussi avisée que Cléopâtre. Elle se connaissait trop bien aux choses de
galanterie pour croire à la passion de cet homme aux yeux ternes, à la face de
marbre, qui adorait sa femme et qui était le frère d’Octavie. Que le neveu de
Jules César cherchât une maîtresse dans Cléopâtre, on ne peut qu’en
douter ; ce qu’il y a de certain, c’est que dans cette égyptienne il
trouva son maître, et que ce fut la comédie du trompeur trompé. De cette femme,
de cette reine, dont il se disait amoureux, ce qu’il voulait, c’était non pas,
en triompher, mais la faire servir à son triomphe. Il comptait que de cette
présence un impérissable éclat rejaillirait sur son char de victoire. Promener
dans Rome cette Égyptienne chargée de chaînes d’or, ne quid
deesset honori, cette altière
et fameuse ennemie des dieux du Capitole, c’était évidemment le comble de
l’habileté politique, puisqu’on écartait par là tout mécontentement rétroactif,
toute rumeur défavorable, et que, la haine et la vindicte se concentrant sur
une seule tête, la multitude oublierait que la guerre qu’on venait de faire
était une guerre civile, et que le véritable vaincu de la journée était le plus
illustre et le plus populaire des généraux romains et l’ancien collègue de
César-Octave au triumvirat. « Il ne m’aura pas pour son
triomphe ! »[11]
pensait-elle en voyant à l’œuvre l’enjôleur. Ses trésors, autre objet
d’empressements hypocrites ; elle voulait aussi les lui dérober.
Dans le temple d’Isis, attenant à la
citadelle royale, était un vaste mausolée fortifié ; là s’entassèrent jour
et nuit des richesses fabuleuses : lingots et monnaies d’or et d’argent,
monceaux de perles et de pierreries, vases murrhins, parfums et tissus
précieux ; tous les sanctuaires, tous les palais, toutes les banques, tous
les magasins d’Alexandrie avaient accru de leurs envois particuliers ce
colossal dépôt de merveilles. Cet imprenable monument, où l’on n’entrait que
par le haut, et dont les portes de fer une fois barrées ne s’ouvraient plus,
devait servir de suprême refuge à la reine au cas où des conditions humiliantes
lui seraient définitivement imposées. Du fond de ces catacombes,
qu’emplissaient des montagnes de souches résineuses, de bûchers arrosés
d’asphalte et de poix, la volonté d’une femme défiait le maître du monde et
pouvait lui ravir son butin. Également résolus tous les deux à sortir de la
vie, Cléopâtre seule hésitait sur le genre de mort. Antoine avait le recours du
soldat, et, s’il tardait à trouver sur le champ de bataille ce qu’il y
cherchait, son propre glaive ne lui faillirait pas ; mais, Cléopâtre,
l’Athénienne Cléopâtre, quelle mort inventera-t-elle qui réponde à ses goûts de
volupté, d’esthétique ? La souffrance lui fait horreur, elle ne veut rien
qui la défigure. Éteindre l’âme sans que la divine harmonie de ce corps
charmant en soit troublée, à quel souffle mystérieux demander ce prodige ?
Elle y rêva longtemps, en artiste, en reine qui, jusque dans la mort, se
souvient qu’elle est femme et prétend ne perdre devant l’Histoire aucun
avantage de sa beauté. Sur la question des poisons, c’était une savante, et là
je ressaisis encore l’affinité avec nos princesses du temps des Valois, race
élégante, fine, dangereuse, adonnée aux curiosités malsaines, volatilisant la
mort pour la répandre autour de soi.
Un peu avant la bataille d’Actium, il y eut
de la part d’Antoine un certain refroidissement. Déjà l’heure des défections
commençait à sonner ; Énobarbus passait à l’ennemi. Antoine, inquiet,
ombrageux, se défiait de la reine, craignait qu’elle ne l’empoisonnât et à
table ne touchait à rien qu’après elle. Un soir qu’elle avait docilement
satisfait aux exigences de ce nouvel ordinaire, et goûté d’abord à chaque mets,
à chaque vin, Cléopâtre détacha de sa couronne une rose qu’elle effeuilla dans
sa coupe, et, tendant ensuite la coupe à Marc Antoine, l’invite à boire avec
elle. Antoine, accepte et va porter le breuvage à ses lèvres, mais elle,
soudain, l’en arrachant « Arrête ! Marc Antoine, et vois quelle femme
tu soupçonnes ; vois que ni les moyens, ni les occasions ne me
manqueraient pour te tuer, si je pouvais vivre sans toi ! »
La fleur était empoisonnée ; un
esclave qui viola la coupe mourut à l’instant foudroyé. Ce trait raconté par
Pline. prouve au moins que la reine d’Égypte avait toujours vécu en assez bons
rapports avec les forces léthifères de la nature, et connaissait en toxiques,
comme nous dirions aujourd’hui. Elle eut recours à de nouveaux essais ;
elle instrumenta sur des criminels voués au dernier supplice, qu’on enlevait à
leur geôle pour les soumettre à ses observations. Voilée, impénétrable comme
Isis, elle assistait au spectacle divers de leurs agonies. Aucune expérience ne
lui plaisait ; les poisons violents agissaient trop brutalement, les doux
trop lentement ; d’ailleurs, partout la contorsion des muscles, la
lividité, l’horrible.
Alors Olympus, son médecin, lui parla des
serpents. Elle dit : Voyons ! On évoqua l’aspic. Les premières
morsures donnèrent des résultats charmants : c’était une mort tout
agréable, un simple et facile assoupissement dont on ne se réveillait plus.
Point de convulsions, une molle sueur vous baignait le visage, puis venait
l’alanguissement des membres, de l’esprit, et ceux que le sommeil gagnait ainsi
trouvaient l’état si doux que, pareils à de réels dormeurs, ils se montraient
récalcitrants à toute pression exercée pour les rappeler au sentiment de
l’être. Cléopâtre était rassurée. A une vie de gloire, de jouissance et d’oubli
comme la sienne, un seul genre de mort pouvait en effet convenir. Elle tenait
son moyen de salut et de liberté, et n’attendait plus désormais que le moment
de l’appliquer[12].
La catastrophe approchait à grands pas.
Péluse était prise et rasée, Octave campait sous les murs d’Alexandrie.
Antoine, en ces extrémités, fit des prodiges. Goethe a dit judicieusement que
le plaisir exclut l’action. Rien de plus vrai : la jouissance atrophie,
annule l’homme ; mais le beau côté de cette nature d’Antoine, ce qui la
rend plus romanesque encore que dramatique, c’est que le plaisir l’entraîne
sans l’épuiser ; la jouissance est un des puissants mobiles de ce
caractère, elle n’est point, tant s’en faut, tout ce caractère. L’intelligence,
le courage, le rayonnement des facultés et des talents, l’art de savoir se
plier à toutes les situations, à tous les rôles, ces dons-là, aux yeux des
hommes, réussissent toujours, même quand ils se rencontrent chez un débauché ou
chez un coquin.
Antoine avait cette nature de Protée. Dans
Plutarque, ainsi que dans Shakespeare, les traits les plus contradictoires
caractérisent sa physionomie. C’est un sybarite et c’est un soldat ; un
épicurien pour le luxe et le bien-vivre, un stoïcien pour la capacité d’endurer
toutes les privations. Mélange de faiblesse et de bravoure, à Mutine
l’adversité le grandit, à Actium elle l’abat du premier coup, et maintenant
nous assistons au réveil du lion.
De tels hommes, l’inconséquence même,
semblent conserver à travers tout l’empreinte géniale, et c’est cette force qui
vous attire, vous séduit. Chez eux, la puissance naturelle prime la
volonté ; la furie des aptitudes les entraîne à ce point qu’on dirait qu’ils
ne sont pas libres d’agir autrement qu’ils ne font. De ce buveur, de cet
insouciant, le héros tout à coup se dégage. De même que Cléopâtre a sa beauté,
son charme inéluctable, il a, lui, sa bravoure et son génie. Damnables tous les
deux par devant l’éternelle morale, ils se recommandent à toutes les
indulgences de l’esthétique, et Goethe, qui ne hante guère que ce tribunal-là,
se montre évidemment trop sévère. Prisonnier avec une poignée de vieilles
troupes dans une capitale devenue hostile, qui déjà crie à la trahison et que
l’armée et la flotte de César entourent de partout, Antoine rassemble quelques
escadrons, fond à leur tête sur l’ennemi, le disperse et rentre vainqueur.
Cléopâtre vole au-devant de son chevalier, et donne à baiser ses belles mains royales
aux plus vaillants d’entre leurs amis.
La victoire et lui ne devaient jamais plus
se rencontrer sur un champ de bataille. Le soldat finissait comme il avait
débuté sous Gabinius, par une charge de cavalerie. Le lendemain, « jour de
royal péril, » Octave, au moment de livrer le double assaut qui va mettre
à sa discrétion la cité du grand Alexandre, voit arriver un messager. Encore un
duel qu’Antoine lui dépêche : cette fois, le neveu de César daigne rompre
le silence, et répond avec un froid sourire : « A quoi bon ?
Antoine n’a-t-il pas devant lui assez d’autres chemins ouverts pour sortir de
la vie ? »
La dernière partie est jouée et
perdue ; l’édifice s’écroule, écrasant de ses débris le couple illustre.
Sur mer, les équipages, au lieu de combattre, ont mis la rame en l’air et
fraternisent avec l’ennemi. Octave, profitant du désarroi général, pousse ses
troupes vers la ville. Cette superbe cavalerie, hier si brave, aujourd’hui
prise de panique, se débande, fuit et laisse là son chef désarçonné. Antoine se
relève, sa résistance est culbutée, les Romains lui passent sur le ventre.
Crier à la trahison, tous les vaincus en sont là ; c’est une suprême
consolation et si facile ! Antoine rentre dans les murs au milieu d’une
poussée de fuyards, ne voit que poings levés et menaces, n’entend que
malédictions sur son passage, ou plutôt, il ne voit et n’entend rien, se
précipite vers le palais, s’informe éperdu de la reine ; on lui répond que
la reine est morte. Cléopâtre, courant s’enfermer au mausolée, avait en effet
laissé pour lui cette nouvelle. On a dit qu’elle redoutait ses mauvais
traitements ; mieux vaut admettre que, résolue elle-même à mourir, elle
pensait qu’il se tuerait, et qu’elle n’en serait alors que plus libre et plus à
l’aise pour préparer et consommer l’inévitable sacrifice. Il arriva ce qu’elle
avait prévu : de tels amants ne survivent pas l’un à l’autre. Antoine
demande la mort à son affranchi ; Éros veut obéir, mais ne peut, et de son
glaive levé sur son maître se perce lui-même le cœur. « Bien, mon Éros,
merci, dit l’imperator, voyant rouler à ses pieds la pauvre victime, tu me
montres comment je dois m’y prendre. » Et il se frappe.
Cléopâtre avec ses femmes était assise à
l’étage supérieur du mausolée : un bruit de foule s’agite au dehors ;
la reine met la tête à l’une des ouvertures de la muraille, et dans ce corps
défait, sanglant, porté par des soldats, reconnaît Marc Antoine. Le malheureux
n’avait réussi qu’à se blesser à mort. En apercevant Cléopâtre, il veut
revivre, tend les mains vers elle, vers la lumière. A force de cordages,
d’échelles, on le hisse : Charmion, Iras, toutes sont à la manœuvre, la
reine les dirige, les aide, son sang-froid décuple sa vigueur. Le douloureux
fardeau monte, monte ; il arrive. Une fois encore, avant de mourir,
Antoine embrassera Cléopâtre. Elle le reçoit expirant, le couvre de larmes, de
caresses, l’appelle son époux, son maître, son imperator. A la vue de ce cher
et glorieux sang qui ruisselle, tout l’ancien amour s’est réveillé, les calculs
personnels ont fait place au seul désespoir, à l’immolation. Elle s’arrache les
cheveux, déchire ses vêtements, lacère sa gorge de ses ongles. Courtisane ou
grande reine, assurément cette femme-là savait aimer.
Octave ne s’y méprit point, il sentit que sa
proie lui échappait. Renonçant à la persuasion, il usa de la menace ; sous
la peau du renard, le tigre apparut, montra ses griffes. Césarion et Antyllas
étaient gardés au camp romain comme otages. César-Octave informa sa captive que
la mère lui répondrait au besoin des folles insoumissions de la princesse, et
que, si Cléopâtre attentait à ses jours, les enfants royaux seraient mis à
mort. Ces enfants ! le tyran fit bien voir plus tard qu’il ne les avait
pas oubliés. C’est même une de ces cruautés trop peu maudites par l’Histoire
que le meurtre de ces deux pâles Héraclides, agneaux bêlants égorgés sur le
degré même du sanctuaire qui leur servait d’asile. Et penser que, de ces deux
victimes, l’une était le propre fils du grand Jules, sa vivante image !
Mais l’Histoire ne peut s’occuper de tout, elle recherche les horizons où son
oeil plane ; la politique l’accapare. L’Histoire n’a de faible que pour
les forts et ne fait pas de sentimentalité. C’est oeuvre aux poètes d’exprimer
la vibration de la conscience humaine. Soyons élégiaques, puisque c’est notre
manière à nous d’émouvoir la pitié et de flétrir le crime. Ces bas-côtés que
l’Histoire néglige, parcourons les, puisqu’il nous appartiennent, disons :
cet homme a tué ces enfants ! et si les philosophes taillent leur plume
pour nous venir une fois de plus démontrer que le vainqueur d’Actium avait de
bonnes raisons d’agir ainsi, qu’il ne pouvait, lui neveu et fils adoptif du
divin Jules, laisser subsister dans Césarion la plus menaçante des
protestations contre ses droits d’héritier légitime, laissons les philosophes
discourir, et, mus par le sens inné du vrai, obéissant aux voix qui parlent en
nous, continuons à dire : cet homme, criminel à tant de titres, serait
déjà un grand scélérat quand il n’aurait fait que livrer au victimaire ces deux
pauvres enfants oubliés dans un coin obscur de l’histoire.
Immolés tous les deux à la cruauté
d’Octave, Césarion et Antyllas ne périrent pas de la même mort. Peu de temps
avant la catastrophe d’Alexandrie, l’un et l’autre avaient été déclarés
majeurs, et désignés comme héritiers présomptifs du trône d’Égypte. Césarion,
sous le nom de Ptolémée, devait partager la régence avec sa mère. Il avait
dix-huit ans, et pour l’air du visage, la tournure, c’était son père ;
raison de plus pour Octave de chercher à s’en défaire. Cléopâtre, qui se
doutait de l’intention avait eu soin, à l’approche du vainqueur, d’assurer le
salut de cet enfant. Son précepteur, un grec nommé Rhodon, eut mission de
l’accompagner à la frontière sud, pour gagner de là l’Éthiopie et fuir, en cas
de besoin, jusqu’aux Indes. C’était compter sans Octave, qui de loin
surveillait sa proie, et trouva moyen de s’en saisir en corrompant le
précepteur. Ce traître persuada au jeune prince de rentrer dans Alexandrie, où
César-Octave l’appelait, l’attendait pour le prendre en grâce et en
amitié ; et plus tard l’installer sur le trône. L’infortuné revint et fut
égorgé. On se raconta dans Rome qu’en effet Octave d’abord avait voulu le
laisser vivre, mais que le stoïcien Arius (du musée d’Alexandrie, son camarade
d’études et ami) trancha d’un mot la question en lui soufflant au Conseil la
parodie d’un vers d’Homère : « trop de césarité peut nuire » (oék Žgayòn
polukaisarÛh). Homère dit : oék Žgayòn polukiranÛh) – Fils d’Antoine
et de Fulvie, Antyllas avait déjà payé sa dette. Lui aussi, son précepteur
Théodorus, – encore un grec, – l’avait trahi. Il s’était réfugié dans
le sanctuaire d’un temple élevé à César par Cléopâtre ; on l’en arracha
malgré l’asile, malgré ses prières, sa jeunesse. Il était plus jeune que
Césarion ; ni sa parenté avec le vainqueur, qui l’avait fiancé, tout
enfant à sa nièce Julia, ni les fameuses larmes données à Marc Antoine par
Octave ne le sauvèrent du supplice. Il fut enlevé à sa retraite et décapité ;
mais du moins le misérable précepteur porta la peine de son crime. Antyllas, au
moment de sa mort avait au cou un joyau de grand prix. Théodorus, cela va de
soi, se l’adjugea. Le vol fut raconté à César-Octave, et le voleur mis en
croix. Quant aux trois enfants que Cléopâtre avait eus d’Antoine, comme ils
n’étaient point d’âge à inquiéter le vainqueur, on en fit butin à triomphe.
Cependant Cléopâtre, du fond de son
mausolée, dominait la partie. Seule arbitre après tout de sa destinée,
maîtresse de l’heure, elle pouvait en finir dès qu’il lui plairait et
disparaître dans l’incendie de ses trésors. Octave qui voyait le danger de la
situation, essaya de le déjouer ; il y réussit, non point complètement,
puisque la reine parvint à se tuer, et le frustra du plus fier ornement de son
triomphe ; mais les trésors furent préservés, chose énorme. Il s’agissait,
par un habile coup de main, d’enlever la reine à sa retraite. Antoine mourant
avait recommandé à son amie de s’adresser pour le règlement du sort de ses enfants
à Caïus Proculeïus, gendre de Mécène et favori d’Octave. Il l’estimait un
galant homme, incapable de la trahir, ce qui fut fait pourtant, et du ton le
plus dégagé. Cornélius Gallus et lui, après s’être distribué les rôles, se
rendent au mausolée. Une suite d’affidés les accompagne à distance. Gallus, un autre bel esprit, un
auteur de poésies légères, l’ami de Virgile et d’Ovide, qui plus tard
gouvernera l’Égypte au nom d’Octave et terminera par le suicide une vie
d’intrigues et de présomptueuse agitation, – Gallus fait appeler la reine
à l’une des portes basses du monument. Pourquoi cet entretien si
prolongé ? quelles négociations nouvelles le rusé fabricateur de trames
noue-t-il du dehors avec la fille des Lagides, qui, debout, l’oreille collée à
la plaque d’airain, écoute et répond du dedans sans se douter que pendant ce
dialogue Proculeïus monte à l’échelle par l’autre côté et s’introduit avec ses
hommes dans la place ? « Reine ! royale reine, te voilà
prise ! »
A ce cri de Charmion et d’Iras, Cléopâtre
soudain se ravise ; un homme la saisit et la désarme. C’est l’honnête
Proculeïus, ce chevalier romain, l’ami d’Antoine. Étranges mœurs de cette
époque ! tout le monde trahit tout le monde. Nul idéal d’honneur, de
dignité ; au premier échec l’armée se débande, les antichambres se
vident ; forces militaires, trésor, administration, entourage même tout
est à refaire. A la journée d’Actium, les désertions commencent avant
l’engagement. « Avant même d’être engagée, dit Velleïus, la bataille était
gagnée par Octave. » Où sont-ils ces vieux Romains de la République que
l’idée de patrie exaltait ? Ces masses belligérantes du triumvirat
appartiennent bien moins à Rome qu’à l’aventurier qui leur donne la victoire et
les gorge de butin. Nous reverrons pareil spectacle au seizième siècle,
légionnaires d’Antoine ou d’Octave et lansquenets de Waldstein, pirates de
Sextus Pompée et forbans anglais écumant les mers espagnoles, simples variétés
d’un même type ! Les dévouements, lorsqu’il s’en rencontre, relèvent de l’intérêt
plus que du sens moral proprement dit.
Égoïsme, lutte pour la seule possession, la
jouissance matérielle. C’est l’histoire de cette. société romaine. C’est la
dissolution d’un état social, depuis le haut jusques en bas. Pendant que les
maîtres absolus d’un monde qui n’est plus gouverné par les idées, mangent et
boivent, la foule, prosternée, recueille les miettes de la table et les
satellites s’empressent pour tout faire, persuadés qu’en pareil cas les plus
vils services mènent plus loin et plus sûrement que le talent et le génie, qui
ne servent qu’à nous créer des envieux.
Légionnaires d’Octave et d’Antoine, pirates
disciplinés de Sextus Pompée, ces gens-là n’appartiennent plus à Rome, ils sont
au général qui leur donne la victoire, le pillage et la jouissance, le général,
l’imperator, n’est plus qu’une manière de directeur d’une compagnie
d’actionnaires. On joue sa vie et sa fortune sur son crédit ; on compte
sur les dividendes, car il s’agit simplement de se partager le monde. Aussi
longtemps qu’on paie, tout marche, mais que le chef commette une faute, ou que
le sort le trahisse, bonsoir ! « Je n’ai plus envie de m’attacher à
ta chance moisie. Qui cherche et ne saisit ce qui s’offre à lui, ne retrouvera
plus l’occasion. » Ainsi parle Ménas voyant Sextus Pompée manquer de
courage pour anéantir par trahison ses adversaires[13] ; et la preuve qu’il ne fait qu’exprimer là une idée
commune à tous, c’est ce qui arrive à Actium, lorsque les Antoniens désertent
en masse et vont grossir les rangs de l’armée d’Octave. « Une place
inférieure peut faire contraste avec un exploit trop grand, » dit
Ventidius ; donc abstenons-nous de bien faire, et nous penserons être
mieux récompensé. » Shakespeare ne s’y est pas trompé. Prenez son
Énobarbus : il fait de cet homme robuste, courageux, intelligent, mais
sans conviction et sans idéal, une des figures les plus originales de son
drame, et néanmoins toujours vraie selon l’Histoire[14]. Énobarbus connaît son temps et le juge avec la netteté
d’observation d’un esprit naturellement doué et auquel a seule manqué la
culture de l’éducation. Il prévoit la désorganisation qui va suivre,
désapprouve tout ce qui se fait sous l’influence d’une femme ; son coup de
boutoir ne ménage personne, pas plus la Reine que ses suivantes, pas plus son
général Marc Antoine que les eunuques du palais, ce qui ne l’empêche pas
d’obéir à tous ses instincts matériels et d’écouter en premier lieu son intérêt, quitte à se repentir ensuite, à se
tuer, accablé par la magnanimité d’Antoine lui renvoyant ses trésors. De toutes
les jouissances qu’il condamne, il prend sa bonne part, se gaudit avec ce monde
dont les agissements sont loin de lui sembler exemplaires. Il goûte en amateur
aux bonnes choses ; la table de Cléopâtre et d’Antoine n’a pas de gourmand
plus raffiné que ce soudard. Iras et Charmion le laissent dire et faire ;
sur Cléopâtre comme sur l’entourage, il a son franc-parler, son ironie souvent
amère. « Dès que Cléopâtre va saisir le plus petit bruit de cette affaire
(le départ d’Antoine pour l’Italie), elle en va mourir immédiatement. Vingt
fois je l’ai vue mourir pour des occasions bien moins importantes ! »
Et cependant, merveilleuse influence de la toute-beauté, cet atrabilaire, ce
bourru, quand il s’enlève au sujet de Cléopâtre, vous a tout l’air de
chevaucher Pégase !
Alors qu’une femme peut ainsi par sa seule
atmosphère enivrer, extasier les natures les plus âpres, les plus rebelles,
quelle sera sur ses amants l’infinie puissance de son magnétisme ! Soldat
d’une époque devenue la proie des seuls instincts matériels, Énobarbus a
pourtant le cœur bon, dévoué plus que d’ordinaire dans une société où nulle
idée morale ne subsiste. Ce reître est attaché corps et âme au chef qu’il s’est
choisi, et c’est de cet attachement réfléchi, loyal en somme tant qu’il dure,
qu’après sa déchéance sortira son désespoir, sa tragique apothéose. A peine
l’acte consommé, le sentiment de son infamie l’empoigne et ne le lâche plus.
Sans doute il eut mieux valu ne pas déserter, éviter d’abord le crime pour ne
pas avoir à s’en infliger soi-même le châtiment, mais la chose est dans les
mœurs du temps ; tous trahissent, la seule différence entre les bons et
les mauvais, c’est que chez les bons le remords vient à son heure et qu’ils se
font justice[15].
Cherchez dans cette décadence ; les
honnêtes gens ont disparu ; de loin en loin seulement vous retrouvez un
galant homme, par exemple cet Asinius Pollion, un autre vieil ami d’Antoine,
mais qui, grâce à Dieu, n’a rien de commun avec la race des Proculeïus. Il se
tenait à l’écart depuis la paix de Brindes ; ayant abandonné la politique
pour les lettres, les sciences[16],
il n’était jamais allé en Égypte, et ne connaissait point la Reine. Octave, qui
l’estimait fort, voulait se le concilier et l’emmener avec lui. « Non,
répondit Asinius, après tout ce que j’ai fait pour Antoine, et tout ce
qu’Antoine a fait pour moi, il me serait impossible de prendre parti contre
lui ; souffre donc que je reste à distance, et ne soie que le butin du
vainqueur. »
Je me trompe, il n’y eut pas qu’un honnête
homme en cette affaire, il y en eut deux. Nous connaissons le premier, le
second fut Dolabella, l’amoureux de la Reine.
Dans certaines femmes, tout est
charme ; mais lorsque l’immense attrait de l’infortune vient se joindre
aux mille séductions d’une personnalité déjà lumineuse et vibrante, comment
résister ?
Cléopâtre ne pouvait mourir sans éveiller
un de ces dévouements éperdus et tels qu’en inspira plus tard Marie d’Écosse,
sa bonne royale sœur à travers les âges, son autre moi. La nature est
comme les grands peintres, elle a des physionomies parfois perverses, mais
adorables, sur lesquelles il lui plaît de revenir, qu’elle rajuste, met au
point, et pour les esprits curieux rien de plus délicat que ces réminiscences.
Ce Mortimer antique se nommait Dolabella[17] ; il était jeune, beau, de l’illustre maison de Cornélius
et venait de faire vaillamment la campagne d’Égypte à la suite d’Octave.
Tombée à la discrétion de son ennemi depuis
le guet-apens de Proculeïus, Cléopâtre avait dû rentrer dans son palais, où les
honneurs dont on l’entourait ne servaient qu’à la convaincre davantage de sa
captivité. Ses vêtements, ses coffres étaient fouillés par crainte du poison,
toutes ses armes confisquées ; on n’imagine rien de plus navrant. Un
misérable Épaphrodite, affranchi d’Octave, la gardait, à vue, obséquieux du
reste, tout aux petits soins, geôlier qui jouait au courtisan. La pauvre
prisonnière y succomba ; la fièvre l’entreprit. Si douée d’élasticité que
fût cette nature, tant d’émotions, de deuil, de catastrophes l’avaient abattue.
L’état moral se compliquait maintenant d’atroces douleurs physiques, suite des
blessures qu’elle s’était faites en se labourant la poitrine de ses mains
désespérées. Octave cependant redoublait de surveillance. Il tenait les
trésors, il voulait la femme ; il la voulait belle, point endommagée par
la maladie ; mais Cléopâtre avait dit : « Il ne m’aura pas à son
triomphe. »
Parmi les officiers romains commis à sa
garde, figurait Publius Cornélius Dolabella. La Reine s’était confiée à lui.
Quand il la vit repousser tout soulagement, il la supplia de se laisser guérir,
ajouta qu’elle serait toujours à temps de s’ôter la vie, et que, le maître
n’ayant point prononcé son dernier mot, elle devait au moins attendre que toute
espérance eût disparu de conserver le trône d’Égypte à ses enfants. Cléopâtre
se rendit à la condition que Dolabella prendrait l’engagement de lui
transmettre, à l’instant même, aussitôt qu’il les aurait surprises chez Octave,
les dispositions définitives à son égard. Dolabella jouait sa tête, il n’en mit
que plus de flamme à la partie ; le lendemain, un message secret informait
la Reine que César avait résolu d’opérer son retour par la Syrie, mais qu’elle
et ses enfants allaient être sous trois jours expédiés par mer en Italie.
Cléopâtre sait ce qui l’attend, sa
résolution est arrêtée. Elle veut mourir, et mourra comme elle a vécu, en
reine, dans ses États, dans le palais de ses ancêtres, dont avec elle va finir
la dynastie. Une fois encore cependant la défaillance aura son heure. Je veux
parler de l’entrevue avec Octave, où la femme irrésolue, coquette, reparaîtra
dans ses artifices et sa fragilité. Patience ! le roseau ploie, il se
relèvera, et tout de suite alors quel spectacle ! A ce mot, j’entends les
sceptiques se récrier : « Ce qui vous prend, disent-ils, c’est le
côté décoratif, la mise en scène. Vous êtes là sur le terrain de l’Opéra ;
un pas de plus et vous allez nous demander de la musique de Mozart ou de
Rossini ! » Pourquoi pas ? Oui, certes, il y a le
spectacle ; mais peut-on ne voir que cela ? Tout grand fait, pour se
graver dans la mémoire des hommes, a besoin d’une mise en scène : tout
héroïsme est plastique de sa nature ; mais la mise en scène, qui fait des
comédiens, ne crée pas des héros, et telle femme aura beau s’appliquer un aspic
à la saignée et mourir solennellement sur un lit de parade, qui n’en sera point
illustre pour cela. On ne vit ici-bas, ou plutôt on ne survit que par l’idée.
« Du sein de l’être immobile, du sein du vide, émanent les idées premières
de toute beauté ; la contemplation et le génie du poète les évoquent à la
lumière, et voilà Pâris, Hélène et Cléopâtre, toute l’Antiquité dans la fleur
de sa jeunesse et l’éclat de sa gloire qui passe devant nous. »
L’idée ! on ne devient une héroïne qu’à ce prix. Or, perdre un trône au
milieu de l’écroulement du monde, le perdre avec cette dignité, cette
souveraine grâce esthétique qui dans les sociétés anciennes a pu souvent tenir
lieu du sens moral, repousser dédaigneusement du pied l’ignoble esclavage, et couronner
par une mort virgilienne une vie d’amour, de gloire, de plaisir, de merveilles,
autour de laquelle ont évolué tous les grands noms, tous les grands événements
d’une époque, et dont les fautes même étincellent parmi les ténèbres de l’Hadès
avec la néfaste attraction de certains corps célestes, il y a là un ensemble de
circonstances assez grandiose pour constituer un idéal qui prête à la mise en
scène ; mais sans cet idéal, le seul spectacle eût-il jamais
prévalu ? Non humilis mulier a dit Horace. Regardons mourir cette
héroïne.
Rien ne manquait à la fortune d’Octave, la
capitale de l’Égypte s’humiliait devant lui, et le voyait célébrer son triomphe
à cette place même où deux ans plus tôt, Antoine avait proclamé reine d’Orient
sa divine Cléopâtre, et doté de royautés et de principats les enfants qu’il
avait eus d’elle. Le vainqueur se montra clément, épargna les horreurs d’un
pillage et de la dévastation à la grande cité trois fois digne d’égards, et
trois fois protégée à ses yeux par le dieu Sérapis qu’elle invoquait, par
Alexandre qui l’avait fondée, et par son ami et conseiller intime le philosophe
stoïcien Arrius d’Alexandrie. Il y a de ces occasions où la
grandeur d’âme est une nécessité politique, et si victorieux qu’on se sente, on
ne pousse pas, de gaîté de cœur, au désespoir une population dont le fanatisme
avait un jour déconcerté César.
Il usa de conciliation, se promena
bourgeoisement par les gymnases, les musées. Il visita le tombeau d’Alexandre,
se fit ouvrir le sarcophage qui renfermait le conquérant du monde. Il écarta
les voiles et les bandelettes, palpa, ausculta la momie d’une main avide,
curieuse jusqu’à la profanation, puisque le bout du nez du héros y resta. Comme
ensuite on voulait lui montrer les tombeaux des Ptolémées, il refusa. « A
quoi bon ? répondit-il, c’est un roi que j’ai voulu voir, et non
simplement un froid cadavre ! »
Mais Cléopâtre était vivante ; la
veuve d’Antoine désirait le voir ; il se rendit à sa prière ; non
sans quelque confusion. Le fourbe n’avait-il pas sur la conscience les vaines
promesses et les mensonges dont il abusait la noble femme pour lui mieux ravir
sa liberté et son honneur de reine ? Dion Cassius raconte à sa manière
cette entrevue, l’unique, de ces deux mortels ennemis.
Dans ce récit, témoignage d’une flatterie
désormais traditionnelle, Cléopâtre figure le personnages d’une coquette
émérite cherchant à séduire son vainqueur et perdant sa peine ; c’est le
tableau de la femme de Putiphar et de Joseph, et ce tableau-là nous édifie
moins qu’il ne nous égaie ; soyons chastes, rien de mieux, mais n’en
parlons que le moins possible ; or, c’est une sorte de mot d’ordre chez
les historiens officieux de célébrer la chasteté d’Octave, et de nous représenter
ce prince comme décidément invulnérable aux traits de la beauté. Va donc pour
le pudique Joseph aux prises avec sa galante héroïne, et voyons l’anecdote
imaginée, brodée sur ce sujet par le romancier de Nicée.
« En l’attente de cette visite, écrit
le Gréco-romain, elle avait très élégamment fait disposer son appartement, et,
parée d’habits de deuil qui lui seyaient à ravir, s’était couchée sur un lit de
repos dans l’attitude d’une voluptueuse nonchalance. Autour d’elle étaient
divers portraits de Jules César, son ancien amant, dont elle tenait les lettres
cachées dans son sein.
» A l’entrée du triumvir, elle se leva
rougissante, et s’écria :
– Sois le bienvenu ! ô mon maître
et seigneur ! toi qu’un Dieu a voulu doter de tout ce qu’il m’a
pris ; tes yeux n’ont sans doute pas oublié l’image de ton père ; ils
le voient encore, j’en suis sûre, tel qu’à mes regards il s’offrit tant de
fois ; et tes oreilles ont aussi reçu confidence des honneurs innombrables
qu’il me prodigua et de ce titre de reine des Égyptiens à moi conféré par lui.
Maintenant, si tu veux que sa bouche même te parle et te dise ce que je suis,
prends et lis ces lettres qu’il m’écrivait jadis !
» A ces mots elle se mit à lui lire des
passages de cette correspondance pleine de tendresse et d’amour, s’interrompant
ici et là, tantôt pour baiser ces lignes sacrées qu’elle mouillait de larmes,
tantôt pour se jeter à genoux devant ces portraits et les adorer, tantôt pour
moduler de douces plaintes, en décochant sur Octave quelque furtive et
langoureuse œillade. – Hélas ! ô mon César ! à quoi me sert
aujourd’hui ce que tu n’écrivais alors ?
» Ou bien
– Non, tu n’es pas mort ! Je te
vois et te retrouve ; tu revis pour moi tout entier dans ce jeune
homme !
» Puis, elle reprenait :
– Que ne t’ai-je précédé dans le tombeau !
» Ensuite, se ravisant :
– Mais non, si je l’ai, lui, ne
t’ai-je point, toi !
» Étrange et bizarre amalgame de paroles et
de gestes, où les regards tendres et les aveux dérobés tenaient leur place.
» Octave assistait impassible à cette
comédie ; et sans montrer qu’il perçait à jour ces artifices et ces
simagrées, il se borna à murmurer froidement, les yeux fixés sur le sol :
– Console-toi ! femme, et
reprends courage ; rien de mal ne t’arrivera.
» Mais elle, désolée de ne pas même obtenir
un regard, voyant qu’il n’était question ni de sa restauration au trône, ni
d’aucun mouvement sympathique en réponse à ses avances, tomba aux pieds
d’Octave, et d’une voix étouffée par les sanglots :
– Vivre, ô César ! je ne le veux,
ni ne le puis ; je ne te demande qu’une grâce, et cela au nom de ton père,
la grâce de mourir avec Antoine, puisque c’est à lui que le démon de mon
existence m’a livrée après m’avoir livrée à César ! Hélas ! fussè-je
morte alors ! Et maintenant, la destinée me réserve-t-elle cette cruelle
épreuve ? fais que je puisse aller rejoindre mon Antoine. Ne me refuse pas
une tombe à son côté et que mourant par lui, j’habite au moins avec lui dans
l’Hadès ! »
La suite du récit de Dion s’accorde assez
bien avec Plutarque ; mais tout ce commencement est de pure invention.
Quel sujet en effet pour la mise en scène et l’allégorie que cette rencontre de
la souveraine enchanteresse et d’un prince que ses flatteurs, en l’élevant au
rang des dieux, se plaisent à représenter comme le restaurateur des bonnes
mœurs. Rabirius trouve le motif à son gré et s’en inspire[18],
Rabirius, un poète dont Quintilien a pu dire qu’il n’y a pas d’inconvénient à
le parcourir quand on n’a rien de mieux à faire, si
vacet ! La courtisane du
Nil, en présence du divin jeune homme, l’irrésistible magicienne réduite à
s’avouer le néant de ses incantations, il y avait là tout un poème épique de
nature à concilier à son auteur la faveur du monde et les bonnes grâces de
Livie ! et c’est sur ce patron que les annalistes et les rhapsodes du
règne suivant ont travaillé en l’embellissant et l’illustrant, comme c’était
leur droit. Je ne discute point avec ce monde, et, persuadé que Rabirius avait
d’excellentes raisons pour imaginer cette comédie, je maintiens que Dion
n’était point homme à débrouiller ici la vérité de la fiction. Aussi, n’est-ce
ni le courtisan du temps d’Auguste, ni le rapporteur du temps de Caracalla que
je veux réfuter ! Je m’adresse à la critique de nos jours, à la
psychologie, et voyez l’infortune, devant ce tribunal tout moderne, la grande
Reine risque fort de n’être pas mieux menée. Après avoir eu pour juges, dans
l’antiquité, les officieux d’Auguste et de sa descendance, Cléopâtre va
maintenant avoir affaire à ce que nous appelons : la thèse, procédure d’un nouveau genre et
toute d’une pièce.
Cléopâtre n’est pas une femme, c’est la Femme.
Saint Chrysostome affirme que parmi les
animaux féroces il n’en existe pas de plus dangereux, et Origène l’appelle la
principale âme du démon. Or, la femme est, et sera toujours et partout, jusqu’à
la fin des temps, semblable à elle-même. Elle a ses instincts, ses lois de
nature qui, en dépit des âges et des climats, infailliblement, la gouvernent.
Cléopâtre commencera par César qu’elle
exploitera sans l’aimer ; puis elle aimera Marc Antoine qu’elle
dévorera ; puis, toujours sûre et confiante, elle attaquera le neveu de
César avec les mêmes armes vieillies, émoussées, et succombera dans sa
séduction.
C’est la tactique ordinaire,
éternelle : le programme ? La femme a sa beauté, puissance énorme
pour subjuguer, énerver, abêtir l’homme. Mais elle n’a que sa beauté, qu’elle
croit immuable, et sa principale infirmité consiste à ne pouvoir comprendre que
cette force s’use à la longue ; et qu’après avoir servi à conquérir deux
générations, il y a beaucoup à parier qu’elle perdra ses droits sur la
troisième.
Ainsi pense et prononce la Thèse un peu
bien sévère et injuste, j’aime à le supposer, mais en admettant qu’elle ait du
vrai quant à la femme, je nie absolument qu’on la puisse appliquer à
Cléopâtre. La reine d’Égypte n’est point la femme, elle est simplement
Cléopâtre, la plus charmeresse, la plus fine, la plus spirituelle des femmes.
Cette scène de grande coquette éconduite, jamais la Cléopâtre de l’Histoire ne
l’eût jouée, et d’ailleurs, sans parler de sa lassitude morale, infinie, quel
était son état physique au moment de cette entrevue ?
Qu’on se rappelle que ces fameuses armes de
séduction, elle-même, de ses propres mains, les avait détruites devant le lit
de mort d’Antoine. Son sein labouré, martyrisé par ses ongles n’était qu’une
plaie enflammée et purulente. Belle et favorable condition assurément pour
captiver les sens et vaincre les scrupules d’un héros froid et pudibond !
Mais, que dis-je ? et quel besoin de faire intervenir le motif pathologique,
comme si la psychologie ne me suffisait point. Cléopâtre se connaissait en
hommes, savait la vie. Comme elle sentait sa position et son caractère, elle se
rendait également compte et de la position et du caractère de son adversaire,
et jamais l’idée ne lui serait venue d’essayer sur un Octave ces moyens qui
avaient réussi sur un César ou sur un Marc Antoine.
Octave est un diplomate bien subtil, bien
rusé, Cléopâtre endormira sa vigilance, et même, à ce jeu de la dissimulation,
le battra. Elle a changé d’attitude, feint de se soumettre :
insensiblement la perspective de ce voyage en Italie cesse de l’épouvanter,
elle s’y fait ; Livie, sa bonne sœur Livie, la soutiendra : elle
compte sur cette influence auprès d’Octave, et, pour se la mieux assurer,
prépare des cadeaux ; on la voit fourrager dans ses coffres, sortir et
montrer des bijoux, des tissus. Qui pourrait croire qu’une personne occupée à
pareils soins songe à se tuer ? Encore une des mille inconséquences de
cette nature mobile et frivole : après les larmes, voici le sourire. Ainsi
la surveillance, peu à peu, se relâche ; on la laisse à ses colifichets.
Épaphrodite, émerveillé des progrès de cette transformation, en instruit
régulièrement son maître, qui, désormais certain de son triomphe, s’étonne
d’avoir eu des doutes. Octave était de ces fourbes qui ne savent tromper que
les hommes. Voyant son ennemi où elle le voulait, Cléopâtre, – chef
d’œuvre d’habileté féminine, – lui demande timidement de permettre qu’elle
rende les derniers honneurs à Marc Antoine.
A captive soumise, prince généreux :
il consent. La scène était destinée à parfaire l’œuvre de persuasion. Cléopâtre
l’exécuta comme elle l’avait imaginée, en artiste : elle parla de son
prochain départ pour l’Italie, adressa des adieux publics à la terre d’Égypte,
et le pathétique de sa harangue, de son geste, porta si à fond, que les plus
incrédules sortirent désarmés. Plutarque est là ; le traduire, c’est
ranimer cette émotion.
« Amenée par ses gardes dans le
mausolée et s’agenouillant avec ses femmes devant le sarcophage,
– Antoine, ô mon bien-aimé,
s’écria-telle, ces mains, lorsqu’elles t’ont déposé là, étaient encore les
mains d’une femme libre ; aujourd’hui, c’est une captive qui vient
t’offrir ces libations, et des satellites la surveillent de peur qu’elle ne
frappe et endommage son misérable corps, précieusement préservé pour le
triomphe qu’on s’apprête à célébrer en souvenir de ta défaite. Aie donc pour
agréables ces honneurs, les seuls que je te puisse rendre, les derniers !
car nous, que dans la vie rien n’avait pu séparer, la mort maintenant nous
entraîne à distance l’un de l’autre et nous condamne à faire échange de patrie.
Toi, Romain, tu reposeras en ces lieux, tandis que moi, infortunée, c’est en
Italie qu’on va m’ensevelir, et de la terre de tes ancêtres je ne posséderai
que l’étroit espace d’un tombeau ; mais, puisque les dieux de mon pays
nous ont abandonnés, je me tourne vers ceux du Latium, et, si l’un d’eux daigne
m’être propice, je le supplie et l’implore, afin qu’il empêche ce que toi-même,
tu ne permettras pas, que ta femme soit traînée vivante derrière le char du
vainqueur, et qu’en elle une telle humiliation te soit infligée. Non ; tu
me cacheras plutôt près de toi ; tu me prendras à ton coté dans cette tombe ;
certain que de tant de douleurs, dont le fardeau m’écrase, aucune ne me pèse si
cruellement que les courts instants que j’ai vécus sans toi. »
Rentrée au palais, elle se retire dans ses
appartements, ordonne son bain ; après le bain, elle s’étend sur un lit de
repos. Un homme alors se présente, portant un panier recouvert. Les gardes du
vestibule l’interrogent ; il défait son panier, écarte les feuilles et
montre au-dessous de belles figues. Les gardes admirent les fruits, il leur
offre en souriant d’y goûter ; eux s’excusent, il entre. C’est dans
Shakespeare qu’il faut lire l’entretien de Cléopâtre avec l’homme au panier de
figues ; la scène des fossoyeurs dans Hamlet
reproduira plus tard ce mouvement, mais sans en dépasser l’effet tragique.
Lui seul a le secret de ces étonnantes diversions. Introduire le burlesque en
plein pathétique, procédé qui semble des plus simples ; tous l’ont
employé, combien ont réussi ? C’est qu’en même temps que le génie, il a la
mesure, et sait à quel point il importe d’être rapide en de pareils contrastes,
de n’y pas insister lourdement. Il pousse deux éléments l’un contre l’autre, de
l’entrechoquement un éclair jaillit, il s’en tient là, et revient à son propos.
Je prends pour exemple cette scène, ce campagnard de bonne humeur, moitié
simple et moitié goguenard, témoin indifférent que le Destin amène là, et qui
traverse le plus effroyable des écroulements sans en avoir conscience. Bossuet
n’inventerait pas mieux.
« As-tu là ce joli reptile du Nil qui
tue sans faire souffrir ? »
Le froid vous gagne en la voyant causer
familièrement, cette grande reine, avec ce rustre. Vous ressentez quelque chose
de sa solitude, immense, horrible solitude, celle de l’être qui souffre et que
tous ont abandonné !
Cléopâtre, ayant fini de déjeuner, prend
une lettre écrite et scellée d’avance, et la mande à César ; puis elle
congédie tout le monde, ne gardant auprès d’elle que ses deux femmes, Iras et
Charmion, et les portes sont aussitôt fermées et verrouillées en dedans.
A peine restée seule, ses mains s’emparent
du panier, fouillant parmi les figues, ravageant les feuilles. « Le
voilà ! » s’écrie-t-elle triomphante en apercevant l’aspic. La femme
et le serpent une fois encore sont en présence ; leurs yeux se reconnaissent,
dardent la flamme, se défient ; le serpent veut bondir, il hésite,
retombe, s’enroule fasciné par ce regard plus fort que le sien. Cléopâtre, du
bout d’une épingle d’or de ses cheveux, l’irrite, l’enfièvre, l’affole.
Enragée, la bête venimeuse saute sur elle et la mord au bras.
Tous ne s’accordent pas sur la manière dont
mourut l’Égyptienne. C’est pourtant chez les Anciens l’opinion la plus
accréditée que l’héroïque femme eut recours au venin de l’aspic, moyen dès
longtemps imaginé, mis à l’épreuve. A Rome, on ne croyait pas autre
chose ; les contemporains, poètes, annalistes, adoptent le fait. Ceux de
l’âge suivant le répètent ; Plutarque, néanmoins, en le rapportant, marque
des doutes. « Octave ayant rompu le sceau, ses premiers regards tombèrent
sur les instances de la suppliante pour être ensevelie auprès d’Antoine. Il
n’eut pas besoin d’en lire davantage et comprit. Son premier mouvement fut de
courir lui-même la sauver, s’il en était encore temps ; mais il se ravisa
et dépêcha au plus vite les gens de son entourage. Rapidement avait marché la
catastrophe. Lorsque les envoyés arrivèrent, ils trouvèrent les soldats de
garde dans la plus complète ignorance de ce qui avait pu se passer. On enfonça
les portes. Cléopâtre, étendue morte et dans tout l’appareil royal, gisait sur
son lit de repos. A ses pieds, l’une de ses deux femmes, Iras, exhalait le
dernier soupir ; l’autre, Charmion, titubant et la tête lourde, était
encore occupée à fixer le diadème sur la tête de sa souveraine. – Voilà en
effet une belle chose ! s’écria furieux l’un des survenants.
– Oui ! certes, une chose splendide et bien digne de la descendante
de tant de Rois ! répondit la fidèle suivante, et à ces mots, les derniers
qu’elle prononça, on la vit s’affaisser sur le corps de sa princesse
inanimée. »
Comme Éros, ce brave affranchi qui meurt de
la même mort que Marc Antoine, Iras et Charmion accompagnent Cléopâtre chez les
Ombres, et ne lui survivent un moment que pour continuer, parachever l’ornement
de ce corps adorable et chéri.
La version de Dion Cassius diffère peu de
celle de Plutarque, rédigée, comme on sait, d’après le témoignage d’Olympus,
médecin de la Reine.
« Quelques légères piqûres au bras
furent tout ce qu’on trouva sur le cadavre. Les uns racontent qu’elle fit
servir à son dessein un aspic apporté dans une fiole de verre ou dans une
corbeille de fleurs, d’autres parlent d’une aiguille empoisonnée. »
Octave resta frappé du coup. « Ce fut,
ajoute Dion Cassius, comme si par cette mort volontaire toute sa gloire à lui,
tout l’éclat de sa victoire eût disparu ! »
Et cette Rome, cette Italie que
l’impatience dévore, qui n’aspirent qu’à se repaître des tortures d’humiliation
infligées à l’Égyptienne Cléopâtre ! Mais c’est le point de mire à tous
les anathèmes, l’indispensable diversion à toutes les colères suscitées par la
guerre civile, à toutes les
compassions que le souvenir d’Antoine peut réveiller ! Il lui faut sa
captive, sa Reine : elle est morte, elle revivra ; on court chercher
des psylles, ils arrivent, opèrent ; peine perdue !
Laissons aux savants la controverse ;
rapprocher des opinions, inventorier, ce ne sont point là nos affaires.
Plutarque et Shakespeare ont été nos maîtres pendant tout le cours de cette
étude ; qu’ils nous conduisent jusqu’au bout. Soyons de leur avis, qui est
aussi l’avis d’Horace. D’ailleurs, que le poison vînt d’un reptile ou d’une
fleur, qu’importe ? Celle qui le fit couler dans ses veines n’était point
une personne vulgaire ; fut-elle une grande reine ?
Ce qu’il y a de certain, c’est que Rome
s’enrichit fort à cette conquête, d’où il ressort que, même en ces derniers
temps, le gouvernement de l’Égyptienne, pour si désastreux qu’on nous le donne,
n’avait du moins pas réussi à ruiner complètement les ressources du pays. Les
trésors rapportés étaient incalculables, outre qu’ils suffirent à payer à
l’armée l’arriéré de solde, chaque homme reçut deux cent cinquante drachmes, et
cent drachmes chaque citoyen, y compris les enfants. Octave éteignit toutes ses
dettes, supprima les impôts, et telle fut à Rome l’abondance du numéraire, que
le taux de l’argent, de douze tomba à quatre, et que la valeur des choses
doubla. L’Égypte étant devenue province romaine, Octave n’eut rien de plus
pressé que de la soustraire à l’autorité du Sénat et de la garder pour lui.
C’eût été en effet très impolitique, à ses yeux, que de laisser un pays de
cette importance commerciale et militaire à la gouverne d’une aristocratie d’où
pouvait à chaque instant s’élever un ambitieux qui, fort d’un pareil proconsulat,
deviendrait obstacle et péril pour la dynastie.
On ne visita même plus l’Égypte sans une autorisation spéciale du souverain, et les emplois n’y furent désormais exercés que par de simples
commis, dont la personnalité ne comptait pas. Cette mesure de gouvernement,
instituée par le divin Auguste, continua d’être en vigueur sous ses
successeurs.
Cléopâtre occupe une grande place dans
l’Histoire. Ce trône chancelant sur lequel à dix-huit ans elle était montée,
elle entreprit de le restaurer, de lui rendre son ancien éclat. De Rome venait
le danger, elle se proposa d’annuler Rome. Grand dessein, mais qui ne pouvait
s’accomplir qu’à la condition que Rome elle-même y prêterait ses armes !
Là fut toute la politique de Cléopâtre, une vraie Grecque, avisée dès le
premier âge, précoce au moins autant d’intelligence que de tempérament,
sensuelle adolescente qui déjà forme d’illustres plans. Ses amours avec César,
représentant du principe monarchique, sont bien plutôt une alliance qu’une
liaison. L’oligarchie pompéienne l’avait précipitée à bas du trône, César l’y
replaça.
Il aurait fait bien davantage ; que
n’eût point fait pour une Cléopâtre un tel amant ! On l’aurait vu
transporter d’Occident en Orient le siège de la toute-puissance ; roi des
rois, il l’eût couronnée sa propre Reine. Le poignard de Brutus coupa court à
ces fiers projets.
A ce moment, le Destin pousse au-devant
d’elle Marc Antoine, et comme contre-poids à ce nouvel élément de fortune
– déjà moindre – un adversaire d’autant plus redoutable qu’il n’a
pour lui que des vertus, des forces négatives, et ne connaît que la tactique du
silence. De l’initiative d’Octave, de ses talents, de son courage, rien à
craindre ; mais, si vous commettez des fautes, il les saura porter à son
profit. Et des fautes, comment n’en pas commettre quand on ne se possède
plus ? Avec César, Cléopâtre s’était gardée, sinon tout entière, du moins
en grande partie, à ses desseins ambitieux. La tête eut son insolation, le cœur
ne battit pas. Aussi quelle habileté de vues, quelle puissance et quelle
sagesse chez cette étrangère de vingt-trois ans, tenant salon à Rome ; et
de sa jolie main, pleine de présents, de faveurs, assouplissant à ses projets
une aristocratie haineuse et récalcitrante ! Mais sitôt l’arrivée
d’Antoine, il n’y eut plus que l’amour avec ses voluptés, ses jalousies, ses
fureurs, ses inconséquences, ses désordres. La Reine disparut, la femme seule
demeura, et c’est au compte de ses faiblesses que toutes les erreurs politiques
doivent être portées.
Moins amoureuse, elle eût laissé Antoine
faire librement son métier d’imperator, et les événements eussent
peut-être mieux tourné pour elle et son héros, sinon pour le monde, car, tout
abominable qu’ait pu être le régime issu de cette victoire, je ne soupçonne pas
quel avantage aurait eu l’humanité, à ce que la bataille d’Actium eût été
gagnée par Antoine. Vaincue et par sa faute, Cléopâtre, au plus profond de ses
amertumes, ressentait un immense orgueil et pouvait se dire, comme Mithridate,
qu’elle avait mis Rome à deux doigts de sa perte et fait trembler le Capitole.
La catastrophe ramena la Reine, qui, longtemps égarée, reparut, releva la Femme
pour ne la plus quitter. L’honneur royal fut sauf. Les quelques jours qu’elle
se laisse vivre, elle les emploie, hélas ! bien vainement, nous l’avons
vu, à conjurer le mauvais sort de ses enfants ; puis elle s’en va
rejoindre Antoine et chercher dans la mort son apothéose. Non humilis mulier !
Horace, avec ses trois mots, n’a point dit tout. Ces trois mots sont une
épitaphe et ne visent que l’héroïque ennemie du peuple romain ; quant au
caractère, si chatoyant au dehors et si profondément compliqué, de la femme, il
défierait l’analyse moderne.
Comment l’absoudre et comment la
condamner ?
Elle est la terreur du moraliste, la damnation
de saint Antoine et l’éternelle curiosité du psychologue. Ariane à Naxos et
stryge de la nuit de Walpurgis, figure étrange, vampirique, être idéalement
pernicieux, adorable et fatal, que l’Histoire dispute à la Fable, et dont
l’attraction égale l’attrait !
En elle, poésie incarnée d’un monde
abandonné de tous principes, semble se réunir tout ce que la beauté sans
retenue, l’esprit sans conscience du devoir, la passion sans frein, peuvent
produire d’éclatant et de ténébreux, d’aimable, d’enivrant et d’impur. Elle
s’élève à toute la hauteur tragique dont l’esprit et la grâce soient capables
sans l’aide de la vertu. L’horreur que lui inspire la seule idée de servir au
triomphe lui vient de l’immense répulsion d’une grande nature aristocratique
pour tout ce qui est laid, trivial, grossier. Ce n’est point la souffrance
qu’elle redoute ; ce n’est point sa puissance qu’elle pleure ; ce qui
soulève toutes les révoltes de son âme, c’est de n’avoir plus autour d’elle ce
cercle d’élégance, dont ses servantes mêmes, les Iras, les Charmion, toutes
belles, fidèles, embaumées de grâce et de jeunesse caractérisent l’ineffable
harmonie. En dehors de ce milieu, Cléopâtre ne saurait vivre, elle y meurt, et
nulle de ses compagnes ne lui survit[19]. Qui dit : état, condition, profession, dit quelque chose
de borné, de mesquin, de nécessairement ridicule à un jour donné ; les
femmes doivent la moitié de leur séduction, de leur poésie, à ce que leur sexe
n’a point d’état. Aussi, chez Cléopâtre, la Femme prime la Reine. Elle a la
conscience de sa beauté, de ce qu’elle est, de ce qu’elle fut, le sentiment de
ce qu’elle se doit, et cette beauté, ce charme, cet esprit, cette grâce,
resteront, à travers les âges, l’enchantement de quiconque aura pensé, rêvé,
joui, souffert, aimé, vécu. Pour elle, la grande païenne, la vie n’est pas une
ombre, elle est au contraire, et toujours, une réalité dans ses jouissances,
ses grandeurs et ses misères. Ce corps si beau, pour être la demeure de son âme
n’en saurait être la prison, et nulle voix d’en haut ne lui enseigne que pour
ouvrir à cette âme un chemin vers les dieux, il faut commencer par tourmenter,
déformer, avilir ce corps. Pour elle, comme pour les Grecs ses ancêtres, rien
n’existe en dehors du beau ; le beau seul est le bien. Esthéticienne,
aristocrate, ce qu’elle a de mieux à faire encore, c’est de s’en aller avec un
monde qui finit. Pour ces hommes à la fétide haleine, ces déshérités,
ces mendiants, et ces esclaves, le Dieu de l’avenir, le vrai Dieu va naître au
fond d’une étable, et les fils de ces rois d’Orient qui l’abandonnent, la
renient et la laissent choir, iront, guidés par l’étoile céleste, porter au
prédestiné l’or, la myrrhe et l’encens.
Les dieux jaunes et verts sont morts,
l’Ibis et le grand Singe, Osiris et Isis, Phra et Ptah, Horus et Anubis, morte
la tête de chien, de vache, de cigogne et de taureau ! les Pharaons ont
disparu, et leur momie pulvérisée dans un mortier sert de drogue
pharmaceutique. Mais elle, impérissable, poursuit ses migrations à travers les
siècles. Comment s’abuser ? A ces grands yeux noirs, à ces nobles tempes,
à cette bouche superbe et dédaigneuse, comment ne point la reconnaître ?
Que d’expériences n’a-t-on pas faites avec des grains de blé ? Le germe
d’un amaryllis après avoir dormi en Égypte des milliers d’années se ravive ici
et devient fleur. Ainsi ce qu’il y a de plus fragile est éternel, ainsi
d’invisibles liens rattachent au jour d’hier, le jour d’aujourd’hui. Non, il
n’y a point entre nous et le passé tant de distance que l’on croit. Aujourd’hui
encore, l’Antiquité nous enveloppe et nous enivre ; nous respirons ses
fleurs et contemplons ses merveilles. Qui saura jamais comprendre le mystère de
la végétation, assigner à la nature l’heure et la loi, dire au principe de vie
enfermé dans la bulbe d’une plante et l’image d’une femme : tu te
développeras ici et non là, aujourd’hui et non demain. « Je ne veux plus
la voir, suis-je donc insensé pour confondre ainsi le passé et le
présent ? » Vaine résolution ! Avec l’isolement et la rêverie,
la vision reparaîtra. Une mélodie, un portrait du Louvre, un parfum, et
l’illusion dissipée à peine vous ressaisit... Des portiques immenses, des
vestibules sans fin, des forêts de colonnes ; là fourmillent les
ornements, les ustensiles, les oiseaux ; là s’accroupissent leurs dieux
grotesques et noués, ils tiennent à la main des bâtons que des têtes de lièvres
surmontent ; plus loin, des serpents s’entrelacent ; ici un nègre en
convulsions vomit son âme qui s’échappe sous la forme d’un scarabée ailé de feu,
– peuple funèbre et souterrain qui s’entoure au sein de la mort des images
de la vie, espérant au jour du réveil rentrer par elles dans le souvenir de son
existence première ! Vous traversez de longues files de momies, vous errez
par toutes sortes de labyrinthes où règne une atmosphère étouffante, vous
atteignez un escalier tournant, pratiqué dans l’intérieur du granit, et,
toujours descendant, vous vous trouvez dans une salle étroite ;
l’appartement rayonne de clartés. Des milliers de figures, peintes des couleurs
les plus vives, couvrent les murailles, et tout au fond, dans une niche de
basalte à semis d’étoiles, d’or sur azur, se tient debout la fille des Lagides,
une fleur de lotus à la main.
Mécène, l’ami
et le protecteur d’Horace, devait accompagner Octave dans ses expéditions
navales en Grèce, et nous voyons que le poète eut l’idée de se joindre à lui.
Ibis Liburnis inter alta navium,
Amice, propugnacula ;
Paratus omne Caesaris periculum
Subire Maecenas, tuo !
Quid nos, quibus te vita si superstite
Jucunda ; si contra, gravis ?
Utrumque jussi persequemur otium,
Non dulce, ni tecum simul ?
An hunc laborem mente laturi decet
Qua ferre non molles viros ?
Feremus, et te vel per Alpium juga,
Inhospitalem et Caucasum,
Vel Occidentis usque ad ultimum sinum,
Forti sequemur pectore,
Roges, tuum labore quid juvem meo
Imbellis ac firmus parum ?
Comes minore sum futurus in metu,
Qui major absentes habet :
Ut assidens implumibus pullis avis
Serpentium allapsus timet.
Tu iras, ami, sur nos liburnes, au milieu
de hautes forteresses navales, prêt, Mécène, pour braver tous les périls de
César, à te mettre en péril. Que faire, moi à qui la vie est douce si j’en
jouis toi vivant et n’est, sans cela, qu’un fardeau ? Poursuivrai-je,
comme tu me l’ordonnes, un loisir qui n’a de charme qu’avec toi ? vais-je
porter ma part du labeur présent, avec l’âme qui convient aux hommes sans
faiblesse ? Je la porterai et, à travers les cimes des Alpes, à travers le
Caucase inhospitalier, ou bien jusqu’au golfe le plus lointain de l’occident,
je te suivrai d’un coeur ferme. Tu demandes de quel secours mon labeur pourrait
être au tien, mal fait pour la guerre et peu robuste que je suis ? Si je
t’accompagne, j’aurai moins de cette crainte qui grandit avec l’absence :
ainsi l’oiseau qui veille sur des petits sans plumes craint davantage pour eux,
quand il les laisse seuls, l’approche des serpents … (Épodes 1).
En dépit de
toutes ces belles paroles, il resta dans Rome néanmoins ; attendant avec
anxiété l’issue de la terrible lutte. Enfin arrive la nouvelle des premiers
succès. Horace s’en inspire. pour composer sa neuvième épode, qu’il adresse
égaiement à Mécène. Il rappelle à ses amis le joyeux banquet par lequel ils
célébrèrent, quelques années auparavant, la victoire décisive d’Octave sur
Sextus Pompée, « ce fils de Neptune, » qui menaçait, lui aussi,
d’asservir la grande cité, et de tous ses vœux hâte le jour où, de nouveau,
avec Mécène et dans son haut palais de l’Esquilin, aux sons des flûtes et de la
lyre, et en buvant les meilleurs vins du cellier, il fêtera le nouveau triomphe
de César :
Quando repostum Caecubum ad festas dapes,
Victore laetus Caesare,
Tecum sub alta, sic Jovi gratum, domo,
Beate Maecenas, bibam,
Sonante mistum tibiis carmen, lyra,
Hac Dorium, illis Barbarum ?
Ut nuper, actus cum freto Neptunius
Dux fugit ustis navibus,
Minatus Urbi vincla, quae detraxerat
Servis amicus perfidis.
Cependant le
poète ne saurait oublier que les hommes, contre lesquels on combat, sont des
Romains, un général romain qui, volontairement, ô crime ! se sont placés
sous les drapeaux et la puissance d’une femme.
Romanus, eheu ! (posteri negabitis),
Emancipatus feminae,
Fert vallum et arma miles et spadonibus
Servire rugosis potest.
Interque signa, turpe, militaria
Sol aspicit conopium.
Mais le sort
ne s’est pas encore prononcé, Octave n’a point encore écrasé ses adversaires,
le dieu de la guerre tarde bien ; Horace l’apostrophe :
Io triumphe ! tu moraris aureos
Currus, et intactas boves ?
Il se
représente alors la bataille livrée et gagnée au moment même où il écrit.
César-Octave le triomphateur n’a pas son pareil dans l’Histoire ; ni le
vainqueur de Jugurtha, ni le destructeur de Carthage ne lui sont comparables.
Io triumphe ! nec Jugurthino parem
Bello reportasti ducem,
Neque Africano, cui super Carthaginem
Virtus sepulcrum condidit.
Terra marique victus hostis Punico.
Lugubre mutavit sagum ;
Aut ille centum nobilem Cretam urbibus
Ventis iturus non suis,
Exercitatas aut petit Syrtes Noto,
Aut fertur incerto mari.
Il voit
l’ennemi en fuite, poursuivi sur terre et sur mer, troquant ses manteaux de
pourpre contre des vêtements de deuil, et pourtant, se dit-il, la nouvelle de
l’heureux événement n’est point encore arrivée, la certitude irrécusable n’a
point succédé tout à fait à l’espérance, une place reste aux soucis, à
l’angoisse. Il tremble pour César. Néanmoins, les rapports connus de tous sur
la situation raniment son courage ; il se reprend à la gaieté et termine
par un joyeux appel au sommelier.
Capaciores, affer huc, puer, scyphos.
Et Chia vina, aut Lesbia,
Vel, quod fluentem nauseam coerceat.
Metire nobis Caecubum.
Curam metumque Caesaris rerum juvat
Dulci Lyaeo solvere.
Ce Cécube mis à part pour les repas de
fête, quand donc, joyeux, de la victoire de César, le boirai-je avec toi (et
Jupiter y prendra plaisir) au pied de ta haute demeure, bienheureux Mécène,
tandis que les flûtes et la lyre mêleront leurs accents, doriens avec celle-ci,
barbares avec celles-là ? Ainsi avons nous fait naguère lorsque, chassé
sur la mer, le chef fils de Neptune s’enfuit, ses navires en feu, lui qui
menaçait la ville des chaînes qu’il avait, en ami, ôtées à des esclaves perfides.
Le Romain, hélas ! – vous le nierez, temps futurs – devenu la propriété
d’une femme, porte pour elle le pieu et les armes ; soldat, il peut obéir
en esclaves aux eunuques ridés, et le soleil voit cette honte : la
moustiquaire au milieu des enseignes d’une armée. Mais vers nous ont tourné
leurs chevaux frémissants deux mille Gaulois chantant le nom de César, et les
vaisseaux ennemis, poussant à la hâte leur poupe vers la gauche, se cachent
dans le port. Io, Triomphe ! peux-tu bien faire attendre les chars dorés
et les génisses vierges du joug ? Io, Triomphe ! tu n’as point ramené
chef pareil, ni celui qui défit Jugurtha, ni l’Africain à qui sa valeur a
dressé sur Carthage un tombeau. Vaincu sur terre et sur mer, l’ennemi a changé
sa pourpre contre un sayon de deuil. Il gagne ou bien la Crète illustre par ses
cent villes, où le pousseront des vents qui ne sont pas pour lui, ou bien les
Syrtes tourmentées par le Notus, ou encore il est emporté, sans savoir où, sur
la mer. Apporte ici, garçon, de plus larges scyphes et des vins de Chios ou de
Lesbos, ou bien, pour contenir le flux des nausées, mesure-nous du Cécube. Le
souci, la crainte éprouvés pour la cause de César, il est doux de les dissiper
dans la douceur de Lyaeus. (Épodes IX)
Ce chant, que
les commentateurs s’obstinent à citer comme un hymne de gloire sur la journée
d’Actium, contient, on le voit, bien des réserves. Ce n’est là qu’un de ces
heureux épanchements que durent provoquer, chez les poètes comme chez tous les
partisans d’Octave, les récits parvenus à Rome des premiers succès des armées
de terre et de mer, l’inquiétude, l’effroi pèsent encore assez pour que le
poète s’efforce de noyer dans le vin les fâcheuses pensées. Quand Horace
écrivit ces vers, Antoine et ses légions étaient debout, de là ces retours
patriotiques sur l’abaissement du triumvir « emancipatus feminae, » de ce
guerrier romain qui ne rougit pas de se placer sous les ordres d’eunuques
orientaux, d’un Pothin et d’un Mardien. « Spadonibus
servire rugosis potest. » Il ne s’agit encore,
jusqu’ici, que d’émouvoir l’opinion publique en faveur d’Octave, de l’exciter
contre Antoine et d’aviver les ressentiments de tout un peuple contre ce
général romain, qui s’en va conduire une armée romaine sous le joug d’une
sorcière égyptienne et de ses eunuques, et donne au soleil cette honte, de
pouvoir contempler les étendards romains flottant sur la tente d’une reine
d’Égypte.
Autre chose
est de l’ode xxxvii, 1er
livre. Cette fois, plus d’hésitation, la bataille est gagnée. Le fils du grand Tullius,
député par Octave, le consul Marcus Cicéron en a publié la nouvelle devant le
peuple assemblé, et du haut de ces rostres, où jadis Antoine, que la Némésis
vengeresse vient d’atteindre, fit clouer la tête et la main du prince des
orateurs. Ce victorieux était vraiment un habile homme de choisir ainsi, dans
son messager, un personnage dont le nom seul allait réveiller partout, dans le
peuple, le souvenir des attentats commis, par le vaincu, contre le vieux forum
romain et contre la littérature nationale. On sait comment, plus tard, le
tout-puissant monarque se défendit, dans ses Mémoires, d’avoir pris la moindre
part à cet assassinat politique. Horace, en poète prudent, attendit pour mettre
au jour ses chants de victoire, que la guerre fut complètement terminée.
L’année suivante, seulement, et lorsque la mort d’Antoine et de Cléopâtre eut
apposé le sceau définitif à la cause d’Octave, l’Alcée des bords du Tibre jeta
son cri de délivrance au plein d’une atmosphère rassérénée et dégagée de tout
ferment de guerre civile.
Nunc est bibendum, nunc pede libero
Pulsanda tellus, nunc Saliaribus
Ornare pulvinar deorum
Tempus erat dapibus, sodales !
Antehac nefas depromere Cœcubum
Cellis avitis, dum Capitolio
Regina dementes ruinas,
Funus et imperio parabat,
Contaminato cum grege turpium
Morbo virorum, quidlibet impotens
Sperare, fortunaque dulci
Ebria, sed minuit furorem
Vix una sospes navis ab ignibus
Mentemque lymphatam
Mareotico
Redegit in veros timores
Caesar, ab Italia volantem
Remis adurgens accipiter velut
Molles columbas, aut leporem citus
Venator in campis nivalis
Hœmoniae : daret ut catenis.
Fatale monstrum quae generosius
Perire quœrens, nec muliebriter
Expavit ensem, nec latentes
Classe cita reparavit oras.
Ausa et jacentem visere regiam
Vultu sereno fortis, et asperas,
Tractare serpentes, ut atrum
Corpore combiberet venenum.
Deliberata morte ferocior ;
Sœvis Liburnis scilicet invidens
Privata deduci superbo
non humilis mulier triumpho.
Virgile au
VIIIe livre de l’Énéide parle de Cléopâtre dans sa
description du bouclier que forge Vulcain pour Énée, et dans cette description
figure le récit de la bataille d’Actium.
Haec inter tumidi late martis ibat imago Aurea,
sed fluctu spumabant
caerula cano :
Et circum argento clari
delphines in orbem
Aequora verrebant caudis,
aestumque secabant.
In medio classes aeratas,
Actia bella,
Cernere erat :
totumque instructo Marte videres
Fervere Leucaten, auroque effulgere fluctus.
Hinc Augustus agens Italos in proelia Caesar,
Cum patribus, populoque, Penatibus, et magnis Dis,
Stans celsa in puppi ; geminas cui tempora flammas
Laeta vomunt, patriumque aperitur vertice sidus.
Parte alia, ventis et Dis Agrippa secundis,
Arduus, agmen agens ; cui, belli insigne superbum,
Tempora navali fulgent rostrata corona.
Hinc ope barbarica, variisque Antonius armis
Victor, ab Aurorae populis et litore Rubro
Aegyptum, viresque Orientis et ultima secum
Bactra vehit ; sequiturque (nefas !) Aegyptia conjux.
Una omnes ruere, ac totum spumare, reductis
Convulsum remis rostrisque tridentibus, aequor
Alta petunt : pelago credas innare revulsas
Cycladas, aut montes concurrere montibus altos
Tanta mole viri turritis puppibus instant.
Stupea flamma, manu, telisque volatile ferrum
Spargitur : arva nova Neptunia caede rubescunt.
Regina in mediis patrio
vocat agmina sistro,
Necdum etiam geminos a tergo respicit angues.
« Pour
elle, continue le poète, toute sorte de divinités monstrueuses (Anubis aux cent
têtes) combattent contre Neptune et Vénus et Minerve, qui soutiennent la cause
des Romains, Mars et Bellonne aussi et les Dires et la Discorde planent dans
les airs au-dessus de cette terrible lutte, leur ouvrage, et dont Apollon
actien décide l’issue. »
Virgile se
déclare du parti d’Octave, tout ce morceau est une profession de foi, mais
loyale. Pas plus qu’Horace, il n’insulte la reine vaincue. Il a du
ressentiment, mais point de mauvaise haine, un simple mot (nefas) lui suffit pour exprimer
l’horreur que lui inspire le mariage d’Antoine avec l’Égyptienne, et, quant au
reste, s’il maintient sa franchise de poëte, il ne violente pas l’Histoire. Il
raille la nouvelle Isis commandant à des armées avec un cistre !
plaisanterie bien venue des Romains, et que plus tard Properce et Lucain
reprendront ; mais son ironie ne l’empêche pas de rendre justice à la
vaillante femme qui se bat en guerrière pour ses dieux et pour son époux, et ne
fuit qu’au moment où l’Apollon actien bande son arc contre les ennemis de Rome.
Ovide, qui n’avait
que treize ans lorsque mourut Cléopâtre, ne parle d’elle qu’au livre XI des.
Métamorphoses, dans ce passage où le Père des Dieux annonçant les hautes
destinées promises à la liaison de Jules, désigne son rejeton, césar-Auguste,
comme le futur maître du monde, devant lequel tous les ennemis de la suprématie
romaine courberont le front. Cléopâtre figure là, comme un exemple d’ambition
et d’orgueil révolté contre la souveraine domination de Rome.
Romanique ducis conjux Aegyptia, taedae
Non bene fisa cadet ; frustraque erit minata
Servitura suo Capitolia nostra Canopo !
Là aussi,
Cléopâtre est assez malmenée, et pour sa folle ambition, et pour son excès de
confiance dans son mariage avec Antoine, qui devait la faire régner sur Rome.
Cléopâtre
avait sa place marquée dans le poème de Lucain. L’entrevue avec César, après le
meurtre de Pompée, fait le sujet du Xe livre. César, avec l’aide du
jeune roi, frère de Cléopâtre, qu’il a retenu comme otage, vient de se rendre
maître de la première insurrection des Alexandrins, provoquée par l’entrée des
troupes romaines dans leur capitale. Cléopâtre imagine un moyen d’arriver
secrètement jusqu’à lui, et se montre.
Juvénal ne
parle d’elle que dans quelques vers ; Stace se contente de la citer.
Parmi les
prosateurs, nul certes, mieux que César, n’aurait eu qualité pour dire le vrai
mot, et sur la femme et sur la reine. Peut-être, s’il eût vécu, l’aurait-il
fait ? On n’a de Lui sur Elle qu’un témoignage illustre, au sujet de
l’attitude d’alliée fidèle qui prit tout de suite Cléopâtre, dans une des
circonstances les plus fâcheuses où le grand Dictateur se soit trouvé. Je veux
parler de cette lutte désespérée contre le soulèvement de tout un peuple,
soutenue par son armée de terre et de mer, lors de la terrible insurrection
d’Alexandrie, et qu’un génie tel que César pouvait seul entreprendre et mener à
bonne fin. Lui-même a raconté cet épisode de sa vie militaire dans un écrit,
chef d’oeuvre d’exposition et de beau langage, auquel la littérature romaine
n’a rien à comparer.
« Les
lieux et la saison, écrit Suétone, tout était défavorable ; par un
effroyable temps d’hiver, enfermé dans une ville insurgée, il lui fallait, avec
des forces très restreintes et pris à l’improviste, tenir tête à l’ennemi le
plus puissant et le mieux approvisionné en ressources de guerre. »
Le récit de
Tite-Live sur l’époque s’est perdu, et Velleius Paterculus, contemporain de
Tibère et de Séjan, tout en se félicitant pour la gloire, de Rome du triomphe
d’Octave, à la journée d’Actium, ne prononce pas cependant un seul mot
d’insulte contre la reine ; il va même jusqu’à célébrer son héroïsme, et
le mâle courage avec lequel elle termine sa vie par la morsure d’un serpent.
Parmi les
écrivains venus plus tard, les uns accusent Cléopâtre seule ; d’autres, comme
Macrobe, mettent tout sur le compte d’Antoine et de ses insatiables appétits de
jouissances : « Eaque re captus de
Romano imperio facere vellet Aegyptium regnum. »
Suétone est
plein de ménagements dans les importantes Notices qu’il consacre aux rapports
de la reine d’Égypte avec César et Marc Antoine. On n’en peut dire autant de
Florus, lequel, rédigeant son Histoire sous l’empereur Hadrien (un
siècle et demi plus tard) y met une passion, une animosité évidemment puisées
dans les documents qu’il compile, documents écrits au feu de la bataille, par
quelque implacable adversaire possédé du besoin de grandir le vainqueur aux
dépens des vaincus.
Antoine est
accablé d’injures, il est « le brandon, le fléau de la période ayant suivi
la mort de César, le bourreau des proscriptions ; tandis que le doux
Octave, se contentait, lui, de ne frapper que les meurtriers du grand Jules.
Antoine à Philippes ne s’est point battu ; lâchement il s’est tenu à
distance (misérable imputation dont Plutarque fait justice, et qui n’a pu
sortir que des Mémoires d’Octave). Antoine fut l’écueil, l’obstacle, la
pierre d’achoppement du noble Octave, toujours empêché d’asseoir sur des bases
solides la paix du monde, jusqu’au jour où ce brouillon, ce vantard et ce
débauché, succombant à ses propres vices, délivra ses ennemis, ses concitoyens,
et finalement tout son siècle de sa présence et de la peur qu’elle
inspirait. » La guerre contre les Parthes, n’est qu’une extravagante entreprise,
sottement combinée et pitoyablement exécutée ; « quelque peine
d’ailleurs que se donne le brillant général egregius
imperator » pour se rengorger dans sa
défaite comme dans son triomphe.
Cléopâtre
n’est pas représentée sous des couleurs plus favorables. Son crime n’est point
seulement d’avoir ensorcelé, asservi Marc Antoine, de l’avoir fait descendre de
sa majesté d’imperator romain, au rang d’époux d’une femme égyptienne. Elle a,
en se donnant à lui, exigé de ce monstre, abruti par les ivresses des sens,
qu’il lui apporterait en dot l’Empire romain, comme s’il était plus facile de
vaincre les Romains que les Parthes. Avili par elle, il ne lui reste pas même
le sentiment de sa dégradation ; il se montre avec impudence le sceptre
d’or dans la main, le cimeterre des orientaux à la ceinture, sur les épaules un
manteau de pourpre, ruisselant de pierreries et le diadème au front. « Car
c’est en roi qu’il prétend embrasser sa reine. » Dans le récit de la
catastrophe, la tradition historique est également mise sens dessus
dessous : Octave, « sans désemparer » poursuit le couple
fugitif ; Paretonium et Peluse, les deux grandes défenses de l’Égypte,
sont enlevées haut la main. Antoine se frappe à l’instant, la reine tombe aux
pieds d’Octave qu’elle cherche à séduire, mais en vain. « Car la chasteté
du jeune prince dépasse encore sa beauté. Ce qu’elle voulait n’était point
simplement l’existence que d’ailleurs on lui offrit spontanément ; elle
voulait régaler. Et quand elle vit qu’il lui fallait renoncer à persuader son
vainqueur, qui ne la conservait vivante que pour la faire servir à son
triomphe, trompant la vigilance de ses gardes, elle se réfugia dans le
mausolée, et là, revêtue des ornements royaux, après avoir prié près du
sarcophage d’Antoine, elle appliqua les serpents sur sa veine et s’endormit du
sommeil de la mort. »
Tout cela
respire l’atmosphère d’un autre temps que celui où Florus écrivait. A ce
jugement porté sur Antoine et sur Cléopâtre, les Mémoires d’Auguste ont
dû servir, et c’est à ces documents, aux récits également intéressés,
passionnés, d’écrivains à la dévotion, à la suite, à la solde du maître que
Florus, un siècle et demi plus tard, emprunte les couleurs et le style dont il
peint ces derniers grands antagonistes dans la lutte suprême pour la
toute-puissance.
« Antoine
en cette défaite se trouva en plusieurs nécessités et détresses grandes tout à
coup, dont la plus pressante était la faim : mais il avait cela de nature
qu’il se surpassait soi-même en patience et en vertu quand il se trouvait en
adversité, et, plus la fortune le pressait, plus il devenait semblable à un
homme véritablement vertueux. Aussi était-ce un exemple merveilleux aux soldats
de voir Antoine, qui était accoutumé de vivre en délices et en si grande
affluence de toutes choses, boire facilement de l’eau puante et corrompue,
manger des fruits et racines sauvages et, dit-on encore plus, qu’il mangea des
écorces d’arbres et des bêtes dont par avant jamais homme n’avait tâté en
passant les monts des Alpes. » (PLUTARQVE)
Ce motif,
assez corsé pourtant, ne suffit pas à l’auteur du poème de Bello Alexandrino.
Le rhapsode Rabirius, qui connaît son public romain, profite de la circonstance
pour faire de l’horrible. Cette scène qui ne pouvait se passer que dans
l’ultérieur du palais et n’avoir, avec Cléopâtre, qu’un seul témoin, – son
médecin Olympus, a lieu chez notre poète, en plein marché, coram Populo, et nous voyons quelques
jours avant la prise d’Alexandrie, Cléopâtre assise sur un trône, se donner
publiquement, officiellement le spectacle, on plutôt la répétition générale de
ce spectacle de tuerie.
Delectum locum quo noxia
turba coiret,
Praeberetque suae spectacula tristia mortis !
Qualis ab instantis acies cum tela parantur,
Signa, tubae, classesque simul terrestribur armis.
Est facies ea visa loci, cum saeva coirent.
Instrumenta necis vario congesta paratu.
Undique sic illuc campo deforme coactum.
Omne vagabatur leti genus, omne timoris.
Hic cadit incumbens ferro, tumet ille veneno,
Aut pendente suis cervicibus aspide mollem
Labitur in somnum, trahiturque libidine mortis.
Percutit adflatu brevis hunc, sine morsibus anguis,
Volnere seu tenui pars inlita parva veneni
Ocius interemit. Laqueis pars cogitur artis
In ac intersaeptam animam pressis effundere venis,
Immersisque freto clauserunt guttura fauces.
Has inter strages solio descendit....
Énobarbus,
Ménas sont bien les soldats de ce temps. – « Je cesse de m’attacher à
ta croulante fortune, dit Ménas à Sextus Pompée en voyant son hésitation.
– Qui cherche et ne sait pas saisir ce qui s’offre à lui, ne le retrouve
plus ! » Quel tableau que cette scène dans Shakespeare !
(A bord de
la galère de Pompée, près du cap Misène. – Musique – entrent deux ou trois
serviteurs portant une table servie.)
premier serviteur
Ils vont
venir, camarade ; déjà plusieurs ont la plante des pieds presque
déracinée ; le moindre vent va les abattre.
deuxième serviteur
Lépide est
haut en couleur.
premier serviteur
Ils lui ont
fait boire leur rebut.
deuxième serviteur
Quand les
deux autres se piquent, il leur crie : Assez ! Et tout en les
réconciliant avec sa prière, il se réconcilie avec la liqueur.
premier serviteur
Mais il ne
fait qu’envenimer la guerre entre lui et son bon sens.
deuxième serviteur
Tout cela
pour être compté dans la société des hommes supérieurs !. Moi, j’aimerais
mieux avoir un roseau dont je pourrais me servir, qu’une pertuisane que je ne
pourrais pas soulever.
premier serviteur
Être admis
dans les sphères hautes sans y faire sentir son action, c’est ressembler à ces
orbites où les yeux ne sont plus et qui font un vide pitoyable dans le visage.
(Fanfares.
- Entrent César, Antoine, Pompée, Lépide, Agrippa, Mécène, Énobarbus, Ménas et
autres capitaines ; tous se mettent à table.)
antoine (à César)
C’est ainsi
qu’ils font, Seigneur ; ils mesurent la crue du Nil à une certaine échelle
sur la pyramide, et ils savent, selon le niveau élevé, bas ou moyen de
l’étiage, s’il y aura disette ou abondance. Plus le Nil monte, plus il
promet ; lorsqu’il se retire, le laboureur sème son grain sur le limon et
la vase, et bientôt obtient moisson.
lépide (d’une voix avinée).
Vous avez-là
d’étranges serpents ?
antoine
Oui, Lépide.
lépide
Votre serpent
d’Égypte naît de votre fange, par l’opération de votre soleil, de même votre
crocodile.
antoine
C’est vrai.
pompée
Asseyons-nous,
et du vin ; à la santé de Lépide !
lépide
Je ne suis
pas aussi bien que je le devrais ; mais-jamais je ne serai hors de raison.
…………………………………………………………….
N’admirez-vous
pas cette conversation d’Antoine et de Lépide, ce bavardage oiseux, banal,
placé là pour occuper, amuser l’avant-scène, tandis qu’au second plan la vraie
action se joue ?
ménas (à part)
Pompée, un
mot.
pompée
Dis-le-moi :
qu’est-ce ?
ménas (à part)
Quitte ton
siège, je t’en supplie ; capitaine, que je te dise un mot.
pompée
Attends !
tout à l’heure ! Cette rasade pour Lépide.
lépide
Quelle espèce
d’être est votre crocodile ?
antoine
Il est formé,
Monsieur, comme lui-même, et il est aussi large qu’il a de largeur ; il
est juste aussi haut qu’il l’est, et il se meut avec ses propres organes ;
il vit de ce qui le nourrit, et dès que les éléments dont il est formé se
décomposent, il opère sa transmigration.
De quelle
couleur est-il ?
antoine
De sa propre
couleur.
lépide
C’est un
étrange serpent. C’est vrai, et ses larmes sont humides.
césar (à Antoine)
Cette
description le satisfera-t-elle ?
ménas
Au nom de mes
services, si tu veux bien m’entendre, lève- toi de ton tabouret.
pompée
Tu es
fou ; de quoi s’agit-il ?
(Il se
lève et se retire à l’écart avec Ménas).
ménas
J’ai toujours
eu le chapeau bas devant ta fortune.
pompée
Tu m’as
toujours servi fidèlement. :. après.
(Haut aux
convives :)
Soyez joyeux,
Seigneurs !
Lépide,
défiez-vous des bancs de sable, nous sombrons.
ménas (bas à Pompée)
Veux-tu
régner sur tout l’univers
pompée (bas à Ménas)
Que dis-tu ?
ménas
Encore une
fois veux-tu régner sur l’univers entier ?
pompée
Comment
serait-ce possible ?
ménas
Accepte
seulement, et tout pauvre que tu me crois, je suis homme à te donner tout
l’univers.
pompée
As-tu
beaucoup bu ?
ménas
Non, Pompée, je
me suis abstenu de la coupe ; tu es, si tu l’oses, le Jupiter
terrestre ; tout ce que l’Océan enserre, tout ce qu’embrasse le ciel est à
toi, si tu le veux.
pompée
Montre-moi
par quelle voie.
ménas
Les
partageurs du monde, les triumvirs sont dans ton vaisseau, laisse-moi couper le
cordage ; et quand nous serons au large, sautons-leur à la gorge, tout est
à toi.
pompée
Ah ! tu
aurais du le faire sans m’en avertir ! De ma part ce serait une
vilenie ; de la tienne, c’eût été un bon service. Tu devrais savoir que
mon intérêt ne guide pas mon honneur, mais est guidé par lui. Regrette que ta
langue ait jamais trahi ton action. Faite à mon insu, je l’aurais trouvée bien
faite, mais maintenant, je dois la condamner ;or, n’y pense plus et bois.
(Il revient près des convives.)
ménas (à part)
Puisque c’est
ainsi, je ne veux plus. suivre ta fortune éventée ! !...
Et ce Ménas,
l’aventurier Ménas, n’a-t-il pas raison, après tout, de planter là le chef qui
voudrait tirer profit d’une trahison, mais sans y mettre la main, parce qu’il
entend bien continuer de se donner les airs d’un honnête homme aux yeux du
monde et à ses propres yeux ? – Au point de vue de la scène, même
disposition des groupes dans la conspiration chez Brutus. (Voyez Jules César.)
décius
L’Orient est de
ce côté : n’est-ce pas le jour qui pointe là-bas ?
casca
Non.
cinna
Oh !
pardon, Seigneur ; il se lève, et ces bandes grises là-bas qui échancrent
les nuages sont les messagères du soir.
casca
Vous serez
forcés d’avouer que vous vous trompez tous les deux. C’est ici sur le point où
je dirige mon épée que le soleil se lève, point qui est beaucoup plus au midi à cause de la jeunesse encore récente de l’année.
Dans deux mois d’ici, il présentera ses feux plus haut vers le Nord ; et
l’Orient se trouve droit ici dans la direction du Capitole.
brutus (s’avançant)
Donnez-moi
tous vos mains les uns après les autres.
cassius
Et jurons
notre résolution.
……………………………………………………………………..
Et voilà la scène
engagée. De pareils traits prouvent que Shakespeare n’était point simplement un
poète de génie, mais qu’il entendait mieux que personne ce que nous
appelons : le Théâtre.
Pour bien
connaître Énobarbus, c’est dans Shakespeare qu’il faut le voir. Le caractère
presque tout entier est de sa main. Plutarque ne mentionne Domitius Énobarbus
que trois fois dans la vie d’Antoine. Au xxvie
chapitre, nous lisons qu’il fut chargé d’apaiser, au nom du triumvir, une sédition
provoquée dans l’armée par un traité peu honorable avec les Parthes.
« Antoine, persuadé par Domitius et quelques autres, donna l’ordre à
Cléopâtre de faire voile pour l’Égypte et d’y attendre l’issue des
événements. » Ce paragraphe du chapitre xxvi
semble avoir fourni à Shakespeare le motif de la septième scène de son
troisième acte :
(Le camp
d’Antoine près d’Actium).
cléopâtre.
Tu t’es
opposé à ma présence dans cette guerre, et tu as dit qu’elle n’était pas
convenable.
énobarbus.
Voyons ?
l’est-elle ? Votre présence ne peut qu’embarrasser Antoine, le distraire
de son cerveau, de son temps – ce qu’il ne doit pas aliéner. Il est déjà
accusé de légèreté et l’on dit à Rome que ce sont ses femmes et l’eunuque
Photin qui dirigent cette guerre[20].
cléopâtre.
Que Rome
s’effondre et que pourrissent toutes les langues qui parlent contre nous, je
porte moi aussi le poids de cette guerre et je dois au royaume que je préside
d’y figurer comme un homme. Cesse de me contredire, Je ne resterai pas en
arrière.
énobarbus.
Eh bien, j’ai
fini : voici l’Imperator.
Après quoi il
n’est plus question du personnage qu’au chapitre soixante-trois. « Ce fut
aussi contre l’avis de Cléopâtre qu’Antoine se montra toujours favorable à
Domitius. » L’antipathie prononcée de Domitius pour le gouvernement des
femmes – trait particulier du caractère dans Shakespeare – se trouve
déjà dans Plutarque.
Or y avait-il
un jeune gentilhomme nornmé Cornélius Dolabella, qui était l’un des mignons de
César, et n’était point mal affectionné envers Cléopâtre : celui-ci lui
manda secrètement, comme elle l’en avait prié, que César se délibérait de
reprendre son chemin par la Syrie, et que dedans trois jours il la devait envoyer devant avec ses
enfants. Quand elle eut entendu ces nouvelles, elle fit requête à César,
que son bon plaisir fût de lui permettre qu’elle offrît les dernières oblations
des morts à l’âme d’Antonius : ce qui lui étant permis, elle se fit porter
au lieu de sa sépulture, et là, à genoux, embrassant le tombeau avec ses
femmes, se prit à dire les larmes aux yeux : – O cher seigneur
Antonius ! je t’inhumai naguères étant encore libre et franche, et
maintenant te présente ces offertes et effusions funèbres étant prisonnière et
captive, et me défend-on de déchirer et meurtrir de coups ce mien esclave
corps, dont on fait soigneuse garde seulement pour triompher de toi :
n’attends donc plus autres honneurs, offrandes ni sacrifices de moi. Tant que
nous avons vécu, rien ne nous a pu séparer d’ensemble mais maintenant à notre
mort je fais doute qu’on ne nous fasse échanger les lieux de notre
naissance : et comme toi, Romain, as été ici inhumé en Égypte, aussi moi,
malheureuse Égyptienne, ne sois en sépulture en Italie, qui sera le seul bien
que j’aurai reçu de ton pays. Si donc les dieux de là où tu es à présent ont
quelque autorité et puissance, puisque ceux de par deçà nous ont abandonnés, ne
souffre pas qu’on emmène vive ton amie, et n’endure qu’en moi on triomphe de toi,
mais me reçois avec toi et m’ensevelis en un même tombeau : car, combien
que mes maux soient infinis, il n’y en a pas un qui m’ait été si grief à
supporter comme le peu de temps que j’ai été contrainte de vivre sans
toi. » Après avoir fait telles lamentations, et qu’elle eut couronné le
tombeau de bouquets, festons et chapeaux de fleurs, et qu’elle l’eût embrassé
fort affectueusement, elle commanda qu’on lui apprêtât un bain, puis, quand
elle se fut baignée et lavée, elle se mit à sa table où elle fut servie
magnifiquement. Et cependant qu’elle dînait, il arriva un paysan des champs qui
apportait un panier : les gardes lui demandèrent incontinent que c’était
qu’il portait céans : il ouvrit son panier, et ôta les feuilles de figuier
qui étaient dessus, et leur montra que c’étaient des figues ; ils furent
tous émerveillés de la beauté et grosseur de ce fruit. Le paysan se prit à
rire, et leur dit qu’ils en prissent s’ils voulaient : ils crurent qu’il
dit vrai, et lui dirent qu’il les portât céans. Après que Cléopatre eut dîné,
elle envoya à César des tablettes écrites et scellées, et commanda que tous les
autres sortissent des sépultures où elle était, fors ses deux femmes :
puis elle ferma les portes. Incontinent que César eut ouvert ces tablettes et
eut commencé à y lire des lamentations et supplications par lesquelles elle le
requérait qu’il voulût la faire inhumer avec Antonius, il entendit soudain que
c’était à dire, et y cuida aller lui-même toutefois, il envoya premièrement en
grande diligence voir que c’était. La mort fut fort soudaine : car ceux
que César y envoya accoururent à grande hâte et trouvèrent les gardes qui ne se
doutaient de rien, ne s’étant aucunement aperçu de mort ; mais quand ils
eurent ouvert les portes, ils trouvèrent Cléopatra raide morte, couchée sur un
lit d’or, accoutrée de ses habits royaux, et l’une de ses femmes, celle qui
avait nom Iras, morte aussi à ses pieds ; et l’autre, Charmion, à
demi-morte et déjà tremblante, qui lui raccordait le diadème qu’elle portait à
l’entour de la tête : il y eut quelqu’un qui lui dit en courroux : Cela
est-il beau, Charmion ? Très beau, répondit-elle, et convenable à
une darne extraite de la race de tant de rois. Elle ne dit jamais autre
chose, mais chut en la place toute morte près du lit.
Aucuns disent
qu’on lui apporta l’aspic dedans ce panier avec les figues, et qu’elle l’avait
ainsi commandé qu’on le cachât de feuilles de figuier, afin que, quand elle
penserait prendre des figues, le serpent la piquât et mordit, sans qu’elle
l’aperçut première ; mais que quand elle voulut ôter les feuilles pour
reprendre du fruit, elle l’aperçut et dit : Es-tu donc ici ? et
qu’elle lui tendit le bras tout un pour le faire mordre. Les autres disent
qu’elle le gardait dedans une buie, et qu’elle le provoqua et irrita avec un
fuseau d’or, tellement que le serpent courroucé sortit de grande raideur et lui
piqua le bras ; mais il n’y a personne qui en sache rien à la vérité. Car
on dit même qu’elle avait du poison caché dedans une petite râpe ou étrille
creuse qu’elle portait entre ses cheveux, et toutefois il ne se leva nulle
tâche sur son corps, n’y eut aucune apercevance ni signe qu’elle fût
empoisonnée, ni aussi d’autre côté ne trouva-t-on jamais dans le sépulcre le
serpent, seulement dit-on qu’on en vit quelque frai et quelque trace sur le
bord de la mer, là où regardait le sépulcre, mêmement du côté des portes ;
aucuns disent qu’on aperçut deux piqûres, en l’un de ses bras, fort petites et
qui n’apparaissaient quasi point. A quoi il semble que César ajouta foi pour ce
qu’en son triomphe il fit porter l’image de Cléopâtre qu’un aspic mordait au
bras. Voilà comme on dit qu’il en alla. Quant à César combien qu’il fut fort
marri de la mort de cette femme, si eut-il en admiration la grandeur et
noblesse de son courage et commanda qu’on inhumât royalement et magnifiquement
son corps avec celui d’Antoine, et voulut aussi que ses femmes eussent
pareillement honorables funérailles. Cléopâtre mourut en l’âge de trente-huit
ans, après en avoir régné vingt et deux et gouverné avec Antoine plus de
quatorze. » (PLUTARQUE.)
cléopâtre
Et
bien ! Iras, qu’en penses-tu ? marionnette égyptienne. Tu vas être
exhibée dans l’Italie ainsi que moi ; de misérables artisans avec des tabliers,
des équerres et des manteaux crasseux, nous hisseront à la portée de tous les
regards : leurs haleines épaisses, empuanties par une nourriture
grossière, feront un nuage autour de nous, et nous serons forcées d’en aspirer
la vapeur.
iras
Aux Dieux ne
plaise !
cléopâtre
Oui, cela est
certain, Iras, d’insolents licteurs nous rudoieront comme des filles publiques,
de sales rimeurs nasilleront sur nous des ballades ! des comédiens expéditifs
nous parodieront en impromptus et figureront nos orgies d’Alexandrie et je
verrai quelque garçon criard singer la grande Cléopâtre, dans la posture d’une
prostituée.
iras
O Dieux
bons !
cléopâtre
Oui, cela est
certain.
iras
Je ne le
verrai jamais, car mes ongles, je suis sûre, sont plus forts que mes yeux.
cléopâtre
Certes, voilà
les moyens de déjouer leurs préparatifs et d’écraser leurs projets sous le
ridicule. (Entre Charmion) Eh bien Charmion ? mes femmes, parez-moi
comme une reine, allez me chercher mes plus beaux vêtements : je vais
encore sur le Cyanus à la rencontre d’Antoine... Vite Iras ! Oui, Ille
noble Charmion, nous allons en finir, et quand tu auras achevé cette tâche, je
te donnerai congé, jusqu’au jour du jugement. (A Iras) Apporte-moi ma
couronne et le reste. (Sort Iras. Rumeur au dehors) D’où vient ce
bruit ? (Entre un garde)
le garde
Il y a ici un
homme de la campagne qui veut absolument être admis devant Votre Altesse.
cléopâtre
Qu’il entre.
(Sort le garde.) Quelle noble action peut s’accomplir avec un pauvre
instrument ! Il m’apporte la liberté. Ma résolution est fixée et je n’ai
plus rien d’une femme en moi ! Désormais, de la tête aux pieds, je suis un
marbre impassible, désormais, la lune variable n’est plus ma planète. (Shakespeare,
Antoine et Cléopâtre.)
Les Romains
de cette période recrutaient surtout en Syrie et en Andalousie ce que nous
appelons aujourd’hui le corps de ballet : danseuses, figurantes et autres
prêtresses du temple d’Aphrodite. Ces jolis vers que nous avons essayé de
traduire, sont attribués à Virgile par Lampride.
Au bruit rythmé des tambourins,
Coiffée à la
milésienne,
La ballerine
syrienne,
Lascive fait
ployer ses reins.
Ivre d’amour
et demi-nue,
Elle arrondit
ses divins bras,
Chantant et dansant
sur le pas
De la taverne
bien connue
« Pourquoi
fuir et passer ainsi
Par la rue,
ardente, affairée,
Quand, de sa
voix énamourée,
Le Plaisir
vous appelle ici ?
Ne vaut-il
pas mieux qu’on s’étende
A l’ombre du
platane épais,
Sur les
coussins soyeux et frais,
Parfumés
d’ambre et de lavande ?
Si vous êtes
sages ; venez
Chercher ici
l’oubli des choses,
Dans la coupe
effeuillez les roses.
Et, de
verveine couronnés.
Livrez votre
lèvre aux caresses
De la plus
belle d’entre nous ;
Laissez-la
dénouer sur vous,
L’or et
l’ébène de ses tresses.
Et ne la
quittez, blanche Hébé,
Que lorsque,
sous sa main divine,
Le dernier
souci qui vous mine,
De votre
front sera tombé.
Venez
cueillir les anémones,
Venez rire et
boire, en aimant ;
Est-ce pour
votre enterrement
Que vous
garderez les couronnes ?
Les dés et
les femmes d’abord,
Honni soit
qui gémit et pleure !
Vivez, aimez,
vous dit la Mort,
Vivez, car je
viens à mon heure ! »
[1] Shakespeare.
[4] Nous voyons quelque part que La Fontaine, en homme de goût et en
poète qu’il était, allait même au-delà de ce sentiment : « Quant à
l’amour de Cléopâtre, j’estime autant la conquête de cette reine que celle de
l’Égypte entière, du tempérament dont César était, il en devait devenir
amoureux ; je le loue d’avoir été formarum spectator elegans. »
(Comparaison d’Alexandre, de César et de M. le Prince.)
[6] Il y a entre les Français et les Anglais d’aujourd’hui bien des
rapports qui, dans le monde antique, existaient entre les Grecs et les
Égyptiens. L’Angleterre tient de l’Égypte cet art de s’avancer lentement,
posément. Il est absurde, comme on l’a trop souvent avancé, de croire que
l’Égypte fut stationnaire ; nous autres, par contre, avons la mobilité
grecque.
[7] Les larmes données par Antoine à Fulvie n’apparaissent que dans
Appien et ne sont point dans Plutarque. Encore une divination de Shakespeare,
qui, on le sait, n’a connu que Plutarque.
[8] « Je déteste la reine, elle sait et sait pourquoi, »
écrit-il plus tard à Atticus. Quelles étaient ces raisons ? Un manque de
mémoire, une distraction de Cléopâtre, hélas ! peut-être un simple
bâillement saisi pendant qu’il discourait. Il en fait si peu pour blesser
certaines vanités toujours sur le qui-vive. Ce qu’il raconte, c’est que la
reine lui avait promis divers manuscrits pour sa bibliothèque, et que jamais
ces manuscrits ne lui furent envoyés. D’autre chef, la maison de la reine
s’était, sans le vouloir, rendue coupable de lèse-famosité. Un chambellan ayant
fait mine de l’aborder, Cicéron lui demanda ce qu’il voulait, et ce personnage
commit l’impertinence de passer en répondant « rien, j’avais à parler à
Atticus. » N’y avait-il pas là de quoi justifier d’implacables
rancunes ? Tant que César vécut, Cicéron, le plus prudent des hommes, tint
sous clé le trésor de ses animosités ; mais sitôt après les ides il y
fouilla, et alors à pleines mains.
[9] Les mariages se faisaient et aussi se défaisaient par politique. Ce
n’est donc point avec nos idées modernes qu’il convient d’envisager la
situation. Julie, fille de César, épouse Pompée ; Octavie, sueur d’Octave,
épouse Antoine étant grosse et venant de perdre Marcellus, son premier mari,
depuis quelques mois seulement. Parler de la sainteté du mariage à propos de
telles unions serait donc se méprendre. Qu’on invoque l’idée morale, je le veux
bien, et encore ! Quant à l’idée sacramentelle, toute chrétienne, elle y
manque absolument.
[10] « Reine d’Égypte, tu savais trop bien que mon cœur était lié
par ses fibres à ton gouvernail. »
[11] C’est le mot qu’elle se plaisait à murmurer au moment où César
redoublait d’industrie autour d’elle, affectant de ne lui témoigner que
douceurs et petits soins : Nam et T. Livius refert illam, cum de
industria ab Augusto indulgentius tractaretur, identidem dicere solitam : Oé yriambeæsomai. (Porphyre.)
[15] Le suicide d’Éros, de ce brave affranchi qui se frappe lui-même
plutôt que de consentir à tuer Antoine, – un bienfaiteur, – sur sa
propre demande, nous offre un autre exemple, moins dramatique, mais plus
touchant de ce que peut, en l’absence de tout idéal métaphysique, le sentiment
d’attachement et de fidélité à la personne du maître.
[16]
Un caractère et un portrait de l’ancien temps, celui-là ; en politique, la
probité même, et quel censeur littéraire, quel âpre critique ! C’était un
archaïste de nature, un Padouan invétéré maugréant toujours contre les
élégances et le bel-esprit de la grande ville. Tout lui semblait raffinement,
grécité ; Ennius, Pacuvius le tragique,
étaient ses maîtres ; il préférait Lucilius à Horace, Lucrèce à
Virgile ; pour l’éloquence rustique d’un Caton aurait donné vingt Tullius,
et, ne goûtait à fond que le vocabulaire de Menenius Agrippa et la langue des
douze tables.
[18] Rabirius, De bello Actiaco.
[19] A pareille maîtresse, on n’imagine pas d’autres suivantes ; d’autres prêtresses à pareille idole ! Iras, Charmion, le dévouement absolu, muet de l’esclave, où la vive ardeur spontanée, la libre tendresse interviennent jusqu’à l’immolation ; l’antique Égypte entée sur la culture grecque de la Renaissance ptoléméenne ! figures de second plan, tout imprégnées des parfums d’une présence irrésistible, et dont les voix sembleraient faites pour murmurer le doux appel de la Syrienne dans les vers de Virgile :
Si vous têtes sages, venez
Chercher ici l’oubli des choses ;
Dans la coupe effeuillez les roses,
Et, de verveines couronnés,
Livrez votre lèvre aux caresses
De la plus belle d’entre nous
…………………………………….
Voir la note VIII à la fin du volume.
[20] « Après que César eut suffisamment fait-ses apprêts, il fit publiquement décerner la guerre contre Cléopâtre et abroger la puissance à l’empire d’Antoine ; attendu qu’il l’avait préalablement cédée à une femme. Et, disait davantage César, qu’Antoine n’était pas maître de soi, mais que Cléopâtre, par quelques charmes et poisons amatoires, l’avait soustrait de son bon sens, et que ceux qui leur feraient la guerre (à eux les Romains), seraient un Mardian eunuque, une Iras, femme de chambre de Cléopâtre qui lui accoutrait ses cheveux, et une Charmion, lesquels maniaient les principales affaires d’Antoine. » (PLUTARQUE).