M. Porcius Cato, " Caton l'Ancien ou le Censeur"

 

Né en 234, champion officiel de l'esprit " vieux romain ", Caton l'Ancien ou Caton le Censeur, reste le modèle de l'homme austère et attaché aux vieilles vertus romaines : frugalité et économie.

 

Le " vieux Romain "

Plutarque, Vie de Caton, 1:

Au physique, il avait les cheveux roussâtres et les yeux pers. C'est ainsi que l'a dépeint l'auteur de cette épigramme peu bienveillante :

"Roux, les yeux pers, et prompt à mordre, Porcius,

Mort, n'est pas admis aux enfers par Perséphone."

 

Petit propriétaire, dur au travail, il est originaire de Tusculum, comme Cicéron. Le sens de son surnom pose problème dès l'Antiquité :

Plutarque, Vie de Caton, 1:

C'était la coutume à Rome d'appeler " homme nouveau " (homo novus) celui qui ne descendait pas d'une famille illustre, mais qui commençait à se faire connaître par lui-même. C'est ainsi que l'on qualifiait Caton ; mais lui-même disait que, s'il était nouveau en fait de charges et d'illustrations, il était très ancien (priscus) par les exploits et les mérites de ses ancêtres. Il ne porta pas d'abord le nom de Caton comme troisième nom, mais celui de Priscus. C'est plus tard qu'il fut surnommé Caton, à cause de son talent, car les Romains appellent l'habile homme catus.

 

Caton attache une importance particulière à sa condition physique qui conditionne, selon lui, la bonne exploitation de ses terres et le service de l'Etat.

Plutarque, Vie de Caton, 8:

Sa constitution, affermie dès le début par le travail manuel, la sobriété et les campagnes militaires, se prêtait à toute espèce d'activité et était parfaite en tout point pour la vigueur et la santé.

Plutarque, Vie de Caton, 8:

Il dit lui-même qu'il ne porta jamais un habit qui valût plus de cent drachmes, que même quand il était préteur et consul, il buvait le même vin que ses ouvriers, qu'il ne mettait pas plus de trente as aux mets qu'il faisait acheter au marché pour son diner ; cela dans l'intérêt de la république, afin d'avoir un corps robuste pour faire la guerre. [...] Il prétendait ne s'être repenti que trois fois dans toute son existence : d'abord pour avoir confié un secret à une femme, une seconde fois pour avoir fait par mer un voyage qu'il était possible de faire à pied et une troisième pour être resté une journée souffrant. [...] S'en prenant un jour à un obèse : Comment, dit-il, un tel corps pourrait-il être utile à la patrie, quand toute la place, de la gorge jusqu'en haut des cuisses, est occupée par le ventre ?

 

Mais Caton comprend vite qu'une carrière passe aussi par la maîtrise de la parole :

Plutarque, Vie de Caton, 1:

Quant à l'éloquence, il la cultivait " comme un second corps " et comme l'instrument presque nécessaire des belles actions pour un homme qui ne veut pas vivre dans l'obscurité et l'oisiveté ; il s'y entraînait en plaidant dans les bourgades et les municipes des alentours, où il assistait en justice ceux qui l'en priaient. Il se fit ainsi d'abord la réputation d'un avocat zélé, puis d'un excellent orateur.

 

Son talent oratoire est servi par un humour féroce :

Plutarque, Vie de Caton, 8:

Parlant de la domination des femmes : Tous les hommes, disait-il, commandent à leurs femmes ; quant à nous, tous les hommes nous obéissent, mais nous obéissons à nos femmes.

Les Romains avaient désigné trois ambassadeurs pour la Bithynie. L'un était podagre, l'autre, qui avait été trépané, gardait un trou à la tête, et le troisième était regardé comme un imbécile. Caton dit alors en se moquant que les Romains envoyaient une ambassade qui n'avait ni pieds, ni tête, ni coeur.

Comme Scipion avait sollicité Caton en faveur des exilés achéens, et comme la délibération se prolongeait au sénat, les uns voulant leur accorder le retour, les autres s'y opposant, Caton se leva et dit : Nous siégeons ici toute la journée, comme si nous n'avions rien à faire, et cela pour savoir si de pauvres vieillards grecs doivent être enterrés par des fossoyeurs de chez nous ou d'Achaïe.

Un tribun de la plèbe, qui avait été soupçonné d'empoisonnement, proposait une mauvaise loi qu'il voulait faire passer à toute force : Jeune homme, lui dit Caton, je ne sais pas ce qui est le pire, ou de boire ce que tu prépares ou de voter ce que tu proposes.

Tel est le genre des mots célèbres de Caton.

 

A dix-sept ans, en 217, Caton fait ses premières armes à l'époque des grandes défaites contre Hannibal. Son courage et sa réputation d'austérité lui valent d'être remarqué par Valerius Flaccus qui le pousse à s'engager dans la vie publique à Rome. Caton est élu tribun militaire en 214, puis questeur en 204 auprès de Scipion, le futur Africain, en Sicile. Les deux hommes se heurtent immédiatement.

Plutarque, Vie de Caton, 3:

Dès qu'il s'aperçut que Scipion déployait sa prodigalité habituelle et distribuait l'argent sans compter à ses troupes, il l'en reprit avec une entière liberté de parole : " Ton plus grand tort, lui disait-il, n'est pas de dépenser, mais de gâter la simplicité traditionnelle des soldats, qui emploient au plaisir et au luxe ce qui excède leurs besoins. " Scipion lui répondit: " Je n'ai nul besoin d'un questeur si exact, quand je navigue à pleines voiles vers la guerre, et je dois compte à l'Etat de mes actions non de mes dépenses. " Alors Caton quitta la Sicile et, de concert avec Fabius, il se mit à crier dans le sénat contre les gaspillages incroyables et les passe-temps puérils de Scipion, l'accusant de traîner dans les palestres et les théâtres, comme si, au lieu de commander une armée, il célébrait une fête. Il fit si bien que l'on envoya des tribuns de la plèbe à Scipion pour le ramener à Rome, si les accusations portées contre lui apparaissaient fondées. Scipion leur fit voir que ses préparatifs de guerre devaient le conduire à la victoire, et ils reconnurent que, s'il était de joyeuse compagnie avec ses amis quand il en avait le loisir, les agréments de son train de vie ne lui faisaient nullement négliger les affaires sérieuses et importantes.

 

A l'issue de son consulat en 195, il obtient comme province l'Espagne Citérieure. On lui accorde à son retour les honneurs du triomphe. Il effectue ensuite diverses missions en Grèce.

 

La censure

En 184, il brigue la fonction de censeur.

Plutarque, Vie de Caton, 16:

Les patriciens, aigris par la jalousie, se figuraient véritablement que la noblesse serait bafouée si des hommes d'origine obscure montaient au faite de l'honneur et du pouvoir. D'autre part, ceux qui avaient conscience de leur mauvaise conduite et de leur abandon des moeurs traditionnelles, craignaient la sévérité d'un homme qui serait inexorable et dur dans l'exercice de son autorité. En conséquence, ils s'entendirent et se concertèrent pour opposer à Caton sept candidats, qui flattèrent le peuple de belles espérances, dans la pensée qu'il souhaitait être gouverné mollement et au gré de ses désirs. Caton, au contraire, ne montrait aucune complaisance : il menaçait hautement les méchants du haut de la tribune et s'écriait que la ville avait besoin d'une grande épuration. Il adjurait le peuple, s'il était sage, de ne pas choisir le plus doux, mais le plus dur des médecins, c'est-à-dire lui-même. [...] Alors le peuple romain se montra véritablement grand et digne d'être gouverné par de grands chefs : loin de craindre la rigueur et l'intransigeance de Caton, il rejeta ces concurrents doucereux qui avaient l'air d'être prêts à tout faire pour lui plaire.

 

Il est censeur de 184 à 182 et se montre si sévère dans l'exercice de sa charge qu'il en conserve le surnom de Censorius. Ce sénateur issu du peuple défend les droits de l'aristocratie pour des raisons de principe, sans se faire illusion sur les vices de la classe dirigeante. Son action consiste d'abord à établir la liste des sénateurs. Il en retranche les personnages indignes :

Plutarque, Vie de Caton, 17:

Caton chassa également du sénat Manilius que l'on s'attendait à voir nommer consul, sous prétexte qu'il avait embrassé sa femme en plein jour sous les yeux de sa fille. " Moi, dit-il, ma femme ne m'a jamais enlacé qu'après un grand coup de tonnerre " et il ajoutait en plaisantant qu'il était au comble du bonheur quand Jupiter tonnait.

 

Chargé du contrôle des moeurs, il tente, en vain, de réduire le goût du luxe de ses concitoyens.

Plutarque, Vie de Caton, 18:

Ce qui mécontenta le plus de citoyens ce fut son action en vue de réduire le luxe. Comme il était impossible de supprimer celui-ci en l'attaquant de front (car il avait déjà atteint et corrompu la multitude), Caton usa de détours. Il fit estimer au décuple le prix des habits, des voitures, des parures de femme, du mobilier et de la vaisselle, lorsque la valeur de chacun de ces objets dépassait quinze cents drachmes ; il voulait, en augmentant ces évaluations, augmenter les impôts des propriétaires.

 

Comme censeur, l'une de ses fonctions consiste à établir le cens, c'est-à-dire le montant de l'impôt.

Plutarque, Vie de Caton, 18:

Il ajouta [sur les objets de luxe] une taxe de trois as pour mille : il pensait qu'ainsi, grevés par ces impôts supplémentaires et voyant que les gens modestes et simples, avec une fortune égale, payaient moins au cens, ils renonceraient à leur luxe. Il indisposa donc à la fois contre lui ceux qui se soumettaient aux taxes pour garder leur luxe et ceux qui y renonçaient par crainte des impôts.

 

Il fait respecter les prérogatives de l'Etat :

Plutarque, Vie de Caton, 19.

Cependant Caton n'avait cure des récriminations et redoublait, au contraire, de sévérité. Il supprima les conduites qui interceptaient l'eau des aqueducs publics pour l'amener dans des maisons et des jardins appartenant a des particuliers ; il fit renverser et abattre toutes les constructions qui empiétaient sur la voie publique, restreignit les bénéfices des entreprises à forfait et haussa jusqu'à des chiffres très élevés la taxe sur les ventes. Il s'attira par là de nombreuses inimitiés.

 

Mais malgré la violence de l'opposition qu'il rencontre, il réussit à faire passer son message.

Plutarque, Vie de Caton, 19.

Il est certain néanmoins que le peuple approuva de façon merveilleuse la censure de Caton. Car il lui éleva dans le temple d'Hygie une statue où il fit inscrire non pas ses exploits de chef militaire, ni son triomphe, mais ce que l'on peut traduire ainsi : " Alors que la république romaine déclinait et penchait vers le pire, Caton, nommé censeur, par une sage direction et par la tempérance des moeurs dont il se fit l'instructeur, la rétablit et la redressa. "

 

Carthage

Plutarque, Vie de Caton, 26-27:

Le dernier de ses actes politiques fut, croit-on, la destruction de Carthage. S'il est vrai que l'oeuvre fut achevée par Scipion le Jeune, ce fut surtout sur l'avis et le conseil de Caton que les Romains entreprirent la guerre.

Très inquiet du relèvement de Carthage qu'il constate lors d'un voyage diplomatique en Afrique, il enfonce son opinion dans la tête des sénateurs.

En outre on raconte que Caton laissa tomber exprès dans le sénat des figues de Libye, en relevant sa toge sur son épaule. Comme les sénateurs en admiraient la grosseur et la beauté, Caton leur fit observer que le pays qui les produisait n'était qu'à trois jours de navigation de Rome. Mais ce qui fut encore plus fort, c'est que, sur quelque affaire qu'il donnât son avis, il ajoutait en forme de conclusion : " Et il me paraît bon que Carthage cesse d'exister [Hoc censeo et delendam esse Carthaginem] ".

Mort en 149, à 88 ans, Caton verra les débuts de la troisième Guerre punique.

 

Les progrès de l'hellénisme

Plutarque, Vie de Caton, 12.

Il fit un long séjour à Athènes. On prétend qu'il existe de lui un discours qu'il prononça en grec devant le peuple ; il y célébrait, paraît-il, la vertu des anciens Athéniens et parlait du plaisir qu'il avait eu à contempler la beauté et la grandeur de leur ville. Mais le fait n'est pas vrai : c'est par l'intermédiaire d'un interprète qu'il s'adressa aux Athéniens, bien qu'il fût capable de parler lui-même dans leur langue ; mais il restait fidèle aux traditions romaines et se moquait de ceux qui admiraient tout ce qui est grec.

 

Caton a bien senti que l'hellénisme faisait à Rome de rapides progrès, sous l'influence en particulier du Cercle des Scipions, ses ennemis politiques. C'est lui qui en 155 fait expulser Carnéade et les philosophes athéniens.

Plutarque, Vie de Caton, 23.

En cela, il agissait par suite d'une aversion générale à l'égard de la philosophie et parce qu'il se faisait un point d'honneur de mépriser tous les arts et la culture de la Grèce. Et de fait, il n'est pas jusqu'à Socrate qu'il ne traite de bavard et de forcené. Pour détourner son fils des lettres grecques, il haussait le ton, d'une façon bien hardie pour un vieillard : il faisait le prophète et prédisait que les Romains perdraient leur empire quand ils se seraient gorgés de littérature grecque. Mais le temps démontre la vanité de cette prédiction blasphématoire, puisque la ville est montée au plus haut point de prospérité au moment même où elle s'appropriait les sciences et toute la culture grecques. Il ne haïssait pas seulement les Grecs philosophes ; il se méfait aussi de ceux qui exerçaient la médecine à Rome. Il avait sans doute entendu parler de la réponse d'Hippocrate au grand roi, qui lui offrait une somme de plusieurs talents s'il consentait à venir auprès de lui : " Jamais je ne me mettrai au service des barbares, ennemis de la Grèce. " Caton prétendait que tous les médecins grecs avaient fait le même serment, et il engageait son fils à se garder d'eux tous.

 

Il sait pourtant qu'il est en train de mener un combat d'arrière-garde.

Plutarque, Vie de Caton, 2.

D'ailleurs on dit qu'il étudia sur le tard [à 40 ans] les lettres grecques et qu'il était très avancé en âge quand il prit en main les livres grecs ; qu'il tira quelque profit de Thucydide et davantage de Démosthène pour perfectionner son talent oratoire. En fait ses écrits sont passablement émaillés de maximes et d'histoires empruntées aux Grecs et l'on trouve beaucoup de traductions littérales du grec dans ses Apophtegmes et ses sentences.

 

Caton écrivain

Plutarque, Vie de Caton, 25.

Pour se reposer et se distraire dans ses moments de loisir il écrivait ses livres et s'adonnait à l'agriculture. Il composa des traités sur toutes sortes de sujets et aussi des livres d'histoire. Il s'était appliqué à l'agriculture quand il était encore jeune et dans le besoin car il dit qu'il n'avait alors que deux moyens de se procurer des ressources l'agriculture et l'épargne. Plus tard la vie aux champs lui offrit un passe-temps et une matière à contemplation. Il a composé un traité Sur l'agriculture où il donne des recettes même pour la préparation des gâteaux et la conservation des fruits ; car il se pique d'être supérieur et original en tout.

 

Les grands noms de la République